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CHAPITRE III

Li*mstinct et rintelligence

I. Enseignement moral, négation. — Organisation scientifique de

Taclion réflexe. — Objection. — La même chose ?

II. C'est tout le contraire. — Constituer des- instincts. — L'homme.

-- Les mots. — L'accumulation antérieure. — Le vendredi. — L'habitude. — Le premier malheur de Tristam Shandy. — Le développement de l'intelligence est en raison inverse de la puissance de l'instinct.

III. L'instinct et la méthode. — L'escrime. — Utilité de l'instinct. —

L'idéal de l'Indien. — Age de la discussion. — Autorité et liberté. — La morale, c'est la méthode.

IV. L'uniformité. — L'idéal des moules. — La formule de Gœthe. —

Les individuations. — La solidarité. — Buckle. — Bagehot. L'hétérogène. — Conclusion.

Le Matérialiste. — ; Enseignement moral ? Des phrases, des formules, des maximes que tu apprendras dans un manuel, que tu donneras comme exemples d'écriture, que tu feras réciter, que tu imposeras comme dogmes.

Tu vicies l'intelligence de tes élèves : tu leur apprends à croire sai^ comprendre sur la simple affirmation de maîtres. Tu atrophies le besoin d'examen et de recherche pour y substituer le respect de l'autorité. Tu crois faire œuvre morale : tu fais œuvre immorale, car au lieu d'indiquer b tes élèves la méthode de se

conduire dans l'existence, tu leur montres la négation de cette méthode.

Quant à mol Je n'ai point recours à Groquemitaine, je ne menace personne de la colère de Jéhovah, je ne donne aucun cauchemar avec le diable ; je n'ajoute point aux angoisses de l'organisme se débattant contre la mort, pour sa conservation, la terreur du purgatoire ou de l'enfer; je n'introduis point de force, dans la tête des gens, depuis leur premier jour jusqu'au dernier, des maximes que je leur impose comme axiomes indiscutables.

J'ai montré l'organisation empirique de l'action réflexe par la théologie et par la métaphysique. Maintenant il s'agit d'organiser l'action réflexe d'une manière scientifique.

LHntuitiolhniste. — Ah ! Toi aussi tu veux organiser ce que tu appelles l'action réflexe ; ce que les fondateurs de toutes les religions ont appelé le culte, le rite, ce qu'Aristote appelait l'habitude. Tu veux donc faire la même chose que Moïse et que les sept Sages de la Grèce. C'est de l'éclectisme. Au fond, rien de nouveau.

Tu apprends à ton fils à bien tenir sa fourchette par ton exemple et par des indications dont tune lui donnes pas l'explicatiop.

Il la tient bien. Action réflexe. Tu lui dis de ne pas mentir. Il en prend l'habitude. Action réflexe. Tu lui fais un besoin de se laver. Action réflexe. Tu l'habitues à saluer, à se servir des formules de politesse, à être prévenant. Action réflexe.

Donc, tu crées des rites. Tu imposes des formules. 'Tu restes prêtre et métaphysicien.

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Le matérialiste. — Tu as raison, à cela près que c'est tout le contraire.

Dans l'organisation théologique et métaphysique de l'action réflexe, le cercle est fermé . Elle s'est acharnée à constituer des instincts si forts que l'homme est obligé de s'y soumettre, comme les oiseaux migrateurs se soumettent à la migration .L'action réflexe, accumulée dans les générationsantérieur4s,est toute puissante. L'idéal pour le patriarche, pour le chef de la tribu, pour l'homme qui détenait l'autorité à la fois par tradition et par croyance à une émanation d'une puissance supérieure, était d'obtenir l'obéissance. Les membres d'une même société voulaient que tous obéissent de la même manière, car celui qui n'obéissait pas heurtait leur manière d'être : c'était un fou, un rebelle, un impie.

