‹ La morale et la loi de l'histoire (volume 2)Chapitre 13 sur 25 · L HOMICIDE · texte numérisé non relu

L HOMICIDE

La spoliation a deux formes : spoliation paisible, spoliation guerrière. On prend le bien d'autrui, soit parla ruse soit par la force. Il y a les voleurs désarmés et les voleurs armés. Cela est vrai, soit des particuliers, soit des gouvernements. Le vol à main armée, d'homme à homme, c'est le brigandage; de peuple à peuple, c'est \&conquête! La conquête ! vieux mot plein de sotte impudence que, dans cent ans, j'espère, on n'osera plus prononcer, mais qui vient, sous nos yeux, de refleurir, en l'année 1866, delà manière la plus honteuse et la plus désastreuse. A vrai dire, sur ce point, les esprits sont encore si barbares que peut-être on

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regardera comme naïf et léger le rapprochement que nous nous permettons entre le brigandage et la guerre. Je pense tout au contraire que cette simplicité naïve est ici, sans comparaison, plus profonde que la duplicité savante des expérimentés! Cette science-là, ne l'ai-je pas comme vous? Mais je l'ai dépassée, et je suis revenu, en avançant toujours, à la simplicité de la conscience et à la vérité de l'évidente raison! « Ces choses, dit le maître des hommes, sont cachées aux prudents et aux sages, mais révélées aux simples et aux petits. »

Un grand progrès du monde a commencé le jour où, dans la société moderne, quelques hommes se sont résolus à appliquer aux affaires humaines la raison et l'évidence morale : le jour où l'on a osé croire qu'il n'y a qu'une morale, une justice éternelle, immuable, une et la même toujours, en toute affaire humaine, d'homme à homme, de peuple à peuple, de gouvernant k gouverné.

Oui, c'est une sublime et puissante audace que desavoir et vouloir s'appuyer, dans les affaires de l'humanité, sur des évidences morales comme celle-ci : « Il est absurde, et il est détestable, que les hommes s'égorgent entre eux : il faut donc que cela finisse. »

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Je dois dire que le dix-huitième siècle français dans l'horreur duquel j'ai vécu pour ses grands crimes, ses grands abaissements et ses aveuglements grossiers, a eu pourtant cette audace et cette gloire. C'est que tout siècle est double. Pendant que la surface visible se couvrait d'incrédulité et d'immoralité, pendant que la masse des penseurs perdait tout sens philosophique, il y avait au fond du siècle un merveilleux courant, venant de l'Evangile, et de l'esprit de saint Vincent de Paul, et de l'esprit de Fénelon.

L'amour des hommes, l'idée de la justice universelle applicable partout et toujours, la nécessaire confiance dans la raison et dans le droit de la raison à gouverner la terre, ces sentiments, s'emparant des âmes justes, atteignaient les âmes incertaines, et réveillaient, même à travers la vie mauvaise, des consciences qui semblaient éteintes.

Quoi qu'il en soit, Fénelon paraît être l'admirable type du dix-huitième siècle tel que Dieu le voulait. Devant tout siècle, comme devant tout homme, s'ouvrent deux voies entre lesquelles la liberté choisit. Les hommes ont choisi la mauvaise. La régence, Louis XV, les débauches de l'agiotage, le règne des prostituées, la chute de la monarchie dans le sang-,

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le mépris de l'ame et de Dieu, l'insulte au christianisme, et la révolution homicide et spoliatrice, ont caractérisé le siècle. Le fauxsiècle a vaincu. Mais le vrai siècle subsistait et subsiste, comme dans les catacombes. C'est lui qui, renaissant, constituera la prochaine grande époque de lumière et de paix.

