DIVINE PREPARATION DE JUSTICE DANS LE MONDE
Non, vous ne pouvez rien pour vos frères qui souffrent, eux-mêmes ne peuvent rien, sans un sincère effort de régénération morale. La loi morale est la voie de tout bien futur, et la source visible des biens présents. Suivez-moi donc, venez contempler avec moi l'état des hommes, les dons de Dieu dans la vie sociale, les admirables lois providentielles qui gouvernent cet ordre, et puis l'obstacle et son affreuse puissance; et puis, enfin l'évidente loi d'éternelle justice, plus puissante que l'obstacle, si nous avons quelque bonne volonté.
Etudions d'abord ce qu'il faut appeler : la divine préparation de justice dans le monde.
En toute chose, Dieu commence. En tout acte, il nous meut d'abord, pour nous apprendre à nous mouvoir. Dieu prépare sourdement nos pensées, aussi bien que nos volontés. C'est à nous de nous achever, à nous d'apprendre à penser clairement, à vouloir librement. La nature donne à notre corps, puis à notre âme, d'abord la vie impersonnelle, préparatoire, pour que, par notre effort, notre vie personnelle se déploie, dans notre corps, en mouvement et sensibilité, puis, dans notre àme, en raison et en liberté.
C'est même chose pour la vie sociale, qui est d'abord impersonnelle, nécessaire, inévitable, indélibérée, antérieure à toute institution. C'est là ce qu'il faut nommer la préparation de justice dans le monde : sorte de justice forcée, ayant ses lois et sa sanction, où Dieu nous tient la main, pour nous apprendre peu à peu à être justes par nous-mêmes, parchoixet par raison. L'homme passe alors de la justice forcée à la justice connue, voulue, développée dans la liberté.
Voici comment Dieu organise cette société inévitable antérieure à toute institution délibérée.
Le genre humain est, à l'image de Dieu, une pluralité de personnes destinées à l'amour, à l'union dans la liberté.
Mais chaque personne n'est pas seule et à part en présence du tout.
La multitude des personnes s'unit, dans l'unité du genre humain, par deux degrés intermédiaires d'union, qui sont la famille et la patrie : deux choses sacrées, d'institution naturelle et divine, et qu'on n'abolira jamais.
L'humanité n'aurait été qu'une masse vivante à peine organisée, si elle n'avait été divisée en nations, ces grands organes distincts, qui font la vie du tout, par contraste et par communion. Et les nations elles-mêmes n'auraient été que des organes informes, si elles n'eussent été composées de ces lignes suivies, de ces fibres continues et solides, que forme la famille dans sa durée.
Dieu institue les nations, comme il institue la famille : Divisit Deus orbem secundum nationes. Il distribue aux races humaines les parties de la terre qu'elles sont chargées de cultiver. Il donne à chaque peuple une patrie à garder, à embellir à glorifier. La patrie à son tour, qui doit
vouloir la liberté dans l'unité, et la force dans chaque partie, la patrie en tout temps et en tout pays, sauf exception bizarre, respecte le droit sacré de cette organisation naturelle, qui donne à la famille, par l'héritage, la consistance et la perpétuité.
Tel est le groupement physique du genre humain. Les hommes sont groupés comme les astres. Puis, comme pour les astres aussi, Dieu a mis dans les âmes une force unique, d'où sortent tous les mouvements. Cette force universelle, c'est le désir nécessaire du bonheur, le besoin de la vie, et de la vie toujours plus abondante.
Cette force lie ensemble les hommes, comme l'attraction les astres, car les hommes, comme les astres, reçoivent la vie les uns des autres. Tout homme veut incessamment quelque chose de tout autre, ne serait-ce que l'honneur, l'estime, l'amour : c'est l'attraction humaine. Qu'ils fassent aux autres ce qu'ils en attendent : c'est la loi de cette attraction : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux. »
Quels effets produirait cette force, si elle se déployait dans la justice et dans l'amour, comme Dieu le demande à l'homme libre !
Mais voici qui est magnifique. C'est que, malgré l'obstacle énorme de nos vices, de nos crimes et de nos erreurs, la société humaine vit et se développe : tant est grande et féconde la force des lois de Dieu. Or en ce temps de crise, où Dieu nous fait sentir le besoin d'une plus grande justice, combien on se sent de courage à travailler, à espérer, quand on voit tout ce que Dieu donne, tout ce qu'il suffirait de ne pas perdre, et cette fécondité surabondante qui, malgré nous, élève et multiplie toujours la vie humaine, comme l'énorme surabondance des germes dans la nature multiplie les espèces malgré nos destructions!
