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feste que la vie morale transformée transforme la vie sociale, et qu'il dépend de la bonne volonté de chaque homme d'essuyer des ruisseaux de larmes ou de les faire couler.
Ecoutez cet exemple :
Un jour, j'essayais de convaincre une âme, âme généreuse et forte, mais trompée, et perdant sa belle vie dans l'illusion de l'opulence et des plaisirs. Voulez-vous donc, lui dis-je,ne rien faire pour le bien des hommes? Un peu ému de mes discours, il me répond : « Hélas l rien n'est possible, on ne changera pas le monde. — Mais, lui dis-je, s'il vous était démontré que tout est possible au contraire, et que l'on peut changer le sort de toutes ces masses plongées dans les ténèbres, et les mener à la raison, à la justice, à la vie digne et libre dans le travail, que feriez-vous? — Ah! s'écria-t-il aussitôt, si je croyais cela je donnerais à l'instant même, avec ravissement, ma fortune et ma vie. » Que ne puis-je faire entendre à vos oreilles charmées l'accent avec lequel ces paroles ont été prononcées ! La simple et vigoureuse sublimité de cet accent vous ferait comprendre ce que j'attends de la nature humaine, touchée de Dieu dans la lu-
mière
Je n'attends certes rien de plus comme
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enthousiasme, comme courage, comme force déployée, que ce qui s'est déjà fait dans le monde. Mais comme effet utile, il faut attendre beaucoup plus.
Il s'est déjà opéré dans le monde des changements qui suffiraient à justifier toute espérance. Sans parler de la miraculeuse révolution chrétienne, principe de tout changement salutaire, fruit du sang de Jésus, et de l'indomptable constance des martyrs, l'histoire n'a jamais assez admiré, comme prodige de la force humaine, l'immense mouvement des croisades, et cet autre mouvement social que j'ose appeler incomparable, qui a transformé le chaos du dixième siècle, et a couvert l'Europe de communes libres, germe du monde social moderne; ni enfin cette divine histoire de Jeanne d'Arc, sauvant par la foi seule, par la foi d'un seul cœur, la France perdue. Enfin on est surtout loin de comprendre ce qui s'opère aujourd'hui même, sous nos yeux, dans certains pays libres, par la seule force de la justice et de la raison. Certes, il y a là des preuves de vigueur,, de liberté et de divine puissance, qui montrent ce que peut sur l'histoire le genre humain béni de Dieu.
Mais en outre pesez ceci. Nul ne peut ignorer quelles incroyables forces développent les
grandes masses humaines, quand elles viennent à penser ensemble et à vouloir ensemble. Les hommes alors ne s'additionnent plus, mais ils se multiplient. Or, qu'arrive ra-t-il, maintenant, la première fois qu'un grand mouvement commun de pensée et de volonté s'emparera des peuples? Autrefois, ces mouvements de l'océan humain mettaient un an à faire le tour du monde : un élan parvenu d'un côté n'existait plus de l'autre. Aujourd'hui, ce sont des mouvements d'ensemble et de totalité. Aujourd'hui, tous les peuples européens se touchent.
Dans un même jour, à la même heure, ils savent, ils voient et ils pensent les mêmes choses. Il en sera bientôt de même pour le monde tout entier. Les mouvements ne sont plus successifs, ils sont simultanés. En un certain sens capital, la vie d'ensemble du genre humain commence aujourd'hui même, au milieu du dix-neuvième siècle.
La première fois que l'élan d'une grande conviction s'emparera d'un peuple, le frémissement électrique circulera au même instant par tout le globe. Alors l'humanité entière, pour la première fois, sentant ensemble et en même temps, s'élèvera, dans sou enthousiasme, à des hauteurs de courage et de force dont l'histoire n'oifre pas d'exemple.
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Il faut le dire encore : voici la sublime conviction qui va tomber, comme un éclair, sur les immenses forces dormantes de l'âme humaine, et les faire éclater comme éclatent ces mélanges fulminants qui s'allument dès qu'un rayon de soleil les atteint : voici, dis-je, cette lumière.
La justice est le fond du monde et la force directrice de l'histoire. La politique, science du gouvernement des choses humaines, est identique à la morale. La science sociale, science de la vie et de la richesse des nations, est identique à la morale aussi bien que la politique.
Il est aujourd'hui démontré que, si les hommes, comme le veut l'Evangile, cherchent d'abord le règne de Dieu et sa justice, tout le reste nous sera donné.
Que quelques esprits vigoureux, que quelques généreux cœurs, s'emparent de ces démonstrations certaines d'avance par la raison et par la foi, mais aujourd'hui répétées, en toute certitude et clarté, dans le dernier détail, par l'expérience et par la science ; qu'on s'y attache,
qu'on les popularise, et l'on verra le commencement des vraies et salutaires révolutions.
