LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALE
elles sont illégitimes quand elles dépassent cette mesure, ou bien encore quand elles sont établies dans un intérêt particulier contrairement à l'intérêt général. Elles sont naturellement mobiles et incessamment modifiables, car elles répondent à des nécessités changeantes : telle servitude était légitime hier qui est devenue illégitime aujourd'hui parce qu'elle répondait à une nécessité qui a cessé d'exister. Tel était l'ensemble des servitudes politiques et économiques qui répondaient à la nécessité de l'état de guerre, aussi longtemps que la guerre a été nécessaire.
Nous verrons, dans le livre suivant, consacré à la genèse de la morale, comment la plupart des servitudes exigées par les formes et les conditions primitives du gouvernement de l'homme par l'homme ont perdu successivement leur raison d'être ; mais il en est une qui est destinée, selon toute apparence, à se perpétuer, nous voulons parler de la servitude judiciaire et pénale. Aussi longtemps que l'homme portera atteinte au droit d'autrui, en commettant des crimes et des délits contre les personnes et les propriétés, et à moins, chose peu probable, que l'intervention morale de la religion et de l'opinion jointe au progrès de la conscience individuelle ne suffise un jour à la garantie de tous les droits aussi bien qu'à l'accomplissement de tous les devoirs, il faudra que les sociétés conservent un appareil de répression pénale. Or cet appareil, de quelque façon qu'il soit institué, qu'il soit imposé ou accepté, ne peut fonctionner qu'avec l'auxiliaire d'une servitude. Il faut que l'individu présumé coupable d'un crime ou d'un délit puisse être poursuivi, saisi, soumis à un jugement, et si sa culpabilité est déclarée, puni de la privation partielle ou même totale de sa liberté et de sa propriété. Telle est la servitude judiciaire et pénale.