LES SERVITUDES
Si l'espèce humaine s'était, dès son origine, composée d'individus capables de se gouverner eux-mêmes sans porter atteinte au droit d'autrui, on n'aurait pas vu se produire le phénomène du « gouvernement de l'homme par l'homme. » Mais la capacité gouvernante se trouvant inégalement répartie et toujours insuffisante, il a été nécessaire au bien de l'espèce que les plus capables gouvernassent les moins capables, et qu'un appareil de gouvernement fût établi, ayant pour objet : 1° d'enseigner à chacun ses droits et ses devoirs; 2° de placer les moins capables d'exercer leurs droits sous la direction des plus capables ; 3° d'empêcher la production des actes contraires au droit et au devoir, soit en restreignant la liberté de produire certaines catégories d'actes, soit en se bornant à punir les actes nuisibles après qu'ils étaient produits. Mais cet appareil nécessaire de gouvernement ne peut fonctionner qu'à la condition d'imposer aux individus des restrictions plus ou moins étendues dans l'emploi de leur liberté et de grever de charges plus ou moins lourdes leur propriété; ces restrictions et ces charges infligées à la liberté et à la propriété des individus sont des servitudes. Elles peuvent être libres ou imposées, libres si les individus en comprennent la nécessité, imposées s'ils ne la comprennent point. Elles peuvent encore être légitimes ou illégitimes, morales ou immorales. Elles sont légitimes quand elles sont établies dans l'intérêt général de la société et dans la mesure qu'il exige;