LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALE
répression de la religion, de l'opinion et de la conscience individuelle.
Quelle est la mesure naturelle de la pénalité? Cette mesure est déterminée par l'objet même que le législateur a voulu atteindre en établissant la peine, savoir, d'empêcher la production d'un acte nuisible ou réputé tel. Gomment cet objet peut-il être atteint? Comment peut-on empêcher la production d'un acte nuisible? Pour résoudre cette question, il faut connaître le mobile auquel obéit celui qui le produit. Ce mobile est invariablement un « profit ». On ne se donne la peine de commettre un acte criminel ou délictueux qu'en vue d'en tirer un profit se résumant dans une satisfaction matérielle ou morale. Moins la peine est grande, plus le profit est élevé et assuré, plus vive est l'excitation à commettre le crime ou le délit. Que faut-il faire pour paralyser cette excitation et décourager l'industrie criminelle ? 11 faut, d'une part, en rendre la pratique difficile, au moyen de l'établissement d'une police active et vigilante, d'une autre part, infliger au criminel une peine excédant la jouissance qu'il a voulu se procurer, et remplacer ainsi par une perte le profit en vue duquel il pratiquait son industrie. Mais comment peut-on découvrir la mesure utile de la pénalité de manière à ne point demeurer au-dessous du nécessaire, ni à le dépasser? Car en le dépassant, la pénalité cause, à son tour, une nuisance : elle diminue ou supprime une force qui peut être utilement employée, sans parler du supplément de frais qu'occasionne d'habitude à la société l'excédent superflu de la peine.
Dans la recherche de cette mesure utile de la pénalité, il conviendrait d'écarter les actes nuisibles ou réputés tels qui ont exclusivement pour mobile une passion religieuse, politique, scientifique ou autre, l'amour ou la haine. Plus la passion est vive, plus étendue et profonde est la jouissance qu'on se promet en la satisfaisant, et il arrive même que cette
jouissance apparaisse comme illimitée. Telle est, par exemple, la passion religieuse, arrivée à son paroxysme, telle est encore la passion politique. Aucune pénalité, si cruelle et assurée qu'elle soit, ne peut empêcher la production d'un acte inspiré par le fanatisme religieux ou politique, car la souffrance qu'elle inflige est limitée, tandis que la jouissance que procure l'acte criminel ne l'est point. On peut ajouter même que l'excès de la pénalité avive en ce cas la passion, exalte l'amour ou la haine qui pousse à commettre l'acte criminel et en augmente le mérite aux yeux de celui qui le commet. Ce n'est pas moins en vue d'empêcher la production de ces actes qui échappent à l'action de la pénalité, que les gouvernements ont élevé au plus haut point possible l'échelle pénale ; qu'ils ont eu recours à la torture et à la mort qualifiée, en assignant pour but à l'art du tortionnaire et du bourreau la production du maximum de souffrances que puisse endurer une créature humaine.
Mais ces actes qu'aucune pénalité ne peut empêcher sont l'exception ; la plupart de ceux qui figuraient dans les anciens codes ont cessé même d'être considérés comme criminels. Tels sont l'infidélité et les offenses à la religion établie, et les crimes dits de lèse-majesté. Les crimes et délits dits de droit commun, qui forment la généralité des actes criminels ou délictueux, ont pour mobile non une passion, mais un intérêt, et dans ceux-là mêmes où apparaît la passion, elle ne se combine ordinairement qu'à faible dose avec l'intérêt. C'est donc le mobile de l'intérêt qu'il faut s'efforcer de paralyser en établissant l'échelle des pénalités.
Les crimes et délits de droit commun consistent dans les nombreuses variétés du vol et du meurtre. Or le vol et le meurtre se résument dans l'appropriation ou la destruction des valeurs personnelles, immobilières ou mobilières, appartenant à autrui. En admettant qu'ils fussent toujours découverts et leurs auteurs livrés à la justice, il suffirait, pour