Mais c'est de la guerre qu'il s'agit. Fénelon donc, au sujet de la guerre, osait voir l'évidence, et l'exprimer. Rien de plus rare, je le répète, et de plus audacieux! Il osait dire ceci, en parlant à la conscience d'un roi : « On pend un pauvre malheureux pour avoir volé une pistole sur le grand chemin, dans son besoin extrême; et on traite de héros un homme qui fait la conquête d'une province, c'est-à-dire qui subjugue injustement les pays d'un Etat voisin! L'usurpation d'un pré ou d'une vigne est considérée comme un péché irrémissible au jugement de Dieu, à moins qu'on ne restitue; mais l'on compte pour rien l'usurpation des villes et des provinces! Prendre un champ à un particulier est un grand péché; prendre un grand pays à une nation est une action innocente et glorieuse! Où sont donc les idées de justice? Dieu jugera- t-il ainsi? Existimasti inique quod ero tut similis? Doit-on moins être juste en grand qu'en petit? La justice n'est-elle

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plus justice quand il s'agit des plus grands intérêts. Des millions d'hommes, qui composent une nation, sont-ils moins nos frères qu'un seul homme? Tout ce qui est pris par pure conquête est donc pris très injustement, et doit être restitué ; tout ce qui est pris dans une guerre entreprise sur un mauvais fondement est de même. Les traités de paix ne couvrent rien, lorsque vous êtes le plus fort, et que vous réduisez vos voisins à signer le traité pour éviter de plus grands maux : alors ils signent comme un particulier donne sa bourse à un voleur qui lui tient un pistolet sur la gorge. La guerre et la victoire, loin de vous mettre en sûreté de conscience, vous engagent non seulement à la restitution des pays usurpés, mais encore à la réparation de tous les dommages causés sans raison à vos voisins.

« Pour les traités de paix, il faut les compter nuls, non seulement dans les choses injustes, que la violence a fait passer, mais encore dans ;elles où vous pourriez avoir mêlé quelque terme ambigu, pour vous en prévaloir dans les occasions favorables . »

Voilà les évidences que j'aime! Si simples et si naïves qu'elles soient, vous en comprenez, la portée.

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Mais il ne s'agit pas ici seulement de Fénelon. Il s'agit de l'enseignement constant de l'Eglise catholique. C'est un axiome de théologie indiscuté que toute conquête et tout butin fait dans une guerre injuste doit être restitué. « Or l'obligation de restituer, dans la morale chrétienne, est tellement absolue, dit Bourdaloue, que l'Eglise même, à qui Dieu a donné le pouvoir d'absoudre de tous les crimes, l'Eglise n'en peut pas dispenser, et ces clefs données à saint Pierre, si puissantes sur tout le reste, n'ont pas la vertu d'ouvrir le ciel à quelque usurpateur que ce soit, tant qu'il demeure volontairement chargé du bien d'autrui. »

J'entends dire quelquefois qu'en général, au sujet de la guerre, les théologiens catholiques ne sont pas assez décisifs. Mais pesez, je vous prie, les principes suivants, qui sont universellement adoptés parmi nous :

1° La guerre défensive est permise ;

2° Mais la guerre offensive n'a qu'une cause légitime, savoir : une grave injustice faite à

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un peuple, grave injustice non réparée, et autrement irréparable (1);

3° Dès qu'une guerre, commencée ou non, cesse d'être nécessaire, elle est injuste (2);

4° Quant à ceux qui ont supposé ou supposent que l'agrandissement d'un empire, la gloire à conquérir, et le droit de convenance (3) (comme serait, par exemple, la mission historique de la Prusse), sont des causes légitimes de guerre : ceux-là sont dans une pensée aussi coupable et digne de damnation que pernicieuse. Car il n'y a en tout cela, comme l'affirme saint Augustin, rien autre chose « que brigandage en grand ».

Que vous en semble? Fénelon et saint Augustin, adoptés par l'Eglise catholique, sont-ils de saines autorités?

5° Quiconque est prêt à porter les armes en tous cas, qu'il s'agisse d'une guerre juste ou injuste; quiconque a la volonté réfléchie de

(1) Justa causa indicenti bellum offensivum est unica, nempe injuria gravis illata et non reparata, et alio modo non reparanda.

