‹ La morale et la loi de l'histoire (volume 2)Chapitre 11 sur 25 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Parlons clairement. Voici la loi morale divine et nécessaire dont il s'agit ici : v Tu ne voleras pas. » Eh bien! voici la vérité : c'est que le vol esta peu près partout!

Et vous, vous qui m'avez suivi peut-être avec tout votre cœur, vous à qui j'ai demandé d'abord, si vous voulez, sacrifiant tout, consacrer votre vie à la justice, pardonnez-moi si je vous adresse maintenant, sans nul sourire, mais au contraire bien gravement et tristement, l'étonnante question que voici : Etes-vous bien résolus à ne pas prendre, ni retenir, sous aucune forme, le bien d'autrui? Etes-vous fermement décidés à ne jamais voler?

Ne vous récriez pas; ne frappez pas encore. Pardonnez-moi, et soyez attentifs.

Certes, je n'appelle pas vol seulement la saisie manuelle d'une somme d'argent dans un tiroir. Mais je ne donne pas non plus à ce terme déshonorant l'étendue sans limites, d'après laquelle on pourrait l'appliquer à tout abus et à toute injustice. J'appelle précisément vol, ou bien la saisie manuelle d'une valeur pécuniaire, ou bien tout acte qui, sous une forme extérieure différente, s'y ramène en substance.

En ce sens net et défini, j'ose demander encore si vous êtes décidés à ne jamais voler.

Un saint prêtre (1), parlant publiquement aux femmes du plus haut rang, et même de la plus haute piété, osa un jour leur poser cette question : « Mesdames, payez-vous vos dettes? »

Ne pas payer ses dettes, n'est-ce pas l'une des formes du vol strictement défini?

« Tout homme qui doit, dit Bourdaloue, d'après Gerson, tout homme qui doit est actuellement saisi du bien de son prochain; et, s'il n'acquitte pas cette dette dans le temps prescrit, il commence à retenir injustement ce bien; et tant qu'il le retient de la sorte, c'est comme s'il l'enlevait à chaque moment;

(1) Le P. de Ra\ignan.

et quoiqu'il le relâche, dans la suite, par un payement volontaire ouforcé, le péché de l'avoir retenu n'en est pas moindre devant Dieu! Or qu'y a-t-il dans le monde de plus commun que tout cela? »

Mais n'avons-nous pas sous les yeux d'autres formes du vol, qui sévissent aujourd'hui partout, qui ruinent le peuple, et dont les coupables auteurs, semblent ne pas savoir qu'ils ont volé? Pourtant comment font-ils pour l'ignorer?

Gomment l'habitué du temple de Mercure, dieu des voleurs, qui, à la Bourse, joue l'argent d'autrui, dont il a le dépôt; qui perd et ne rend point; comment soutiendra-t-il que son acte diffère, même pour la forme, de l'enlèvement physique d'une somme d'or?

En quoi ces bandes de joueurs à coup sûr qui, par la force des richesses liguées, font monter ou baisser à leur gré la valeur, et prennent ainsi tout ce qu'ils veulent, et quand ils veulent, en quoi ces flibustiers organisés diffèrent-ils de ceux qui saisissent l'or et les billets?

En quoi l'homme qui joue sur les grains, et en tire, à coup sûr, à jour fixe, la somme par lui prévue, et que je suppose, par exemple, d'un deminnillion, en quoi cet homme peut-il

LA SPOLIATfON 111

être admis à prétendre qu'il n'a pas pris vingt sous, en monnaie de cuivre, dans la bourse de cinq cent mille pauvres?

Quanta l'homme qui joue à coup sûr en vertu des secrets d'Etat, et gagne à ce jeu vingt millions, fortune qu'il a jugée lui être nécessaire, et à laquelle il borne ses désirs pour le présent, de quel point de vue, je vous prie, ce grec peut-il penser qu'il n'a pas volé vingt millions ?

Mais ce n'est pas au point de vue de ces brigandages évidents que je vous ai posé mon étrange question. Il y a les formes latentes du vol, qui régnent sur le monde entier. Voilà celles dont je vous demande si vous saurez les démasquer et les fouler aux pieds.

Lisez deux épouvantables discours de Bourdaloue sur les richesses et le devoir de la restitution.

