CHAPITRE IX
La science sait aujourd'hui déterminer le point précis de l'Océan où se trouve un vaisseau.
Ne pouvons-nous déterminer aussi le point de l'Océan du temps où se trouve le vaisseau qui porte l'humanité?
Nous le pouvons, et c'est là le problème que je poursuis, avec d'autant plus d'attention et d'ardeur que cette unique question renferme tout, je veux dire toute la science des lois de l'histoire. Car qui connaît un point connaît la loi de la courbe entière.
Courage donc, et regardons d'un regard plus simple et plus libre, que n'est, jusqu'à présent, le regard ordinaire des hommes.
En histoire surtout, l'œil ne sait pas encore discerner les grandes lettres qui font les mots, et qui contiennent le sens : on ne voit que morceaux de lettres. C'est ne rien voir. Au lieu des faits pulvérisés et dénués de sens efforçonsnous d'arriver à saisir les vrais faits significatifs.
Regardez d'un regard vraiment libre l'état du globe terrestre, et ce qui s'y déroule. Que voyez-vous?
Aussi clairement que l'œil du corps voit le contraste de deux hémisphères opposés, l'un dans le jour, et l'autre dans la nuit, de même l'œil de l'esprit voit deux faces de l'humanité : d'un côté les peuples chrétiens, qui marchent, qui agissent, s'avancent dans la lumière et dans la force ; et de l'autre côté tout le reste du genre humain, couché dans les ténèbres et l'ombre de la mort.
Seulement l'hémisphère moral éclairé est plus petit que l'hémisphère obscur.
Puis, cette partie du globe, qui parait lumi-
neuse à côté des ténèbres environnantes, n'est pas encore le jour plein.
Mais ici redoublez d'attention. Le côté lumineux du monde, la patrie des peuples chrétiens, ne paraît- elle pas aujourd'hui sur le point de passer de l'aurore au matin?
Voyez si l'incomparable civilisation chrétienne, inoculée à notre terre, il y a quelques siècles, ne semble pas prête à s'étendre au monde entier. On dirait qu'après avoir si lentement élevé sa tige, elle va déployer ses rameaux, et montrer tout à coup quelque fruit magnifique, comme ces plantes rares qui se préparent pendant un quart de siècle à fleurir en une heure.
Et d'abord les peuples chrétiens, pris ensemble, sont maîtres du monde entier. Ils avaient la justice et possédaient la vérité; seuls maintenant ils ont la force.
Cette partie de l'humanité dont la foi grossière entendait conquérir le monde par le glaive,, Tlslam, n'a plus de force et ne sait plus tenir l'épée; et les disciples de la paix, qui prétendent conquérir toute la terre par la justice et par la vérité, ont seuls le dépôt de la force. « Heureux les doux, parce qu'ils posséderont la terre! » Ceci est tout nouveau. Ce n'était pas encore ainsi au commencement de notre siècle.
N'est-ce pas là un moment solennel de l'histoire?
Voici une autre nouveauté vraiment incomparable, et qui nous frappe, nous surtout qui, venus en ce monde vers le commencement de ce siècle, avons vu de nos yeux l'état ancien et l'état nouveau.
Autrefois notre globe n'était un tout qu'aux yeux de la géométrie; mais quant à la réalité, les nations étaient séparées par des distances infranchissables. Le genre hnmain était comme irréparablement morcelé en cinq mondes. Il n'y avait ni unité de lieu ni unité d'action, dans le drame de l'histoire.
Aujourd'hui, sous nos yeux, au moment où je parle, le genre humain conquiert enfin 'unité de lieu. L'unité de lieu est acquise, en toute rigueur, en un sens capital, puisque les peuples et les individus peuvent s'entendre instantanément, d'un bout du monde à l'autre. La nécessaire unité d'action peut enfin commencer.
Tous les hommes aujourd'hui sont ensemble dans le même lieu. Le globe entier est un même lieu. La société universelle peut maintenant grandir et envahir la terre.
Donc, d'une part, et cela depuis peu d'années, il n'y a qu'une force dans le monde, celle des disciples de la justice et de la vérité. Et,
d'autre part, le monde n'est plus qu'un lieu unique. Les disciples de la vérité l'ont ramené à l'unité, par leur science et par leur travail.
