CHAPITRE VI
Résultats négatifs de la morale • métaphysique
Réplique. — Théologie et métaphysique. — Impuissance de la métaphysique. — Instrument commun. — Les bonnes doctrines. — Impuissance du métaphysicien. — Supériorité du théologien. — Le fou complet. — Le fou convalescent. — Aveu, -r II faut de la religion pour le peuple. — Le délire, élément moral. — Colère. — Mélancolie du croyant. — Le silence. — La foi revivra-t-elle jamais?
Le théologien a beau jeu pour se retourner vers le métaphysicien, et lui dire :
— Tu vois bien que tu n'as pas le droit de faire le dédaigneux à mon égard. Nous nous entendons même assez bien, tes philosophes et moi. Platon, Aristote, Ghrysippe, comme moi, aboutissent à la vie contemplative. Gomme ma religion, le stoïcisme n'est que l'apprentissage de la mort, et je lui dois une partie de mon quiétisme. A Alexandrie, je me suis inspiré de Platon, et lui qui semblait optimiste à Athènes, finit en Plotin, qui, à ses derniers moments, déclara que « mourir est un bien ! » — « Je lutte pour délivrer la divinité qui est en moi! Au XIII* siècle, à Rome, dans tout l'occident, j'ai fondé ma scholastique sur Aristote. Si je t'ai tout
donné, je reconnais avoir reçu de toi, en échange, quelques formules, quelques tendances, quelques irapressions; mais il a fallu qu'elles passent par mon moule pour qu'elles s'imposent à la masse humaine.
« Quant àton impératif catégorique, c'est une maquette en carton que personne ne prendra pour un moteur. Tes phrases sonnent creux. Tu as beau varier ton orchestre, il ne vaut ni l'orgue de mes cathédrales, ni le chant de mes psaumes, ni le spectacle de mes pompes, ni l'engrenage de mes rites. Tu me reproches mon impuissance! Regarde autour de toi. Qu'a été ta puissance dans le passé auprès de la mienne? Qu'estelle dans le présent? et dans l'avenir, le jour où ta science aura détruit la mienne, que restera-t-il de toi? Je puis tromper l'homme, moi; toi, tu ne peux même pas lui créer les illusions, lui donner les mirages à l'aide desquels je l'ai conduit, et je l'ai tpurà tour élevé ou abaissé. Le mensonge, conscient ou non, a été mon instrument. C'est le tien aussi. J'ai imposé mes croyances; toi également tu veux les imposer par l'éducation, par le professorat. N'as-tu pas fait des lois contre l'athéisme ? et n'as-tu pas aussi des anathèmes pour les mauvaises doctrines ? Tu es despote comme je le suis moi-même, seulement tu ne saurais aller logiquement jusqu'à l'inquisition. Tu restes dans ta demi-teinte, tu te contentes de procès de presse , de mois de prison et de milliers- de francs d'amende; tu proscris de tes chaires, de tes facultés, toutes les théories qui ne font pas partie de ton orthodoxie; tu veux aussi subordonner la science à tes concepts, et tu nies Darwin, parce qu'il conduit au matérialisme. Métaphysicien! tu n'es que mon produit dégénéré. Pas plus que moi, tu n'as trouvé la solution. Mais en plus que toi, j'ai donné au déshérité l'illusion des extases dans
cette vie, et, au-delà, l'espoir des paradis, pleins de houris, et des harmonies célestes, selon les goûts. Il y a déjà longtemps que Quinte Gurce constatait que nul à mon égal, ne savait mener les multitudes (1).
« Gomme moi tu prends, comme auxiliaires, les êtres extra-naturels, afin qu'ils. te livrent des troupeaux passifs ; mais moi, je sais donner à ces êtres une telle puissance subjective^ qu'ils deviennent des réalités objectives.
« De même que le fou entend des voix, si intenses qu'elles sont pour lui plus vraies que la réalité, voit des fantômes! des apparitions, des images, qui ont pour lui une existence positive ; de même je prête une vitalité, une action, une volonté positives aux objets de ma foi. »
Le matérialiste. — Tu as raison, tu es le fou complet. Le métaphysicien est un fou en convalescence. Sa subjectivité a diminué. Pour lui, les voix sont à peine distinctes , les fantômes s'effacent. Tous ces êtres surnaturels perdent la certitude de leurs contours. Ils ne lui apparaissent plus qu'à travers un brouillard. Au lieu de se mouvoir et d'agir, ils restent dans une immobilité passive. Ils ne se révèlent plus par leurs actes, nous ne les connaissons qu'à l'aide d'une série de mots quien donnent une perception confuse. Théologien ! tu as raison : les entités métaphysiques ne sauraient avoir une action aussi efficace sur l'homme que les entités théologiques. Leurs créateurs et leurs adorateurs le sentent si bien que Gicéron et M. Cousin s'accordent pour dire :
— « Il faut de la religion pour le peuple. »
(!) Nul la rea efïlcacius multitudinem régit, quam superstitio ; aJioquJD impotens, sseva , mutabilis; ubi vana religione capta est, tneJius vatibusy quam ducibus suis paret.
