CHAPITRE X
Donc, avant tout, l'époque où nous sommes est une crise, c'est-à-dire une hésitation.
N'est-ce pas le moment où l'humanité tout entière fera son choix, et prendra la vie ou la mort, la décadence ou le progrès?
Que va-t-il arriver? Dans quel sens va marcher le monde? Quelle est celle des deux directions qu'il va prendre?
Je l'avoue, malgré l'habituelle ténacité de mon espérance, je tremble en me le demandant.
Car, si l'on cherche à lire par conjecture l'avenir de cet âge du monde, — l'âge de liberté, l'époque de l'émancipation, — dans l'histoire
ordinaire du genre humain, et dans l'étude des âges que traverse chaque homme, que verrat-on?
Quel usage fait de sa liberté l'individu, quand il échappe à la famille, quand ses tuteurs sont enlevés, quand l'autorité du père a cessé?
Des deux directions de la vie qui s'ouvrent devant chaque homme, au moment où commence la vie libre, quelle est celle que choisit la foule?
Combien donnent leur vie libre à la justice et à la vérité?
Et qui donc ne se précipite pas, de toute sa liberté, dans la grande pente de l'égoïsme, dans le plaisir, l'amour de l'or, l'ivresse des sens, l'oubli habituel et le sacrifice actuel de la justice et de la vérité, dès qu'une passion ou un intérêt le demande?
A peu près tous vendent leur liberté pour jouir. La masse des hommes ne parvient à la liberté que pour en trafiquer.
Voilà le choix de presque tous les hommes. Un trôs petit nombre d'élus hoisissent avant tout la justice (1).
Eh bien! l'humanité entière fera-t-elle autre-
(I) Intrate per angustam portam, quia la ta porta et spa- Liosa via qiue dacit ad perditionem,et multiintrantper eam.
Qiiam arcta \ia est, et angusta porta quse ducit ad vitarn et pauci iuveniunt illam. (Matth., vu, 14 et 15.)
ment que la foule? sera-t-elle du petit nombre des élus? Et l'âge de liberté du genre humain sera-t-il le triomphe de la justice et de la vérité? Ou bien, comme il arrive à presque tous les hommes pris à part, les nations, ou plutôt tout le genre humain, en arrivant à l'âge viril, n'usera-t-il de sa force et de sa liberté que pour s'emparer de la terre, et en jouir, et pour oublier Dieu et l'âme, et surtout la justice, au sein d'un monde toujours plus riche et plus savamment exploité?
Telle est la terrible question.
Or, si j'écoute ceux qui parlent le plus de liberté, à quelle époque a commencé précisément notre âge viril, et l'émancipation du genre humain? C'est depuis un siècle bientôt, nous disent-ils; et cette époque précise, c'est la Révolution.
Je veux l'admettre. La Révolution, en effet, comme le disait Joseph de Maistre, n'est pas un événement, c'est une époque. J'admets que c'est l'époque où commence, pour l'Europe
et pour le monde entier, La crise de la liberté.
Or, dans quel sens, depuis ce temps, les peuples ont-ils marché? Qu'avons-nous fait de la liberté ? Nous sert-elle à remplir notre éternelle mission, savoir : à mettre le monde entier dans l'ordre? Ou bien, l'employons-nous à chercher l'or en laissant la justice, à posséder la terre en laissant Dieu, l'âme, la vertu, la vérité?
Que font les peuples les plus avancés dans la voie de la liberté, ceux qui paraissent le plus complètement émancipés? Que font-ils de la liberté? Savent-ils la conserver? Savent-ils l'étendre à tous? Savent-ils la faire servir à la justice et à la paix? S'en servent-ils pour fuir l'homicide et la spoliation? La guerre diminuet-elle, et la spoliation, surtout la spoliation pacifique, n'a-t-elle pas pris des formes plus redoutables que celles des brigandages anciens? Les hommes deviennent-ils plus moraux, plus dignes, plus désintéressés, plus éclairés, plus religieux? Le nombre des âmes qui produisent le vrai fruit de la vie est-il plus grand?