Ce n'est pas tout. Les hommes, depuis le commencement du monde, manquent de pain et sont écrasés de travail. Chez les peuples les plus prospères, un grand nombre d'hommes, chaque année, meurent de faim. Quant au monde sauvage et barbare, la faim, sœur de la mort, est le berger qui mène les multitudes comme des troupeaux. C'est ce qu'exprime, par une de ces divines paroles dont chacune illumine l'histoire universelle, le chef du monde nouveau, quand il dit : « J'ai eu faim, et vous ne m'avez pas nourri! »
En outre, quand on regarde notre globe avec ce regard d'âme que jetait Jésus-Christ sur le monde, on voit, comme lui, les hommes abattus de fatigue, accablés de travail, surchargés de fardeaux (1). Dans, cette misère et cet épui-
(1) Qui laboralis, et onerati estis. (Matth., xi, 28.)
sèment, l'homme accablé, couché par terre, comme s'exprime l'Evangile (1), n'a ni la force, ni le temps de lever les yeux, de contempler la beauté du monde et la beauté du ciel, de connaître son âme, de chercher Dieu.
Eh bien! en ce siècle même, les peuples chrétiens, qui ont su, depuis trois cents ans, trouver les véritables lois de la nature, et découvrir les mœurs et les formes diverses du protée qui est la force unique, le feu, les hommes, dis-je, en ce siècle, ont saisi cette force fondamentale, et la possèdent comme un esclave souple et dompté. Ils le tiennent sous ses formes diverses, ils le connaissent dans ses démarches, et ils l'appliquent à tout.
Les hommes, depuis un quart de siècle, font travailler, pour eux, à tout ouvrage, l'inépuisable force universelle de la nature. Dans quelques jours cette force va labourer, semer et moissonner. Déjà elle fabrique tout, transporte tout. D'où il résulte que la vie physique, dix fois plus abondante chez les peuples chrétiens, peut, de plus, maintenant, se répartir toujours presque uniformément sur toute la terre. L'œil qui regarde le globe d'en haut ne verra plus un peuple mourir de faim, pen-
(1) Vexatiet jacentes. (Matth., ix, 36.)
dant qu'un autre regorge clans l'abondance. Il y a cent ans, dans un même pays, en France, on voyait la famine sévir dans une même province, pendant que la province voisine jetait le blé aux animaux. Aujourd'hui, grâce à Dieu, la vie plus abondante se répartit comme l'air, et le Maître des hommes, qui, à force d'amour, porte en lui toute l'humanité, dira bientôt peutêtre aux peuples chrétiens, ses disciples : « J'ai eu faim, et vous m'avez nourri. »
Et de plus, puisque l'humanité, en possession de la force physique fondamentale, est en voie d'abolir enfin l'esclavage du travail qui tue, et de le remplacer par la liberté du travail qui relève et qui fortifie, le temps vient où, selon l'Evangile, les hommes seront vêtus et nourris comme les lis, sans tisser ni moissonner eux-mêmes.
Certes, ils ne travailleront pas moins; mais ils seront entrés alors dans le travail vraiment humain, qui consiste à conduire les forces, à diriger en maîtres le mouvement des serviteurs inanimés de l'homme.
Ils entreront aussi, de plus en plus nombreux, dans le travail sacré qui, opérant dans le monde la justice, et répandant la vérité, y sème et y développe tous les biens matériels par surcroit.
Voilà ce qui. depuis quelques années, se prépare manifestement. Le chef du monde nous l'avait dit. et nous ne remarquons ici que le plus petit sens de sa parole, vraie en tout sens. Il avait dit : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous soulagerai. » Et c'est ce qu'il a fait visiblement, par l'esprit de lumière et de science, de travail et de persévérance, qu'il a donné à ses disciples. Il leur apprend à s'appuyer sur la force première, créée par lui, laquelle porte et meut l'univers. Il apporte aux hommes le repos.
Ne nous lassons pas d'admirer les splendides détails du progrès.
Dieu, au livre de Job, parle ainsi : « Est-ce toi qui peux dire à la foudre : Viens ici et vat'en aux extrémités de la terre? »
A cette question, l'homme aujourd'hui pourrait répondre : Oui, Seigneur, je le puis. Je dis à l'éclair : Viens ici, et l'éclair me répond : Me voici. Et je dis à la foudre : Va jusqu'aux extrémités de la terre, et reviens. Elle va jus-
qu'au bout du monde, et revient, en moins de temps qu'il ne m'en faut pour étendre la main, et lui montrer le but. Je lui donne le détail de mes ordres, et jamais elle n'en oublie rien. Je lui confie ma signature, qu'elle a déjà portée quand je l'achève, et qu'à l'instant on reconnaît à l'autre extrémité du monde (1).
