‹ La morale et la loi de l'histoire (volume 2)Chapitre 18 sur 25 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Croître et multiplier; remplir la terre et la dompter ; nourrir un plus grand nombre d'hommes; donnera l'homme qui travaille des mains plus de repos; ramener le globe tout entier à n'être plus qu'une seule demeure : c'est le premiers de nos devoirs ; c'est la première des trois grandes tâches imposées à l'humanité.

Mais il ne suffit pas de remplir ce premier devoir. Le second est manifestement plus grand encore : « Disposer le globe terrestre tout entier dans l'ordre et la justice. »

Ici surtout, nous ne cessons de le montrer dans tout ce livre, ici est manifestement la propre tâche du moment présent.

Mais écoutez ceci. Croyez-vous donc que le premier devoir soit rempli?

En aucune sorte. Nous n'en avons encore ni l'idée ni la volonté. Et j'ajoute qu'il en sera ainsi tant que nous n'aurons pas accompli un progrès décisif dans la pratique du second devoir : « Mettre dans l'ordre et la justice le globe terrestre tout entier. » Jusque-là nous ne croîtrons pas, et nous ne multiplierons pas assez pour remplir toute la terre, et pour la dompter en effet.

Nous entendions autrefois les cris des calculateurs consternés à la vue de la marée montante du genre humain. « Il y a trop d'hommes, disaient-ils, et la vie devient impossible! » Mais pourquoi ces frayeurs? La terre est-elle remplie? Nous avons, jusqu'ici, cultivé la cinquième partie. Les quatre autres cinquièmes nous attendent. Et quand la terre serait remplie comme la partie cultivée déjà, qui donc ignore qu'elle n'est pas domptée, c'està-dire qu'il est une intensité de culture, et une science du travail, qui peut doubler, tripler, décupler, centupler la fécondité de la surface terrestre (1)? Où sont les hommes pour ce tra-

(1) Nous pouvons bien, dit M. Baudrillart, répéter ces belles considérations que M. Thiers soumet aux esprits alarmés qui s'inquiètent de voir un jour le globe trop habité.

« Voici, dit M. Tliiers, une raison de nous rassurer; c'est

vail?^! Nous sommes un milliard d'hommes; c'est dix milliards d'hommes qu'il faudrait.

Eh bien! nous sommes encore tellement aveugles et ignorants, encore tellement loin d'avoir l'idée de notre premier devoir, — qui pourtant est l'évidence même, — qu'il se passe aujourd'hui parmi nous ce qui suit :

Chez le peuple le plus avancé de la terre dans la science du travail et de l'industrie, chez le peuple le plus avancé dans la vie poli-

q u 'après tout, l'espace n'est rien. Souvent, sur la plus vaste étendue de terre, les hommes trouvent de la difficulté à vivre, et souvent, au contraire, ils vivent dans l'abondance sur la plus étroite parcelle de terrain.

« Si donc on pouvait imaginer un jour où toutes les parties du globe, seraient habitées, l'homme obtiendrait de la même surface dix fois, cent fois, mille fois plus qu'il n'en recueille aujourd'hui. De quoi, en effet, peut-on désespérer quand on le voit créer de la terre végétale sur les sables de la Hollande? Et, s'il était réduit au défaut d'espace, les sables du Sahara, du désert d'Arabie, du désert de Cobeh, se couvriraient de la fécondité qui les suit partout; il disposerait en terrain les flancs de l'Atlas, de l'Himalaya, des Cordillères, et vous verriez la culture s'élever jusqu'aux cimes les plus écartées du globe, et ne s'arrêter qu'à ces hauteurs où toute végétation cesse. Et, fallût-il enfin ne plus s'étendre, il vivrait sur le même terrain en augmentant toujours sa fécondité. » 31. (Thiers, De la Propriété, livre I", cité par M. Baudrillart, Manuel d'économie politique, 2e édit., p. 431.)

tique, l'on rencontre des maîtres dont le premier souci est de découvrir les moyens d'empêcher la multiplication des hommes.

