I. A MORALE EX ACTION. sSj
a tant de force snr nous, qne nous n'avons pas plus du peine à apprendre les sciences rjul en sont l’nlijef, que nous en avons pour apprendre notre iangne. i^a nature, qui a donné à chacun son t;üent particulier, et qui n'a déshérité personne, n’a pas voulu non plus réunir toutes sortes de qualités dans le mêiiie homme : elle a destiné les uns pour cnminander les armées, les autres pour gouverner l’état; ceux-ci, elle les a (ormés pour la poésie; ceux-là, pour l’éloquejice, La nature, en faisant ses libéralités, a cependant accu nui li'quclcpie foi s, par une espèce de prédilection, sur la nièine personne, tentes les qualités de l’esprit et du cœur : le célèbre d'Aguesseau en est un exemple.
Ce grand homme parut réunir tous les talents, dont l'heureux assemblage fera radmiration de tous les siècles : il se rendit habile presque dans toutes les languc.s; il disait quelquefois, que c’claît un amusement d apprendre une langue. La lecture des ancicn.s poêles ' fut, selon son exjir^.ssion , tme passion de sa jeunesse. La société des deux graiid.s poètes, Racine et Boileau taisait alors scs délices, et il no s’en perniottait point d’autres; Ini-mème faisait de très-lieaux vers , et conserva ce talent jusqu'à ses dernières années. Son principe était, que le seul cliangement d’oreupation est un délassement. Ce fut ainsi qu'au milieu des fonctions les plus pénibles, il trouva le moyen d’éleridre ses connaissances jusqu’à la fin de sa vie, l..es principes de religion éloignèrent de lui toutes les pa.c.sions, et toute autre Vue que celle de faire du bien. Il n’eut du printemps de i’àgc que le feu de l’imagination, la vivacité de l’esprit, les prodiges de la mémoire.
Reçu avocat-général au parlement de Paris, en ifigi, ii y parut avec tant d’éclat, que le célèbre Deni.s 'r,ilon,^
LA MOR VLE EN ACTION
alors président à mortier, dit qu il voudrait finir comme ce jeune homme commençait. Après avoir exercé dix ans cette charge, avec autant de zèle que de lumière, il fut nommé procureur-général à trente-deux ans. Jaîuais le glaive ni le bouclier de la justice rdont été confiés à des mains plus pures et plus habiles ; la timide innocence se rassurait à sa vue, le crime orgueilleux frémissait : on se souviendra long-temps de la fatale année de 1709 , où la nature refusa ses dons ordinaires, et où lavaricc cachait ceux des années précédentes;
M, d’Aguesseau, par des recherches laborieuses, par d’utiles ressources, contribua plus qiic personne à sau ver la France.
T/ordre des juridictions, rinlérêt des hôpitaux, les affaires du clergé, celles de letat occupèrent tour à tour son attention, et ne la lassèrent jamais. Avec quelle vigueur n’a-t-il pas maintenu le patrimoine sacré de nos rois, contre les entreprises de lusurpalion? 11 a même hasardé de déplaire au prince pour le servir ; de résister à ses ordres, pour demeurer fidèle à ses intérêts; de préférer sa gloire réelle à sa volonté apparente; de démêler dans la droiture de scs intentions les sur- ^ prises faites à sa piété, et de contredire huniblemcnl son autorité, iKiim ne pas la commettre dans une entreprise qui blessait les droits de la couronne ; fermeté I d autant plus digne dadmiration, qu’elle lexposait a tout, et que, combattu entre les mouvements du cœur 1 qui l’attachaient tendrement au roi, et les lumières de l’esprit qui lui montraient les engagements austères de sa cîiarge, il avait pris le parti detre, s'il le fallait, la victime plutôt que le destructeur de nos libertés. G est ainsi qu’après avoir résisté à Louis XIV et au chancelier A^oisin, au sujet d’une déclaration, il dit adieu à
La fllOllALE EN âsCTlON,
son ëpousCj en lui faisant entendre qu’il ne savait pas s’il nuirait point couclier k la Bastille, Mais cette feuinie forte lui rupoiidit sans s étonner : Allez, monsieur ^ agissez comme si vous ii aviez ni femme^ ni enfants; ] aime mieux vous voir caiidume i la Bastille avec honiieur^ que de tous voir revenir ici deslionorë.