Mais, dira-t-on, comment cela peut-il se faire? Gomment Dieu peut-il nous bénir et nous développer en quelque sorte malgré nous? Le voici : c'est que l'homme est forcé, dans certaines limites nécessaires, de pratiquer lajustice et l'amour. Il y a une justice nécessaire, et un amour inévitable parmi les hommes. Ici est la beauté de la forme sociale que Dieu crée, l'harmonie des
lois qu'il impose, et cette justice préparatoire que Dieu fait régner par la force.
Dès l'origine, chez tous les peuples, soit qu'on le sache, soit qu'on l'ignore, s'opère cette admirable loi de solidarité qui veut que tous les hommes, sous peine de mort, travaillent tous pour tous : loi qui plus tard, accomplie librement, sera la justice même, et la charité même.
Ce n'est pas que, dès l'origine, le mal, la division, l'homicide ne soient dans le monde. Dès la première génération commence la race des meurtriers, des fugitifs, des séparés, des dispersés, la race de décadence, lignée sauvage, dont l'histoire et le caractère se résument en deux mots : l'homicide et la faim.
La dispersion, sur notre terre, commence dès l'origine, mais aussi et d'abord commence la société. La dispersion s'étend et se morcelle dans tous les sens, et va se consumer dans le désert. Mais l'assemblée des fils de Dieu, la race de ceux qui sont ensemble, grandit aussi pour envahir la terre, que la faiblesse des dispersés ne saurait cultiver ni peupler.
Regardons vivre cette société fondamentale, créée de Dieu : la même chez tous les peuples. Cherchons ses lois.
Il est visible que la dispersion sauvage, où régnent sans contrepoids l'homicide et la faim, se consume et s'annule d'elle-même dans la stérilité. Mais que devient la société? J'entends par société tout peuple organisé selon les lois divines fondamentales, qui s'établissent et se maintiennent spontanément. La société, mêlée de mal et d'imperfection, s'avance-t-elle vers le bien croissant? Y a-t-il dans toute grande nation régulière une force qui la porte au progrès, une force médicinale, — vis medicatrix, — qui ne cesse d'absorber le mal? Ou bien, comme on l'a dit aussi, y a-t-il dans toutes les nations un venin qui fermente, et les pousse à la décadence?
Pour moi, quoique l'expérience historique semble parfois le démontrer, je ne saurais admettre l'existence de ce venin mortel. Ma raison et ma foi s'y opposent. « Dieu », dit le livre de la Sagesse confirmant le désir de ma raison, « Dieu a fait guérissables les nations de la terre, et il n'y a point en elles de venin qui les tue,
et non est in Mis medicamentum* extermina (1). »
Il n'y a, dans le sein des nations, ni ce venin mortel, ni ce baume triomphant. 11 y a dans les peuples, comme dans les hommes, la liberté.
« Dieu », dit l'Ecriture sainte, « Dieu d'abord a constitué l'homme; puis il lui a donné sa loi; puis il lui a donné la liberté ; la vie et la mort sont devant lui; il aura celle des deux vers laquelle il tendra la main (2). »
Pour les peuples comme pour chaque homme, la vie, la mort, le progrès ou la décadence dépendent d'un seul principe, la libre et raisonnable pratique delà loi, ou bien le mépris de la foi : justice ou injustice.
11 semble que Dieu nous ait placés dans un second paradis terrestre, en nous disant : Ici encore vous jouirez de beaucoup de biens, de biens toujours croissants, à condition de m'obéir en ce seul point : Vous ne mangerez point du fruit de l'injustice.
A cette seule condition, par la naturelle
(1) Sanabiles fecit Deus nationes orbis terrarum, nec est in Mis medicamentum exterminii. (Sap., i, 14.)
(2) Deus ab initio constituit hominem et reliquit illum in manu consilii sui. Adjecit mandata et pnecepta sua : ante bominem vita et mors, bonum et malum : quod placuerit ei, dabitur illi. (Eccli., xv, 14.)
organisation que Dieu donne, la société humaine est comme un germe qui se développe. Elle aussi, à sa manière, est ce royaume de Dieu dont parle l'évangile, qui, comme le grain de sénevé, est d'abord le plus petit germe, puis devient l'arbre immense qui couvre la terre de son ombre, et nourrit tout.
Si, déchirant le voile aveugle de l'habitude, nous savons regarder l'organisation naturelle des sociétés, vous comprendrez, je crois, ce que j'affirme, à la suite d'un homme de génie, que la patrie elle-même ne connaît pas encore (1) : « Dieu n'a pas déployé dans le mécanisme social moins de bonté touchante, d'admirable simplicité, de magnifique splendeur, que dans la mécanique céleste. »
L'unique besoin de vivre, l'unique attrait de l'homme pour le bonheur, est la force qui explique tout, et le détail des mouvements et toute leur harmonie.
(1) Bastiat.