(2) Bellum, ubi desinit esse necessarium, desinit essejustum. (Billnart, t. V, De Bello,?. 367.)

(3) Perniciosissime et damnabiliter errasse et errare qui existimarunt aut exislimant ampliflcationem imperii, gloriam et celelîritatem nominis, et, ut vulgo dicitur, jus convenientise, essejustascausasindicendi bellum. Hoc, inquit S. Augustinus (lib. IV, de Civitale, cap. 6), quid aliud quam grande latrocinium nominandum est? {Ibid., p. 367.)

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poursuivre une guerre qu'il sait être injuste, celui-là est en péché mortel, celui-là est en état continuel de damnation, à cause de sa volonté réfléchie de faire la guerre injustement (1);

6° Les soldats mêmes sont tenus à restitution, s'ils participent à une guerre injuste 2 .

Que pensez- vous de ces préceptes? Ne les

trouvez-vous pas d'une insupportable rigueur?

Et que serait-ce si vous saviez peser le poids

de ces paroles : Péché mortel! pensée digne de

damnation! Si vous saviez ce que c'est

que la réprobation de Dieu annoncée par

l'Eglise!

Si nous n'étions pas encore des barbares,

nous saurions qu'il n'y a rien là qui ne soit l'évidence morale absolue. Oui, cela est l'évidence même. Oui, il est absurde, il est abominable que les hommes s'égorgent entre eux. Oui, l'homicide est réprouvé de Dieu.

Eh bien! c'est pour perpétuer ces abominations, c'est pour maintenir et pour glorifier sur la terre l'homicide perpétré en des proportions gigantesques, c'est pour cela même que les peuples vontdéposersur les autels d'un ancien dieu,

(1) Qui vero sunt parati bellare, sive bellum sit justum, sive injustum, sunt certo in statu damnationis, propter voluntatem bellandi etiam injuste. (Billuart, ibid., p. 368.)

(2 Milites peccant, et tenentur ad restitutionem, si militent in bello injusto.

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Mars, ami du carnage, environ la moitié dufruit de leur travail. Nous savons aujourd'hui ce que coûte l'extermination guerrière estimée en argent. La guerre coûte à l'Europe une somme égale auxsept neuvièmes des recettes publiques.

Sans doute, la dépense avouée, visible, portée sur les budgets publics, n'est que le tiers du budget total, aujourd'hui environ 3 milliards sur 9 milliards pour toute l'Europe .

Mais la guerre a son budget occulte, qu'on ne voit pas, dont on ne parle pas. Ces fonds secrets du dieu, père du carnage, sont, en Europe, d'abord la perte du travail de quatre millions d'hommes. Ce sont les intérêts des propriétés affectées au service de la guerre. Ce sont les intérêts des dettes publiques que la guerre a causées. Ces trois sources ajoutent aux 3 milliards visibles 4 milliards inaperçus. C'est ainsi que le budget de Mars, tant caché que visible, tant secret qu'avoué, se monte à 7 milliards quand l'ensemble des recettes publiques de l'Europe se monte à 9 milliards (1). On le voit, l'Europe est tout juste assez riche pour payer sa gloire. Mais écoutez ces paroles d'un poète :

(1) Voir P. Larroque : De la guerre et des armées permanentes, deuxième partie : Statistique des établissements militaires.