Il avait en partage le ciguë de Socrate, le gibet de Jésus. Ici, nous sommes déjà dans des civilisations avancées en évolution : mais dans les sociétés primitives, préhistoriques, l'obéissance à la règle, au formalisme, à la coutume si absurde qu'elle puisse être, est toute puissante (1). Il est défendu, par exemple, chez les Mongols de toucher le feu, ou de prendre de la viande dans la marmite avec un couteau, de fendre du bois avec une hache près du foyer, car ils ^s'imaginent que ces actes détruisent le pouvoir du feu. Il est défendu aussi de s'appuyer sur un fouet ou de toucher

(1) V. Lubbock. Orig, de la civilisât trad. ft*., p. 440 tt suiv.

des flèches avec un fouet ; de tuer les jeunes oiseaux ; de renverser de la ligueur sur le sol, de frapper un cheval avec une bride, de briser des os avec un autre os. A quoi bon multiplier ces exemples, quand nous voyons la majorité des Français faire maigre un certain vendredi de Tannée I

Tous les jours se passent des scènes de ce genre.

Le médecin. — Vous buvez de l'absinthe. Ce sera la folie, sinon la mort. Vous perdez votre avenir.

Le patient. — Que voulez-vous ? c'est une habitude, je ne puis pas y renoncer.

Des gens sont malades, s'ils n'ont pas sur la tète le bonnet de coton fourni par Jérôme Paturot, par lui et non par un autre. Tel homme, pour aller à tel ou tel endroit, a l'habitude de passer par telle et telle rue; qu'un accident change son itinéraire, et il sera préoccupé, inquiet, il réfléchira toute la journée à ce grave événement, il en rêvera.

Vous connaissez Tristam Shandy, et vous savez les détails de sa conception : «Je l'ai toujours dit : il aurait été à souhaiter que mon père ou ma mère, et pourquoi pas même tous les deux, eussent apporté quelque attention à ce qu'ils faisaient, quand il leur plut de me donner l'existence...

€ — Mon ami, dit ma mère, n'auriez vous point par hasard oublié de remonter la pendule ?

€ — Mon Dieu, s'écria mon père, qui eut soin de modérer sa voix, est-il jamais arrivé, depuis la création du monde, qu'une femme ait interrogé un homme par une question aussi sotte ?

< Mon père qui était naturaliste et philosophe, autant qu'on peut l'être, et qui raisonnait avec beaucoup de justesse et de netteté sur les petites choses^ un jour que je fouettais ma toupie, dit en soupirant:

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— Les malheurs de mon Tristam ont commencé neuf

mois avant sa naissance.

« Il faut savoir que mon père était peut-être l'homme du monde le plus exact... Je peux citer un exemple du scrupule qu'il apportait à toutes ses actions. Il y avait à la maison une grosse pendule qui était placée sur le haut d'un escalier dérobé, et il ne manquait jamais de la monter lui-même le premier dimanche de chaque mois. Il avait au temps dont je parle un peu plus de cinquante ans, et cette raison l'avait forcé à ne s'occuper aussi de quelques autres petites affaires domestiques que dans le même temps. C'était à ce qu'il disait à mon oncle, M.Tobie Shandy, pour ne pas s'embarrasser l'esprit d'une multitude d'époques. Enfin, c'était pour ne plus y penser le reste du mois.

« Cette exactitude était sans doute admirable, mais elle était accompagnée d'une espèce de fatalité qui retomba sans doute sur moi, et dont je ressentirai peutêtre les effets jusqu'au tombeau. C'est que par une malheureuse association d'idées, qui n'ont aucune liaison dans la nature, ma mère n'entendait point monter la pendule, qu'il ne lui vînt inévitablement à l'esprit de penser à quelque autre chose, et ce qu'elle pensait lui rappelait en même temps, et la pendule et ce qu'il y avait à faire. »

Beaucoup de gens ressemblent au père et à la mère de Tristam Shandy.

Je suppose qu'un homme vous dise : Pendant des milliers d'années, trois cent soixante-cinq jours par an, 'j'amènerai des millions de personnes dans certains édifices pour voir un homme porter un livre de droite à gauche et de gauche à droite d'une sorte de bureau, s'incliner, se redresser, se tourner, se retourner, boire un verre de vin, manger des pains à cacheter, et mar-

motter des mots dans une langue que la très grande majorité de ses assistants ne comprendront pas, et, du reste, la comprendraient-ils, que cela ne leur servirait pas à grand chose, car ils n'en comprendraient pas davantage la signification.

Vous lui répondrez : — C'est idiot, vous supposez l'humanité d'une bêtise...