Oui, la foudre et le feu sont à nous. Nous tenons ce protée, principe du mouvement. La source du mouvement inépuisable est en nos mains. Nous le pouvons multiplier sans terme. Il y a aujourd'hui sur la terre un peuple de trente millions d'àmes qui tire, du réservoir des forces, la force et le travail de trente millions d'esclaves. Dans un siècle, il y en aura le double. Et tous les peuples se peuvent créer autant d'esclaves qu'ils le voudront (2).
(1) i-. Un courant, né au sein d'un dé à coudre, du contact d'un fil de cuivre et d'un fil de zinc plongeant dans de l'eau acidulée, s'est élancé de Terre-Neuve à Valencia par le nouveau câble, et, revenu de Valencia à Terre-Neuve par l'ancien câble, après une fraclion de seconde, il a produit un signal en disant : Me voici. C'est presque la réalisation du défi de Dieu à Job : Numquid milles fulgura et ibunl, et reverlentia dicent libi : Adsumus? « Enverras-tu la foudre, et la foudre reviendra-t-elle en te disant : Me voici? »
(2) « Nous avons aujourd'hui «tes navires qui concentrent en eux la force prodigieuse de quarante, de cinquante mille cbevaux.
« Nous avons aujourd'hui un instrument qui, par une petite communication électrique établie à Paris, peut, par exemple, éteindre en quelques secondes l'effrayante vitesse du train de la malle des Indes sur le point d'entrer dans la gare de Lyon. »
C'est ainsi que l'homme se délivre, en faisant travailler pour lui la nature, qui ne s'épuise pas, et ces forces qui ne se fatiguent pas. Il se délivre des fardeaux matériels, et il en charge la matière, pour s'élever lui-même au travail humain. La science ici l'a conduit à la liberté.
« Peuples modernes, s'écriait un sophiste, vous n'avez point d'esclaves, mais vous l'êtes! » C'est précisément le contraire qui est vrai. Les peuples modernes ont des esclaves, mais ces esclaves ne sont point des hommes. Quant aux hommes, nul parmi eux n'est plus esclave.
Les peuples de l'ère nouvelle, parce qu'ils ont su obéir en un point à la parole de l'éternelle justice, ont d'abord aboli l'esclavage parmi eux. Tout aussitôt le travail libre a conquis la nature, et s'est créé, au sein des éléments, autant d'esclaves absolument dociles, absolument infatigables, autant d'esclaves de vapeur et de feu que les hommes en voudront employer. On les fait sortir de la terre, en la frappant du pied. Les hommes, en face de la nature, ne sont donc plus seulement libres : ils sont rois.
Ceci est éclatant, incontestable, absolument nouveau, grand comme la terre, visible comme le soleil.
Je dis grand comme la terre. Oui, grâce à
Dieu, grand comme la terre, que l'inépuisable richesse de mouvement dont l'homme dispose, que la vitesse absolue de l'éclair, devenu notre esclave, ramène à n'être plus qu'une seule demeure.
N'est-ce pas là, je vous le demande, l'un des moments les plus solennels de l'histoire?
Mais ceci même ne nous donne pas encore le propre caractère du moment présent.
Sans doute nous avons fait une première conquête du monde de la nature; nous connaissons ses lois, et, par la connaissance des lois, nous possédons les forces. Ces forces, qui nous écrasaient autrefois, nous portent maintenant. Nous voici libres au sein de la nature, et non pas libres seulement, mais rois. Ici donc, dans ce premier monde, selon la prophétie évangélique, la science nous a donné la liberté.
Mais à quoi serviraient les biens dont on nous comble, si l'homme ne s'appuyait de plus en plus sur la force de Dieu, sur la justice, sur la vérité, sur l'amour?
Tous ces biens seraient-ils des biens ? A quoi bon rapprocher les hommes, et les rassembler tous dans un même lieu, s'ils ne se réunissent que pour mieux s'opprimer? A quoi bon leur donner toutes les forces de la nature, s'ils ne doivent s'en servir que pour s'exterminer les uns les autres? A quoi bon toute la prodigieuse puissance de travail que déploient ces forces domptées, si l'esprit de folie et d'orgueil neutralise et détruit, par le luxe et la guerre, l'abondance des fruits du travail; si les plus forts et les plus fourbes dévorent seuls la richesse croissante des nations, en maintenant la masse des hommes dans l'esclavage de la misère, de l'ignorance et du travail forcé?
Evidemment, sans la justice, aucun de ces biens n'est un bien.
Ici donc est la crise. Ici même, et dans les années où nous sommes, il semble que le genre humain va choisir sa voie pour des siècles, pour des siècles d'erreurs et d'iniquités monstrueuses, ou pour une admirable transformation dans la justice.