L'aveuglement est tel, je pourrais dire la barbarie, qu'un écrivain peut aujourd'hui, en Angleterre, sans cesser d'être considéré comme « la plus illustre des autorités économiques », écrire et soutenir ce qui suit, non comme affirmation accidentelle, mais comme pensée fondamentale, et cela précisément dans un livre intitulé : Principes d'économie politique et de science sociale! on ose, dis-je, enseigner ce qui suit, savoir : qu'il faut dans chaque famille limiter par la loi le nombre des enfants.

Lisez la page monstrueuse que voici :

« Si la classe laborieuse acceptait une fois généralement cette opinion, que son bien-être exige la limitation du nombre des familles... alors il y aurait lieu de transformer l'obligation morale de ne pas avoir trop d'enfants en obligation légale. La loi finirait par imposer à la minorité récalcitrante des obligations qui, pour produire leur effet, doivent être générales (1 . »

L'honorable et savant traducteur, qui combat

(1) Principes de l'économie politique, suivis de quelquesunes de leurs applications à l'économie sociale, par John Stuart Mill. traduction de M. Courcelle-Seneuil, p. 431.

cette doctrine, avoue, dans son introduction, que cette idée d'appliquer la contrainte légale à la limitation du nombre des enfants dans chaque famille est « une idée souvent exprimée dans cet ouvrage, et qui le domine (1) ».

Voilà donc le premier et le plus populaire des économistes anglais, qui a pour pensée dominante cette doctrine : qu'il faut limiter par la loi le nombre des naissances. Il introduit la magistrature, la police dans le lit conjugal.

Voilà où nous en sommes! Et il faut avouer que ces indignités, et cette barbarie d'ignorance, et cette audace de tyrannie, et ces insultes au sens moral, ne sont pas encore assez décidément expulsées de la science.

(1) Ce penseur soutient cette doctrine avec le ton dont voici un exemple : « On ne peut guère espérer que la moralité fasse des progrès tant qu'on ne considérera pas les familles nombreuses avec le même mépris que l'ivresse, ou tout autre excès corporel. Mais, tant que l'aristocratie et le clergé (anglican) seront les premiers à donner l'exemple de l'incontinence, que peut-on attendre des pauvres? » Ainsi s'exprime ce maître de la science; et il ajoute, dans la page même où il demande que l'on transforme en obligation légale la réduction du nombre des enfants, où il espère que la loi « finira par imposer à la minorité récalcitrante » cette contrainte légale, il se trouve, dis-je, qu'en cette même page, ce logicien laisse tomber de sa plume les paroles que voici : « Entre tous les usages barbares que la loi et la morale n'ont pas encore cesser de sanctionner, il n'en est pas de plus dégoûtant que celui qui permet à un être humain de penser qu'il a des droits sur la personne d'un autre. » (Trad. de M. Courcelle-Seneuil, p. 431.) Mais alors pourquoi l'abominable législateur pense-t-il que lui ou ses disciples, — fussent-ils devenus majorité, — ont des droits sur la per-

Ainsi, loin d'avoir rempli notre premier devoir, couvrir la terre et la dompter, nous n'en avons pas même l'idée. Et l'on voit des savants renommés qui travaillent en sens contraire !

Non, la science n'a pas encore médité la divine majesté de la première grande loi: « Croissez, multipliez, couvrez la terre et domptez-la. » On n'a pas encore démontré scientifiquement que l'homme ne peut remplir son premier grand devoir à l'égard de la terre, que s'il remplit à

sonne et sur le corps de chaque membre de la « minorité récalcitrante »; qu'ils ont, dis-je, des droits sur la personne de la mère de famille, et sur celle du père de famille, etsur celle de cet être humain dont la naissance va être qualifiée de délit, et punie comme délit; qu'ils ont des droits sur le lit conjugal, des droits sur le mystère de la génération? Où est la « barbarie » et où doit s'appliquer le dégoût?