— Égale à celle des catholiques, ni plus ni moins. Tout aliéné commence par systématiser sa folie ; des millions et des millions de gens qui passent pour raisonnables font la même chose. C'est ainsi que se créent les orthodoxies religieuses, politiques, littéraires, artistiques, les modes.

Une fois qu'il y est enfermé, quiconque n'y adhère pas est hérétique pour lui, par conséquent criminel.

Bagehot a dit que l'homme est un animal coutumier. Enréalité,il est comme tous les animaux: plus instinctif qu'intellectuel.

Il agit par instinct quand, prédisposé par influence héréditaire à subir les prescriptions d'une coutume ou d'un culte, il y obéit.

Le jeune homme, élevé dans les formules de la métaphysique, a la tête pleine de phrases toutes faites, de mots sonores. Un événement se produit. Aussitôt le clavier vibre. C'est un mot, une formule, une phrase qui résonne. Ce mot, cette formule, cette phrase détermine son action. Il entendra un individu en appeler un autre Prussien. Aussitôt ce mot : Prussien éveillera sa haine et il se sentira prêt à assommer, sans autre motif, celui qui est désigné ainsi. Il entendra ce mot : matérialisme ! Et dans sa tête, ce mot s'associera avec les épithètes < d'abject et d'immonde. » Il prononcera

(1) Lois acientif, du dev, des nations, p. 154.

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le mot de « spiritualisme », et il se figurera qu'il a dit quelque chose, et qu'en prononçant ce mot, il s'est élevé dans des régions supérieures (1).

L'homme, ainsi préparé, se décide, non d'après son expérience personnelle, mais uniquement d'après l'accumulation antérieure.

C'est un impulsif. Il agit comme le petit chien prend la tétine de sa mère, comme les oiseaux font leur nid, comme le chat guette la souris. Il ne se retrace pas ses actions passées, il n'en apprécie pas les motifs, il n'a, pour approuver les unes ou désapprouver les autres, d'autre critérium que cet instinct : et c'est cet instinct qui lui fait brûler les sorciers au moyen-âge et fusiller encore de nos jours ceux dont les opinions heurtent les siennes. Les coutumes mauvaises, les superstitions absurdes sont pour lui les motifs déterminants.

L'idéal de tous ceux qui réclament l'obéissance à la tradition, au passé, à l'autorité, est d'obtenir des hommes agissant sans savoir ce qu'ils font.

Le théologien, le métaphysicien, l'éducateur autoritaire est satisfait. Il y a bien de quoi, en effet. Il a arrêté l'évolution de l'être humain.

< A mesure que les facultés individuelles se développsnt, les diverses parties du cerveau doivent être en rapports de communication les plus complexes et, comme conséquence, chaque portion distincte doit tendre à devenir moins apte à répondre d'une manière définie et uniforme, c'est-à-dire instinctive, à des sensations particulières ou associées (2). »

(i) V. la loi d'Hartley., ci-dessus, p. 27.

(2) Darwin. La Descend, de rbom., t. I, p. 39.

On peut donc dire que le développement de l'intelligence est en raison inverse de la 'puissance de l'ins*tinct.

— Mais, me dit le défenseur de l'autorité et de la tradition, toute éducation commence par l'organisation de l'action réflexe. Vous donnez à vos enfants des habitudes, sans leur expliquer pourquoi ils doivent les prendre : et il vous [est impossible de faire autrement.

— Soit : mais apprenez l'escrime : coup droit, dégagez, parez quarte, parez tierce, prenez des contres... vous obéissez docilement, et peu à peu les mouvements deviennent instinctifs chez vous... A la première leçon, vous ne vous êtes pas rendu compte de leur raison d'être ; ce n'est que peu à peu, lorsque vous faites assaut que vous en comprenez l'utilité : vous abandonnez certains coups qui ne sont pas en rapport avec votre complexion, votre manière d'être ; vous en adoptez de préférence : mais vous ne devenez fort que lorsque la méthode, contrôlant l'instinct, dirige vos actes.