D'abord, quant à l'origine même de la vie, la nécessité absolue et physique de l'union pour propager la vie n'est-elle pas le premier bienfait ? Ne comprenez-vous pas le sens de ce mystère : Le bonheur cherché dans l'union propage et multiplie la vie?
Méditez ce partage merveilleux du genre humain en deux moitiés qui s'aiment inévitablement, qui s'aiment d'un amour à la fois libre et nécessaire, à la fois physique, et moral, et intellectuel : amour qui déploie la famille et qui, groupant les hommes plusieurs en un, triple ou plutôt décuple pour chacun le courage et l'effort, le travail et la vie.
Comprenez-vous l'enthousiasme du premier couple au moment où ils se virent deux? Etre deux, qui ne peuvent pas ne pas s'aimer! Que pensez-vous de cette incomparable invention du génie absolu? Quelle splendeur! quelle révélation! Mais que dire de l'instant où ils virent naître de leur sang un homme nouveau ? Comprenez-vous leur religieux étonnement, leur sainte reconnaissance en présence de ce don du ciel? Comprenez-vous l'héroïsme de leurs efforts pour la défense et le triomphe de ce progrès absolument inespéré, de cette créature vivante sortie deux.
Le premier effet de l'attrait du bonheur, c'est
donc le groupement, c'est la société même. L'homme naît groupé; tout homme commence dans le sein et dans les bras d'un autre.
Et ce fait social primitif, fondamental, dont presque tout dérive, est produit partout et toujours par le plus naturel et le plus puissant des attraits. Ilsnaissent ensemble, ils sont ensemble, ils sont forcés de rester ensemble; chacun nécessairement veut vivre, et veut en faire vivre plusieurs.
Ici déjà ils pratiquent par instinct et comme par la force du sang ce qui plus tard, pratiqué dans la liberté, sera la justice même. « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux. » Ici, dans ce petit groupe nécessaire, qui est la famille, chacun, par une vertu innée, aime autrui comme soimême, chacun fait à autrui ce qu'il voudrait qu'on fit pour lui.
Isolés, ils mourraient à l'instant. Réunis, ils croissent et grandissent. Plusieurs ensemble ne s'additionnent pas seulement, mais ils se multiplient : deux produisent dix, dix produisent cent, et cent produisent dix mille; et cela est vrai soit du nombre des hommes, soit de la quantité de vie, de puissance, d'effet utile produit pour tous dans tous les sens. Mais pourquoi? précisément parce qu'ils sont ensemble, et plu-
sieurs. Etant plusieurs, ils travaillent avec amour; étant plusieurs, ils ont des facultés diverses; ils partagent ]e travail; chacun fait dix fois mieux et dix fois plus d'un travail suivi qu'il ne ferait dix variétés de travail. Mais, puisqu'ils sont ensemble, le travail de chacun est pour tous, et cela forcément. En sorte que, de compte fait, chacun, si l'on est dix, recueille par le travail d'un jour ce que seul il ne pourrait faire en dix jours. Et cette étonnante proportion grandit de telle manière avec le nombre et avec le temps que bientôt, dans l'état social, chaque homme par le travail d'un jour recueille ce qu'à lui seul il ne pourrait produire en toute sa vie. « Il faut donc que le mécanisme social soit bien ingénieux, bien puissant, puisqu'il produit ce singulier résultat, que chaque homme, même celui que le sort a placé dans la condition la plus humble, recueille plus de biens en un jour qu'il n'en pourrait produire en plusieurs siècles (1). »
Voilà ce qui est sous nos yeux; mais cet admirable prodige est si connu, si nécessaire et si patient qu'à force d'habitude on ne l'aperçoit plus (2).
(1) Bastiat, Harmonies économiques, p. 25.
(2) Veuillez cependant l'étudier dans cet exemple particulier : <; Prenons un homme appartenant à une classe modeste de la société, un menuisier de village, par exemple, et obser-
Ainsi, vous le voyez, chacun, pour vivre, notez ceci, est forcé de pratiquer ce char-
vons tous les services qu'il rend à la société et tous ceux qu'il en reçoit ; nous ne tardons pas à être frappés de l'énorme disproportion apparente.
« Cet homme passe sa journée à raboter des planches, à fabriquer des tables et des armoires; il se plaint de sa condition, et cependant que reçoit-il, en réalité, de cette société, en échange de son travail ?
« D'abord il s'habille, et il n'a personnellement fait aucune des nombreuses pièces de son vêtement. Or, pour que ces ■vêtements, tout simples qu'ils sont, soient à sa disposition, ils faut qu'une énorme quantité de travail, d'industrie, de transports, d'inventions ingénieuses, ait été accomplie.