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« Longtemps on a ignoré le prix d'achat de ce genre de gloire. 11 y avait, pour dissimuler le total, des cheminées comme celle où Louis XIV a brûlé les comptes de Versailles, Ce jour-là il sortit du tuyau du poêle royal pour un milliard de fumée. Les peuples ne regardaient même pas. Aujourd'hui, les peuples ont une grande vertu : ils sont avares. Ils savent que prodigalité est mère d'abaissement. Ils comptent. Ils apprennent la tenue des livres en partie double. La gloire guerrière a désormais son doit et son avoir. Ceci la rend impossible, et la tue. »

Voici, ajoute l'auteur, ce qu'a coûté la guerre, à l'Europe et au monde, de 1791 à 1814 :

« La France seule a dépensé en boucheries pour la gloire militaire, et aussi, ajoutons-le, pour la défense du territoire, cinq millions d'hommes, c'est-à-dire six cents hommes par jour. L'Europe, en y comprenant le chiffre de la France, a dépensé seize millions six cent mille hommes, c'est-à-dire deux mille morts par jour pendant vingt-trois ans.

•< Deuxièmement, la dépense en argent. Nous n'avons, malheureusement, de chiffre authentique que le chiffre de l'Angleterre. De 1791 à 1814, l'Angleterre, pour faire terrasser la France par l'Europe, s'est endettée de

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20.316.460.053 francs. Divisez ce chiffre par le chiffre des hommes tués, à raison de deux mille par jour pendant vingt-trois années, vous arrivez à ce résultat que chaque cadavre étendu sur le champ de bataille a coûté à l'Angleterre seule 1 .250 francs.

« Ajoutez le chiffre de l'Europe, chiffre inconnu, mais énorme.

« Avec ces dix-sept millions d'hommes morts, on eût fait le peuplement européen de l'Australie.

« Avec les 24 milliards anglais dépensés en coups de canon, on eût changé la face de la terre, ébauché partout la civilisation, et supprimé, dans le monde entier, l'ignorance et la misère (1). »

Que dire des fureurs de colère et des fureurs d'orgueil qui ont créé ces épouvantables massacres?

Qui a voulu, qui a créé cette extermination d'un quart de siècle? Ce procès commence à s'instruire.

(1) Victor Hugo, William Shakespeare, lirve III. .le suis loin de garantir aucun des chiffres de cette citation. Ce que j'en aime, c'est cette vigueur d'indignation, et ce calcul des fruits de la paix qu'eussent pu produire ces forces perdues dans le meurtre.

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« Tu ne tueras point. »

La diminution du carnage parmi les hommes! Est-ce trop d'ambition -que d'espérer cela?

Mon Dieu! je suis presque seul à espérer! Je poursuis ce travail sur la justice et sur les bénédictions qu'elle promet en la terre comme au ciel; et il me semble qu'au milieu de ce dix-neuvième siècle, ce siècle si obscur encore, si haineux et si divisé, pourtant l'aurore de siècles meilleurs et plus justes se laisse apercevoir. Mais qui donc veut y croire?

Au premier mot, beaucoup de ceux qui se disent chrétiens rabattent mes espérances par les deux seules paroles évangéliques qu'ils sachent, et sur lesquelles ils se cramponnent contre toute idée de progrès : « Il y aura toujours des pauvres parmi vous », s'écrient-ils. Et puis : « Quand le Fils de l'homme reviendra, pensez-vous qu'il trouve encore de la foi sur la terre? »

Quant à la guerre, ils la soutiennent par une citation fausse : « Il est dit dans la Bible :

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Dominus Sabaoth, notre Dieu, c'est le Dieu des armées. »

Donc, ajoutent-ils, c'est la décadence qui vient, non le progrès. Voyez la lèpre du paupérisme qui envahit le monde. Voyez la foi bientôt bannie de toute la terre. Nous sommes perdus !

Ainsi osent parler des chrétiens contre le Christ, qui a dit: « Je suis venu annoncer aux pauvres la bonne nouvelle. Le Royaume de Dieu approche... Satan, le prince du monde, sera chassé. » Et ils oublient la prière essentielle et perpétuelle du chrétien, celle que Jésus-Christ même a dictée mot pour mot : « Notre Père, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel. »

Mais l'infernal aveuglement des autres me consterne encore davantage. « Versons du sang », disent-ils, « alors tout ira bien. »

Dénués de tout sens moral, incapables de toute conception de justice, ils sont lancés, comme l'animal par son instinct, à tuer ce qui leur résiste.