A iii mort du cliaocelicr Voism, le régent jeta les yeux sur d Aguesseau J pour remplacer ce grand miuistre: il le manda au E^aiais-Royalj et eu le voyant, il lui donna le nom de chancelier. D’Aguesseau s en défend, fait des représentations an prince, allègue son incapacité. Obligé de consentir à son élévation^ il parut encore plus grand que sa dignité; il s était instruit des lois de toutes les uaiiuns et de tous les temps, n’était étranger dans aucun pays ^ ni dans aucun siècle,
La sobriété et l’égaLité d âme conservèrent i M. d’A^ guesseau, jusqu à Tâge de quatre^vingt-uu ans, une sauté vigoureuse; mais dans k cours de i arniéc r^jo ^ des infirmités îavertiroiU de quiNe-sa place; il s’en démit, se retira avec les homieurs de la dignité de ctam celier, et mourut peu api'ès. Üii a déjà publié en plusieurs volumes îtj- 4^, la plus grande partie de ses ouvrages : son style est très châtié; mais on y désirerait quelquefois plus de chaleur; ses discours feront Tadmiration des hommes, tant que la langue française et le goût de la véritable éloquence siibsisteroiit; ils seront pour la France un trésor qui égalera ses richesses, en ce genre, à celles d’Athènes et de Rome. M. d’Aguesseau ayant un jour consulté son père sur un discours quil avait extrêmement travaillé, et qu'il vonlail retoucher encore, d lui fut répondu avec autant de finesse que de goût ^ « Le défau t de votre discours es!
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(l êlrc trop beau; il le serait luoias .1 vous le rdouchl i encore. >>
].e célèbre père Massillon docela de bonne heure son génie, ses grands talents pour l éloqu'uice apostolique. Ûu homme de mérite, que Louis XI Ven voyait en Languedoc prêcher la controverse, passant p'i-r Arles, ’airéla quelques jours dans la maison de 1 Oratoire, harmé des conversations fréquentes (p* il eut avec le cuiie Massillon, étudiant en théologie , il lui dit, en le quittant, quil n avait qu’à continuer comme il avait commencé, et qu'il deviendrait un dciS premiers lion; mes du iO)aume. Des espérances aussi flatteuses ne furent pas vaines; pendant quil professait la théologie à Vienne, il prononça l'oraison funèbre de Henri de Villars , arclievèque de celle ville, avec des applaudissements auxquels il ne sattendait point : seul, il ne connaissait point ses talenis. Ce succès le fit appeler à Paris, par le père de la d’our, général de 1 Oratoire. Lorsqu il eut fait quobpie séjour dans la capitale, son supérieur lui demanda ce c[u il pensait des prédicateurs qui brillaient sur ce grand théâtre : « Je leur trouve , répoiidi -il, bien de les[)iil et des lalents; mais si je prêche, je ne terai pas coinme eux. w 11 eu exceptait le père Bourdaloue. A peine feut-il entendu, qu’il en fat frappé d’admiration ; mais s'il connut touîc rétendiic cl la beauté du génie de ce père, il vit en même temps quil avait ses bonies. Ce prédicateur, plus jaloux (Vinstrulre que de plaire et de toucher , négligeait un peu trop les orueuieiils du style, le charme invincihic du sentiment, fart de peindre vivement les vices dans le tableau des mœurs, et l’art plus rare encore de fixer l’attention sans la fatiguer.
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ÎVLissiiloii se fil une manière de comj^nser qu'îl rje cluL qn à luî-uï2ine J et qui, aux jeux des hommes seii^ sihlos, parut supérieure à celle de Bourdalouc, Après avoirprecliésoTj premier tivent à Versailles, Louis Xl\' lui dit ; « Mou père, j ai en tendu iilusieurs grands prédicareurs dans ma cliapelle, j’cii ai lté for[ contenL^mur vous, toutes les fois que je vous aî entendu, fai été tics^mecoiitcnt de oioi-iiièHic, n Eloge parfait, qui ho“ riore également le goûl cl lapièludu îiionarqiie, et le, talent du prédicateur,
La première fois qu^il prêcha son sermon fameux, sur le peîiî nombre des élus^ il y cal un endroit ou un iransport de saisissement s’einpani de tout r:uidltoirej J presque tout le monde se l^^va à tnoilié par un njouvemenl involontaire ’ le murmure d’acclamatjun et de surprise fut si forl qu il troubla 1 orateur.