« 11 faut que des Américains aient produit du coton, des Indiens de l'indigo, des Français de la laine et du lin, des Brésiliens du cuir; que tous ces matériaux aient été transportés en des villes diverses, qu'ils y aient été ouvrés, filés, tissés, teints, etc.
« Ensuite, pour que le pain qu'il mange lui arrive chaque matin, il faut que des terres aient été défrichées, closes, labourées, fumées, ensemencées; il faut que les récoltes aient été préservées avec soin du pillage; il faut qu'une certaine sécurité ait régné au milieu d'une innombrable multitude; il faut que le fer, l'acier, le bois, la pierre aient été convertis par le travail en instruments de travail; que certains hommes se soient emparés de la force des animaux, d'autres du poids d'une chute d'eau, etc., toutes choses dont chacune, prise isolément, suppose une masse incalculable de travail mise en jeu, non seulement dans l'espace mais dans le temps. Depuis des siècles on travaille pour lui, et par toute la terre on travaille pour lui.
« Cet homme ne passera pas sa journée sans employer un peu de sucre, un peu d'huile, sans se servir de quelques ustensiles — ses outils.
« Il enverra son fils à l'école, pour y recevoir une instruction qui, quoique bornée, n'en suppose pas moins des recherches, des études antérieures, des connaissances dont l'imagination est effrayée.
« 11 sort, il trouve une rue pavée et éclairée.
« On lui conteste une propriété, il trouvera des juges pour le maintenir dans ses droits, des officiers de justice pour faire exécuter la sentence; toutes choses qui supposent
mant texte de la Sainte Ecriture : « Dieu a chargé chaque homme du soin de son prochain,
encore des connaissances acquises, par conséquent des lumières et des moyens d'existence.
« Il va à l'église; elle est un monument prodigieux, et le livre qu'il y porte est un monument peut-être plus prodigieux encore de l'intelligence humaine. On lui enseigne la morale, on éclaire son esprit, on élève son âme; et pour que tout cela se fasse, il faut qu'un autre homme ait pu fréquenter les bibliothèques, les séminaires, puisera toutes les sources de la tradition humaine, qu'il ait pu vivre sans s'occuper directement des besoins de son corps.
« Si notre artisan entreprend un voyage, il trouve que, pour lui épargner du temps et diminuer sa peine, d'autres hommes ont aplani, nivelé lesol, comblé des vallées, abaissé des montagnes, joint les rives des fleuves, amoindri tous les frottements, placé des vébicules à roues sur des blocs de grès ou des bandes de ter, compté les chevaux ou la vapeur, etc.
« Il est impossible de ne pas être frappé de la disproportion, véritablement incommensurable, qui existe entre les satisfactions que cet homme puise dans la société et celles qu'il pourrait se donner, s'il était réduit à ses propres forces. J'ose dire que, dans une seule journée, il consomme des choses qu'il ne pourrait produire lui-même dans dix siècles.
« Ce qui rend le phénomène plus étrange encore, c'est que tous les hommes sont dans le même cas que lui. Chacun de ceux qui composent la société a absorbé des millions de fois plus qu'il n'aurait pu produire; et cependant, ils ne se sont rien dérobé mutuellement. Et si l'on regarde les choses de près, on s'aperçoit que ce menuisier a payé en services tous les services qui lui ont été rendus. S'il tenait ses comptes avec une rigoureuse exactitude, on se convaincrait qu'il n'a rien reçu sans le payer au moyen de sa modeste industrie; que quiconque a été employé à son service, dans le temps ou dans l'espace, a reçu ou recevra sa rémunération.
« Il faut donc que le mécanisme social soit bien ingénieux, bien puissant, puisqu'il conduit à ce singulier résultat, que chaque homme, même celui que le sort a placé dans la condition la plus humble, a plus de satisfactions en un jour qu'il n'en pourrait produire en plusieurs siècles. » (lbid., p. 25.)
unicuique mandaviC Deus de proximo suo. » « Notre organisation est telle que nous sommes tenus de travailler les uns pour les autres, sous peine de mort et de mort immédiate (1). »
Ce qui est la formule de l'amour est en même temps la loi delà nécessité. On le fait par force d'abord, Dieu nous tenant la main; plus tard on le fera de tout son cœur et de tout son esprit.