De même, ayez soin de n'imprimer à vos enfants que des actions réflexes dont vous puissiez plus tard leur expliquer la raison d'être ; ayez soin peu à peu de leur apprendre à se rendre compte du motif pour lequel ils ont raison de faire telle ou telle chose et non pas telle ou telle autre. Au lieu de soumettre la méthode à l'action réflexe, subordonnez l'action réflexe à la méthode, de manière que l'individu ne fasse rien, ne croie

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à rien, sans s'être décidé, au moins, à un moment donné par un examen personnel.

— Ah! me dit l'autoritaire, s'il faut qu'à chaque instant, il réfléchisse à ce qu'il fera et qu'il invoque la méthode, il n'agira jamais.

— D'abord je répondrai que les trois quarts et demi des gens ont l'habitude d'agir beaucoup trop sans réfléchir, en obéissant simplement à leurs instincts ou à leurs impulsions. S'ils se donnaient un peu la peine d'examiner les faits, avant de se décider, la plus grande partie des maux qui ont déchiré l'humanité eussent été évités. Mais l'homme n'a pas besoin de réfléchir chaque fois qu'il répète une action.

Il suffit qu'il y ait réfléchi une fois et qu'il l'ait trouvée bonne. Il sait, en escrime, que si son adversaire a trompé son contre, il ne peut trouver son épée que par une parade directe. Cette notion est emmagasinée dans sa tète, jugée exacte par lui, et désormais, il fera succéder instinctivement la parade simple à la parade de contre sans avoir besoin de réfléchir. Mais chaque fois qu'une situation nouvelle se présentera, qu'il se trouvera en face d'un fait nouveau, d'une opinion nouvelle, de la nécessité de faire un acte qu'il n'a pas accompli, il ne se décidera qu'après examen.

Je ne nie point l'utilité de l'instinct dans les sociétés humaines primitives, pas plus que je ne le nie chez les abeilles et chez les fourmis.

Sans lui, les sociétés humaines ne se seraient pas formées. Je n'ai point nié non plus que les commandements de Moïse n'aient aidé à la conservation des Israélites. Le maintien de leur race, à travers les dispersions et les persécutions, atteste leur influence. Mais la question est de savoir si l'homme doit rester un

simple animal instinctif ou devenir un animal méthodique ; s'il doit se décider, comme ses ancêtres de l'âge de la pierre, à obéir à l'action réflexe accumulée ou se décider d'après sa propre observation.

Prenons l'antique Orient, avec ses castes, ses formules, son cérémonial, sa civilisation immobile. Nous sommes étonnés quand nous lisons dans Elysée Reclus (1) : < Les Thibétains sont certainement un des peuples les mieux doués de la terre ; presque tous les voyageurs qui ont pénétré dans leurs pays s'accordent à louer leur douceur, leur humanité, la franchise de leur parole et de leur conduite, leur équité sans ostentation chez les puissants, sans effort chez les hommes du (peuple. Forts, courageux, naturellement gais, aimant la musique, la danse et le chant, les Thibétains seraient un peuple modèle s'ils avaient l'esprit d'initiative. Mais ils se laissent discipliner sans peine et changer en troupeau. Ce que disent les lamas est loi pour eux. Même la volonté des résidents chinois tout étrangers qu'ils sont, est obéie scrupuleusement et c'est ainsi que la nation pourtant si prévenante et si gracieuse d'accueil, en est arrivée à veiller sur ses frontières pour arrêter les voyageurs. »

Dans une enquête faite par le gouvernement anglais sur la condition des Indiens qui lui sont soumis, la plupart des officiers consultés répondirent : « Ce qui les embarrasse, c'est votre disposition constante à changer, ou comme vous dites, à perfectionner. Gomme leur vie est réglée dans tous ses détails, par d'anciens usages, ils ne peuvent comprendre un gouvernement qui introduit toujours quelque nouveauté; ils n'attribuent pas, du tout, cette disposition au désir d'assurer

(1) Géographie, t. VU, p. 64-70.

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leur bieji-être et leur bonheur; ils croient, au contraire, que vous avez quelque intention qu'ils ne peuvent comprendre, que vous voulez détruire leur religion; en un mot que le but et l'objet de ces changements continuels est de faire des Indiens, non pas ce qu'ils sont et ce qu'ils veulent être, mais quelque chose de nouveau, quelque chose qu'ils ne sont pas et ne veulent pas être (1). »

L'Indien n'obéit qu'à l'action réflexe accumulée. Son organisation sociale est celle d'une ruche.