Mais on cessera de s'étonner lorsqu'on saura que ce penseur est d'une école qui renie l'càme et Dieu. On comprend dès lors cette radicale abolition du sens moral, et ce profond et insoleut mépris de l'homme et de la liberté.

Un jour, lorsque la science psychologique existera, on expliquera les étranges phénomènes intellectuels et moraux qui étonnent et attristent la seconde moitié de notre siècle. On qualifiera et l'on classera cet état mental qui permet à un homme, à un homme qui croit raisonner, d'insulter à la moralité d'autrui, et à la science et à la religion d'autrui, à partir d'une pareille science et d'une pareille morale !

l'égard de l'homme le second. On n'a pas encore démontré que le globe tout entier ne saurait être couvert d'hommes, si le globe tout entier n'est mis en ordre dans la justice.

On ne voit pas encore que la terre ne sera domptée que si elle est couverte d'hommes, et qu'elle ne peut être couverte d'hommes, si elle n'est enveloppée de justice.

On ne sait pas encore ce que veut dire « dompter la terre », quoique aujourd'hui déjà nous ayons dans les mains des forces physiques capables de ce grand triomphe.

Dompter la terre, c'est la cultiver tout entière; c'est triompher des épines et des ronces, en les arrachant, chaque jour, plus vite qu'elles ne repoussent.

Dompter la terre, c'est lui apprendre à nour-, rir tous ses habitants, leur nombre fût-il dix fois plus grand qu'il n'est.

Dompter la terre, c'est guérir, par le travail, et par la science, et par la prévoyance, les parties malades de la terre d'où s'exhalent les épidémies ; c'est réduire ou détruire toute l'animalité nuisible; c'est réduire, ou détruire, ou tourner. à notre usage utile tout poison; « dominer toutes les plantes et tous les animaux », dit le texte de la Genèse.

Dompter la terre, c'est la ramener vraiment

à l'unité de lieu, pour arriver enfin à l'unité d'action, et à la vie d'ensemble du genre humain.

Dompter la terre, c'est arriver à pouvoir dire à notre Père cette prière catholique: « 0 Père, qui as donné à tes enfants ce globe pour le cultiver, fais qu'ils n'aient qu'un cœur et qu'une âme, de même qu'ils n'ont qu'une seule demeure (1). »

C'est précisément pour cela qu'il faut couvrir la terre. Tant que cela ne sera pas, nous ne serons pas même arrivés au commencement de la vie d'ensemble du genre humain; nous n'aurons pas encore su pratiquer, au degré le plus élémentaire, la parole d'Evangile : « Qu'ils soient un, comme nous sommes un. » »

Mais, disons-le de nouveau, nous ne remplirons pas la terre sans un grand progrès de justice.

(1) Hanc tu colendam qui tuis,

Pater, dedisti filiis.

Quos unus orbis continet Fac una jungat caritas.

Tant que Jes hommes maintiendront parmi eux, au degré où nous le voyons aujourd'hui,, ces fléaux de l'ordre moral, destructeurs de la famille humaine: le vice, l'ignorance, la guerre, l'oppression, la spoliation, l'esclavage; tant que nous ne saurons pas remporter des triomphes décisifs sur ces ennemis de la vie, ne craignez rien, calculateurs de la vieille école appelée du nom de Malthus par calomnie, nous ne remplirons pas la terre (1). Nul besoin de contrainte morale, bien moins encore de contrainte légale, pour réduire le nombre deshommes. Il se réduira de lui-même. Ce qu'il faut, c'est la contrainte morale, et, au besoin, la contrainte légale, contre l'homicide, l'esclavage, la spoliation, contre l'ignorance et le vice.

Voilà ce qu'il nous faut, et il le faut pour augmenter le nombre des hommes, et pour remplir la terre.

