CHAPITRE V
Caractères de la morale religieuse.
La Loi de Moïse. — La conservation de la tribu. — Le lien religieux. La Loi est divine. — La peur. — La faveur de Dieu. — Le servîlisme. — La grâce. — Ascétisme. — L'agitation dans le cauchemar. — Délire de la persécution et délire persécuteur. — Instinct religieux. — Arrêt de développement. — Coercition de l'homme sur l'homme. — Diminution de l'homme. — Destruction de l'homme par le subjectivisme. — Réaction objective. — Le réveil. — L'effarement de Groquemitaine. — Diminution de ce stimulus moral.
J'ai pris comme type de morale théologique la Loi de Moïse pour les raisons suivantes :
Elle est authentique. Elle a persisté à travers les siècles. Elle a maintenu, en dépit des dispersions et des persécutions la cohésion des fils d'Israël. Elle régit encore en partie ceux mêmes qui la renient. Nous pourrons étudier ses déviations dans le christianisme.
Elle s'appliquait à des peuples qui, quoique déjà loin de la civilisation primitive, sont encore plus loin de la civilisation scientifique que nous avons pour idéal.
Cette Loi répond à un premier besoin : la conservation de l'individu et la conservation de la tribu.
Partout dans la civilisation primitive, nous trouvons cette cohésion des hommes appartenant à la mé-
me tribu, la même soumission à certaines règles et comme conséquence, la haine des autres peuples. Les Israélites massacrent les Philistins: les Musulmans n'ont point de scrupule de tuer un chien de chrétien et celui-ci fait œuvre pie en tuant un impie. Un Thug Indien étrangle et vole les étrangers enThonneur desa déesse. Les Grecs appellent tout étranger barbare.
La haine de l'étranger est la conséquence du besoin de conservation de la tribu.
Mais, dans cette tribu, il y a des êtres faibles qui périront s'ils ne sont protégés : de là, les précautions de la Loi de Moïse pour la jeune fille, la veuve et l'orphelin, les recommandations de solidarité, s'étendant jusqu'à l'âne et à la vache du voisin.
Mais l'homme a des besoins violents : il est,à la fois, lâche et égoïste . Moïse lui ordonne d'être courageux contre l'étranger : car il ne se conservera pas s'il n'est pas brave. C'est l'application empirique de la Struggle for life, la lutte pour la vie.
Mais si l'homme abuse de sa force envers les membres du même peuple; si sa fougue n'est pas refrénée; si ses appétits sexuels ne sont pas limités, si sa rapacité ne vient pas se heurter contre des obstacles plus forts qu'elle, la vie dans la tribu sera impossible: le peuple se dévorera lui-même et périra par ses propres déchirements.
La perspective de ce danger sufflra-t-elle seule pour retenir la tyrannie des fôrts,pour protéger les faibles, pour secouer la lâcheté des uns, la paresse des autres, arrêter l'impétuosité des appétits naturels, assurer la reproduction régulière,museler la rapacité des voraces ?
Non : et alors intervient le pacte avec Dieu. Dieu prend des engagements envers son peuple, mais son
peuple doit en prendre envers lui. Il n'accordera ses faveurs qu'à ceux qui lui obéiront. Il retirera sa main toute puissante de ceux qui enfreindront ses commandements. Ils supportent ses malédictions,et ils deviennent étrangers au milieu des leurs.
Chez tous les peuples primitifs, dans toutes les tribus antiques, la cohésion est faite par le lien religieux. La morale a une base théologique. La Loi est divine (1) .
L'homme, trop faible, ne comprend pas qu'il peut se protéger seul cbntre la force de la nature et contre les attaques de ses voisins. 11 invoque un secours extérieur, une force supérieure à lui, pour laquelle il éprouve à la fois de la crainte et de la reconnaissance.
Devant ce pouvoir surnaturel, tout-puissant, l'homme a peur. Le rite, da prédication lui montrent des puissances terribles , s'agitant autour de lui, le poussant tantôt au bien, tantôt au mal. Il vit dans l'hallucination de menaces perpétuelles. Jéhovah est toujours terrible. La colère de Dieu gronde encore dans le ciel chrétien. Le rire du Diable lui répond.
Ce sentiment constant de la peur rend l'homme docile jusqu'à la servilité. C'est un sentiment dépressif qui le racornit, le prive d'une partie de sa vigueur et de son élasticité.
Pour obtenir son obéissance, la Loi a voulu le faire humble. Elle a dépassé le but. Loin de le conserver, elle l'étiolé et l'atrophie. Il ne compte plus sur lui, il ne compte plus sur ses œuvres, en face de l'immensité de Dieu. Il compte sur l'observation mécanique et machinale de la Loi. Par ses prières, ses simagrées, ses jeûnes, la richesse de ses oblations, les messes