Ce qui surprenait surtout dans le père Massillon, c'était CCS printurcs do înonde si saillantes, si Unes, si ressemblantes. On iui demandait ou un homme consacré comme lui à la n traite, aynil'pu les prendre : et Dans le ccciir liuniam, répondiUil ■ pour peu qii'ün le sonde, on j trouve le germe de tonies les passions. Quand je fais un sermon, j imagine qu on me consulte sur une affaire anibignè, je mets toute mon apjilicatioii à décider, k fixer dans le boo parti celui qui a recours a moi j je 1 exhorte, e le prc.SËe et je ne le rpiîtte point qu M ne se soit rendu â lûcs raisons » Son air simple, son niainticn modeste, ses yeux îmmJdcment baissés, son gcst« Tiégligé, son Ion affectueux, sa contenance qui moiUrait q u il é tait penétré de ce qu'il anûonçdilj tout en lui portait dans les esjniîs les plus briLantes lumicres, et dans 1rs ccoiirs les mouATiîicnts les plus tendres.
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En 1704 , le père iMasslllon panil pour la seconde fois à la cour. Louis XIV, après lui en avoir témoigné son plaisir, ajouta du ton le plus gracieux ; « Et je 1 veux, mon père, vous entendre désormais tous les | deux an-s. » Des éloges si flattcuis n'altèi ent point sa modestie. Un de ses confrères le félicitant de ce rpiü venait de préclicr adinira))lemcnt. suivant sa coutume:
{( Eh! laissez, mon père, répondit-il, le diable me Ta déjà dit plus éloquemment (pie vous. » L’évôclié de Clermont fut la récompense de son inéi ite, en 1717 .
Destiné, Tannée suivante, à jjrécher devant LouisXV, (jui n’avait que neuf ans, il composa en six semaines ce discours si connu sous le nom de Petit Carême ; c’est le chef-d’œuvre de cet orateur, et celui de Tart oratoire. L’orateur y expose à I auguste monarque les devoirs d’un roi très-chreûcn dans toute leur étendue, et les tendres sentiments de la France pour sa personne sacrée, dans toute leur force. Le père ‘ Massillon y paraît un pn^dicatcur accompli de TEvaugile, et un fidèle interprète de la nation.
Un bel esprit, M. Desfontaincs, a dit que dans les sermons du père Massillon Ton trouve partout un r iisonnement juste et méthodique, sans a/r(x:tatioii ; des pensées viv’es et délicates, (les expressions choisies, 1 sublimes, harmonieuses et toujours naturelles; des i images revêtues d'un coloris frajipant; un style clair, net et cependant plein et nombreux; nulle antithèse, nulle phrase recherchée, point de figures bizarres; une extreme pureté dans le langage, sans exactitude puérile^ une élégance continuelle; en gc'néral une fécondité inépuisable, et une abondance d’idées brillantes et magnifiques qui semblent le langage naturel de locateur. Je ne crains pas, ajoute-t-î), de dire,
LA MORALE EU ACTIüX.
si îe sacrôpeut être coinpai'é au profane, que le père RIassillon est au père Bourdaloue , ce qu’est Racine à Corneille.
Exemple rare de fidélité à .m parole.
On a beaucoup vanté la belle action de Régulas j celle que je vais rapporter lai tsl-clie inférieure? >1. de Saint-Luc, qui coininandail les troujies fies caÜioliqucs en Languedoc, fit prisonnier le cc'ltOre Agi ippad'Aubigiié, 1 aïeul de iiiadame de Maiii triimj, chef d’un parti liugnenot. Le duc tfCpernou le liaissait, Catlicritie de Médicis le détestait; I utt et l autre ne cliercIniietU que l'occasion de le sacrifier i leur ressentiment, et de se venger de scs satires.
