LB DERNIER MOT DE LA MÉTAPHYSIQUE
souffre aussi le plus. Le vouloir et Teffort qui sont l'essence entière de rhomme, ressemblent à une soif inextinguible. La base de tout son être est le besoin, manque, douleur. Étant robjectiyation la plus complète de la volonté, il est par là même le plus besoigneux de tous les êtres. Il est, dans sa totalité, un vouloir et un besoin concret, un agrégat dç mille besoins. Sa vie n'est qu'une lutte pour l'existence, avec la certitude d'être vaincu (1). »
En un mot, la douleur est positive : le plaisir est négatif.
A l'appui de son pessimisme, Schopenhauer invoque Dante : avec les matériaux pris dans notre monde, il a créé un véritable et épouvantable enfer : mais quand il a voulu peindre le ciel et ses joies, il n'a pu que se faire donner des avis par ses aïeux, sa Béatrix et divers saints. « Et, conclut Schopenliauer,la vie est une chasse incessante, où, tantôt chasseurs et tantôt chassés, les êtres se disputent les lambeaux d'une horrible curée ; une guerre de tous contre tous ; une sorte d'histoire naturelle de la douleur qui se résume ainsi : vouloir sans motif, toujours lutter, puis mourir, et ainsi de suite, dans les siècles des siècles, jusqu'à ce que la croûte de notre planète s'écaille en tous petits morceaux. Quel est donc « le professeur de philosophie » qui a osé dire que notre monde est le meilleur des mondes possibles? En réalité, il est le plus mauvais des mondes possibles. »
Toute la base métaphysique de la morale se réduit à ceci : la multiplicité et la distinction des individus sont une pure apparence qui n'existe que dans l'idée que je me fais des choses. Mon être intérieur, véritable,
(i; Cité par Th Ribot, p. 139.
est tout aussi bien au fond de tout ce qui vit, il y est tel qu*il m'apparaît à moi-même dans les limites de ma conscience. Cette vérité éclate aux yeux sous la forme de la pitié, principe de toute vertu véritable, c'est à-diredésintéressée, et trouve sa traduction réelle dans toute action bonne.
€ Celui qu'anime le vgïxpç (la haine) s'il pouvait par un eflfort de sa haine, pénétrer jusque dans le plus détesté de ses adversaires, etlà, parvenir jusqu'au dernier fond, il serait bien étonné : ce qu'il y découvrirait, c'est lui-même.
« Le méchant sent partout une barrière infranchissable entre lui et tout le reste. Le monde pour lui est au sens le plus absolu un non-moi ; il y voit, avant tout, un ennemi ; aussi la note fondamentale de sa vie estelle la haine, le soupçon, l'envie, la joie maligne.
«. Au contraire, l'homme bon vit dans un monde qui est homogène avec sa propre essence : les autres ne sont pas pour lui un non-moi, mais il dit d'eux : c'est encore moi. Aussi se sent-il pour eux un ami naturel : il sent qu'au fond tout être tient à son être, il prend part directement au bien et au mal de tous; et, avec confiance, il attend d'eux la même sympathie.
€ Le sanscrit a donné la formule définitive de cette vérité : < Tu es cela. »
< La mort n'est pour l'homme bon que le clignement des yeux qui n'interrompt pas la vision. »
En réalité, la conclusion de la morale de Schopen* hauer, c'est l'effacement de la personnalité humaine. Plus elle sera faible, moins elle sera pressée par le besoin ; si elle veut s'affranchir de la douleur, il faut qu'elle s'évanouisse.
(1) Schopenhauer, Du fondement de la morale, trad . Burdeau, p. 190.