‹ La morale économiqueChapitre 80 sur 242 · LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MOKALE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MOKALE

laires; à Ja condition cependant qu'elles ne fassent pas obstacle à leur multiplication utile. La tutelle préventive de l'opération nuisible de certains vices, la passion du jeu, la luxure, l'intempérance, etc., se justifie à plus forte raison; mais il y a deux choses à considérer dans cette tutelle : la nature et Ja mesure utile de la réglementation tutélaire et son application. Il est bien rare que l'une et l'autre soient ce qu'elles devraient être pour avoir une efficacité réelle et même pour ne point causer plus de maux qu'elles n'en épargnent. La réglementation du jeu et l'interdiction des loteries ne suppriment d'ordinaire un petit nombre de formes du jeu que pour en susciter et en alimenter d'autres non moins nuisibles ; la réglementation et même l'interdiction de la prostitution la rendent trop souvent plus pernicieuse et dégradante ; les mesures préventives de l'ivrognerie n'ont qu'une utilité problématique. L'augmentation du prix des alcools par voie d'impôt peut, sans doute, en diminuer la consommation, mais elle contribue aussi à encourager l'adultération, nuisible à la santé, des boissons alcooliques. Elle a un effet plus nuisible encore, lorsque les chefs de famille, en proie à la passion invétérée des liqueurs fortes, prennent sur la subsistance de leur femme et de leurs enfants le supplément de prix que la fiscalité philanthropique leur impose, plutôt que de diminuer leur consommation. La tutelle destinée à encourager les actes utiles et même à les rendre obligatoires a d'autres inconvénients qui compensent ses avantages. Telle est l'obligation imposée aux ouvriers de participer aux caisses de retraite pour la vieillesse. Cette obligation, un gouvernement ne peut faire autrement que de la généraliser et de l'uniformiser sans tenir compte des cas particuliers, et, d'un autre côté, en instituant des caisses de retraite, il entrave le développement utile de l'industrie de l'assurance. Néanmoins, dans les applications que nous venons d'énumérer, la tutelle gouvernementale, malgré ses imperfections.

peut avoir sa raison d'être et prévenir plus de maux qu'elle n'en cause; mais c'est à la condition de ne point faire obstacle aux progrès du self govemment de l'individu et de ne point empêcher une tutelle plus efficace et moins coûteuse de la remplacer.

Dans le cas où la tutelle gouvernementale est employée à préserver l'individu de certains vices, tels que la passion du jeu et l'ivrognerie, il est permis de contester son efficacité, mais on doit reconnaître qu'elle poursuit un but légitime. Il en est autrement lorsqu'elle est employée, sous la pression d'intérêts influents, à encourager et subventionner le vice. Telle est cependant l'action manifeste quoique inavouée et inavouable de cette branche importante de la tutelle gouvernementale qui est désignée sous la dénomination de système protecteur de l'industrie ou de protectionnisme. Ce que protège ce système, en interdisant ou en limitant la concurrence, c'est la paresse et l'esprit de routine des industriels, c'est encore l'oisiveté malsaine des détenteurs des agents productifs et, en particulier, des propriétaires fonciers. C'est, en d'autres termes, une protection contre le progrès.

Par sa nature et son mode d'opération, le progrès est, dans toutes les branches de l'activité humaine, une cause de perturbation. Qu'il s'agisse d'idées, de croyances, de procédés, d'outils ou de machines, de science, de religion, de littérature, de beaux-arts ou d'industrie, le progrès supprime ce qu'il remplace et, en le supprimant, il anéantit une somme plus ou moins considérable de valeurs personnelles, immobilières et mobilières. Ceux qui sont en possession de ces valeurs qui leur fournissent leurs moyens d'existence s'efforcent de les préserver de la concurrence des idées, des croyances et des machines nouvelles. C'est pourquoi ils ont, de tout temps, usé de leur influence pour faire limiter et prohiber, quand la chose était possible, cette concurrence perturbatrice. Les religions établies se sont servies du puis-

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