Ce moraliste calme, absolument exact, cite cette incroyable parole de saint Jérôme : « Tout riche est, ou injuste dans sa personne, ou héritier de l'injustice. » Ce mot qui, au premier

abord, paraît n'être qu'une de ces vigoureuses saillies échappées au rude radicalisme des anciens Pères, est, sous Louis XIV, et par le jésuite Bourdaloue, attribué « aux pures lumières et au sens exact et solide de saint Jérôme ». Voici cette page de Bourdaloue ; je la transcris ici, afin qu'aucun de mes lecteurs ne la puisse éviter.

« Tout riche est ou injuste ou héritier de l'injustice, dit saint Jérôme (1). Cette proposition a paru dure et odieuse, quelques-uns même l'ont condamnée comme indiscrète et fausse; mais je doute qu'en la condamnant, ils l'eussent approfondie avec des lumières aussi pures et un sens aussi solide et aussi exact que ce Père, dont un des caractères particuliers à été la science et l'usage du monde. Or, plus on entre dans le secret et dans la connaissance du monde, plus on demeure persuadé que ce saint docteur a dû parler de la sorte; et qu'en effet il y a peu de riches innocents, peu dont la conscience doive être tranquille, peu qui soient exempts de la malédiction où il semble que cette proposition les enveloppe. J'en appelle à votre expérience. Parcourez les maisons et les familles distinguées par les richesses et l'abondance des biens; je

(1) Sermon sur les richesses, i" partie.

dis celles qui se piquent le plus d'être bien établies, celles où il parait d'ailleurs de la probité, et même de la religion; si vous remontez jusqu'à la source d'où cette opulence est venue, à peine en trouverez-vous où l'on ne découvre, dans l'origine et dans le principe, des choses qui font trembler.

« Sans autre recherche que de ce qui a été, ou de ce qui est même encore d'une notoriété publique, à peine en pourriez-vous marquer où l'on ne vous fasse voir une succession d'injustices, aussi bien que d'héritages ; c'est-à-dire où la mauvaise foi d'un père n'ait été, par exemple, le fondement de la fortune d'un fils, où la friponnerie de l'un n'ait servi à enrichir l'autre, où la violence de celui-ci n'ait fait l'élévation de celui-là : et vous reconnaîtrez avec frayeur que tel qui passe aujourd'hui pour un homme équitable et droit, et pour possesseur légitime de ce que ses ancêtres lui ont transmis, n'est pas moins chargé, devant Dieu, de leurs iniquités et de leurs crimes, qu'il est avantageusement pourvu, selon le monde, de leurs revenus et de leurs trésors : Omnis dives met iniquus est, aut hœres iniqui.

« Je sais, chrétiens, quelles conséquences s'ensuivent de là ; je sais quel trouble et quels scrupules je répandrais dans les consciences de

tout ce qu'il y a de riches qui m'écoutent, si je les obligeais à creuser le fond de cette abîme, et à se faire partie contre eux-mêmes, pour examiner jusqu'où va sur ce point leur obligation ; ou plutôt, je sais de quelles erreurs la plupart des riches se laissent préoccuper, faussement convaincus que, dequelque manière qu'aient été autrefois acquis les biens qu'ils possèdent aujourd'hui, ce n'est point à eux à faire le procès à la mémoire de leurs pères; que d'exiger des enfants une telle discussion, c'est renverser l'ordre de la société; que les péchés, s'il yen a eu, sont personnels, et que, malgré les doutes les plus violents, qui pourraient leur rendre suspecte la conduite de ceux à qui ils ont succédé, la bonne foi leur tient lieu d'une prescription sur laquelle ils ont le droit de se reposer. Erreurs insoutenables dans les maximes de la religion, et qui servent néanmoins de prétexte à tant de riches du monde pour étouffer tous leurs remords. Mais, malheur à eux si, prévenus d'une aveugle cupidité qui les séduit, ils risquent, clans un sujet si important, les intérêts de leur salut! Et malheur à moi, si, par une lâche complaisance, et pour ne pas troubler leur fausse paix, je dissimule ici des vérités, quoique amères et fâcheuses, qui les doivent sauver ! »

En face de ces terribles réalités, Bourdaloue continue : « Faut-il s'étonner après cela, dit-il, que le Fils de Dieu, envisageant tous ces désordres, ait réprouvé les richesses dans son- Évangile, et qu'il ne les ait plus simplement appelées richesses, mais bien richesses cV iniquité? »