Il le faut, dis-je, non pas seulement pour augmenter le nombre des hommes, mais pour accroître la valeur de chaque homme.

Méditez le texte divin : « Croissez, multipliez. » « Multiplier », c'est augmenter le nombre. Mais

(1) On sait aujourd'hui que Malthus, l'honnête homme et le vrai savant, n'était nullement de l'école qui usurpa son nom .

que signifie « croître »? « Croître » veut dire grandir, grandir en force, en intelligence, en vigueur de travail et en droiture de volonté.

Vous ne pouvez multiplier, et couvrir la terre, que si vous augmentez, par la croissance morale, le nombre des hommes capables par leur valeur propre, par l'énergie, l'intelligence et la vertu, d'apporter à la richesse du genre humain plus qu'ils ne prennent.

Ce qu'il faudrait réduire, c'est le pullulement des êtres presque avortés, fruit et pâture du vice, de la misère, de la maladie, de la mort, lesquels, tout en mourant de faim, enlèvent au genre humain plus qu'ils ne donnent. C'est dire qu'il faut diminuer le nombre des malades, des misérables, des vicieux et des ignorants, des destructeurs ou des esclaves.

Or, quant à cela, qui le nie? C'est l'ancienne morale, c'estla morale de tous les jours, et celle du sens commun.

Mais n'avez-vous d'autre moyen pour délivrer les hommes du vice, de la misère et de la mort, que de les empêcher de naître ? Prenez garde! vous voici sur la voie des criminelles et antiques utopies, où tout le soin des législateurs était d'arrêter la population. Des hommes tels qu'A-

ristote et Platon se sont brisés surcet écueil (1). Niez-vous que de telles pensées puissent survenir dans les lumières du christianisme ? Détrompez-vous. Nous en trouvons la trace, nullement dans Malthus, mais dans ses faux disciples. Et je ne parle pas même de ceux qui, comme ce sophiste anglais, proposent d'interdire le mariage aux indigents, et d'imposer la contrainte légale pour réduire, dans les familles pauvres, le nombre des enfants : ce qui déjà touche à l'infamie. Non ; les sophistes ont été plus loin (2).

(i) Écoutez Aristote : « Quant au nombre des enfants, si les mœurs répugnent à l'abandon complet..., il faudra provoquer l'avortenient, avant que l'embyron ait reçu le sentiment delà vie (Tiptv at'cô-/j<7tv lyYsvsiOoa xai ÇwïW, ij/xoieïff- Oat 8striivaui6Àa>7iv(îibortu3 estinferenrlus). » (Politique, xi,i.)

Je ne sais si Platon eût consenti à ce dernier crime; mais il conseille l'exposition des nouveau-nés qui viennent quand le nombre est complet. « Qu'on l'expose, n'y ayant plus de pince pour celui qui survient ainsi (outw -nOî'vxt, wç où/. 00171? Tpour.ç tw to'outw...). » [Politique, y, 461.)

(2) Voici des révélations dues à la plume de M. Garnier, Dictionnaire d'économie politique, art. Population, g 5 : 1 « Un écrivain allemand, M. Weinbold, conseiller de régenre en Saxe, proposait, il y a quelques années, comme remède à l'excès de la population, le moyen employé par les Turcs pour donner de fidèles gardiens à la vertu de leurs femmes.

« Un autre écrivain, Anglais d'une haute célébrité, au dire de M. Rossi. et dont nous n'osons citer le nom. puisqu'il n'a pas voulu le révéler lui-même, a proposé, dans une publication sous le pseudonyme de Marcus, de prévenir l'excès de la population, en soumettant les nouveau-nés à une asphyxie sans douleur, — painless extinction, — par un procédé à l'acide carbonique.

