CHAPITRE XII
Il faut avoir pitié des hommes; il faut secourir ceux qu'on tue.
Eh bien ! il y a sur la terre une force adverse, comme est la fièvre ou comme est la peste, qui ne cesse de tuer les hommes et de les torturer. Mais la fièvre et l'épidémie ne sont que le symbole visible de cette force, sans laquelle elles ne seraient rien.
Cette force, c'est le vice, et cette force a son siège dans le cœur de chaque homme, comme le ver a son siège au cœur du fruit qu'il va détruire.
Or les hommes meurent et tombent comme les fruits des années mauvaises. La moitié meurt
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avant d'avoir vécu, et la moitié de ce qui reste succombe avant d'avoir transmis la vie. Ce ne sont pas là de poétiques lamentations : ce sont des faits de statistique. Et quant aux hommes qui entrent plus avant dans îa vie, la plupart s'y maintiennent à peine, en souffrant et en gémissant. Le vice au cœur, voilà la cause de touslesmaux du genre humain.
Comme un serpent qui tient sa proie, le vice enlace et enveloppe, écrase, broie et dévore les hommes.
Mais il y a des penseurs qui disent : « Il n'y a point de mal », et les artistes et les poètes chantent la gloire de la force qui tue; et ceux qui gouvernent les peuples saveni invoquer à propos son appui.
Eh bien! je dis qu'on doit avoir pitié des hommes, et qu'il faut secourir ceux qu'on tue.
Je dis que notre ennemi, c'est le vice, le vice quiextermine chaque homme sur place par cette fureur innée d'universel suicide qui arrache à
la science cet axiome : « L'homme ne meurt pas, il se tue »;
Le vice, qui, d'ordinaire, consume dès le premier instant, et dans chaque homme et dans chaque peuple, tout progrès de richesse et de force ;
Le vice, qui, s'attachant ainsi atout commencement de bien-être, oblige l'observateur à dire : « Tout progrès de moralité enrichit, mais tout progrès de richesse corrompt » ;
Le vice, qui rend chaque homme incapable et indigne d'accomplir la grande loi fondamentale et nécessaire : « Ce que tu veux que les hommes fassent pour toi, fais-le pour eux »;
Le vice, qui, au contraire, force chacun à retourner la loi, et à ne vivre qu'en dévorant autrui ;
Le vice, père de l'homicide et du vol, père delà guerre, de l'esclavage, de la spoliation;
Le vice, dont toute démarche est une iniquité; c'est-à-dire qu'il n'est pas de vice solitaire, et que tout vice qui tue un homme en tue plus d'un ;
Le vice, que personne ne redoute assez, que personne n'étudie assez ;
Le vice, contre lequel il n'existe qu'un remède unique. Mais les hommes ne le connaissent pas!
Je dis que le genre humain tout entier, aujourd'hui, peut et doit se liguer pour dompter ce grand ennemi de la vie, le vice. Les hommes et les choses, je le sais, ne marchent que pas à pas, et s'avancent peu à peu. Pourtant les grands efforts d'ensemble pourraient aujourd'hui commencer. Et, pour tout dire, j'en vois déjà quelque commencement.
D'abord la science a fait, pour le globe tout entier, la statistique du vice; et l'on a calculé la quantité de misère et de mort qu'il produit. C'est démasquer le mal et en montrer l'horreur.
De plus, on commence à voir clairement que le vice est le grand obstacle à tout progrès du genre humain, et que la source de tout progrès, c'est la vigueur morale de l'homme.
En outre, on met en évidence de tous côtés les grandes causes visibles du vice, qui sont les ténèbres de l'ignorance et le découragement (1). Desperantes, projecerunt se, dit saint Paul.
(1) Desperantes, semetipsos tradiderunt. (Ephes., iv, 19.)
On commence à comprendre que les ténèbres sont le refuge du mal, que la lumière est Tune des forces qui pourront le détruire. La lumière rend l'espoir, le courage et l'action. Et, chez tous les peuples chrétiens, l'on vient à vouloir que tous les hommes, sans exception, reçoivent le nécessaire bienfait de l'enseignement et de l'éducation.
La statistique du vice et de ses œuvres remplit aujourd'hui des volumes. Mais elle se résume en un mot : le vice tue à peu près tous les hommes.
Qu'il les tue ou brusquement ou doucement, directement ou indirectement, c'est lui qui tue. Chacun succombe sous son propre péché, et entraîne avec lui d'autres hommes : car le vice du père tue l'enfant.
D'où viennent ces lamentables multitudes qui paraissent un instant sur la terre, et meurent avant d'avoir vécu?