Faut-il s'étonner que, pour nommer l'obstacle au culte du vrai Dieu, le Christ ait désigné par un seul mot le rival de Dieu, et l'ait nommé l argent? « Vous ne pouvez servir à la fois, dit le Sauveur, Dieu et l'argent. » Ne voit-on pas, comme s'exprime encore Bourdaloue, que le culte des richesses injustes, la poursuite et la soif de l'or, envers et contre tous, « est comme l'universelle idolâtrie, l'idolâtrie de tous les temps, l'idolâtrie de toutes les nations et de tous les peuples ; l'idolâtrie la plus aveugle et la plus opiniâtre que Jésus-Christ ait eu à combattre et à détruire dans son avènement au monde (1) ? »

En présence de cesgrandes données traditionnelles de la morale chrétienne, qui coïncident avec l'évidence même de ma raison, je suis forcé de reconnaître que le venin de l'injustice, le vol, la violation de la propriété, la poursuite

(1) Sermon sur les î-ichesses, p. 215.

presque universelle du bien d'autrui, en tous temps, en tous lieux, a opprimé la vie des sociétés.

Oui, les formes latentes ou évidentes du vol couvrent le monde, et voilà ce qui bouleverse la vie sociale. Voilà ce qui neutralise l'eiiet des lois providentielles et ce qui fait calomnier l'œuvre de Dieu.

Mais alors je me demande avec terreur si l'on peut espérer mieux pour l'avenir. Ghangera-t-on la nature humaine? Donnera-t-on aux hommes un autre cœur, un cœur moins dur, moins avide, moins aveugle? L'iniquité va-t-elle en diminuant parmi les hommes, ou bien, le cœur humain restant le même, ne voiton pas plutôt le pillage violent diminuer peutêtre, mais la ruse et la fraude, l'art d'attirer à soi le bien d'autrui, se développer ? Au dixseptième siècle, Bourdaloue ne disait-il pas déjà : « S'enrichir par une longue épargne et par un travail assidu, c'était l'ancienne route que l'on suivait dans la simplicité des premiers

siècles; mais de nos jours on a trouvé des chemins raccourcis et plus commodes »?

Qu'eût-il dit au dix-huitième siècle ? Mais que dirait-il aujourd'hui au sujet des « chemins raccourcis et commodes » d'accumuler le bien d'autrui?

Au dix-huitième siècle, j'entends un autre prédicateur chrétien (1) tonner encore plus haut que Bourdaloue :

« Quels foudres, dit-il, quels tonnerres éclateront contre tant d'hommes trop habiles dans l'affreuse science de faire des pauvres, contre les déprédations de la finance et du barreau, contre les associations infernales et les monopoles-concertés voire des monstres avides des dépouilles, des larmes et du sang de leur concitoyens! Siècle decomplots parricides, inconnus aux âges qui nous précédèrent, mes mains timides n'ont osé que soulever légèrement le voile qui couvre tes abominations. La main du Tout- Puissant le déchirera. Auteurs des calamités publiques, créateurs de ïïndigenee universelle, vous verrez les familles, les générations, les nations entières, sortir des tombeaux que leurs creusèrent vos ruses meurtrières, venir présenter aux vengeances du Juste juge le spec-

(1) Le P. de Neuville, jésuite.

tacle de leurs malheurs et de vos crimes!»

Mais ce n'était là que le commencement des douleurs. Un demi-siècle plus tard, l'œil de l'observateur et du moraliste n'apercevait pas seulement dans ces désordres une suite de crimes privés, mais comme une organisation nouvelle et générale des forces de la richesse, pour grandir sans mesure par la spoliation savante.

Le monde contemporain n'est-il point arrivé à l'organisation scientifique du pillage?

Oui, il semble que la vie des peuples, si admirablement organisée dans ses lois générales, parla bonté de Dieu, a été d'abord opprimée parle vol à l'état naturel et grossier, mais qu'aujourd'hui, au sein de notre civilisation plus avancée, et par le secours de la science, par le progrès de tous les arts, tantôt avec la loi, tantôt à côté de la loi, il se forme je ne sais quelle organisation nouvelle, artificielle, où le pillage de la masse humaine qui travaille, par la puissance acquise de l'opulence, dépasse non en violence, mais en effet utile pour le spoliateur, ce que le monde a jamais vu.

Et en effet, depuis bientôt un demi-siècle, un nouveau mot sort de toutes les bouches pour exprimer un nouveau grand fait : l'organisation d'une féodalité d'argent.