Oh! béni soit le doux et modeste rayon de lumière qui va bientôt réveiller les hommes! Quoi! tout se réduit à une simple parole d'Evangile : « Cherchez avant tout la justice, c'est-à-dire : tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux. »
Quoi! les choses sont tellement belles et simples, l'œuvre de Dieu si raisonnable, qu'il suffît d'avoir la justice pour avoir tout! Quoi! il faut et il suffit, pour transformer le monde, qu'un certain nombre d'hommes comprennent cette simple vérité et la portent dans l'àme avec la foi !
Oui, mon Dieu, il vous plaît qu'il en soit ainsi! et que ces choses, cachées d'abord aux orgueilleux et aux savants, et révélées aux humbles et aux petits, soient maintenant visibles, même aux yeux des savants (1).
(1) Voici que, depuis très peu d'années, je la découvre dans tous les livres, et je la vois jaillir des opinions les plus diverses.
Sans chercher, j'ouvre les livres les plus récents d'histoire, de politique, de science sociale, qui me viennent dans les mains. Je ne parle pas des écrivains qu'anime plus particulièrement l'esprit chrétien. Il est tout simple qu'un chrétien termine l'étude des deux derniers siècles de notre histoire, et surtout du dernier demi-siècle, par la conclusion que voici : « L'identité de la politique et de la morale devient donc le dernier mot et comme la conclusion de l'histoire de ces soixante dernières années. » — « Si les
Oui, voici véritablement une science nouvelle, qui montre ù tous les yeux que les hommes de bonne volonté peuvent, dès qu'il le voudront bien, changer l'état du monde, et transformer les sociétés humaines dans la justice, dans la liberté, dans la paix. Cette belle science, je la vois naître sous mes yeux, comme naissait il y a trois siècles la science des astres, la science des forces du monde physique. La science des forces du monde social se développe maintenant.
Sa certitude égale sa simplicité merveilleuse.
classes élevées par la fortune et l'intelligence ont Laissé échapper le pouvoir, et avec, le pouvoir la liberté, c'est qu'elles n'ont pas pénétré la profondeur de cette maximelà. » (Louis de Carné, Elude sur l'histoire du gouvernement représentatif en France, t. II, p. 253.)
Mais ce qui doit donner courage, c'est que les plus audacieux tribuns sont, aujourd'hui, eu France, forcés de proclamer cette vérité. Proudhou, Manuel du spéculateur, p. 475 :
Le vice du coeur... constitue le plus grand obstacle à l'affranchissement. >< Il s'agit, donc, et toute la difficulté est là, de former une réunion d'hommes, doués d'une certaine dose d'intelligence et de moralité, capables de concevoir les lois de l'économie sociale, ayant la ferme volonté de les suivre, sans y mêler rien des fantaisies et hallucinations de l'époque; il s'agit, en un mot, sur la question que nous venons de poser, de former, non pas une masse de capitaux, mais un fonds d'hommes »
Et ailleurs, p. 535, t. III : « Tout mouvement, soit en bien, soit en mal, qui s'accomplit dans l'ordre moral, entraine, à moins d'une réaction énergique, un mouvement analogue dans l'ordre économique, et réciproquement.
« On peut, dans une statistique de la population et de la richesse, observer comme en un miroir l'état de la conscience publique, et les effets de la solidarité morale. »
Elle se réduit, comme la science des astres, à une seule loi.
Et cette loi se trouve être identique à la primitive évidence de la raison, à l'éternel, immuable et universel commandement de la conscience, et elle ne saurait s'exprimer que par le texte même de l'Evangile. « Cherchez avant tout la justiee, et le reste vous sera donné. » Ou plus clairement encore : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux : Omnia ergo qucfcumque vultis ut faciant vobis homines, et vos facile Mis. »
Et c'est là, en une seule loi simple, la science des forces du monde politique et social.
Oui, si vous faites avancer d'un seul pas dans le monde le règne de la loi morale, vous faites avancer du même coup, par cela même, au sein des peuples, la paix, la richesse et la liberté.
En donnant aux hommes la justice, vous leur donnez du pain.
La justice, qui est Dieu, multiplie le pain comme Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est Dieu, multiplia les pains.
Ceci est aujourd'hui la certitude scientifique, expérimentale, établie sur des bases de plus en plus visibles à tous les yeux.
Et je répète que, quand ce rayon de lumière, aussi simple qu'étincelant, aura pénétré les esprits, il fera naitre dans le cœur humain des enthousiasmes de justice et des ardeurs de foi auxquels le monde ne croyait plus.
Donc enfin, ne cessons de le répéter : voici la vraie philosophie de l'histoire.
L'histoire entière de l'ère nouvelle se développe manifestement sous la loi : « Si vous pratiquez ma parole, c'est-à-dire la justice, vous connaîtrez la vérité, et, par la vérité, vous irez à la liberté. »
Il y a eu, depuis l'ère nouvelle, un grand effort des hommes pour la justice comme pour la vérité. Les hommes ont pratiqué la parole de Dieu, assez pour mériter d'être bénis, assez pour arrêter la décadence et commencer à relever le monde.
