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CHAPITRE IV

Le libre arbitre et les truffes

Le libre arbitre., — « La Société s'écroule. » — Défaut de méthode. — La fourchette. — Le chien d'arrêt. — Liberté de faire et de vouloir. — La volonté des truffes. — Hic habitat félicitas, — « Immonde spirilualiste. »

Un de ces hasards de congrès avait réuni des hommes d'opinions fort différentes sur la terrasse d'un restaurant qui dominait le Lez, dont les eaux bleues allaient se perdant sous les tamaris et les platanes.

Il y avait là un professeur de l'Université, nourri des livres de Cousin, de Jouffroy et de Jules Simon. Ce n'était que par tolérance que lui, représentant des saines doctrines, avait consenti à se mettre à table avec un « immonde matérialiste » comme moi.

En s'asseyant, il leva les yeux au ciel, enveloppa le paysage d'un geste élégant, et nous gratifia d'une phrase lamartinienne sur l'admirable nature, dont le seul spectacle prouvait l'existence d'un créateur.

Le dîner commença par une bouillabaisse épicôe, continua par du gibier bourré de truffes, le tout arrosé des vins chauds de Bourgogne et de la côte du Rhône. Le spiritualiste mangeait bien, buvait ferme, et n'en

parlait que davantage. Il lançait des apophthegmes dans le genre de ceux-ci :

— L'Allemand est lourd. Cela tient à son climat humide, à ses saucisses et à sa bière. Le Français est léger. Gela tient à son bon vin, à son ciel limpide.

— Eh ! eh I lui dis-je , voilà des raisonnements singulièrement naturalistes pour un spirituaîiste ; quoi ! vous attribuez les défauts et les qualités de chaque peuple à sa nourriture, sa boisson et son climat !

— Oh ! me dit-il immédiatement avec l'ardeur du dialecticien habitué aux disputes d'école, quelle conclusion voulez-vous en tirer ?

— Que vous ne croyez pas au libre arbitre.

— Moi ! s'écria-t-il, encore plus surpris que menaçant, je dis avec mes maitres, Victor Cousin, Jouffroy : € La négation du libre arbitre est la négation de toute morale. Otez la croyance à la liberté, a dit Jules Simon, et la société s'écroule » (1).

— Il ne s'agit pas des conséquences de l'existence ou de la non existence du libre arbitre. Vicieuse méthode que d'essayer de prouver quelque chose par ses conséquences. C'est l'existence ou non du libre arbitre qui, actuellement, est en question*

— Suis-je libre, oui ou non, de prendre ma fourchette de la main gauche ou de la main droite ?

— Mais non ; car, si vous la tenez de la main gauche, c'est par suite de l'habitude contractée dans votre enfance. Puis vous avez observé que, du moment que vous coupiez votre viande de la main droite, il était inutile de faire faire un perpétuel voyage à votre fourchette entre les deux mains. Ce motif déterminant a consacré l'habitude ; et maintenant vous tenez votre

(1) Le Devoir, p. 6.

fourchette de la main gauche, vous vous en servez sans y penser, par action réflexe.

— Action réflexe ? La manie de mêler la physiologie à la métaphysique.

— Regardez donc ce chien.

— Oui, un beau chien d'arrêt.

— Croyez-vous qu'il arrête en vertu de son libre arbitre ? Il arrête par une double influence : celle de l'hérédité et celle de l'éducation.

— Mais un chien n'est pas un homme.

— Vous avez connu X. .., je crois?...

— Oui ; c'était un fameux imbécile, mais prétentieux.

— Et son père ?

— Il lui ressemblait.

— Il n'était donc pas libre, puisqu'il avait reçu des défauts d'un père qu'il n'avait pu choisir.

Le spiritualiste continuait à manger des truffes et du gibier, tout en buvant force verres de vin, pour se donner le temps de chercher un argument.

— Cependant, dit-il, je ne fais que ce que je veux.

— J'en conviens.

— Alors, nierez-vous que c'est la liberté ?