Un ministre de Charles X disait déjà : « On

a beaucoup crié depuis vingt ans contre une féodalité anéantie depuis trois siècles. Mais on ne s'inquiétait pas d'une autre féodalité qui asservit des milliers d'individus, les condamne à un travail exorbitant, s'empare des femmes et des enfants, les livre à tous les genres de démoralisation, en exige un service disproportionné avec leurs forces et le salaire mesquin qu'elle accorde, les prive de toute éducation et, maîtresse absolue de cette population dont l'existence et la direction sont entre ses mains, les livre à des privations contre lesquelles aucune ressource n'a été préparée. »

Vers le même temps un sage, un chrétien, un savant, un administrateur d'une prudence et d'une expérience consommées (1), écrivait sur la féodalité nouvelle, et disait : « Dès longtemps et par degrés, une féodalité nouvelle se formait, bien plus despotique, bien plus oppressive, bien plus dure que la féodalité du moyen âge. De ses combinaisons savantes résulte la production des richesses, mais à son profit exclusif. Des fortunes colossales s'élevèrent... La suzeraineté industrielle fut créée (2). »

(1) M. de Villeneuve-Bargeroont, Economie politique chrétienne, liv. I, ch. xm.

(2) Est-il nécessaire de dire qu'il ne s'agit ici ni de condamner Yinduslrie, qui n'est autre chose que le travail intelligent, ni la grande industrie en particulier, qui n'est que

Mais ceux qui s'exprimaient ainsi il y a vingtcinq ans ne connaissaient pas encore tout le mal.

Evitons toute déclaration. Voici l'état présent

des choses,étudiédansla statistique judiciaire.

En l'année où j'écris ces lignes, la justice

le travail intelligent élevé à sa plus haute puissance par l'association? Sans la grande industrie, née surtout de l'association des petits capitaux, et du progrès des sciences physiques et mécaniques, nous n'aurions ni les chemins de fer, ni les transports transatlantiques, ni les télégraphes sousmarins, ni le percement des montagnes, encore moins le percement des isthmes, ni aucun des travaux gigantesques qui sauront accomplir notre devoir de dompter la terre. Nous ne voulons évidemment parler que de l'industrie, grande ou petite, tombée aux mains d'hommes ignorants, aveugles, sans entrailles, et trop souvent aussi aux mains des fourbes et des escrocs. Nous parlons de la grande industrie malhonnête, et de la petite industrie malhonnête, et de l'agiotage toujours malhonnête, et de l'immense, impudente et omnipotente extension de ces fléaux, qui sévissent parmi nous, surtout depuis dix ans, avec les pluspuissantes connivences. Nous sommes forcés de reconnaître que la féodalité financière est vraiment établie parmi nous, surtout par notre décadence morale et religieuse, mais aussi par les lacunes de la législation qui, comme le montrait déjà M.Rossi, n'est pas encore partout en harmonie avec la science économique. La féodalité nouvelle s'est appuyée, dit-on : 1° sur le suffrage restreint; 2° surl'absence de protection légale des enfants et des femmes et même des hommes dans les manufactures; 3° sur la facilité des fraudes dans les sociétés financières; 4° sur l'absence de liberté des sociétés anonymes; 5" sur l'interdiction

de mon pays s'est déclarée comme en permanence, pour juger sans relâche des bandes d'escrocs organisées en société dites financières, en si grand nombre qu'en dix-huit mois, ce sont les paroles textuelles de la magistrature, « en dix-huit mois, plus de quarante sociétés ont eu à rendre compte à la légitime sévérité de la justice, de quatre-vingt millions jetés et peidus dans l'abime de la spéculation coupable (1). »

Aquelleépoquedel'histoire de France croyezvous que la justice du pays ait eu à condamner,

des coalitions d'ouvriers; 6° sur l'agiotage dans les halles et dans les bourses; 7° sur l'asservissement de la presse aux puissances financières; 8° sur le sénatus-consulte de 1852, article iv.

