LIVKE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALE
aux dépens des industries étrangères, étant devenue générale, le système protecteur n'a étendu, en définitive, le débouché des industries protégées qu'en rétrécissant celui des industries qui n'avaient pas besoin de l'être, puisqu'elles avaiei.t réussi à se créer une clientèle non seulement à l'intérieur mais encore au dehors. De plus, les législations douanières n'ayant aucun caractère de fixité, et se modifiant môme continuellement dans un sens ou dans un autre selon les influences industrielles ou agricoles qui viennent à prédominer dans chaque pays, il en résulte un état permanent d'instabilité dans les débouchés, et de continuelles perturbations provoquées tantôt par le relèvement et tantôt par l'abaissement d'un des nombreux tarifs de douanes qui morcellent le marché. Chacune de ces perturbations est accompagnée d'un cortège de ruines et de souffrances infligées principalement aux classes qui sont le moins en état de les endurer.
Tels ont été les résultats d'un système destiné à protéger l'industrie contre les perturbations inévitables, mais temporaires, que cause le progrès. Ces perturbations, n'eût-il pas été préférable de les subir, sauf à les atténuer au moyen de quelque système d'assurance? Sans doute, les industries qui avaient vécu pendant des siècles sous la protection du régime corporatif n'eussent point supporté sans dommage et sans peine l'invasion du progrès stimulé par la concurrence. 11 aurait fallu qu'à leur engourdissement séculaire succédât une période d'énergie et d'activité redoublée ; mais cet effort eût été amplement récompensé. Au lieu de souffrir de l'instabilité chronique que provoquent les changements incessants et capricieux des tarifs douaniers, la production aurait aujourd'hui, dans toutes les parties du vaste atelier du monde, une assiette solide. Les industries de chaque pays, établies dans les conditions appropriées à leur nature et disposant d'un débouché assuré contre les agressions de l'esprit de monopole et les pratiques de la confiscation protectionniste, pour-
raient bien encore subir des crises engendrées par l'inégalité des saisons et d'autres accidents, sans oublier le progrès lui-même, mais elles ne seraient point exposées aux perturbations artificielles que crée continuellement le système destiné à les protéger.
Nous pourrions insister encore sur les dommages causés par cet appareil protecteur de la paresse et de la routine, et sur l'immoralité dont il est la source en enrichissant les uns aux dépens des autres; mais nous en avons dit assez pour montrer tout ce qu'a de vicieux et de contraire à l'intérêt général et permanent de l'espèce, cette application de la tutelle gouvernementale à la protection de l'industrie contre le progrès.