‹ La morale économiqueChapitre 95 sur 242 · LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALE. I o · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALE. I o

lois de s'unir, et elle tend à les rapprocher de la vérité morale, en agissant pour affaiblir la pratique vicieuse qui les en éloigne, nous voulons parler de la raison d'Etat.

En général, la loi de la religion condamne les actes qui sont condamnés par la loi de l'Etat, et l'une et l'autre ne s'écartent pas sensiblement de la loi naturelle, telle qu'elle peut être appliquée dans les conditions économiques de la société et l'état de développement moral de l'individu. L'écart n'est marqué que dans les matières et les circonstances où l'intérêt particulier de l'État ou de l'Eglise se trouve en jeu.

L'État, considérant le soin de sa sûreté et l'accroissement de sa puissance comme une nécessité suprême, place cette « raison d'État » au-dessus des règles de morale qu'il a luimême établies et rendues obligatoires, il soudoie l'espionnage, provoque et récompense la trahison, manque à ses engagements, exagère la pénalité contre les attentats et les offenses dont il est l'objet, ou bien encore qualifie d'attentats et d'offenses des actes que la conscience publique considère comme innocents ou même louables. Aussi longtemps que la religion demeure unie à l'Etat, elle approuve et sanctionne ces dérogations à la morale.

De même que l'Etat, l'Église considère comme sa suprême loi le soin de sa conservation et l'accroissement de sa puissance. Elle s'applique avant tout à découvrir les actes de désobéissance à son autorité et elle les punit avec une rigueur particulière; enfin elle n'hésite pas à employer dans cette inquisition des pratiques qu'elle condamne elle-même comme immorales. A cet égard, la raison d'État de l'Église se comporte exactement comme celle de l'Etat. Lorsque l'Eglise est unie à l'État, elle lui emprunte le secours de ses pénalités matérielles en échange des pénalités morales qu'elle met à son service. La séparation met fin à cet échange interlope.

L'Église se trouve alors matériellement désarmée contre les hérétiques, les schismatiques et les non pratiquants sur les-

lfiO LA MORALE ÉCONOMIQUE.

quels ses propres pénalités n'ont point de prise. Mais cette séparation ne lui est pas moins proûtable. Ne pouvant plus imposer la foi ou, pour mieux dire, les apparences de la foi, l'Église est obligée de renoncer à la persécution des hérétiques ou des non pratiquants, et de recourir à la persuasion, au dévouement et au bon exemple pour conserver sa clientèle et l'accroître; enfin, elle cesse d'avoir intérêt à prêtera la raison d'État politique l'appui de ses pénalités ou de sa tolérance. Il résulte de là qu'à mesure que la séparation se fait, les deux codes se purifient et s'approchent davantage de la vérité morale.

Si maintenant nous comparons ces deux codes au point de vue de la pratique de la répression, nous trouverons que le code de l'Etat et ses pénalités temporelles sont dans bien des cas plus efficaces que le code de la religion et ses pénalités spirituelles. Les pénalités temporelles ont l'avantage d'être actuelles tandis que les pénalités spirituelles sont simplement futures. Avant l'introduction du dogme de l'immortalité de l'àme, celles-ci avaient encore une bien moindre efficacité, car elles ne pouvaient menacer de la colère de la divinité ou promettre sa faveur que pendant la durée de la vie. La portée de cette menace se trouvait ainsi étroitement limitée ; elle est devenue illimitée lorsque la croyance à l'immortalité de l'àme a rendu éternelles les peines et les récompenses. Alors leur efficacité s'est sensiblement accrue sans atteindre cependant celle des pénalités temporelles, dans la sphère d'action, à la vérité plus resserrée, du code de l'État. Il convient de remarquer toutefois que si les religions n'ont d'autorité que sur leurs fidèles, leurs pénalités agissent avec certitude sur tous ceux qui ont la foi, tandis que l'opération des pénalités temporelles est singulièrement incertaine; elle dépend de l'état toujours plus ou moins défectueux de l'appareil de la répression et laisse une marge considérable à l'impunité. Le code religieux l'emporte aussi par son étendue, car il

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