‹ La morale économiqueChapitre 96 sur 242 · LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALE

s'applique à la généralité des actes moraux et immoraux pour récompenser les uns et punir les autres, tandis que le code de l'Etat ne s'applique qu'à un nombre borné d'actes immoraux pour les punir. Ajoutons que son action éducatrice est limitée à la moralisation des condamnés, et que tous les progrès des systèmes pénitentiaires n'ont guère abouti qu'à les dépraver davantage ou à les abrutir. L'action éducatrice du code religieux est, au contraire, illimitée, la religion s'occupant de la généralité des actes, et ses ministres étant obligés d'enseigner ce qui est moral et de dénoncer ce qui est immoral, comme aussi d'inspirer l'amour du bien et l'horreur du mal, avant de récompenser l'un et de punir l'autre. L'Etat, lui, n'enseigne pas la loi. Il se contente d'imposer l'obligation de la connaître. D'où l'axiome : nul n'est censé ignorer la loi. Les religions se différencient quant aux dogmes, aux prescriptions de la morale, aux pénalités et aux récompenses, autant que par leur mode d'action sur la conduite et la direction des consciences. Les dogmes et les prescriptions de la morale dépendent de l'état d'avancement de la science et du degré de développement de l'organisme économique. Certains dogmes sont acceptés par des populations ignorantes et cessent de l'être lorsque ces populations sont plus éclairées. Certaines prescriptions morales qui conviennent à un état économique arriéré cessent de convenir à un état économique plus avancé. La nature des peines et des récompenses est adaptée de même à l'intelligence, au caractère, aux passions et aux appétits dominants des populations soumises à la loi religieuse. Dans les religions des populations encore voisines de l'animalité, les peines sont purement matérielles, elles consistent en des supplices dont l'intensité et la durée sont graduées d'après la gravité des péchés ou des offenses commises envers la divinité et envers autrui, les récompenses consistent principalement en promesses de jouissances sensuelles. Peines et récompenses prennent un caractère de

spiritualité plus prononcé à mesure que la religion s'adresse à des populations supérieures. Cependant il arrive que la même religion renferme à la fois dans son code des pénalités et des récompenses matérielles et spirituelles. Comme elle est pratiquée par des catégories d'individus inégales en civilisation, les unes sont impressionnées de préférence par les pénalités et les récompenses matérielles tandis que les autres le sont par les pénalités et les récompenses spirituelles.

De même, le mode d'action des religions diffère suivant le degré d'avancement des populations. Sous ce rapport, on peut partager les religions en deux grandes catégories : les religions de self govemment et les religions de tutelle. Cette division apparaît notamment dans le christianisme, et elle constitue la démarcation entre les sectes protestantes et le catholicisme.

Les populations protestantes ne demandent à la religion que la connaissance du dogme, des règles de conduite religieuse et morale, des pénalités auxquelles elles s'exposent en y manquant, des récompenses qu'elles peuvent obtenir en les observant. Tels sont les objets de l'enseignement de leurs pasteurs. Les obligations qui leur sont imposées dans la pratique du culte, l'assistance aux offices, la prière en commun, la récitation rythmée des psaumes, la lecture de la Bible servent simplement à alimenter et à développer chez elles le sentiment religieux. Il leur suffit de connaître la vérité religieuse et morale avec les conséquences bonnes ou mauvaises de leur conduite quand elles l'observent ou s'en écartent pour y conformer leurs actes et leurs paroles. Elles pratiquent, en un mot, le self govemment moral et religieux, sans autre secours extérieur que celui qu'elles trouvent dans l'accomplissement du petit nombre des obligations d'un culte simplifié. Lorsqu'elles possèdent à un degré suffisant les facultés et les lumières qui constituent la capacité nécessaire à l'exercice du self govemment, elles augmentent cette capa-

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