90 V LÀ M0RAIJ5 MÉTAPHYSIQUE.
C'est l'aveu de leur impuissance à organiser l'action réflexe. Ils se servent bien de mots ; ils répètent des phrases; la morale oratoire de Platon, de Gicéron, de Sénèque, de Rousseau, de Cousin, peut séduire ceux qui aiment le beau langage, les périodes harmonieuses, les sentences bien frappées : mais après?
— Après? il faut revenir à moi, dit le prêtre.
— Merci, répond le matérialiste. Tu me conseilles déjouer le rôle de Gribouille.
Sous prétexte que les métaphysiciens n'ont su prendre que les restes de tes délires, tu m'offres tes délires complets. C'est généreux de ta part : mais je pose la question d'une autre manière : ^
— Le délire est-il un élément nécessaire de la morale ? Pour qu'il puisse être une cause déterminante de mes actes, il faut que je le subisse. Or, depuis que nous mangeons à notre appétit, nous n'avons plus cette anémie cérébrale, qui prédispose si bien les peuples affamés ou les jeûneurs à toutes les insanités. Depuis que nous commençons à étudier les phénomènes à l'aide de la méthode d'observation et de la méthode expérimentale, nous devenons singulièrement sceptiques à l'égard des êtres sans organes, que vous nous représentez comme participant aux plaisirs et aux douleurs que nos organes seuls nous font éprouver.
Alors le métaphysicien et le religieux, qui s'excommuniaient hier, s'appuient l'un sur l'autre, et dans un touchant unisson, s'écrient:
— € L'esprit du mal vous conduit aux abîmes. Vos immondes doctrines sont la perte de l'humanité. »
Il est vrai que quelques-uns, laissant de côté ces malédictions et ces imprécations impuissantes, es-
sayent d'apercevoir Tavenir à travers les illusions dont leur vie a été entourée. Malgré les foules de croyants qu'attestent les dénombrements et qui remplissent encore leséglises,les temples, les écoles « bien pensantes », ils se sentent pénétrés par le sentiment de leur solitude. Ils contemplent les ruines amoncelées, depuis un siècle, des institutions qui leur sont chères. Les vieilles croyances ont été brûlées comme les herbes des terres en jachère et sur leurs cendres sont poussées tant d'idées ! Ghaquejour enfait éclore de nouvelles, mais toujours de plus en plus empreintes du caractère scientifique. Le croyant, prêtre ou philosophe, a beau fouiller l'horizon du regard ; il a beau se pencher vers le soi et l'interroger : ses chimères s'effacent, comme les Elfes s'enfuient sur les bords des rivières aux rayons du soleil levant ; il parle, et sa voix se perd sans écho, car les évocations du génie de Platon ne lui donnent pas une réponse plus perceptible que celles de saint Paul. Aujourd'hui, l'univers reste muet pour lui : car il réserve ses mystères au seul savant. Et pris d'angoisse, le pape, du haut du trône de saint Pierre, le pasteur protestant dans sa chaire, le professeur imbu des bonnes doctrines de la philosophie officielle, se demandent avec épouvante :
— La foi qui disparait si rapidement , revivra-telle jamais ? (1).
Ils n'obtiennent que cette réponse académique d'un scepticisme aimable :
4C II est prudent de n'associer le sort des croyances morales à aucun système. Le mot de l'énigme qui nous tourmente et nous charme ne nous sera jamais livré.
(1) V. Lettre au duc de NorfoHi de J. H. Newman, 1875. — William Huvell Mallock : Vivre ? la vie en vaut^lle la peine ? 1882.
Pour moi, quand on nie ces dogmes fondamentaux, j'ai envie d'y croire; quand on les affirme autrement qu'en beaux vers, je suis pris d'un doute invincible. J'ai peur qu'on n'en soit trop sûr, et, comme la mystique dont parle Joinville, je voudrais par moments brûler le paradis par amour de Dieu. C'est le doute en pareil cas qui fait le mérite. La grandeur des vérités de cet ordre est de se présentera nous avec le double caractère d'impossibilités physiques et d'absolues nécessités morales. Si je vois la vertu songer trop à ses placements sur une vie éternelle, je suis tenté de lui insinuer discrètement la possibilité d'un mécompte. » (1).
(1) Renan. Discours pour la réception de M. Pasteur, 27 av. 1882.