‹ La morale économiqueChapitre 83 sur 242 · LA TUTELLE LIBRE · texte numérisé non relu

LA TUTELLE LIBRE

Le caractère et le vice de la tutelle imposée c'est de placer le pupille à la merci du tuteur. Sous le régime de l'esclavage, cette sujétion est complète, et à moins de s'enfuir et de s'exposer au risque d'être repris et puni, l'esclave ne peut s'y dérober. Sous le régime de la sujétion politique, il ne peut s'y soustraire que par l'émigration, lorsque l'émigration est possible et permise ou tolérée. La seule garantie que possède un esclave réside dans l'intérêt de son tuteur, qui est en même temps son propriétaire. A ce dernier titre, le maître de l'esclave est intéressé à le traiter de manière à conserver et à accroître ses forces productives, et lorsqu'il subit à un degré suffisant la pression de la concurrence, lorsqu'il est obligé sous peine de ruine à gérer aussi économiquement que possible son exploitation et par conséquent à veiller de près à la conservation et à la bonne gestion de son personnel et de son matériel, cette garantie est généralement suffisante. Il en est autrement lorsque la pression de la concurrence est faible ou bien encore lorsque sa propriété est précaire. Dans le premier cas, il se relâche des soins qu'exige toute exploitation, il en abandonne la gestion à des intendants, souvent infidèles, qui s'efforcent de s'enrichir aux dépens du maître et de l'esclave, sans se préoccuper de la conservation et de l'amélioration d'une propriété qui n'est point la leur et dont ils sont les gérants temporaires. Dans le second cas, lorsque le .propriétaire n'a qu'une jouissance précaire ou limitée, et

c'est le cas de l'esclavage à temps, tel qu'il a succédé, sous la dénomination d'engagement, à l'esclavage proprementdit (1), son unique préoccupation est d'extraire de' ses engagés, en échange de la moindre somme de frais et de soins, la plus grande somme possible de travail, dût-il épuiser leurs forces el abréger leur vie.

La situation est la même sous le régime de la sujétion politique. Lorsqu'un État est la propriété perpétuelle d'une dynastie, les chefs successifs de cette dynastie propriétaire sont intéressés à la conservation et à la prospérité de leurs sujets, et la pression de concurrence aidant, cet intérêt est suffisant pour procurer à la nation assujettie le bienfait d'un bon gouvernement. Mais aussitôt que la pression de la concurrence s'affaiblit, la gestion de l'Etat se relâche, et les sujets ne manquent pas de devenir victimes de l'incurie du maître, de l'avidité et de la corruption de ses agents. Us s'efforcent alors d'obtenir des garanties contre l'oppression et les abus croissants dont ils souffrent, mais l'expérience atteste que ces garanties sont rarement efficaces. Leur efficacité s'amoindrit encore lorsque la propriété politique de l'Etat est rendue précaire, lorsqu'à une souveraineté perpétuelle succède une souveraineté temporaire et continuellement exposée au risque d'une dépossession soudaine. Alors le maître de l'État ne songe guère qu'à faire promptement sa fortune aux dépens de ses sujets et la plupart de ses agents ne se font pas faute de suivre son exemple. La tutelle sous forme de sujétion tombe en pleine décadence : la qualité des services du gouvernement s'abaisse, tandis que le prix s'en élève. '

Telle est la situation qui s'est produite depuis que la prépondérance acquise parle monde civilisé sur le monde barbare a déterminé l'affaiblissement successif de la pression de la

(I) Voir sur ce régime, actuellement en vigueur dans les anciennes colonies à esclaves, A Panama, lettre IX.

Page 1