CHAPITRE VIII
Rien
O joyau dans le lotus! — Le Nirvana. — Le premier mot du bouddhisme et le dernier mot de la métaphysique. — Rien !
Dans le Thibet, vers le 89* degré de longitude et le 30* degré de latitude nord, un Yogui, fidèle observateur des Soutras, vêtu de haillons pieusement recueillis dans des cimetières, recouvert d'un manteau de laine jaune et coiflfë d'un bonnet de même couleur, vivant dans la forêt en vertu de la 7® observance, avait achevé sa tournée quotidienne.de mendicité, sa seule prébende. 11 avait mangé avant midi ce que les fidèles avaient bien voulu lui donner, et il consacrait le reste de sa journée à tourner la roue à prières.
Un voyageur anglais s'arrêta,pour se reposer, auprès de lui, et, tout en causant, lui exposa la théorie de Schopenhauer. Le Yogui le regarda avec étonnement et lui dit : — Om mani padmé hum ! joyau dans le lotus, ainsi soit-il ! Gâkya-Mouni a dit : « les aggrégations ne sont que le vide qui seul est immuable; les êtres que nos sens nous révèlent sont vides au dedans, ils sont vides au dehors. Aucun d'eux n'a la fixité qui
est la marque véritable de la Loi. Mais cette Loi qui doit sauver le monde, je l'ai comprise. Après avoir atteint Tintelligence suprême (bodhi), je montrerai aux êtres vivants la porte la plus sûre de Timmortalité. Les retirant de l'Océan de la création, je les établirai dans la terre de la patience. Hors des pensées nées du trouble des sens, je les établirai dans le repos. En faisant voir la clarté de la Loi aux créatures obscurcies parles ténèbres d'une ignorance profonde, je leur donnerai l'œil qu{ voit clairement les choses; je leur donnerai le beau rayon de la pure sagesse, l'œil de la Loi sans tache et sans corruption. » Et après être resté tout un jour et toute une nuit sans mouvement, sous le figuier, Bodhimanda, à la dernière veille, au moment du lever de l'aurore, s'étant revêtu de la qualité de Bouddha parfaitement accompli, atteignit la triple science : « Ayant abandonné toute idée d'individualité, éteint toute notion, interrompu toute existence par la voie du calme, elle est invisible en son essence de vide ; ayant épuisé le désir, exempte de passion, acceptant toute production de l'être, elle conduit au Nirvana. » L'univers est créé par les œuvres de ses habitants; l'existencea pour cause l'attachement aux choses sans lequel l'être ne revêtirait pas un certain état normal qui le mène à renaître de nouveau. Cet attachement est une chute qui le fait retomber sous la loi fatale de la transmigration. L'attachement, cause de l'existence, n'est lui-même qu'un effet ; ce qui le cause, c'est le désir. Le désir a pour cause la sensation; mais, sans le nom et la forme, les objets seraient indistincts, ils seraient pour nos sens, pour ceux du dehors comme pour ceux du dedans, comme s'ils n'étaient pas. Le nom et la forme sont donc ce qui rend les objets perceptibles, et sont la cause des sens. Les concepts sont les