CHAPITRE V
La morale éclectique
Dieu. — Le bien, le beau, le vrai. — « Le devoir et l'amour de soi. — Pourquoi? Parce que. — Le devoir. — Quèsaco?— Sanctions suprêmes. — « Quoi qu'il en soit. » — L'horloge et l'horloger. — Humiliation de la philosophie devant la religion. — L'infaillibilité de l'état.
Cousin, dont l'influence domine encore tout notre enseignement universitaire, dit : € Dieu est le principe du bien ; il sert comme fondement de toute vérité, de la vérité morale comme de toutes les autres. — Tous mes devoirs sont compris dans la justice; or, d'où, de qui peut nous venir une telle loi, sinon d'un être essentiellement juste et bon? — Tout semble ordonné en vue du bien général. — Il faut qu'il y ait un être qui se charge d'accomplir l'ordre moral ; et cet être, c'est Dieu. — Nous avons la faculté du bien , du beau, du vrai. La vérité n'est pas à nous; elle arrive jusqu'à nous par l'intermédiaire d'une faculté qui est en nous. L'idée du bien est une idée absolue. La loi du devoir, la justice absolue sont des vérités a priori dont le fondement n'est pas l'expérience, mais la raison. >
Les emprunts à Platon, revus par Kant, peuvent durer indéfiniment; je vois là des aflîrmations. Où est la preuve de leur vérité ?
M. Jules Simon a consacré tout un volume au devoir, qu'il fait dériver du libre arbitre. Il affirme que l'amour de l'humanité, inspiré par le devoir, crie à l'homme : « Oublie-toi I sacrifie-toi! » Mais, en même temps, il reconnaît lui-même que, 4: dans la plupart des âmes, c'est l'amour de soi qui domine (1). »
Cependant il ajoute ailleurs : « Nous ne ferons pas difficulté de dire que le plaisir de sauver son bienfaiteur est supérieur à toutes les satisfactions qu'on pour- .rait se procurer. Pourquoi? parce que la justice existe. »
Ces citations suffisent pour montrer cette manière de raisonner : on justifie une affirmation par une autre affirmation , toutes les deux également dénuées de fondement.
M. Marion , professeur de philosophie au lycée Henri IV, qui a eu un poste important au ministère de l'instruction publique, a écrit un manuel pour l'éducation morale et civique des petits Français, intitulé : Devoirs et droits de V homme (1).
Il fait du devoir une entité : « Le devoir ne nous dit pas : « Si tu veux devenir riche, fais ceci ; si tu veux être heureux, ne fais pas cela. » Il nous dit simplement : « Fais ceci, ne fais pas cela. » — Ah! il nous dit cela ! Et si je ne l'entends pas?
A tout instant, la morale interdit, la morale commande. La morale ? quid ? Quand les conjurés de la Société du Nord essayèrent de faire proclamer Gons-
(1) Le 2)evoiV, !'• édition, in-8s p. 508.
(2) 1880, in- 12.
tantin empereur à la place de Nicolas, certains officiers avaient dit aux soldats qu'ils avaient entraînés dans leur mouvement : — - « Criez : « Vive la Constitution ! » Et les malheureurx criaient : — « Vive la Constitution ! » Mais, de temps en temps, les plus perspicaces murmuraient : — « Nous voudrions bien voir la femme de Constantin, Madame la Constitution 1 »
Plus d'un de ceux à qui s'adresse le petit manuel de M. Marion diront : € La morale? quésaco? qu'est-ce que c'est que cette personne ? et de quel droit et à quel titre nous ordonne-t-elle ceci et nous défend-elle cela? »
M. Marion sent si bien l'impuissance de ce stimulus, qu'il intitule un chapitre : « Sanctions suprêmes : Dieu et la vie future. > La morale ne suffit donc plus. Il faut y ajouter le Croquemitaine religieux. Le professeur de philosophie crie : « A moi, Jéhovah ! à moi, Allah ! à moi, Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit ! à moi, Satan ! à moi, saint Michel ! à moi, le paradis ! à moi, l'enfer ! »
Puis, un peu honteux, il reprend : « Quoi qu'il en soit, le devoir est clair et parle haut... » Il en parle bien à son aise, M. Marion, et avec un étrange scepticisme ; « Quoi qu'il en soit ! » C'est que c'est très important de savoir s'il en est quelque chose. Quelle « sanction suprême » peut avoir ce « quoi qu'il en soit?» On n'espère pas en un « quoi qu'il en soit » ; on ne redoute pas un « quoi qu'il en soit ». « Quoi qu'il en soit » est faible. On pourra répéter indéfiniment : « Quoi qu'il en soit, le devoir est clair et parle haut », jamais avec une formule aussi vague on n'organisera une action réflexe, ayant quelque influence.
M. Marion en fait l'aveu à la dernière page de son livre : il supprime le « quoi qu'il en soit » et il affirme « que l'excellente horloge suppose un habile horloger ». « Si nous ne reconnaissons pas sa puissance, comment ne pas reconnaître son autorité suprême et la majesté de son commandement, dans cette loi du devoir qui parle si haut au dedans de nous ? » Gomme dans cette excellente horloge il y a des rouages détraqués qui assurent « le triomphe des méchants et causent la souffrance des bons » , « comment croire qu'un jour ne viendra pas où il sera fait à chacun selon ses œuvres ? »
Le dernier mot est celui-ci: « Accomplissons tous les devoirs' de notre religion. » Par une singulière inconséquence, M. Marion ne témoigne pas de préférence plutôt pour Tune que pour l'autre. « Soyons sérieusement de la religion que nous croyons la meilleure, dit-il, tout en souffrant que d'autres pratiquent en paix à côté de nous celle que leur conscience juge la bonne. »
En reconnaissant la nécessité des Cultes, la métaphysique .éclectique se juge donc incapable d'organiser une morale sans le secours de la religion et de ses trucs les plus grossiers. Elle a recours à tout son bricà-brac d'inventions surnaturelles. En même temps, elle déclare sa propre infaillibilité, proclame qu'elle est la vérité, et au moment où M. Marion montre si peu de confiance dans l'efficacité des règles de la civilité puérile et honnête qui composent la partie la plus importante de son manuel, il affirme que «la loi ne peut pernaettre au premier venu d'enseigner ce qu'il lui plaît et de répandre Terreur impunément ». Morale d'État, foi de l'État, direction de l'État, c'est une inquisition édulcorée, sans bûchers et sans tortures. Si les
procédés ont changé, le système est identique. La métaphysique, allé abâtardie de la religion, l'appelle à son aide, puis, comme elle, demande le secours du bras séculier, et, à l'infaillibilité. du Pontife substitue l'infaillibilité d'une entité : l'État !