0 Jésus, vous naissez entre deux espèces d'animaux : animaux domestiques, bœufs et brebis, qui mangent le foin dans leur étable, et bêtes féroces qui mangent les bœufs, les brebis et les hommes !

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Oui, mon Dieu, vous naissez ainsi. Mais vous, Homme- Dieu, vous savez purifier la terre des bêtes féroces. Ces races disparaîtront, et vous saurez élever jusqu'à vous les pauvres animaux humains.

Quoi qu'il en soit, je passe par des alternatives d'espérance et de découragement.

Parfois je crois entendre la froide raison, et l'expérience découragée, me dire au fond de l'àme : « On n'introduira pas la raison dans le inonde. On ne donnera pas aux peuples l'amour de la justice. Ce sera toujours l'instinct simple, indiscuté, qui prendra, par la force et la ruse, tout ce qu'il pourra prendre. Leurs débats, leurs prétendues luttes politiques et intellectuelles, ne sont que luttes d'orgueil et de cupidité. Ce qu'ils appellent la vérité, c'est leur passion armée d'un mot ou d'une maxime. Qu'est-ce que l'opinion d'un homme'' C'est son intérêt formulé. En aucun cas, nul ne reconnaît qu'il a tort. En aucun cas, nul ne consent, un seul instant, à regarder si son adversaire a raison. Ce que l'on veut, c'est le pouvoir et c'est l'argent, mais jamais la justice, jamais la vérité.

« Et ne vous fiez ni aux lois, ni aux institutions sociales, ni même aux formes politiques. Partout, toujours, les plus violents et les plus

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rusés vont au but, le pouvoir et l'argent ; et ils y vont par la loi, ou malgré la loi. Je t'écraserai par la force, s'écrient aujourd'hui même les hommes qui parlent le plus de liberté, si je ne le fais par la loi. Nous vous vaincrons constitutionnellement, s'écrient des hypocrites de liberté, ou nous vous chasserons révolutionnairement. »

Que faire donc pour le progrès du monde?

Mon Dieu ! donnez-moi de connaître et d'aimer la justice dans toute son étendue. Donnezmoi de la faire connaître et de la faire aimer. Donnez-nous, en ce siècle, le bonheur et la joie profonde de comprendre que la justice est toute-puissante, et que son règne approche. Surtout, mon Dieu, faites-nons savoir que ce règne, qui est le vôtre, n'approche point fatalement, ni par votre seule providence, mais par l'homme, par la raison et par la liberté, s'appuyant sur vous, ô mon Dieu !

C'est l'homme qui est chargé par Dieu de

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faire régner la justice dans le monde. L'homme est roi : voilà la vérité.

Quand l'homme se lèvera dans une royale fierté à l'égard de tout le créé; quand, dans une docilité inspirée et dans l'humilité d'adoration en face de Dieu, sans craindre ni Satan ni la mort, il saura dire au monde : « Au nom de Dieu, je suis ton maître, je te mettrai dans l'ordre, et je te soumettrai à la justice », alors commenceront les grands changements, les vraies révolutions.

Mais, jusqu'ici, l'homme brave Dieu, et il a peur du monde.

Le temps vient cependant, je l'espère, où ces choses seront retournées. On changera cet orgueil en courage, et cette peur en humilité.

Ce temps vient, parce que la lumière se fait ; l'histoire se déroule sous nos yeux, et le monde tout entier s'éclaire. « La nuit se retire, dit saint Paul, et le jour vient. » Nous devons maintenant comprendre par nous-mêmes ce qu'on nous disait autrefois. L'humanité arrive à l'âge viril, et les données de la sagesse, que notre Père nous dictait patiemment dans notre enfance, doivent enfin déployer à nos yeux leur immense vérité sous la lumière de l'expérience. « Nous sortons de tutelle », dit encore saint Paul, « et nous devenons maîtres ».