Sans doute : 1° le suffrage restre nt est remplacé, depuis 1813, par le suffrage universel. Mais ce suffrage universel dirigé par la forte main des césars, comme s'exprime l'un des maîtres du césarisme, est évidemment plus restreint, moins libre, moins éclairé que l'autre. Mais il est juste de remarquer 2° que la loi de 1S41 existe pour la protection des enfants dans les manufactures ; 3° que la loi de 1867 rend moins faciles les fraudes dans les sociétés financières: 4° que a même loi établit la liberté des sociétés anonymes; 5° que la loi de 1864 laisse aux ouvriers la liberté de coalition (puisse-t-on, de part et d'autre, ouvriers et patrons, n'en user qu'à la dernière extrémité, les grèves étant des guerres, toujoursruineuses, comme toute guerre, pour les vainqueurs comme pour les vaincus!); 6° quanta l'agiotage, rien encore : il sévit avec une audace grandissante; 7° pour ce qui est de l'asservissement de la presse, va-t-il cesser par une prochaine loi? 8° Enfin l'article iv du sénatus-consulte de décembre 1852 sera-t-il revisé? — Aujourd'hui 1870, date de la présente édition, on commence à mieux faire.

(1) Moniteur : Compte rendu de la séance du Corps législatif du 20 mars 1866.

en dix-huit mois, quarante bandes, armées ou non, organisées pour la rapine, et convaincues d'avoir volé chacune plusieurs millions? Assurément cela ne s'était jamais vu.

Mais il y eut autrefois des bandes que les soldats du roi ne purent pas toujours réprimer. De pareilles bandes, sans armes matérielles, il est vrai, n'existent-elW donc plus? A-t-on donc oublié ce cri d'un magistrat : « Ils sont donc plus forts que la loi?... Que s'il faut supporter ce scandale, je demande que la loi disparaisse, et que nous ne soyons pas condamnés, nous, ses ministres, à la tenir en nos mains, frémissante, inappliquée, vaincue! »

Et qui donc ne voit, aujourd'hui, nos lois sur les jeux de hasard violées impunément par les puissances financières dont l'administration se fait effrontément complice (l)?Que devient donc le pouvoir judiciaire? Est-il encore un pouvoir distinct?

En tout cas, je vois de nouveau justifiés ces mots de Bourdaloue :

« Et pendant que les petits brigandages sont toujours punis selon les lois, les plus grands,

(1) Voir, dans le Temps du 23 novembre 1865, comment est violée la loi du 21 mni 1836, qui prohibe les loteries, en les définisant ainsi : « Toute opération offerte au public pour faire naître l'espérance d'un gain qui serait acquis par la -voie du 6ort. »

les plus scandaleux, se soutiennent, non seulement avec impunité, mais avec honneur. » Pour eux les concessions, les monopoles, qui donnent en un jour des millions.

Le mal est donc arrivé aujourd'hui à cet excès que, sur ce point, les esprits même les plus violents ne peuvent rien calomnier.

Que reprendre, en effet, dans l'affreux tableau que voici (1)? Je transcris presque mot à mot :

« Une conviction s'est formée dans le silence universel, sorte de profession de foi tacite, et qui a remplacé, pour les masses, les anciennes passions politiques ou sociales, savoir : Que de toutes les sources de la fortune, le travail est la plus précaire et la plus pauvre;

v< Qu'au-dessus du travail, il y a d'abord le fonds commun de l'exploitation nationale, dont le gouvernement est le dispensateur;

« Qu'ensuite vient la spéculation, entendant parce mot l'ensemble des moyens, non prévus par la loi, ou insaisissables à la justice, de surprendre le bien d'autrui. »

Voilà les convictions: et la pratique ici dépasse les convictions.

« Quelqu'un, parmi nous, ignore-t-il qu'à peu près aucun gain, obtenu parles concessions de

(1) Proudhon, Manuel du spéculateur à la Bourse.

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l'État, les négociations de la Bourse, les entreprises de commerce, n'est pur de corruption, de violence ou de fraude; qu'il ne se fait pas aujourd'hui de fortune sans reproche, et que, sur cent hommes enrichis, il n'y en a pas quatre de fermement honnêtes?

<( Le commerce ne se contente pas du prix de ses transports, de ses commissions, de la prime due aux risques qu'il court, ou du produit légitime de ses découvertes. Il lui faut encore le privilège, le monopole, la subvention, la contrefaçon, l'accaparement, la fraude.

« Et, sous le nom de spéculation, le monopole, l'intrigue, la concussion, l'escroquerie, dévorent la fortune publique et entretiennent la ruine chronique du genre humain. »

Voilà certes de violentes diatribes. Sont-elles fausses ou exagérées? Mais qu'y a-t-il en tout cela de plus fort que ce que viennent de dire et saint Jérôme et Bourdaloue (1)?

