‹ La morale et la loi de l'histoire (volume 2)Chapitre 10 sur 25 · L OBSTACLE · texte numérisé non relu

L OBSTACLE

Donc il faut arracher de la chair et de la vie sociale l'épine douloureuse et sanglante de l'injustice. Nous avons vu la beauté de l'organisation providentielle des sociétés et l'abondance des biens que Dieu prépare. Voyons l'obstacle. Etudions l'injustice.

Il est visible que, si l'on meta part la violence et la fraude, la vie des hommes est, par la sagesse et la bonté de Dieu, organisée de telle manière que toute l'humanité, sous la loi du travail et de la communication, marche vers un niveau commun, lequel s'élève toujours. La parole de saint Paul se réalise ; « Que l'égalité s'établisse, fiât œqualitas,. »

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Eh bien! si nous contemplons aujourd'hui la vie des sociétés chez les peuples les plus avancés en industrie et en activité, nous voyons ou nous croyons voir le contraire. Au lieu de s'approcher sans cesse, les deux extrémités semblent se séparer jusqu'à diviser chaque nation en deux nations toujours plus séparées. La richesse, colossale au sommet, semble appeler, comme par une loi fatale, la misère et l'épuisement à la base. Riches et pauvres travaillent ensemble, et développent la richesse nationale en commun. C'est fort bien. Mais le partage est tel que le riche s'enrichit toujours et que le pauvre s'appauvrit toujours. « La propriété », dit l'un des maîtres de la science (1), « est un monopole nécessaire, et dont l'effet est de rendre fatalement le riche toujours riche, et le pauvre toujours plus pauvre. » Oui, voilà qui est vrai sous le règne de l'injustice. Et ce qui m'épouvante, c'est de voir cette horrible loi énoncée avec indignation, mais posée comme un fait général de l'histoire, par la sagesse biblique :

« Le riche travaille dans l'accumulation de la richesse, et, à la fin. il se repose dans l'abondance des biens.

(i) Ricardo.

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« Le pauvre travaille pour un salaire toujours réduit, et à la fin il manque de tout (1). »

N'est-ce pas là ce qui est sous nos yeux?

L'homme en qui je rencontre à la fois le plus de science et le plus d'espérance pour l'avenir des peuples, après avoir montré les merveilleuses beautés de l'organisation sociale, telles que la Providence l'ordonne, pose ainsi la difficulté :

« Mais, dit-il, n'ai-je pas rassemblé ici tout ce qui peut faire luire l'espérance aux yeux des pauvres, et n'ai-je pas, en même temps, dissimulé ce qui peut les plonger dans le découragement? S'il y a des tendances vers l'éga- , lité, il en est aussi vers l'inégalité. Pourquoi ne les pas montrer toutes, pour expliquer la vraie situation du pauvre, et mettre ainsi la science d'accord avec les tristes faits qu'elle semble refuser de voir? Vous montrez la gratuité se substituant de plus en plus au prix des choses, les dons de Dieu tombant de plus en plus dans le domaine gratuit de la communauté et le travail, par cela seul, obtenant une récompense toujours croissante. De cet accroissement vous déduisez une facilité crois-

(1) Laborabit clives in congregatione substantiae, et in requie sua replebitur bonis suis.

Laborabit pan per in diminutione victûs, et in fine inops fit. (Eccl., xxxi, 3,4.)

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santé d'épargne; de cette facilité d'épargne, un nouvel accroissement de rémunération, amenant de nouvelles épargnes, plus abondantes, et ainsi toujours.

« Ce système est peut-être aussi bien raisonné qu'il est beau; peut-être ne peut-on pas le réfuter scientifiquement. Mais où sont les faits qui l'appuient? où voit-on se réaliser l'affranchissement du pauvre? Est-ce dans les centres de grande industrie? Est-ce dans les campagnes? Nullement. Si donc vos théories ne s'accomplissent pas dans le fait, n'est-ce point que, à côté des belles lois que vous dites, il y a d'autres lois, dont vous ne parlez pas, et qui agissent en sens contraire? Pourquoi ne ditesvous rien de l'atroce concurrence des bras, forcés de se louer au rabais; de ce besoin de vivre, qui presse le pauvre et l'oblige à subir les conditions du maitre, de telle sorte que c'est l'ouvrier le plus affamé, le plus isolé, et dès lors le moins exigeant, qui fixe le taux du salaire pour tous? Que si, à travers tant d'obstacles, le sort de nos malheureux frères vient cependant à s'adoucir, pourquoi ne nous montrez-vous pas par l'accroissement fatal de la population, qui s'interpose, qui multiplie la multitude, ravive la concurrence, accroît l'offre des bras, donne gain de cause au ca-

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pital, et réduit toujours, à la fin, le pauvre à ne recevoir, contre un travail de onze ou seize heures, que ce qui est indispensable, — c'est le mot consacré, — à l'entretien de l'existence (1)? »

Voilà ce qu'on nous oppose. Mais voici la réponse.