Par cette pratique de la justice, ils ont mérité de connaître la vérité. Celui qui fait le bien arrive à la lumière.
La vérité, certes, nous était donnée en prin-
cipe, en substance implicite, dans la raison et dans la foi. Mais, selon la promesse du Sauveur, la justice a mené les peuples à la science de la vérité.
Un grand effort de justice, visible et historique, s'est fait au douzième siècle pour sortir du chaos barbare, et commencer la vie sociale moderne. Dès le siècle suivant l'effort moral a été suivi d'une grande lumière théologique et philosophique, dépassant de bien loin par son étendue, sa profondeur, sa diffusion, son organisation, tout ce que l'ancien monde avait vu.
Là est précisément le commencement de l'ère scientifique du genre humain, annoncée par le Maître des hommes : « Vous connaîtrez la vérité. » Là s'est enfin développée la raison au milieu des peuples. La science de Dieu s'est constituée. Les hommes ont vraiment commencé, en ce temps même, à penser ensemble, à multiplier la lumière par le rapide commerce des idées, à régénérer la raison, à exercer toutes les forces de l'esprit humain, par un immense effort pour adapter la raison à la foi, c'est-à-dire la raison de l'homme à la raison de Dieu. L'organe physique de la pensée lui-même développé par l'habitude est devenu meilleur chez les peuples chrétiens. Les générations successives sont nées avec plus de force intel-
lectuelle, et d'ailleurs ont trouvé un plus grand héritage de lumière, lequel s'est rapidement accumulé. Les découvertes se sont multipliées. Bientôt la plus puissante des époques littéraires, aux seizième et dix-septième siècles, a développé chez les peuples modernes l'art sublime d'illuminer la vérité dans la beauté, et d'insérer le vrai dans toutes les facultés humaines. En même temps, le moyen physique de répandre partout la parole était donné à l'homme. Puis enfin, la grande science de la nature visible et de ses lois a éclaté dans l'esprit humain, s'y est développée et s'y développe par l'effort commun de tous les peuples européens, et se vérifie tous les jours par les merveilles de ses applications.
Mais voici qu'aujourd'hui la science, après avoir saisi les lois du monde physique, saisit la loi du monde social, et va répandre plus de lumière utile, plus de force applicable au bien des hommes, que n'a pu faire la science du monde des corps.
Donc le Maître des hommes a tenu sa parole :
« Vous connaîtrez la vérité », avait-il dit. Nous voyons aujourd'hui les effets magnifiques du commencement de ses promesses.
Mais, à cette première promesse : Vous con-
naîtrez la vérité, il ajoute celle-ci : « La vérité vous rendra libres. »
Certes, nous avions la liberté et la vérité en substance, étant créés de nature raisonnable et libre. Certes, nous recevions de nouveau la vérité et la liberté en divine substance, quand l'Evangile nous a été donné.
Mais à l'effort de l'homme dans la justice était promis le développement de la vérité dans la raison, et à ces deux prémisses, effort moral et connaissance du vrai, est promis le développement de la liberté.
Or, de même que l'humanité, j'entends l'humanité chrétienne, celle qui est éveillée et qui marche, et non pas celle qui dort, est entrée, après un effort de justice, dans une période de lumière et de science, de même nous entrons aujourd'hui dans la troisième période de l'ère nouvelle, l'ère de la liberté.
J'entends parla qu'à l'humanité, prise dans l'ensemble, s'appliquent les paroles de saint Paul en cette épitre qui résume toute la science de la liberté : « Tant que l'héritier est enfant, il ne diffère pas de l'esclave, quoiqu'il soit maître, il est dans les mains des tuteurs jusqu'au temps fixé par son père. Nous aussi, ô hommes, quand nous étions enfants, nous étions comme esclaves sous les éléments de ce monde ! Mais
quand la plénitude des temps est arrivée, nous recevons notre héritage et nous devenons libres, libres de la liberté par laquelle le Christ nous délivre! »
L'humanité, qui, jusqu'ici, était presque passive dans l'histoire, doit, dans ce temps mémo où nous sommes, commencer à prendre en ses mains, avec pleine connaissance et entière liberté, la gestion des affaires du inonde. À elle maintenant, le gouvernement de l'histoire, et cela par l'ordre du Père, qui a précisément « placé l'homme sur la terre pour disposer le globe terrestre dans l'ordre et la justice, ut disponat orbem terranim in justifia et lequitate. »
Voilà l'œuvre même à laquelle aujourd'hui sont appelés les aînés de la famille humaine.
Et ces choses étaient impossibles avant le siècle où nous vivons, le dix-neuvième ; or elles sont aujourd'hui non seulement possibles, mais nécessaires, et Dieu ne nous laissera nul repos jusqu'à ce que nous ayons compris, et entrepris avec résolution, le devoir actuel de l'homme.