(1) Près de quarante ans ont passé depuis que le P. Gratry écrivait ces pages. Nous sommes obligés de constater que les procédés de spoliation n'ont fait que se développer et sont devenus un art abominable qui a ses virtuoses. L'impunité des brigandages financiers a été un des grands scandales de la fin du dix-neuvième siècle. Le vingtième n'a pas encore fait un pas sérieux dans la voie de la répression. La fièvre de l'argent sévit avec une intensité croissante, à mesure que le naturalisme remplace la foi chrétienne dans les générations élevées par l'école sans Dieu. {Note de l'édition dei909.)

Or ici je pose des questions. Je me demande si ce qui suit est vrai.

On a poussé l'exagération jusqu'à dire que les droits féodaux, abolis en 1789, ne s'élevaient pas à vingt millions estimés en argent, et qu'aujourd'hui l'ensemble des droits féodaux de l'aristocratie d'argent monterait à quatre milliards. En d'autres termes, il s'ensuivrait qu'aujourd'hui la spoliation féodale serait à peu près deux cents fois plus terrible qu'il y a cent ans. Qu'y a-t-ilde vrai dans cette plainte?

Serait-il vrai du moins que la puissance de spoliation de la féodalité nouvelle est aussi supérieure à celle de l'ancienne que la lettre de change est au-dessus de la pièce de métal?

Enfin serait-il vrai que nous sommes en présence d'un déficit croissant, de l'emprunt croissant, d'une cherté croissante, d'un agiotage croissant, d'un monopole croissant, et d'une croissante dissolution économique, morale, sociale, où s'annihilent les libertés, les droits, les principes et les convictions?

Voilà, dis-je, des questions qui tout au moins mériteraient d'être discutées. Je n'ose ici que les exposer. Je me déclare incompétent pour es résoudre.

Je dirai seulement qu'après avoir cité l'opinion du plus violent et du plus exagéré des tribuns, qui soutient que la puissance de rapine de la féodalité d'argent est deux cents fois plus grande que celle de la féodalité de fer, ce qui parait évidemment faux, j'ai consulté le plus pur, le plus calme, le plus modéré des économistes. Il m'a répondu : « Deux cents fois, c'est trop dire. Mais on peut dire hardiment : dix fois. »

Quoi qu'il en soit de ces effroyables questions, il est certain que le monde contemporain est arrivé à une organisation scientifique du pillage souvent plus forte que la loi ; la loi subsiste, mais on la foule aux pieds.

Ecoutez cette plainte effrayante de la magistrature contre les prêtres du temple de l'argent : «Gréés, dit un magistrat, pour donner au commerce la garantie du secret et celle de leur caractère public, ils abaissent leurs fonctions à des opérations fictives, et prêtent leur ministère à des jeux effrénés. L'honneur et la loi le leur défendent : ils le font impunément. Ils encourent, en agissant ainsi, la destitution

et des peines correctionnelles. Mais, au lieu de châtiments, ils trouvent d'énormes gains. Ils sont donc plus forts que la loi. Il y a donc pour eux des privilèges dans un pays qui les a tous abolis, même ceux que donnait autrefois le sangrépandu sur le champ de bataille. Il faut être magistrat- pour savoir jusqu'où vont ces abus et combien est douloureuse cette complète impuissance de la loi. » L'auteur conclut par ces belles paroles déjà citées : « Que s'il faut supporter ce scandale, je demande du moins que la loi disparaisse, et que nous ne soyons pas condamnés, nous ses ministres, à la tenir en nos mains, frémissante, inappliquée, vaincue (1). »

Donc, en l'état contemporain du monde social, chez les peuples les meilleurs et les plus éclairés, en présence de la masse des pauvres, toujours foulés et dépossédés par l'injustice et par le vol, je ne puis m'empêcher d'entendre sans cesse comme le murmure sacré, terrible

(1) M. Oscar de Vallée, les Manieurs d'argent.

de je ne sais quelle indignation divine qui plane sur toute l'humanité. J'entends les grandes malédictions bibliques; j'entends les Prophètes qui s'écrient : « Vos princes sont les compagnons des voleurs : Principes vestri, socii furum » J'entends la voix terrible du Psalniste : « Voici les méchants et les riches dans leurs cavernes..., l'œil fixé sur le pauvre, lui tendant leurs embûches, l'attirant peu à peu pour le saisir dans leurs filets. » Et le Seigneur s'écrie : « Seront-ils donc toujours aveugles, cesouvriers d'iniquité, qui mangent mon peuple comme un morceau de pain? Eh bien! à cause du délaissement des misérables et des gémissements du pauvre, je vais maintenant me lever (1). »

Oui, en présence de ces affreux excès du brigandage toujours croissant, le cri de la plus légitime indignation nous devient un devoir.