Il y a plus. L'homme, en un sens, sans le savoir ni le vouloir, par l'admirable organisation sociale que Dieu donne, l'homme, par la seule nécessité de vivre, pratique ce qui est l'expression du plus intelligent, du plus immense amour évangélique. C'est le mot de saint Ghrysostome : « 0 hommes, vous n'avez pas seulement à répondre de votre salut personnel : vous avez à répondre du monde entier, non de vestra tantum salute, sed de universo orbe vobis ratio reddenda est. »
Oui, par la loi vulgaire et nécessaire de l'échange et des transmissions, chaque effort, chaque découverte, chaque progrès matériel, intellectuel, scientifique, se répand peu à peu à partir de l'individu qui en est le premier auteur jusqu'aux extrémités du monde. Chaque
(1) Bastiat, Harmonies, p. 85.
homme travaille pour tous les hommes, tous les hommes pour chacun, et, à mesure qu'ils se multiplient et agissent, l'abondance de la vie,
— je dis la vie dans tous les sens du mot,
— l'abondance de la vie augmente. Tel est du moins l'efiet du mécanisme non troublé parl'obstacle. Nous parlerons amplement de l'obstacle.
Tel est l'effet du mécanisme des transmissions , de la division du travail, et de la loi des communications, si toutefois l'on pratique ce simple mot biblique : « Donnez et recevez, et gardez la justice, da et accipe, et jastifica animam tuam. » G'est-à-dire toujours : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux. »
Mais regardons plus en détail toute la beauté du mécanisme créé de Dieu.
L'homme veut vivre, et vivre dans tous les sens du mot, de plus en plus abondamment. Cette volonté, ce besoin nécessaire est le point de départ de tout, c'est la force unique et centrale.
Or vivre, ce n'est pas seulement nourrir son corps. L'homme ne vit pas seulement de pain. Vivre, c'est aussi vivre de liberté, de dignité, d'amour, c'est surtout vivre d'espérance. Et non seulement l'homme veut vivre, mais surtout il veut être certain de vivre très longtemps, de vivre toujours, s'il se peut. Il veut la stabilité dans la vie. Et il ne veut pas seulement la vie pour lui, il la veut pour les siens, car la force du sang oblige chaque homme, dans le cercle de la famille, d'aimer son prochain comme soi-même.
L'individu, par la famille, devient un être collectif qui dure et qui se continue dans la suite des générations. Cela est beau et bon. Ces ligues suivies, ces fibres solides, font la consistance des nations. Mais pour être certain de vivre, de vivre toujours plus amplement, lui et sa race, l'homme multiplie son travail, en accumule les fruits et les lègue à sa postérité. Le patrimoine est à cette unité sociale première, la famille, ce qu'est la patrie aux nations.
Le cœur humain ne s'était pas trompé. La patrie est sacrée, et le patrimoine est sacré au même titre que la patrie. 11 donne à l'homme, à la famille, ce que donne la patrie à chaque peuple au sein du genre humain. Il lui donne la vie stable, la liberté, le déploiement de son
génie, la plénitude de ses facultés, le point d'appui pour un travail plus élevé, plus intellectuel, plus fécond. Il met une force collective dans l'unité, et dans l'ensemble une unité libre de plus.
Au lieu d'être une part vague de la masse, l'homme dégagé par la propriété, comme ensuite la famille constituée parle patrimoine, devient un organe distinct dans un corps. Et le corps tout entier, le corps social, aussi bien que le corps vivant, se fortifie, se perfectionne par le nombre croissant et la distinction croissante des organes ramenés à l'unité du tout.
Mais voici la merveille : c'est qu'en effet plus ces organes distincts, familles ou individus, deviennent libres, puissants, riches et forts, plus ils travaillent efficacement, qu'ils le sachent ou l'ignorent, à l'accroissement et à l'élévation de la vie commune. Là, peut-être, réside la principale beauté de l'organisation sociale, telle qu'elle existe depuis le commencement du monde. Regardez-y de près.
Et d'abord, quelle ne serait pas la joie des plus ardents amis de la justice, dont je veux être, s'ils découvraient que la propriété, néces* saire à la vie sociale, n'est en elle-même, dans sa nature et son essence, lorsqu'elle n'est pas spoliation, n'est, à aucun degré, la suppression
ni la limitation du droit commun de tous les hommes aux forces productrices de la nature et aux fruits de la terre, ce patrimoine absolument commun du genre humain! Or la science le démontre aujourd'hui; elle démontre que le premier homme, qui, dans la première patrie, lorsque toute la terre était vague, délimita un champ, et se le rendit propre par la culture, celui-là n'a pas plus dépouillé ses frères, que l'organe qui se délimite, se constitue, se solidifie dans la masse homogène et fluide d'un embryon, n'accapare la vie de l'ensemble. L'organe certes ne prend pas la vie ; il la produit tout au contraire, ou, s'il la prend, c'est pour la rendre décuplée.
L'homme qui cultive un champ, qui l'enferme d'un mur, et qui en recueille les fruits, et les vend, celui-là, dis-je, ne prend rien, mais il donne. 11 reçoit, mais rend davantage. C'est un organe. 11 n'augmente pas, mais au contraire il diminue la difficulté qu'auraient eue ses frères, s'il leur avait abandonné le champ sans y rien prendre, mais sans y porter son travail. Ces choses sont démontrées, et cette démonstration est l'une des gloires récentes de notre siècle.