« Ce n'est pas tout. Tels médecins dans Paris ont proposé le moyen d'Aristote, et d'autres moyens. »

Hommes de la rechute, vous travaillez à diminuer notre nombre, et c'est le nombre qui nous manque. La science le démontre aujourd'hui : « Pourcroitre en force et en bien-être, les hommes doivent croitre en nombre (1). »

(1) « A mon avis, et j'ajoute : à celui de la majorité des économistes qui comptent, rien n'est plus faux i|ue la douloureuse opposition qu'avait cru apercevoir Malthus entre l'accroissement de la population et celui des subsistances; ces deux termes sont intimement liés au contraint et, « pour croître en force et en bien-être, les hommes doivent croitre en nombre ». Le capital humHin est le premier de tous, et il n'y en aura jamais de trop, à la seule condition que ce capital, qui dispose de lui-même comme des autres, en dispose avec sagesse et selon les lois de la nature.

« A cet ég:ud, je le répète, Malthus s'est trompé; et sa thèse, au point de vue historique, et au point de vue économique, est condamné"'. C'est lui-même, à vrni dire, qui en a donné la réfutation la plus péremptoire dans une revue fort savante du temps, dont lu conclusion formelle et textuelle est que : « la population la moins nombreuse est « habituellement la plus surabondante «Traduisez : • plus « il y a d'hommes sur un espace donné, et plus ils y sont « à l'aise. » Tout paradoxal que cela paraisse, c'est la loi de l'histoire, et les pays peuplés sont les seuls où l'on ne ineur plus de fairn périodiquement.

« On flétrit, de confiance, ce que l'on nppelle la contrainte mornic. Sait-on ce que c'est ? Tout bonnement la chanté, le célibat immaculé, la continence dans le mariage, le renoncement moral, en un mot : le terme est de Malthus, et c'est le seul qui rende fidèlement sa pensée. L'expression barbare et ridicule qu'on lui a substituée, et contre laquelle

Et pour réduire le nombre des hommes, vous proposez la contrainte morale. Mais ne voyezvous pas que ce qui diminue la population, ce n'est pas lacontrainte morale, c'est le débordement moral? Vous l'enseignez vous-mêmes, et la statistique le démontre : ce qui diminue les naissances, c'estla débauche, la promiscuité, la prostitution et la polygamie. Où donc l'herbe cesse-t-elle de croître, et l'homme de naître, si ce n'est là où pèse le pied de Mahomet, et sa polygamie, et son débordement sans frein ?

on se déchaîne sans la comprendre, n'est, en réalité, qu'une de ces trahisons dont les traductions sont pleines.

« Je repousserai toujours », dit-il lui-même, dans l'appendice de son livre, expression dernière de ses sentiments et de ses idées, « je repousserai toujours tout moyen artifi- « ciel et hors des lois de la nature », que l'on voudrait employer pour contenir la population, « et comme étant immo- « rai, et comme tendant à supprimer un stimulant néces- « saire pour exciter au travail ». Si, dans chaque ménage, le nombre des enfants était assujetti à une limitation volontaire, il y aurait lieu de craindre un accroissement d'indolence; et il pourrait arriver que « ni les diverses contrées prises « individuellement, ni la terre entière », envisagée d'une manière collective, <■ n'arrivassent au degré de population « qu'elles doivent atteindre. Les gênes que j'ai recomman- « dées sont d'une tout autre nature» Non seulement ellessont recommandées par la raison et sanctionnées par la religion, mais elles tendent de la manière la plus marquée à animer le travail et l'industrie. « Il est difficile de concevoir un plus « grand encouragement au travail et à la bonne conduite » que d'avoir en perspective le mariage comme un état auquel on aspire, mais dont on ne peut jouir qu'en acquérant des habitudes de travail, de prudence et d'éronomie. « Et « c'est sous cet aspect que j'ai constamment voulu le présenter. » (Frédéric Passy, dans le Contemporain, revue d'économie chrétienne, octobre 1866, p. 133-736.)