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Alors peut-être on osera penser à réduire l'homicide sur la terre.

Ecoutez ce qui suit.

Un auteur du dix-septième siècle intitulait un livre de ce titre ironique et profond : « La plus ancienne, la plus solide, la plus nécessaire et la plus oubliée de toutes les œuvres de religion, c'est la pratique des dix commandements de Dieu. »

A quoi j'ajoute ceci : De tous les commandements de Dieu, Je plus grave, le plus évident, le plus nécessaire, le plus oublié, le plus publiquement violé, le plus furieusement foulé aux' pieds, c'est celui-ci : « Tu ne tueras point. »

Or Jésus-Christ, dans l'Evangile, pour caractériser Satan, le définit : » Celui qui est homicide dès le commencement. »

L'homicide est l'œuvre satanique par essence; c'est l'œuvre propre et caractéristique des fils de Caïn et des fils de Satan.

C'est pour l'homicide, avant tout, que tonne, dans la conscience humaine, et dans toute reli-

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gion, la menace de la damnation éternelle.

Or nous sommes tellement libres que Dieu permet même l'homicide.

Oh! combien il est vrai que nous sommes rois du monde, puisque nous avons, dans ce monde, l'effroyable pouvoir de vie et de mort, de condamnation et de grâce !

Donc, puisque nous avons ce pouvoir, c'est à nous d'abolir l'homicide. Ecoutez bien :

L'homme verse le sang d'autrui, et le verse avec joie !

Et des hommes ont parfois épuisé leur génie à inventer des tortures exquises, des supplices éclatants, et des méthodes de multiplier, d? continuer et d'approfondir la douleur!

Et nous sommes tellement livrés à notre liberté que Dieu n'intervient pas! Quand, par une satanique atrocité, nous détruisons son œuvre, Dieu laisse faire et il laisse passer!

Avez-vous jamais réfléchi à ceci? Un méchant, une bête féroce ivre, se précipite sur un autre homme, sur un saint ou sur un héros, il le tue, et Dieu laisse faire!

Les peuples livrés à Satan pratiquent solennellement et religieusement l'homicide.

Dieu le souffre !

Souvenez-vous donc des martyrs. Il y en a depuis deux mille ans Regardez aujourd'hui

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l'Europe. La Russie, en Pologne, fait des martyrs.

Voici des créatures de Dieu que des juges font mourir par le feu. Et le feu du ciel ne tombe pas !

Voici Jeanne d'Arc, brûlée à petit feu par des Français et des prêtres, au milieu de la France sauvée. Et la foudre n'a pas écrasé les juges et les bourreaux!

Au quinzième siècle, au milieu d'un peuple chrétien, en France encore, un grand seigneur, Gilles de Retz, enlève à leurs mères cent enfants, et il les fait périr dans ses orgies immondes, par des supplices exquis. C'est à Satan qu'il rend et prétend rendre un culte par ces horreurs. Or supposez que vous ayez été l'une de ces mères, ou l'un de ces enfants!... Et Dieu a laissé faire!

Sans parler des anciens bûchers d'Espagne, et même de France ou d'Italie, lesquels sont très connus, qui dira le nombre de victimes innocentes que, pendant tout le dix-septième siècle, des juges inspirés par Luther et Calvin ont fait brûler, sous prétexte de sorcellerie et de commerce avec Satan! Kepler eut peine à sauver sa mère du bûcher.

Parcourez ainsi tous les crimes et toutes les sataniques tortures que des hommes firent sou tfrir à

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des hommes. Par exemple, au milieu du dixhuitième siècle, en France (1758), le parlement condamne un homme à être tenaillé, à recevoir du plomb fondu dans les plaies des tenailles, à voir son poing coupé, puis plongé dans le plomb liquide, à être écartelé par des chevaux. Et l'arrêt s'exécute au milieu de Paris. Le supplice dure et se savoure pendant plus de dix heures! Et le feu du ciel ne tombe pas!