Nous dédaignons ces gens qui ont pour idéal la flxité. Notre dédain est-il si légitime?

Il y a bien peu de différence entre un laideron et une beauté : quelques millimètres de plus ou de moins dans la longueur du nez, dans la largeur des yeux, un petit pli dans une narine, la saillie d'une mâchoire, un menton qui avance ou recule un petit peu. Gela suffit. Un coup de pouce sur le front, un autre sur le nez, un troisième faisant avancer le menton et saillir les lèvres et l'Apollon du Belvédère est une caricature. Vous le coulez en broifze ,etil devient le portrait d'un nègre de Guinée.

A plus forte raison, au point de vue intellectuel. Entre un sauvage et un homme civilisé, entre un religieux et un aliéné, il n'y a que des nuances. — - Grattez le Russe, vous retrouverez le cosaque ! A-t-on dit. Ce n'est pas seulement le Russe qu'il suffit de gratter : sous le parisien, vous retrouverez vite le gaulois du temps de César.

Nous, si fiers de notre civilisation européenne et si pleins de mépris pour les Chinois, ne sommes-nous pas plus ou moins Chinois, pires que Chinois, car au

(1) Cité par Bagehot. Loi du développement dea nations*

d04 LA MORALE OBJECTIVE.

moins, eux, dans une large mesure, sont affranchis des préjugés métaphysiques et religieux?

Nous nous prétendons progressifs ; mais chacun de nous se débat encore dans la toile d'araignée du passé. Où est le libre penseur qui ose se dire complètement affranchi?

Et cependant, c'est déjà un symptôme très significatif que celui qui nous empêche de considérer l'immobilité, comme le but à atteindre. Chez nous, ceux-là mêmes qui s'intitulent conservateurs sont réformateurs sur plusieurs points et ne trouvent pas que tout soit pour le mieux dans la meilleure des sociétés.l

Or, tout progrès implique discussion, réaction contre l'instinct.

Deux systèmes politiques sont en présence : celui de la liberté et celui de l'autorité. Des gens qui paraissent pratiques disent: — Ce sont là des mots : Où commence l'autorité ? Où commence la liberté ?

Ce sont des mots, mais qui représentent deux méthodes opposées : l'autorité, c'est la masse humaine, menée comme un troupeau, là où son berger veut la conduire et souvent où elle ne voudrait pas aller, si elle se doutait du but que veulent atteindre ceux qui ont pris la responsabilité de sa direction ; la liberté, c'est la discussion affranchie de tout respect.

Bans toutes les luttes qui ont eu pour conséquence, une évolution de l'humanité, se retrouve un caractère uniforme : d'un côté, l'action réflexe accumulée, dans des castes, dans une orthodoxie, dans une organisation sociale, ce que l'avenir appellera les préjugés; d'un autre côté, des hommes qui, poussés par des besoins en opposition avec ces orthodoxies et ces organisations, essayaient de s'en affranchir. Ceux qui représentaient la civilisation existante ont

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voulu la maintenir par la force en écrasant les novateurs : ceux-ci ont résisté, tantôt écrasés,. tantôt vainqueurs.Telle est l'histoire de la Réforme de Luther, de la Révolution de 89 : la première a eu pour résultat d'aflft'anchir la conscience individuelle de l'obéissance aveugle à la parole du prêtre : la seconde a eu pour but d'opposer les droits de l'homme aux droits de l'Etat et de l'église : toutes les deux, et c'est là ce qui constitue leur grandeur, ont été des actes de protestation de l'intelligence contre l'instinct.

Descendez à l'individu : tous les jours vous retrouvez un père qui maudit son âls parce qu'il ne partage pas ses opinions. Ce âls est un Luther de famille.

La gloire de Bacon, plus grande que celle de Luther, a été d'éliminer les discussions théologiques des préoccupations de l'homme et, en substituant à la tradition la décision personnelle, basée sur l'observation et l'expérience, de briser le vieux moule.

En dépit de tous les efforts des réactions, des tendances, chez certains hommes, à vouloir substituer la religion de l'Etat à la religion d'Etat, nous en sommes, en France, arrivés à l'âge de la discussion.