Mais contre qui pousserons-nous ce cri?

Contre tous et en faveur de tous.

(1) Sedet in insidiis cum divitibus in occultis, ut interfieiat innocentem. Oculi ejus in pauperem respiciunt; nsidiatur in abscondito, quasi leo in spelunca sua; insidiatur ut rapiat pauperem : rapere pauperem, dum attrahit eum in laqueo suo. Nonne cognoscent omnes qui operantur iniquitatem, qui dévorant plebem meam sicutescam panis? Prop. ter miseriam inopum, et gemitum pauperum, nunc exsurgam, dicit Dominus. [Psal , 9.)

Certes je ne parle pas ici du voleur pur et simple, juste proie des galères, qui sait qu'il est voleur et qui veut l'être.

Je parle ici de la masse des hommes, en qui le venin de l'iniquité est plus latent et instinctif que réfléchi, et qui, par le cours ordinaire et naturel des choses, sont la plupart chargés du bien d'autrui ou travaillent à s'en charger. Ils volent positivement, il faut bien l'avouer, mais ils volent sans le bien savoir, sans le vouloir décidément.

C'est contre cet antique et criminel aveuglementdel'égoïsmeinnéque commence à s'élever, dans toute l'Europe raisonnable et chrétienne, à mesure que les procédés et les résultats de l'injustice sont plus visibles, un cri d'indignation dont la force aussi, grâce à Dieu, va croissant.

Mais, encore une fois, contre qui doit s'élever ce cri ?

Je le répète, contre tous et en faveur de tous.

Que chacun commence par soi-même. Qu'on se demande, en présence de Dieu, si l'on n'a pas entre les mains peut-être, sans l'avoir voulu, peu ou beaucoup du bien d'autrui, ou, ce qui revient au même, si l'on est bien certain de ne rien désirer, de ne rien méditer, qui aille à prendre le bien d'autrui.

Etes-vous certain d'être absolument pur de toute usure, de tout agiotage et de tout monopole, de toute prime frauduleuse, de tout vol en un mot ?

Donc, avant de pousser sur autrui le cri d'indignation, voyons si nous sommes nous-mêmes sans péché. Alors que celui qui est sans péché jette aux autres la première pierre.

Est-ce donc que cet état fondamental, tranquille, naturel, ordinaire, de volmédiocre, dans ses formes latentes; est-ce que cette forte et savante organisation du brigandage, dans ses formes très visibles qu'on nomme la féodalité d'argent; est-ce que tout cela ne serait pas la simple résultante de l'universel relâchement de la commune improbité, de l'insouciance du devoir, de l'incrédulité, de l'impiété, et, pour beaucoup d'entre nous, de la simple et pure ignorance; ignorance de ce qu'est réellement l'usure, le monopole, l'agiotage; ignorance des grandes lois sociales, et de leur terrible sanction; ignorance des résultats presque immédiatement homicides de l'injustice, volontaire ou involontaire, en matière d'argent?

La commune ignorance, et l'universel relâchement, etl'universel égoïsme, et la grossière et générale incontinence du besoin de jouir, voilà le mal. Et le mal se compliquerait cruel-

lement, si l'on ne voyait pas le mal d'une seule classe, mais de toutes; que celui qui veut prendre est coupable comme celui qui prend ; que l'iniquité affamée ne vaut pas mieux que l'iniquité satisfaite ; que la rage de jouir par la grossière ivresse du vin n'est pas meilleure que la rage de jouir par les raffinements du luxe; que ces deux peuples en lesquels se divise chaque peuple ne sont pas meilleurs l'un que l'autre: ou plutôt qu'il y a partout, dans tous les rangs, quelques personnalités criminelles, que Dieu seul juge ; qu'il y a partout, en plus grand nombre, de grands et nobles cœurs que Dieu connaît ; mais surtout qu'entre ces deux extrêmes, il y a l'immense masse des hommes ignorants, insouciants, relâchés, mais qui, pour la plupart, riches ou pauvres, travailleraient avec quelque bonne volonté pour la justice, s'ils étaient éclairés, s'ils voyaient le but et l'obstacle, et surtout les ressources, et s'ils croyaient au soulagement possible des masses souffrantes, par le règne croissant et fécond de la lumière et delà justice.