Hommes delà rechute au sein delà lumière chrétienne, hommes de la rechute dans l'infamie antique, si le monde pouvait vous livrer aujourd'hui ses destinées, il ne finirait pas assurément sous les flots de la multitude ; mais il finirait, en effet, comme le vieux monde païen, dans l'opprobre et dans la dépopulation.

Vous venez de voir des législateurs, Aristote et Platon, et d'autres, proposer tous les crimes pour arrêter la multiplication du genre humain. Ils ont à peine parlé, que voici l'histoire qui se plaint, parla bouche de Strabon, de Polybe, de Pausanias, de Tite-Live, de Plutarque, et qui déclare que « le monde entier se dépeuple (1) ».

Polybe en donne la cause Elle n'est pas difficile à trouver :

« Le premierhomme venu, dit-il (2), vous dira que, pour y remédier, nous n'avons qu'à corriger nos mœurs... Au milieu d'une population livrée tout entière à l'orgueil, à l'avarice, à la paresse, qui ne veut ni se marier ni nourrir les enfants nés hors du mariage... excepté un ou

1 ...Trj; xotv7)< jXtyavSpiaç v-v xi itpoxipat TTaTet; jcaî o'.

— ÔA£|AOt 1tt.pt 7CÔMKXV ÔULOO TY,V OÎXOU{A£VT|V d-EiSvaTaVT'). (Plll-

tarqup, De Defectu Oraculorum, vin.)

(2) Nous empruntons presque tous ces détails au très beau et très bon livre de M. Charles Périn, intitulé : De la Richesse dans les sociétés chrétiennes, ouvrage dont je ne saurais assez conseiller la lecture d'abord, et puis l'étude approfondie.

222 LE MOINDRE DKS THOIS DEVOIRS

deux, le mal de la stérilité a secrètement grandi avec rapidité ».

0 hommes de la rechute dans les antiques ténèbres, voilà le mal que vous nous apportez (1) ! Est-ce que la France entière, il y a quelques jours, n'a pas été douloureusement émue par les récentes révélations qui lui montrent l'effrayante décroissance relative de sa population (2) ? Le mal, dis-je, depuis quelques jours, a subitement frappé les yeux de tous. Mais voici cinquante ans qu'il grandissait dans

(1) Dunoyer, préfet de la Somme (circulaire aux maires de son département!, a osé recommander à ses administrés « d'user de prudence dans l'union conjugale, en évitant avec un sein extrême de rendre leur mariage plus fécond que leur industrie. »

Voilà ce que l'on a nommé, bien à tort, le malthusianisme : à quoi nous nous bornons à opposer cette citation de saint, Chrysostome :

« Videsne ab ebrietate fornicationem,a fornicatione adulterium, ab adulterio caedem ? imo caede pfjus quidpiam... neque enim quod natum est occidit, sed ne nascatur prohibet... Et domum Dei contumelia afûcis, et cum ipsius legibus pngnas. .. et generationis promptuarium, caedis promptiiarium lacis, et eam, qure ad prolis procreationem tibi data est mulier, ad patrandam caedem instruis? In F.pistolam ad Roma?ios homil. xxiv.)

(2)Vnirdeux articlesde M. Itaudot, publiés dans la Gazette de France du Ai août, et première quinzaine de septembre 1R66. Voir surtout un article du Correspondant {25 mars 1867) intitulé : Recensement de la France en 1866, par M. Raudot, où l'on voit que l'accroissement annuel de la population française, qui, pendant la période de la Restauration, était de 18 i, 257, accroissement déjà très faible, est tombé, pendant la période impériale, juste à la moitié de ce chiffre, savoir : 9"», 993.

l'ombre; et, depuis des années déjà, les clairvoyants l'apercevaient (t).

Ainsi rassurez-vous ; vous n'êtes pas menacés de périr sous le flot de la multitude. Mais ce qui vous menace, c'est de périr par l'opprobre et par la dépopulation, comme mourut le monde des Césars, comme mourra toute nation qui supportera les idées, les mœurs, la politique et le joug des Césars.