En présence d'un effet, faut-il l'attribuer aux lois fondamentales s'il vient de la violation de ces lois?

Qui peut nier le labeur excessif, et l'insuffisance du salaire, et l'incertitude de l'avenir pour celui qui travaille des mains?

Mais je dis que les lois générales naturelles travaillent à alléger pour tous ce triple joug. Je dis que les conquêtes accomplies parles plus avancés et les plus forts dans l'ordre économique, — j'entends parler des riches, — sont une facilité donnée aux autres.

. Mais je dis avant tout que, les hommes étant libres, les lois providentielles ne les bénissent

(1) Dasliat, Harmonies, p. 68.

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que lorsqu'ils s'y soumettent, et non lorsqu'ils les violent. Je dis que la communication naturelle des efforts et des fruits du travail, quand elle est volontaire et libre, exempte de fraude et de violence, porte en elle même un principe de progrès pour tous. Mais s'ensuit-il que le progrès est nécessaire, et qu'il doive jaillir de la guerre, de la spoliation, du monopole, et de la fraude organisée? Si le salaire tend à s'élever, si cette élévation favorise l'épargne, si l'épargne, à son tour, élève le salaire, s'ensuitil que tous ces effets auront lieu quand la spoliation, légale ou illégale, par la force et la ruse, enlève à l'ouvrier le fruit de son travail? Et s'ensuit-il que tous ces effets auront lieu, si l'ouvrier lui-même, par la débauche et la dissipation, neutralise, dès le premier pas, cette progression du bien? Non ; c'est le contraire précisément qu'implique notre affirmation même.

Donc il faut en revenir toujours à la grande loi posée au livre de la Sagesse : « L'homme est constitué par Dieu : la liberté lui est donnée, la loi lui est présentée; la vie, la mort, le bien, le mal, sont devant lui : qu'il choisisse. Il aura ce que prendra sa main. »

L'injustice est un mal qui neutralise ou même retourne l'effet des lois de Dieu, l'injustice

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qui dépouille autrui de son travail, et l'injustice qui dissipe dans le mal les fruits du travail propre (I). Le livre de la Sagesse, dans ses révélations des mystères de la vie et de la mort, s'écrie : <c Alors les justes se tiendront en face de ceux qui les ont écrasés, et leur ont enlevé le fruit de leur travail (2). »

Oui, dans tous les ordres de choses, en morale, en philosophie, en religion, comme en économie sociale, il y a une partie de l'humanité qui enlève le fruit du travail. Il y a les méchants qui neutralisent le bien, il y a des sophistes, qui neutralisent le vrai. De même, à côté du travail, il y a la spoliation. Il y a, depuis l'origine, au cœur même de la vie sociale, comme une race homicide et spoliatrice. Ou plutôt ne parlons point ici de race, mais du mal qui est en nous tous, l'égoïsme du cœur humain. Et aujourd'hui, autant que jamais, faute de lumière surtout, à peu près tous les hommes sont, directement ou indirectement, homicides et spoliateur, dès qu'ils le peuvent. A peu près tous,

(1) « Les forces économiques, que ne contient plus la jus. tice, agissent partout en mode subversif. » (Proudhon, De la justice, III, p. 537.) Cet auteur a raison. C'est comme la sophistique, qui applique à rebours les forces et procédés de la raison.

(2) Tune stabunt justi in magna constantia ad versus eos qui se angustiaverunt et abstulerunl labores eorum. (Sap., v, i.)

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nous méritons la terrible apostrophe qu'un homme de bien adresse aux ouvriers d'iniquité :

« Hommes de spoliation, vous qui, de force ou de ruse, au mépris des lois, ou par l'intermédiaire des lois, vous engraissez de la substance des peuples; vous qui vivez des erreurs que vous r&pandez, de l'ignorance que vous entretenez, des guerres que vous allumez, des entraves que vous imposez; vous qui taxez le travail, après l'avoir stérilisé, et lui faites perdre plus de gerbes que vous ne lui arrachez d'épis; vous qui vous faites payer pour créer des obstacles, afin d'avoir ensuite l'occasion de vous faire payer pour en lever une partie; manifestation vivante de l'égoïsme, oppresseurs, spoliateurs, contempteurs de la justice, vous ne pouvez entrer dans l'harmonie universelle, puisque c'est vous qui la troublez (1). »

Et qu'on n'accuse point ces paroles de violence et d'exagération, car elles n'atteignent point encore à l'énergie des Livres Saints contre la race spoliatrice et homicide : « Cette race, dit le Livre des Proverbes (2), dont les dents sont des glaives pour broyer et manger l'indigent,

(1) Bastiat, Harmonies, p. 16.

(2) Generatio quœ pro d^ntibus gladios liabet,... ut comedat inopes de terra, et pauperes ex hominibus. (Prov., xxx, 14.)

