‹ La morale économiqueChapitre 70 sur 242 · LA TUTELLE · texte numérisé non relu

LA TUTELLE

Le besoin de tutelle est provoqué par l'absence ou l'insuffisance de la capacité nécessaire pour se gouverner sans nuire à soi-même et aux autres ; il n'existe pas seulement chez les enfants, les idiots et les fous, mais encore, à des degrés divers, dans la presque généralité de l'espèce humaine; de tout temps et partout, il y a été pourvu d'une manière ou d'une autre. Dans l'état d'imperfection de notre espèce, on ne peut concevoir l'existence d'une société an-ar-< chique, c'est-à-dire sans autre gouvernement que celui de l'individu par lui-même et sur lui-même, obéissant à ses propres règles de conduite, n'ayant de compte à rendre qu'à sa propre conscience, et interdisant aux autres individus de juger ses actes, de les condamner et au besoin d'en empêcher la production. Car une telle société ne pourrait subsister qu'à la condition que tous ses membres eussent la connaissance exacte de leurs droits et de leurs devoirs avec la capacité entière d'exercer les uns et de remplir les autres. Ce serait la perfection, et l'homme est simplement perfectible. On conçoit mieux l'existence d'une société dans laquelle l'individu, arrivé à sa maturité, serait entièrement livré à son gouvernement intérieur, sauf à subir la répression de ses actes nuisibles par l'opération combinée de la justice pénale, de l'opinion et de la religion. Ce régime, connu sous le nom de self government, est celui vers lequel l'humanité s'achemine et dont s'approchent les nations les pius a van-

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cées en civilisation ; mais elles sont loin de l'avoir atteint, et c'est une erreur de croire qu'il suffise pour l'atteindre de supprimer la tutelle ou même de la diminuer, quand la multitude des membres d'une société n'est point mûre pour le self government. Cette erreur, qui est celle de l'école dite individualiste , a été causée par l'excès et la corruption du régime de tutelle antérieur à la Révolution française. L'école individualiste est née d'une réaction légitime contre la tutelle politique, administrative, religieuse, économique, passée à l'état de monopole, et corrompue parle monopole. Son erreur a consisté à attribuer à la tutelle elle-même les vices et les maux qui étaient le produit d'un régime de tutelle devenu suranné. Elle s'est fait l'illusion de croire que la multitude des hommes qualifiés de civilisés étaient capables de se gouverner individuellement eux-mêmes, et que le progrès à accomplir consistait uniquement à débarrasser l'individu de toute tutelle. L'expérience n'a pas répondu à ses prévisions et à ses espérances. A la vérité cette expérience n'a pas été complète, on pourrait même soutenir qu'elle n'a pas été faite. L'ancien régime de tutelle n'a pas été aboli ; il a été simplement transformé et même, par bien des points, aggravé. Nulle part on ne trouve aujourd'hui un régime de pur self government. Mais l'erreur des individualistes n'en est pas moins manifeste. En effet, s'il suffisait de supprimer la tutelle pour faire disparaître les maux dont on se plaisait à la rendre responsable, le vice, la dégradation et la misère, ces maux devraient être moindres dans les pays qui s'approchent du self government et à mesure qu'ils s'en approchent davantage, que dans ceux qui s'en éloignent, et toute diminution de la tutelle devrait constituer un progrès. Or il n'en est pas ainsi, et cela tient à ce que, dans les sociétés les plus civilisées, les individualités capables de se gouverner elles-mêmes ne forment que le petit nombre. La diminution de la tutelle qui leur est favorable est, en revanche, nuisible au grand nombre, si impar-

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