L'évolution sera complète quand nous aurons débarrassés l'éducation de toutes les entités qui l'encombrent encore. Aiyourd'hui, les entités religieuses s'effacent pour laisser la place à de timides entité» métaphysiques, et celles-ci disparaîtront à leur tour devant le critérium de la méthode objective.

Tous les faiseurs de morale, tous les éducateurs se sont donné pour but, d'une manière plus ou moins consciente, de subordonner l'intelligence à l'instinct ; nous, nous voulons subordonner l'instinct à l'intelligence.

Gomment ?

— Par la méthode (1).

Et je déânis la morale : — La morale pour chaque individu est la méthode de conserver et développer son organisme et par conséquent de l'adapter au milieu dans lequel il vit, ou autrement :

— La morale est la méthode de vivre en aociété. Ëpicure ne disait pas autre chose, qua^d il définissait

la sagesse, l'art de mesurer ensemble les choses, d'embrasser d'un même coup d'œil celles qui sont utiles ou nuisibles.

Quand un phénomène frappe l'individu ainsi préparé, il n'éveille point une formule dans son esprit, il éveilUe le besoin d'examen d'après les règles de la méthode scientifique. Celui qui sait en user ne dit pas : Je déteste les Anglais parce que mon grand-père les détestait, comme les chats détestent les chiens. Je supplierai le tonnerre de m'épargner parce que mes ancêtres agissaient ainsi. Il ne répétera point, avec OUivier de Serres : « Ne change pas de soc. » Il ne dira pas : « Je suis né dans cette religion , et je dois y mourir. » Il ne s'imaginera pas qu'il y a des castes qui doivent rester fermées, que la noblesse lui confère des titres d'oppression sur ses semblables, ou que la roture le condamne à la servilité envers ceux qui , à défaut de mérite per-

(1) Voir ma Science économique. Livre I". — Nos préjugés politiques. — Les lieux communs, divers articles publiés dans la Réforme économique. Je prépare uu livre sur la Méthode qui sera le complément de celui-ci.

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sonnel, peuvent invoquer la puissance dé leurs aïeux. Il ne prendra pas un vers de Virgile pour une raison , ni un proverbe pour une preuve. Si son père avait de mauvaises habitudes , loin de se croire obligé de les suivre, il s'efforcera de s'en dégager. Il aura, pour toutes choses, le scepticisme de Descartes, et, devant tout fait nouveau, s'efforcera de faire table rase de toutes ses actions réflexes accumulées et de ne conserver que la notion des règles de la méthode scientifique.

Quand vous voulez assurer la prédominance de l'instinct, en soumettant les hommes de générations en générations à des actions'réflexes accumulées, vous avez pour idéal de les uniformiser, de les faire marcher tous au même pas, tourner la tête de la même façon , avoir tous, dans le même moment, exactement la même pensée. Vous voulez établir une discipline intellectuelle et morale, dont nul ne doit s'écarter. C'est ce que vous appelez l'orthodoxie.

Bel idéal vraiment. J'ai parlé de la Méduse : unité de substance I mais au fur et à mesure que l'être se développe, les organes se différencient ; chacun a sa fonction propre : et le type le plus élevé dans la série animale est celui qui a les organes les plus divers et les plus indépendants les uns des autres.

Goethe a donné à cette observation la formule suivante : € Plus un être est imparfait , plus les parties individuelles qui le constituent se ressemblent réciproquement, et plus les parties elles-mêmes ressemblent au tout. » Et réciproquement : « Moins un être est imparfait , moins les parties individuelles qui le constituent se ressemblent réciproquement, et moins ces parties elles-mêmes ressemblent au tout. »

Cette loi s'applique également aux êtres d'une même espèce.

Dernièrement, assis dans le fond d'un accon, je parcourais les bouchots d'Ësnandes, et en contemplant les millions de moules qui s'y trouvaient Je me disais : Quel calme! quelle sérénité ! pas de luttes entre elles! toutes ont le même idéal moral. Quel malheur, pour certains moralistes, que les hommes ne soient pas des moules!