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pour dévorer les pauvres d'entre les hommes. » Nous sommes trop calmes en présence de l'iniquité, et nous oublions trop ce que le christianisme même nomme la colère de Dieu. Nous oublions ces terribles menaces : « A cause de la misère du pauvre, et du gémissement de ceux qui souffrent, je vais me lever, dit le Seigneur! » Nous ne pensons point avec assez de frayeur à cette radicale distinction que Dieu même pose entre les hommes, les bons et les méchants, ces deux groupes qu'à la fin le jugement de Dieu doit séparer comme s'ils étaient des races distinctes, boucs et brebis, dit l'Evangile. Et nous ne savons pas assez quels sont les actes et l'ensemble de la vie qui nous auront, à notre mort, rangés de l'un ou de l'autre côté.

Vous êtes-vous donc jamais nettement posé cette question : Qu'est-ce que la justice? Qu'estce que la loi de Dieu? Par conséquent, où est mon devoir? Ou bien, si vous vous êtes fait cette question, n'avez- vous pas pensé que la réponse est compliquée?

Non, dit saint Paul, elle est fort simple; toute la loi est dans un seul mot : Omnis lex in nno sermone impletur. Quel est ce mot? C'est « l'amour du prochain, dilectio proximi. L'amour est la plénitude de la loi, plenitudo legis dilectio. »

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Mais, comprenez-le bien, il ne s'agit nullement de tendresse : il s'agit de justice; il s'agit d'aimer son prochain comme soi-même; faire, ne pas faire, pour autrui comme pour soi, et respecter toujours le droit d'autrui comme notre propre droit. Voilà tout, et cela suffit, mais c'est nécessaire ! et malheur à quiconque viole la majesté nécessaire de la loi!

Mais alors, voyez- vous venir ces deux grandes formes de l'iniquité ; l'homicide et la spo" liation? Le livre de la Sagesse, avons-nous dit, caractérise par ce seul mot la race perverse : « Ceux qui enlèvent le travail d'autrui, qui abstulerunt labores eorum. » Mais que dire, ô mon Dieu, de ceux quiprennent la vie d'autrui?

Nous allons étudier ces formes fondamentales de l'iniquité, dont sont coupables, directement ou non, à peu près tous les hommes, et dont personne n'est assez effrayé.

L'homicide surtout me semble n'avoir jamais été compris ; et c'est pour moi, depuis l'enfance, et aujourd'hui plus que jamais, l'objet du plus

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grand étonnement. L'opinion publique, sur ce point, me semble encore barbare. La guerre, le duel, et l'assassinat politique sont glorifiés. L'assassinat par jalousie ou par vengeance soulève fort peu d'horreur. Les massacres des guerres civiles, les exécutions militaires et sommaires, sont choses ou tolérées ou approuvées. Aujourd'hui même on fusille, en Europe et ailleurs, des hommes qui défendent leur pays. Aujourd'hui même, au milieu de l'Europe, une nation en égorge une autre. C'est l'assassinat manifeste, c'est un crime colossal; mais, dans l'Europe entière, le parti de ceux qui triomphent se tait ou applaudit.

J'ai parlé de la guerre! Je lis dans un livre récent, peut-être bon d'ailleurs, ce jugement : « La guerre est bonne en soi. » Sans doute, c'est une méprise. On veut dire : « C'est un bien relatif. » J'y consens; mais ici même, laissez-moi vous le dire, je distingue. Oui, certes, il y a quelque chose qui est la grande et légitime gloire militaire. Donner sa vie pour la justice, pour la patrie; braver la mort pour défendre une nation contre la criminelle attaque des homicides et des spoliateurs : certes, voilà qui est grand et beau, et qui peut toucher quelquefois à la suprême gloire du martyre. Et quand le cœur humain, dans tous les temps et dans

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tous les lieux, tressaille d'enthousiasme à la vue du courage des héros, le cœur humain ne se trompe pas. Mais, d'un autre côté, que ditesvous, je vous prie, des agresseurs et des spoliateurs,et de ces homicides, qu'il est glorieux et nécessaire de combattre jusqu'à la mort? En d'autres termes, que dites-vous des auteurs de la guerre? Que dites- vous de ces hommes, ou, si vous voulez, de cet homme, qui a trouvé en lui assez d'orgueil barbare, de féroce ambition, d'aveugle cupidité, et de mépris du genre humain, pour porter le décret de l'un de ces immenses et solennels massacres, qu'on nomme des guerres, dans lesquels les hécatombes humaines, c'est-à-dire les petites pertes de deux ou trois cents hommes ne méritent aucune attention? Il faut plusieurs milliers de morts pour qu'on en puisse parler. Que dire, je vous le demande, de l'homme sur la tête de qui retombent ces fleuves de sang? Et quel sera son jugement au tribunal de Dieu? mais qui comprend cela?

Le monde est donc encore, aujourd'hui, soit à l'égard de l'homicide, soit à l'égard de la spoliation, dans un aveuglement barbare.

Il nous faut regarder de près ces deux formes de l'iniquité.

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