Il n'y a que cent ans de cela, et tel homme aujourd'hui vivant a pu le voir.

Permettez-m^î de soulager mon cœur. En face de ces spectacles sataniques, même voilés par l'espace et le temps, je n'ai, quant à moi, qu'un refuge. Je pleure. Des larmes brûlantes creusent mes yeux. Presque chaque jour, pendant plusieurs années, j'ai senti le ravage de ces larmes.

Je ne puis pas me consoler de ce que ces horreurs ont eu lieu. Cela est comme irréparable. Le mal est fait.

11 est fait. Mais, en outre, il se continue!

Je sais que ces descriptions de tortures, et ces indignations extrêmes, sortent de toute mesure littéraire. Mais que m'importe la littérature? Ces spectacles ont torturé ma vie et la torturent. Je ne puis lire, sans perdre une partie de ma force pour la journée, tous ces ré-

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cits d'Indiens attachés aux canons, de vaincus empalés, de nègres mourant sous les coups, de cannibales se mangeant entre eux, de familles d'esclaves coupées, vendues séparément, membre par membre, ou de soldats déchirés jusqu'aux os par le fouet, ou de paysans polonais expirant, pour la foi sous le knout. Ces spectacles m'écrasent. Eh bien, je veux les regarder en face, et je veux vous les faire regarder. Pourquoi? pour qu'ils nous apprennent ce qu'est la vie, et ce qu'est le monde, et qu'ils nous soulèvent tous, jusqu'à cette indignation triomphante à qui rien ne résiste. Ce monde, notre patrie, est encore opprimé et souillé par Satan. Cet ignoble et stupide esprit, ce satyre homicide, y danse encore, dans le sang et les larmes, sa danse lascive, bête et féroce, qui nous souille et qui nous écrase.

Vous surtout, hommes de sang, vous que l'Evangile nomme fils de Satan, l'homicide principal, vous qui pouvez causer et supporter la torture d'autrui, tremblez!

Tremblez, vous dis-je, vous qui avez la cruauté au cœur. Vous que Satan tient par le centre, vous qu'il force à tuer les vôtres, vousles plus lamentables des torturés du mal, méchants infortunés, à peu près perdus et damnés, qui pouviez devenir fils de Dieu,

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qui vous êtes faits fils de Satan; tremblez!

0 mes frères, comprenez, dis-je, et sentez ce spectacle! Comprenez que le mal existe, puisque vous le voyez.

Le mal existe; rien ne peut plus faire maintenant qu'il n'ait pas existé. Ces exécrables abominations pèsent sur le monde éternellement.

Oui, Dieu nous a vraiment livrés à notre liberté. Mystère! Mystère!

Or je ne sais que ma foi chrétienne qui réponde à cette épouvantable énigme.

Quoi! vous supposez que le Dieu personnel, libre et intelligent, aimant et bon, dont l'œil voit tous les hommes et tous leurs actes, et chaque détail de perversité, chaque détail de torture, et chaque soupir ; ce Dieu, qui voit, qui aime comme nous, et plus que nous, vous croyez que ce Dieu, pendant que votre cœur bondit, assiste sans pitié, quant à lui, au spectacle des débauches de Satan dans le sang de l'humanité!

Combien d'hommes ont voulu mourir avec

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ceux qui mouraient, et, ne pouvant les délivrer, ont voulu souffrir avec eux! Combien de bourreaux tout à coup sont devenus martyrs, sont morts et ont souffert! Cet attrait des souffrances est aussi dans l'histoire. Et Dieu, la bonté absolue, serait seul impossible!

C'est ici qu'intervient la foi évangélique. La voici: Notre Dieu, s'est fait homme pour souffrir et mourir torturé !

Oui, voilà le vrai Dieu. Il a souffert d'abord dans tous les hommes qui ont souffert; il a eu faim dans tous les hommes qui ont eu faim, et il est immolé en tous et avec tous, et il est immolé depuis le commencement du monde : Agiiu* occims ab origine mundi!