J'appelle, en un sens véritable, mort-né tout être humain qui meurt avant d'arriver à
l'âge d'homme. En ce sens, la nature humaine jusqu'ici se compose, en majorité, de mort-nés. La moitié meurt dès les premiers jours, et la moitié de ce qui reste meurt avant la parole. Une autre partie meurt avant d'avoir transmis la vie; et la cinquième partie parvient jusqu'à l'âge d'homme.
Voilà le fruit du vice et de l'incontinence sous toutes ses formes.
Quant aux hommes arrivés à vingt ans, il est encore et toujours vrai de dire : v L'homme ne meurt pas, il se tue. » La plupart se tuent par leurs fautes et finissent sans honneur et sans fruit : Et fînem illorum sine honore. (Sap., v,4.)
La grande majorité du genre humain se réduit, s'épuise, se détruit ou se tue par l'ivresse, par la soif de tous les poisons qui la donnent, avec la mort au fond du vase.
Ils se tuent en même temps par toutes les formes du sens pervers et de la volupté : polygamie, prostitution, onanisme. Le tiers du genre humain est livré au sens réprouvé, à l'abomination contre nature.
Il me semble que ces révoltantes horreurs qui enveloppent tout le genre humain, et qui le tuent, méritent quelque attention de la part des amis de l'humanité.
Est-ce que nous n'aurons pas le courage
d'entreprendre une lutte plus généreuse contre la mort et toutes ses formes?
Si nous n'avons pas le courage d'entreprendre cette lutte avec plus de vigueur que nous n'avons fait jusqu'ici, comment espérons-nous pouvoir accomplir la première grande tâche nécessaire : « Remplir la terre et la dompter » ?
11 faut donc un décisif progrès de force morale contre le vice et la mort qu'il donne.
Mais sous quelle forme doit intervenir, avant tout, la force morale de l'homme? Elle doit intervenir, avant tout, par la chasteté, et, en même temps, par le respect des êtres que le Créateur nous permet d'appeler à la vie.
L'homme, dans sa jeunesse, doit d'abord travailler pour mériter l'honneur et la récompense du mariage, et il doit imiter du moins la prévoyance des animaux :
Aux petits des oiseaux Dieu donne la pâture;
mais les oiseaux préparent un nid aux petits qu'ils vont mettre au monde.
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Qu'y a-t-il donc dans cette doctrine qui doive inspirer tant d'horreur? Ne serait-ce point que cet appel à la force morale contre le vice effraye les hommes? On avait demandé à la science une meilleure organisation sociale pour donner le bonheur à tous, par la seule force du mécanisme de l'État; et la science vous répond ce que dit le Seigneur à celui qui doit entrer dans la terre promise : « Prends de la force et deviens homme : Confortare et esto vir (1). »
Les esprits étonnés et mécontents de cette réponse murmurent contre la vérité, et, travestissant la parole de la science, ils croient y voir l'exhortation directe aux vices les plus honteux. Pourquoi? Parce qu'ils ne sauraientcomprendre que la condition nécessaire du progrès et du bonheur des hommes, c'est une vigueur morale capable de contenir dans les limites de la raison et de la justice la plus terrible des passions.
D'autres s'élèvent contre cette doctrine avec la plus violente indignation, par cela même qu'ils la comprennent, et parce qu'ils ont horreur de la force qui dompte le vice. Ils n'en veulent point. Ils ont horreur du côté austère de la vie. Ils ne veulent point de loi qui les contraigne ! Ils n'en veulent pas du tout, et il
(1) III Reg., h, 2.
leur est indifférent que d'autres hommes vivent et meurent dans les larmes, pourvu qu'euxmêmes jouissent. On ne demande pas à la science, disent-ils, de faire de la morale. On demande à la science et à la politique d'organiser la société de telle manière que, par la force et la sagesse de la constitution sociale, tous les hommes soient heureux.
La science répond à ces insensés qu'elle ne peut pas faire mieux que Dieu ; mais que Dieu même déjà, et cela depuis l'origine, a créé l'organisation naturelle et providentielle des sociétés, avec une si merveilleuse sagesse qu'en effet, par la seule force de l'organisation sociale, chacun peut être heureux, mais à une condition : c'est que le vice, qui est toujours iniquité (1), et l'iniquité, qui est le vice, ne troublent point l'ordre établi de Dieu.
Répétons donc le grand dilemme : Ou bien le vice et la misère continueront à nous tuer, ou bien, par une puissante renaissance morale, nous dompterons la misère et le vice. Grâce à Dieu, il faut au genre humain une vigueur morale magnifique pour sortir peu à peu de l'état de souffrance où il vit (2).
(1) Peccatum est iniquitas. (I Joan., m, 4.)
(2) Videns autem turbas, misertus est eis, quia erant vexuti, et jacentes. (Mattli., ix, 36.)