D'après ce que l'on voit déjà, que pouvonsnous attendre de l'issue de la crise?
Eh bien! je n'ai toujours qu'une seule réponse : je crois que le genre humain, comme
chaque homme, peut accomplir le commandement de Dieu et j'espère qu'il l'accomplira.
Et n'est-ce pas en ce moment même que le Maitre des hommes semble dire plus que jamais : « Je dois être baptisé d'un baptême ! et quelle angoisse j'éprouve jusqu'à ce qu'il soit accompli! » Oui, dans la grande angoisse des peuples chrétiens depuis un siècle, je vois l'angoisse du Christ, qui veut pour ses disciples un baptême, une transformation. Il faut enfin que les disciples de l'Evangile apprennent à disposer le monde dans la justice et l'équité : Ut disponat orbem terrarum in justifia et œquitate. C'est la mission de l'homme sur la terre.
Vous donc qui contemplez et comprenez ces choses, ô homme, qui que vous soyez, prince, ouvrier, homme de génie ou homme de cœur, c'est à vous de diriger la crise, par votre choix, par votre elfort, et par l'héroïque audace de la foi.
Oui, nous pouvons, si nous voulons, si nous avons la foi, nous pouvons sortir de la crise sous peu d'années, par le plus éclatant progrès
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du monde entier, et par le plus glorieux triomphe de la volonté de Dieu réalisée sur terre.
Les yeux de nos enfants verront ce que rêvent aujourd'hui timidement quelques esprits, ce qui eût paru folie pure il y a cent ans.
Or, grâce à Dieu, la condition unique, indispensablement nécessaire, mais immédiatement suffisante, de cette universelle révolution, c'est un progrès de la vie morale dans les âmes.
Ce progrès est possible, et j'y crois. Le temps approche où, parmi les peuples, un plus grand nombre d'hommes résolus croiront enfin à la divine puissance de la justice toute seule, et y croiront de telle manière qu'ils transporteront, par la foi, les montagnes qui nous arrêtent.
Ami, je vous l'assure, je vois de mes yeux la lumière, dont les rayons feront naître cette foi.
Il y a d'insondables forces dans l'âme humaine, puisque au fond il y a Dieu même. Mais ces forces sont ensevelies dans cette nuit dont parle le Seigneur, où nul, dit-il, ne peut agir. Que le jour vienne et tombe sur l'âme, et les forces s'éveillent, et la liberté humaine les emploie.
Et n'avons-nous pas vu la science, comme un
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étincelant rayon, tomber sur la nature physique, et en découvrir les grandes lois, puis, armée de ces lois, y saisir des forces cachées depuis le commencement du monde, les déployer en des merveilles qui ont dépassé tous les rêves, et qui frappent aujourd'hui d'étonnement l'humanité entière?
Eh bien! tressaillez de joie. La lumière va bientôt révéler d'autres forces cachées aussi depuis le commencement du monde. Eructabo abscondita a coïts tilutione muncli.
Le temps approche, vous dis-je, où le rayon lumineux de la science va tomber sur la vie des sociétés humaines; et l'éternelle lumière de Dieu, rencontrant enfin la raison et l'expérience de l'homme, va chasser de la face des nations cette nuit où nul ne peut agir, faire ce jour où les hommes agiront, déchirer ce filet dont nous parle Isaïe, « ce filet sous lequel Satan tenait enveloppées toutes les nations (1). » Alors d'incroyables triomphes de la raison et de la liberté, bénies de Dieu, viendront combler de joie les hommes surpris.
Oui, j'attends la transformation morale de beaucoup d'àmes, par la claire vue, si elle vient à leur être donnée, de cette vérité mani-
(1) Telam quam orditus est super omnes nationes. (Isaïe,