Telle. est la seule, et simple, et magnifique réponse aux grands mystères du monde. Et que les philosophes ne se pressent pas trop de sourire! Je sais la philosophie autant qu'eux.

Je crois d'abord que Dieu apaise et porte en grande partie, par une occulte intervention, la souffrance des martyrs, de tous les torturés et de tous les agonisants (1), et que notre compassion frémissante, et le bondissement de nos cœurs, en présence des tortures d'autrui, sont

(1) Venite ad me omnes qui laboratis, et onerati estis, et ego reficiam vos.

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un effet de la puissante passion du cœur de Dieu dans toute souffrance de ses enfants.

Le dogme de l'Homme-Dieu, de Dieu fait homme, centre éternel des vérités, unique voie lumineuse entre les deux abîmes d'erreur, de panthéisme et d'athéisme, est en même temps la léponse de lumière aux épouvantables mystères de l'histoire, et aux ténèbres affreuses du passé. C'est, en même temps, l'unique espoir possible de l'avenir.

C'est lui, l'Homme-Dieu, qui, mettant le pied sur cette terre, a dit : « Satan, prince de ce monde, sera chassé (1). »

C'est lui qui se compare au ferment déposé dans la pâte, lequel pénètre tout. Il pénétrera tout.

Les hommes étaient sataniques et sauvages. Je n'en recherche point ici la cause. C'est un fait que je vois de mes yenx. Eh bien! l'Evangile nous annonce qu'un sang- nouveau, un cœur nouveau et un esprit nouveau sont versés dans l'humanité, afin que le règne du mal s'arrête , et que celui du bien commence.

Oui, je l'espère, nous cesserons d'être des bêtes; nous deviendrons des hommes, des hommes parla justice et la raison. Nous cesse-

(1) Princeps hujus mundi ejicietur foras.

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rons de nous dévorer entre nous, soit matériellement, par la bouche et les dents, comme les races cannibales; soit physiquement aussi, comme les peuples civilisés, par la science de l'extermination guerrière; soit indirectement, parruniverselleetcriminelle avidité deshommes de proie, dont l'Esprit-Saint a dit . « Malheur à vous qui dévorez mon peuple comme on dévore du pain! »

Je dis donc simplement qu'il est temps de comprendre enfin que c'est nous, nous-mêmes, qui avons à chasser Satan, prince d'homicide. C'est nous, c'est l'homme qui est prince légitime de ce monde. Il faut chasser, exterminer absolument l'usurpateur, le tyran et le meurtrier. Il faut se lever, et déclarer que nous vourons régner, et que nous régnerons. Nous ferons légner la justice, l'ordre et la paix. L'homicide sera réprimé. C'est la mission que Dieu nous donne. C'est à cela qu'il faut employer le courage, et le génie, et l'héroïsme.

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On parle de l'audace virile et de l'indomptable détermination des races anglo-saxonnes, de ces vigoureux peuples qui semblent aujourd'hui mener et envahir le monde. Je les admire, mais les trouve encore trop timides, et trop bornés dans leurs espérances. Je veux la pleine audace chrétienne, évangélique, celle de saint Paul, qui, se sachant chargée par Dieu de disposer le globe terrestre dans l'ordre etl'équité, s'y détermine, et déclare qu'elle détruira dans le monde entier la guerre, la cruauté, la tyrannie, le paupérisme, l'oppression du faible, l'exploitation de l'homme par l'homme, la peine de mort, oui, la peine de mort, à une seule condition, c'est que les assassins, en ce qui les concerne, commenceront. Et puis, les principaux obstacles étant détruits elle s'occupera d'établir dans l'univers entier la liberté, l'égalité et la fraternité.

Ah! oui, j'aime cette audace surnaturelle, qui, sachant que lafoi transporte les montagnes et que rien n'est impossible à ceux qui croient, entreprend simplement de hâter, d'accélérer la

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