LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALE
faite et même vicieuse que soit cette tutelle. L'affranchissement des nègres dans le nouveau monde et l'émancipation des serfs en Russie en fourniraient au besoin la preuve. C'est pourquoi, à la réaction individualiste provoquée par la décadence et les vices de l'ancien régime de tutelle a succédé la réaction anti -individualiste du socialisme, qui a versé dans une extrémité opposée. De même que les individualistes supposaient tous les membres de la société capables du self government, et que les plus radicaux prétendaient le leur imposer, le voulussent-ils ou non, les socialistes les en supposent tous incapables et veulent leur imposer un régime de tutelle uniforme, et les plus radicaux, égalitaire. Ce qui contribue encore à fortifier chez eux cette prétention, c'est l'ignorance des lois économiques. Comme ils n'admettent point que la production, la distribution et la consommation de la richesse soient gouvernées par des lois, qui agissent en dépit de tous les obstacles pour établir un ordre nature] fondé sur la justice et susciter le progrès en le rendant nécessaire, comme ils sont convaincus que la production, la distribution et la consommation doivent être réglées par des lois artificielles, il s'ensuit qu'à leurs yeux l'individu doit être placé sous une autorité tutélaire assez puissante pour le contraindre à se soumettre à ces lois instituées dans l'intérêt de la généralité. En conséquence, ils veulent s'emparer du gouvernement et se servir de sa toute-puissance pour établir le régime de tutelle qu'ils ont conçu dans leur sagesse, et l'imposer en surmontant toutes les résistances individuelles.
En observant l'état actuel de développement de la multitude des individualités humaines, on se rend compte aisément de ce qu'il y a de vrai et de faux dans ces deux conceptions opposées du gouvernement des sociétés. Les individualistes sont dans le vrai quand ils réclament comme un progrès nécessaire l'établissement d'un régime de self
government pour les individus capables de se gouverner eux-mêmes, quand ils demandent la réforme de l'ancien régime de tutelle, renouvelé et aggravé, quand ils démontrent l'impraticabilité et la nocuité des systèmes de tutelle collectiviste et égalitaire inventés et préconisés par les socialistes; mais ils sont dans le faux quand ils prétendent que, dans l'état actuel de la civilisation, la tutelle a cessé d'avoir sa raison d'être. Les socialistes, à leur tour, sont dans le vrai quand ils affirment la nécessité de la tutelle ; mais ils sont dans le faux quand ils généralisent cette nécessité, et plus encore quand ils veulent y pourvoir au moyen de systèmes en opposition avec la nature des hommes et des choses.
Qu'elle soit libre ou imposée, exercée par un gouvernement, une collectivité, corporation ou famille, ou un individu, la tutelle doit remplir certaines conditions : 1° elle doit être proportionnée à l'état de développement des facultés de l'individu auquel elle est appliquée. Si ces facultés n'existent encore qu'en germe comme chez l'enfant en bas âge ou sont en partie détruites ou paralysées comme chez l'aliéné, il est nécessaire que le gouvernement extérieur du tuteur supplée à l'absence ou à l'insuffisance presque complète du gouvernement intérieur du pupille ; il est nécessaire aussi qu'il soit imposé et que le pupille obéisse de gré ou de force aux règles de conduite que lui prescrit le tuteur. Si les facultés de l'individu sont assez développées pour qu'il ait conscience de la nécessité de se soumettre à une tutelle, il doit être libre de s'y soumettre et de s'en dégager soit pour en choisir une autre mieux adaptée à l'état de ses facultés, soit pour se gouverner entièrement lui-même ; 2° la tutelle doit avoir pour objet de développer les facultés de l'individu de manière à le mettre, lui ou tout au moins sa descendance, en état de se gouverner. Le tuteur doit faire l'éducation du pupille, cultiver ses faculté?, observer leur état de croissance ou de renaissance, et, selon le degré qu'elles ont atteint, lui permet-