Il est évident que si nous prenons dix Australiens , nous arriverons vite au bout de leurs idées : ils n'auront que quelques mobiles ;très simples : mêmes besoins, mêmes aptitudes, mêmes idées, d'une intensité à peu près égale ; nous avons encore là un bel exemple d'uniformité et de discipline.

Si nous prenons nos paysans , leurs mobiles sont relativement peu complexes.

A mesure que le type s'élève, les organes et les fonc tions se spécialisent et se diversifient; les besoins nouveaux naissent du contact des individus entre eux; plus ce contact est fréquent , plus ces besoins se multiplient : et comme les besoins développent les organes, les aptitudes diverses se manifestent, les individuations s'accentuent, se partagent la besogne par cette division du travail, augmentent leur puissance et en même temps resserrent leur solidarité mutuelle, car la nécessité d'échange est en raison de la diversité des besoins et des aptitudes. Le frottement de ces individuations multiples produit la force motrice qui entraine l'humanité au progrès , et tandis que chacune poursuit son idéal, se consacrant à l'œuvre à laquelle elle est ou se croit le plus propre , elle travaille à la tâche commune, complétant *sans y prendre garde la besogne des autres , comme rouage dans une machine, réactif dans une cornue : le monde marche et les éclosions s'épanouissent.

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Certains observateurs superficiels n'en disent pas moins :

— Prenez garde ! avec ce système, vous arriverez à un développement extrême de l'individu ; mais, . ne sera-ce pas au détriment de la masse?

Les auteurs de cette objection en reviennent à dire qu'une masse composée d'éléments faibles serait plus forte qu'une masse composée d'éléments forts ; qu'une masse composée d'imbéciles serait plus intelligente qu'une masse composée de gens intelligents ; qu'une troupe de culs-de-jatte marcherait mieux qu'une troupe d'ingambes.

Un peuple comprenant toutes les aptitudes n'est-il pas plus fort qu'un peuple enfermé dans un moule unique ? Jamais il n'y en eut un plus formidable que l'Inquisition : constatez les résultats qu'elle a produits en Espagne.

L'individuation des aptitudes est une conséquence, en même temps qu'une des conditions du progrès intellectuel. Dire qu'un peuple, composé de gens taillés sur le même patron, serait plus fort qu'un peuple composé d'individus à facultés variées , c'est affirmer la supériorité de l'imbécillité sur l'intelligence.

L'organisation scientifique de l'action réflexe n'oublie jamais ces deux vérités constatées, la première par Buckle, la seconde par Bagehot :

« Toutes les grandes réformes qui ont été accqmplies ont consisté, non à faire quelque chose de nouveau, mais à défaire quelque chose de vieux. »

« Le difficile n'est pas de conserver un monde semblable, c'est d'en sortir. »

Herbert Spencer a constaté que plus l'organisme est inférieur, plus il est à la merci des circonstances. Il est le jouet de tous les éléments extérieurs. Il

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est incapable de prendre une résolution pour y échapper. Il se fait rouler par la vague, emporter par le vent. Il ne décide pas par lui-même ses moyens de conservation. € Au contraire, chez les animaux supérieurs, qui possèdent la force, la sagacité, l'agilité, il existe un pouvoir de conserver la vie, d'empêcher que l'individualité ne se dissolve aussi aisément. »

« L'intelligenca de l'homme et son aptitude à se modifier d'après les circonstances, lui permettent de conserver sa vie jusqu'à la vieillesse, de compléter le cycle de son existence, c'est-à-dire de combler la mesure de l'individualité qui lui est départie. Il a conscience de lui-même, il reconnaît sa propre individualité. » Contrairement à toutes les vieilles idées, Herbert Spencer pose en principe « l'instabilité de l'homogène » et la « stabilité de l'hétérogène ».

Chaque revendication au nom de la liberté est une réclamation de l'hétérogène.

Bien loin d'enfermer l'individu dans le passé, l'organisation scientifique de l'action réflexe lui donne tous les éléments nécessaires pour en sortir. Elle ne lui impose pas de dogmes moraux, elle n'encombre pas ses cellules cérébrales de maximes morales : elle remet à l'homme un instrument intellectuel : la méthode, à l'aide de laquelle il substituera aux mouvements instinctifs la décision personnelle.

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