A mesure que la science augmente, la beauté de toutes choses apparaît* Ainsi des astres,
ainsi du corps humain, ainsi de tous les êtres et de leurs lois. De même pour la vie sociale. La science découvre enfmcette harmonie touchante, cette loi sacrée, savoir, que l'homme ne saurait parvenir, sinon par exception, par force ou ruse, à faire payer à l'homme la fécondité de la terre. Le laboureur, propriétaire d'un sol, ne fait payer que son travail, son travail actuel, ou son travail accumulé. Et il le fait payer de telle manière que celui qui achète eût dû payer plus cher, si celui qui possède n'avait pas possédé (1).
Non, grâce à Dieu ! les forces productrices de la nature, la fécondité de la terre, nourrice commune du genre humain, ne sauraient être possédées en propre par aucun homme. Le plus fort peut dépouiller et, beaucoup trop souvent, dépouille en effet le plus faible. Mais ni faible ni fort ne saurait empêcher la terre de produire gratuitement pour tous, comme la rosée de se répandre, et le soleil de luire pour tous. Tous les fruits de la terre sont gratuits, à la seule condition pour celui qui les veut, de vouloir bien prendre la peine de les cueillir, ou de
(1) C'est ce que tous les travaux de Bastiat ont montré surabondamment. M. Baudrillard, dans son excellent Manuel d'Economie politique, résume et approuve cette démonstration, qui aujourd'hui est acquise à la science. Voyez pp. 216 et 385.
récompenser la peine de celui qui cherche et qui cueille, et qui nécessairement perfectionne l'art de trouver et de récolter : celui-là diminue la peine de tous, celui-là donne à tous, au lieu de prendre, et fait tomber dans le domaine gratuit de la communauté une portion de la peine ou du prix autrefois nécessaire pour avoir le même bien.
Donc, ici encore, tout homme riche, sans le savoir ni le vouloir, mais par la force du mécanisme naturel, pratique jusqu'à un certain point la forme la plus élevée de la charité fraternelle. Le riche est l'administrateur du bien des pauvres : « Fidelis clispensator et prudens. » Parole dont le sens ignorant et banal est absurde: mais dont le sens scientifique profond sera mis un jour en lumière.
Et ce qui est vrai de la terre est vrai aussi de tout travail accumulé, de tout fonds, de tout instrument de travail, de toute propriété. Le naturel effet de la richesse croissante, — je mets toujours à part la violence ou la fraude,
c'est-à-dire l'injustice, qui est l'obstacle universel, — le naturel effet de toute richesse croissante, pour un homme comme pour une nation, c'est d'augmenter le bien de tous, c'està-dire de rendre commune et gratuite une part toujours plus grande de la valeur des choses. Et cela de telle sorte que le progrès, c'est-à-dire la croissance relative des biens, est plus grande pour celui qui ne possède pas que pour ceux qui possèdent. Toute force qui s'accumule, toute machine qui s'invente, tout progrès qui s'opère, tout cela se résout bientôt en un bienêtre gratuit pour tous : et l'on peut dire que le progrès glisse sur le producteur, l'inventeur, le propriétaire, mais s'attache à la masse humaine.
Voilà, encore une fois, comment, par la force des choses, par l'admirable puissance de notre organisation naturelle, chaque homme est comme forcé de travailler pour tous, lors même qu'il ne croit travailler que pour soi. Et il en est de même, et par la même raison, de tous les peuples. Tous travaillent pour tous. Le bien des uns est le bien des autres; le bien du peuple le plus riche reflue toujours jusque sur le dernier des peuples. « Il semble que la Providence n'a pas voulu qu'un peuple pût s'élever au-dessus d'un autre, au-delà de cer-
taines limites. Ainsi, dans le vaste ensemble, comme dans le moindre détail de la société humaine, nous trouvons toujours que des forces admirables et inflexibles tendent à donner à tous des biens croissants, et à tout ramener vers un niveau commun qui, comme celui de l'Océan dans les heures du flux, s'égalise sans cesse et s'élève toujours (1). »
Saint Paul, prêchant au monde chrétien la charité, dit : « Que l'égalité s'établisse, fiât œqualitas ; que celui qui possède ne regorge pas, et que celui qui ne possède pas ne manque pas (2). »
Eh bien! voici que, parla force des lois de Dieu et de leur action spontanée, l'ensemble de la société, — toujours en mettant à part l'injustice, — l'ensemble de la société humaine marche vers l'égalité croissante, comme l'avait demandé saint Paul.