Mais d'où vient que ce cri d'indignation, contre l'iniquité, poussé d'abord comme isolément dans le monde par l'éclatante voix des prophètes, puis surtout parla douceet toute-puissante

voix de Jésus, puis par les Pères du monde moderne, puis par les moralistes et les théologiens, devient enfin depuis bientôt un siècle le cri public de l'Europe entière ? Voici pourquoi : c'est que la lumière monte. Tout est public, tout est vu de tous, tout est étudié, comparé. On voit les effets dans leurs causes Chacun voit vivre comme de ses yeux la vie sociale. Dieu soit loué, la lumière monte. Le genre humain, plus éclairé et soutenu de Dieu, veut devenir meilleur et plus heureux.

Sans doute, l'organisation du pillage est, aujourd'hui, plus savante qu'à aucune époque. Lorsque David disait : Sedet in insidiis cum divitifyus in occultis, oculi ejus in pauperem respiciunt : insidiatur ut rapiat pauperem in laqueosuo (Ps. ix), ce n'était rien. Lorsque les seigneurs féodaux descendaient avec leurs hommes d'armes, et pillaient les campagnes, c'était peu. Nais ce qui s'opère aujourd'hui, par la science des combinaisons financières, par l'art déjouer à coup sûr, voilà le pillage élevé à la plus haute puissance qu'il ait jamais atteinte dans l'histoire de l'humanité. Eh bien, je vois dans cet excès, et dans la lumière qui commence à en révéler les mystères, je vois venir la ruine du mal. Les hommes sont-ils aujourd'hui plus mauvais qu'autrefois ?En aucune sorte. Je sou

tiens même qu'ils sont meilleurs. En tout, temps, sauf les exceptions, en tout temps, les plus forts et les plus habiles ont pris sur le travail d'autrui tout ce qu'ils ont pu prendre. On en fait autant aujourd'hui. Seulement l'art de prendre a fait les mêmes progrès que l'art d'exterminer les hommes. On a des armes aussi terribles pour spolier que pour tuer. Mais voici l'heureuse différence. C'est, d'une part, que les spoliateurs pacifiques, j'ai des raisons del'aflirmer, sont moins pervers que ne l'étaient les spoliateurs violents. C'est, d'autre part, que la lumière se fait, incisive, implacable, sur tous les détails du désordre. Moins pervers d'un côté et de l'autre plus éclairés, beaucoup d'hommes renonceront volontairement au vol, et se décideront àFhonnêteté, peut-être même à la défense de la justice. Et je puis leur prêcher aujourd'hui le texte desaint Paul : « Mes frères, que ceux d'entre vous qui étaient voleurs cessent de voler, / "retires, qui furabatur in vobis, jam non furehir. »

Mais voici surtout le progrès. C'est que, si l'organisation savante du pillage des petits par les grands est arrivée à sa perfection, le temps vient où la multitude des petits apprendra l'art de se défendre. De même que, vers le onzième siècle, la commune s'est constituée,

par toute l'Europe, pour résister à la tyrannie des seigneurs, et maintenir contre eux la liberté et la propriété; de même, en notre siècle, se constitue, contre la féodalité financière, la solidarité financière et industrielle de la multitude qui travaille : nouvelle émancipation des communes, dont les bienfaisantes conséquences seront incalculables. Mais c'est ce dont nous aurons à parler dans la seconde partie de cet ouvrage.

Voilà ce que nous voulions dire sur ce grand commandement de Dieu : « Tu ne voleras point. »

Parlons de l'autre forme fondamentale de l'iniquité : « Tune tueras point. » Autre grande loi, à peu près identique à la première. Homicide et spoliation, ces deux formes fondamentales de l'injustice se touchent, s'engendrent mutuellement. A peu près toute spoliation tue quelqu'un. Et l'homicide direct, assassinat, guerre étrangère ou guerre civile, n'est, d'ordinaire, que le moyen de la spoliation, qui est le but.

Mais avant d'étudier l'homicide, il faut parler ici d'une autre forme de l'iniquité, qui est tout à la fois l'homicide et la spoliation ; je veux dire l'esclavage.

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