— Tenez... vous mangez en ce moment du gibier, des truffes; vous buvez des vins capiteux. Vous avez un tempérament sanguin, qui estexpansif; nierez-vous que l'influence du dîner ne provoque chez vous des sensations agréables et des idées qui y correspondent?...

— J'ai diné parce que j'ai voulu.

— Vous avez été trop aimable.

— Le plaisir a été pour moi... et c'est parce que je savais que j'aurais ceplaisir que je suis venu; j'ai donc été libre...

— De faire ! mais non de vouloir !

— Gomment! je n'ai pas été libre de vouloir?

— Non !

— Ceci est trop fort !

— Tout acte n'est qu'un effet ; tout changement est l'effet d'un changement précédent.

Le spiritualiste m'interrompit pour se lancer dans une série d'épigrammes de toutes sortes ; puis il en vint à expliquer son caractère.

Il disait qu'il était bon garçon, qu'il ne fallait pas cependant se fier à ses allures rondes; qu'il était très ferrailleur sans en avoir l'air...

Pendant ce temps, je gardais mes réflexions pour moi, en me disant :

— Quand les hommes intelligents se mettent, après dîner, à expliquer leur caractère, ils commencent, sans s'en douter, à fournir un fameux argument contre le libre arbitre.

Bientôt après, il se retourna vers moi et m'accabla :

— Oh ! voyez-vous, c'est que, pour traiter les questions philosophiques, il faut les connaître. Aujourd'hui tout le monde veut les aborder : les physiologistes voudraient les accaparer à leur profit; les matérialistes nient les vérités éternelles démontrées par tous les maîtres. Je suis un de ceux qui les soutiennent, non sans suceès, je puis le dire ; je prépare de grands travaux qui réduiront au silence...

La langue commençait à s'empâter un peu.

— Bon! me dis-je, nous voici à la seconde phase: le libre arbitre fait comme la Peau de chagrin de Balzac. IiO voilà encore diminué.

Des dames qui dînaient à l'autre bout de la terrasse partirent. L'attention de mon professeur ne demandait que cet éveil. Aussitôt, ses idées changèrent de cours,

et il se lança dans des digressions qui eussent réjoui Brantôme.

Dix minutes après , à la sortie de table, il me prenait par le bras et, confidentiellement , me disait , après un moment d'hésitation :

— En votre qualité de spécialiste, vous devez connaître...

— Oui.

— Alors, voulez-vous?...

— Pour vous obliger.

— Merci. Au fait, c'est bien permis. Gaton le tolérait.

-— Et le libre arbitre ? repris-je.

— Oh ! mais si j'y vais, c'est parce que je le veux,

— Soit; mais pour quelle part entrent en ce moment dans votre . volonté le poisson, les truffes, le gibier, les vins chauds de Bourgogne et de la côte du Rhône ?

— Je n'en fais pas moins ce que je veux.

— Oui, mais tu ne veux pas ce que tu veux ; ce sont les truffes qui veulent.

— Eh bien! la preuve que je fais ce que je veux, me dit-il d'un air boudeur, c'est que je ne vais pas y aller.

— Tu me prouveras tout simplement qu'un mobile plus puissant que les truffes vient de provoquer en toi une autre excitation...

11 fit quelques pas : les truffes et l'honneur du libre arbitre se livraient une terrible bataille dans son cerveau. Les truffes l'emportèrent. Hic habitat félicitas !

Une heure après, il était à la phase de l'attendrissement et du remords,' et pesant lourdement sur mon bras, il me disait :

— N'en parlez pas, surtout...j'ai confiance en vous... un professeur!... la morale !...

— Oh ! lui disais-je, ce sont les truffes.

— Non, non; ce serait la négation du libre arbitre...

— Ça vous rendra indulgent pour le malheureux qui, placé dans une situation analogue, se rend coupable...

— Oh ! mais c'est la destruction de la responsabilité, c'est le renversement de toute morale...

— 'Jugez par vous-même.

Tout s'écroulait en lui, même sa foi dans le libre arbitre. Un quart d'heure après, le laissant dans son lit, plongé dans une prostration complète, je retournais l'argument qu'il m'avait lancé tant de fois et lui disais :

— Adieu, immonde spiritualiste !

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