Plus nous allons, plus un jour de travail donne de loisirs et d'avantages au riche Mais
(1) Bastiat, Harmonies, p. 479.
(2) I Cor., vin, 14.
qu'arrive-t-il au pauvre ? Il arrive que de jour en jour, par le progrès des instruments, des méthodes, des communications, le travail actuel gagne en valeur sur le travail passé, accumulé, héréditaire. L'intérêt de l'argent diminue, la valeur du travail augmente, le prix des subsistances ne s'élève pas en proportion, La densité de la population ne réduit pas ces avantages, car elle-même est une force, en même temps qu'un fardeau, mais la force toujours dépassant le fardeau.
Voyez donc où tout cela nous pousse. La partie commune et gratuite de toutes les choses augmente : c'est-à-dire que l'on marche vers la pratique de cette parole des Actes des apôtres, — idéal qu'on ne peut, qu'on ne doit pas atteindre, mais dont on peut s'approcher toujours, — où il est dit des chrétiens primitifs : « Toutes choses leur étaient en commun, erant Mis omnia communia (1). »
L'intérêt de l'argent diminue, c'est-à-dire que l'on tend vers ce terme idéal, évangélique, qui est celui du désintéressement et de l'amour. « Prêtez sans en rien attendre, mutuum date nihil inde sperantes (2). »
Les plus riches tendent de plus en plus à
(1) Act., iv, 32.
(2) Luc, vi,. 35.
enrichir les pauvres, plus que ceux-ci n'enrichissent les riches : c'est-à-dire que les grands par la force et par l'opulence tendent en effet à devenir de plus en plus, sans le savoir ni le vouloir, les serviteurs des pauvres : « Les princes des nations les dominent, dit l'Evangile ; qu'il n'en soit pas de même parmi vous ; mais que le plus grand d'entre vous se fasse le serviteur de tous (1). »
Autre axiome : Dans les fruits de la production, à mesure que la société marche, et la part du travail et celle du capital augmentent. Mais la part relative du travail augmente plus vite que celle du capital. Qu'est-ce à dire, sinon que le progrès pour tous est notre loi; mais que, dans ce progrès, les derniers vont plus vite que les premiers : les derniers s'approchent des premiers? On tend toujours à cette limite évangélique qu'on n'atteint point, — c'est la nature de toute limite (2), — mais dont on ne cesse d'approcher, savoir : les derniers sont traités comme les premiers; « les travailleurs de la dernière heure (travail actuel)
(!) Matth., xx, 25.
(2) « On peut citer une multitude de points au-dessus de l'humanité, auxquels elle ne parviendra jamais, sans qu'on puisse dire pour cela qu'il arrivera un instant où elle cestera de s'en rapprocher. Loi mathématique très fréquente et très méconnue en économie politique. » (Bastiat, Harmonies, p. 68.)
reçoivent autant que ceux de tout le jour (travail accumulé). »
D'où il suit que le nombre des hommes voués au travail brut va sans cesse en diminuant, et, d'un autre côté, leur rémunération, mesurée en besoins satisfaits, s'accroît sans cesse.
La beauté de ce mécanisme réside donc surtout en ceci : c'est que chaque homme veut vivre, et que, par cela seul, il est forcé, sans le savoir ou le vouloir, de travailler pour tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux. La science du mouvement sait aujourd'hui qu'il n'y a pas un seul mouvement, si imperceptible qu'il soit, qui se perd dans l'univers. Tout mouvement de toute nature subsiste et, transformé ou non, se propage indéfiniment. La science sociale, science du travail et de l'eflort, voit la même chose. Quiconque fait un effort producteur quelconque travaille pour tous les hommes, pour tous les temps et tous les lieux. Par la vertu de l'invisible loi, les hommes pratiquent, dès le premier jour et par nécessité,
sans conscience ni mérite, ce qui, pratiqué un jour avec intelligence et liberté, sera la perfection de la plus haute vertu, et réalisera le merveilleux tableau de l'amour des premiers chrétiens dans TEglise. « Ils n'avaient qu'un cœur et qu'une àme. » Oui, tout effort, tout mouvement, toute pulsation du cœur de tous s'étend à tous. Eu ce sens, tous les hommes n'ont qu'une âme et qu'une vie. Et la tendance du progrès social, résultant de cette union indispensable, de ce commerce nécessaire de tous à tous, c'est d'approcher sans cesse vers l'idéal de l'admirable communion dont il est dit : Tout leur était commun. Cette limite idéale et céleste que la terre ne doit pas et ne peut pas atteindre, sinon par exception, est pourtant comme l'étoile vers laquelle marche la vie sociale, par l'unité, l'égalité, la communication croissante. Et toujours à une seule condition, la justice : toujours sous une loi simple qui est l'axiome moral unique, et la loi de l'histoire, et, en même temps, laloi unique de l'échange, de la communication, du progrès : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux. »
Ainsi la vie sociale est sous nos yeux, avec ses énergies, ses ressources, ses beautés, ses merveilles. L'humanité est un corps vivant
magnifique. Ce beau corps, il est vrai, s'il est plein d'admirables forces, est aussi chargé de souffrances. Mais quoi? faut-il le poignarder, le déchirer, le couper en morceaux pour le refaire? Non, il suffit d'ôter du milieu de ses chairs la douloureuse et sanglante épine de l'injustice et nous verrons se déployer sa vie, sa force, et des magnificences que nul n'ose encore soupçonner.