Dès qu'ils le surent prisonnier, l'ordre fut expédié de le transférer û Bordeaux, bien lié et bien garde. D’Aubigné était à la Rochelle. Saint-Luc lui avait promis d’y passer quelques jours r mais ayant reçu les ordres de la cour, dont il prévoyait lr,s suites funestes, il le fit avertir secrètement de ne pas revenir. D’AuLigné était esclave de sa parole; il part de la Roclielle et se rend auprès de Saint-Luc, qui pamf consterné de son arrivée, et lui demanda s'il n'av'u't pas re;u son courrier. Oui, monsieur, lui répondit-i^nniis je vous avais douné.nia parole, je veu.x racqultlev, et je me remets entre vos mains; je sais que ma mort est résolue, n’importe; mes ennemis n'ont qu’à satisfaire leur vengeance; j'aime mieux mourir que de manquer à mon honneur, et de vous compromettre avec une cour soupçonneuse et vindicative. Suint-Luc allait exécuter à regret les ordres qu’il avait reçus, lorscpon vint lui dire que les Rocliclois av-ûenl pris Cmittau, gouverneur des îles de Rlié et d’OIéron, et qu'ils menaçaient
2Cy2 LA MUHALK K ACTION,
de lü jeter à Ja mer, si 1 oti ne conduisait d AuLigiie à Itordenux. C< t incident fut pour SaitU-l^uc un prétexte du garder d’Aiiliij^qïc 5 et tic lui sauver la \io.
Bel exctupli* de fldéHié à la religion.
Les cxeni[)le5 de fidélilé a la religion sont loojours a (Il ïiirai des; je suis bien persuadé cpi il n y ^ |>oint de meilleur cito}<m que celui qui sert bien son Dieu; je i.e puis passer sous silence le courage et la fermeté que fil paraîü’c le cluA^alier de Pravieux, dans une occasion bien déliaüc ; il avait été piis par les calvinistes, à Feurs, petite v ille du Forex, où son li-ére aîné cornraandait. Ces liommes à qui le fanatisme faisait oublier qulls étaient Français, et ([ue les catholiques rét:dent tout comme eux, cummelUncnt dans le Lyonnais et dans le Forez des horreujs fpi’cri aurait encore peine à croire, s^il ii'en restait des traces fiiru^sics, el si les troubles des Cévèries ne nous enssent inorUré jusqu où peut aller la fureur (l(*s guerres de religien,
Feurs avait été prise |mr ces sectaires, el le chevalier de Pravieiix filt prlsoniner avec son frère, La rançon de celui-ci avait été acceptée : pour lui, on le retenait en prison; il avait donné de rares exemples de bravoure, on îe redoutait; il était bon callmlique, et il portail la croix de Malte; on le haissait; il ny avait plus que le sacrifice de sa religion qui put être le prix de sa liberté. Prières, memaces, promesses, mauvais traitements, tout fut mis en usage par les calvinistes : pour gagner ce brave homme à leur parti, les miïiisLrcs cherchèrent k le convaincre, les femmes essayèrent de le séduire; cent fois il toucha au raonient dêtre massacré, il fut toujours inébranlable : on Le conduisit au preciie, on le força d’assister à la crr.e
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il parut le chapeau sur la tête, et avec cct air de noblesse et de fermeté que la vertu met sur le front de riiomme de bien, pour confondre les méchants. Après plusieurs mois de captivité et de souflrances, il fut tiré de sa prison, mais ce fut pour aller à la mort. Les calvinistes de Lyon n’osant attenter à sa vie, de peur qu’il ne trouvât des vengeurs, le remirent k une troupe des leurs qui retournaient en Provence, après avoir ravagé le Forez et le Lyonnais*, ils eurent ordre de se défaire de leur prisonnier, aussitôt qu’il serait anâvé chez eux. Rien ne pouvait être plus conforme à leur inclination; acliarnés contre les catholiques, ils ne cherchaient que les occasions de les immoler à leur fureur. La mort de Pravieux était certaine. Un jour, vers l’entrée de la nuit, la troupe arriva près d un bois fort épais; le chevalier crut avoir trouvé occasion de recouvrer sa liberté, il s’enfonça dans la forêt, et, malgré lardeur de ses gardes à chercher leur prisonnier, il eut le bonheur de leur échapper à la faveur des broussailles et de l’oljscurité^
Amour ancien des Français pour leur roi.
De tout temps, on a remarqué dans les Français un amour singulier pour leurs maîtres; ce n’est pas seulement une fidélité, un attachement réfléchi et sincère, c’est une passion bien réelle, capable des plus grandes choses : nos annales en offrent des preuves sans nombre. A la bataille de Pavie, Jean le Sénéchal, gentilhomme de la rbambre, voyant un arquebusier viser un prince, se jeta au-devant du coup, et fut tué, sacrifiant ainsi sa vie pour c^lle de son maitre. C’est là que François vit toute sa noblesse expirer à ses côtés : ces gentilshommes qui n avalent vu que leur