Ce qui menace l'humanité, c'est de souffrir et

(1) Un statisticien qui fait autorité, M. Legoyt, donne des chiffres qui prouvent que, de 18C0 à 1866, le nombre nVs naissances a, peu à peu, passé de 4 à 2, diminué de moitié.

De 1800 à 1810 4,11

En 1856 3,11

. En 1857 2,94

« On voit, ajoute-I-il, que, malgré quelques oscillations, le ait de la diminution graduelle de la fécondité des mariages, dans notre pays, est constant. » (Périn, t. I, p. 603, en note.)

M. Leplay affirmait déjà en 18j7 » que toute enquête faite en France sur la partie la plus intelligente de la petite propriété démontrera qu'elle tend de plus en plus à se constituer sur la stérilité du mariage ». (Les Ouvriers Européens, monographie xx.)

Vers le même temps, M. Léonce deLavergne s'écriait : « Une nation de trente-six millions d'hommes ne s'est accrue, en cinq ans, de 1846 à 1851, que de trois cent quatre-vingt-deux mille hommes; et, dans les cinq années suivantes, de 1851 à 18R6, que de deux cent cinquante-six mille. Ces deux chiffres font soupçonner quelque mal profond qui arrête la France dans ses progrès

Et l'un de nos tribuns, Proudhon, s'est écrié : « La luxure publique aidant, le concubinage stérile remplaçant le mariage prolifique, nous marchons aux destinées de la home impériale. » (De la Justice, t. I, p. 349.)

de lutter dans les ténèbres, dans le sang et les larmes, pendant de longs siècles encore, sans pouvoir arriver à remplir son premier grand devoir, sa première grande tâche nécessaire : « Couvrir la terre, la dompter. »

Dompter la terre, nous en avons la force et le pouvoir dans notre science incomparable de la nature. Mais qu'est-ce donc qui nous arrête?

Ce qui nous arrête, c'est le vice, le vice qui tue les hommes, et qui lutte seul, et avec avantage, contre l'énorme force physiologique delà génération.

Mais les hommes, aujourd'hui encore, sont bien loin d'être assez éclairés pour discerner ce qui les tue et ce qui les sauve.

Je pose le théorème suivant :

Le genre humain ne peut accomplir sa première grande tâche nécessaire, s'il ne peut pas dompter le vice qui nous énerve et qui nous tue.

En d'autres termes, pour couvrir la terre et la dompter, la force magnifique de nos sciences et de nos découvertes ne suffit pas : il faut dompter le vice. IL faut un progrès de vertu. Il faut une renaissance de vigueur morale.

Dompter le vice, c'est ce qu'avait entrevu la science, et ce qu'enseigne ce philosophe calom-

nié qui conseille aux multitudes souffrantes d'opposer la contrainte morale à ses maux.

Gomment ne voit-on pas qu'il n'y a qu'un moyen pour arriver à couvrir d'hommes la terre entière? Le moyen, ce serait d'entreprendre solennellement, et par une ligue de tout le genre humain, la grande guerre morale contre le vice.

Mais comment l'entreprendre ? Par l'enseignement et l'éducation. On le peut, on le doit. Grâce à Dieu, le monde entier aujourd'hui sait cela.

Oui, par l'enseignement et l'éducation, nous pouvons démasquer le vice, le vice menteur et destructeur, le vice, «père de la mort » \\) et père des larmes; le vice, père de la guerre et père du meurtre, de l'esclavage, de la spoliation, et père de toute iniquité (2).

Nous pouvons, par l'enseignement, faire connaître les forces qui, étant déployées, pourraient dompter le vice. Nous pouvons, par l'exhortation, pousser les esprits et les cœurs à déployer ces forces.

C'est là ce que, pour notre part, nous essayons.

(i) Peccatum... générât mortem. (Jac, i, '.3.) 2j Omnis qui facit peccatum et iniquitatem f;icit. (Joau., in, *•)

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