. Le corps social est, sous plusieurs rapports, précisément et scientifiquement comparable au corps humain. Il y a pour la vie du corps deux ordres de fonctions distinctes, fonctions nécessaires, fonctions libres : celles que la nature même opère en nous sans nous, et puis celles qui se font en nous par nous; celles qui se continuent, soit que l'homme dorme, soit qu'il veille, comme la circulation du sang, et celles qui sont le propre de sa vie éveillée, consciente et libre, comme la marche et comme la parole. Les premières sont la conséquence de l'admirable organisation naturelle que Dieu donne. Les secondes sont en outre l'ouvrage de l'homme, de son esprit, de son choix et de sa volonté.
Il en est manifestement de même pour l'organisation sociale. Les mêmes termes s'appliquent aussi précisément à la vie du grand corps
social qu'à celle du corps humain : fonctions nécessaires, fonctions libres; fonctions continues, inconscientes, involontaires, et qui se font en nous, résultat nécessaire de l'organisation sociale naturelle et providentielle. Puis, fonctions libres, prévues, voulues; vie consciente et volontaire, dépendant de l'opération propre de l'homme, de ses idées, vraies ou fausses, et de ses volontés, droites ou perverses.
Or rien de plus admirable, nous venons de le voir, rien de plus salutaire que les effets des fonctions continues, nécessaires, indépendantes de notre science et de notre choix, et qui résultent de la constitution providentielle du corps social. C'est là ce que j'ai appelé : la divine 'préparation de justice dans le inonde.
Mais où donc est le mal et le désordre ? Evidemment dans l'autre sphère de la vie sociale. Ce qui se fait en nous sans nous est toujours bien. Ce qui se fait en nous par nous est bien ou mal, selon que la raison et la justice sont observées ou foulées aux pieds. C'est l'erreur et l'iniquité qui troublent, neutralisent ou détruisent les effets admirables, les forces salutaires de l'organisation naturelle et fondamentale. Quand la raison et l'équité régleront plus exactement les mouvements libres de la vie
sociale, ou réprimeront seulement leurs principaux excès, alors, la liberté conspirant avec la nature, l'effort humain avec la providence, on verra la magnificence de Dieu dans les merveilles des sociétés humaines, comme on la voit éclater dans les cieux.
Cherchez donc la justice, et tout le reste vous sera donné par surcroit. Oui, la justice est bonne à tout et implique tout , et tout lui est promis au ciel et en la terre.
Mais les hommes sont-ils donc capables de justice? L'humanité parviendra-t-elle à cette justice plus abondante que demande l'Evangile? Oui, puisque l'Evangile le veut, l'annonce, et l'a rendu possible.
La société contemporaine est encore dans l'enfance. Nous sommes encore barbares, nous sommes encore païens. Peut-être, et grâce à Dieu, nous sommes surtout aveugles. La justice et la vérité peuvent encore dire de nous : « Pardonnez-leur, mon Père, car ils ne savent pas ce qu'ils font. » La science sociale commence à peine. Ceux même qui croient à l'Evangile ne voient pas comment il s'applique. Et ceux qui croient à la justice, et qui la veulent, et qui la pratiquent d'homme à homme, quand elle est à un pas de leurs yeux, sous la figure d'un seul, ceux-là ne la voient plus, et ne la
saisissent plus quand elle est à trois pas, sous forme de plusieurs. Ils ne croient point à la justice sociale, à la justice de peuple à peuple, du peuple à l'égard de tout homme, de tout homme àl'égard du peuple, et à l'égard du genre humain. Mais, j'ose le dire encore, d'après la parole de mon Maître, c'est surtout la lumière qui nous manque. Dieu nous pardonne encore parce que nous ne savons pas. J'ai l'espoir qu'avant peu de siècles, toute l'Europe verra clairement, dans le détail, la raison principale des grands maux, les lois et les causes de la vie ou de la mort des peuples.
Alors, par amour de Dieu et des hommes, bien des cœurs bondiront, et se consacreront à la justice, et il y aura des enthousiasmes magnifiques pour donner au monde un élan.