‹ La morale et la loi de l'histoire (volume 2)Chapitre 20 sur 25 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

LX FORCE QUI PEl'T DOMPTER LE VICE

Mais où trouvera-t-on plus de force morale qu'on n'en a ? Changera-t-on la nature humaine? Les hommes dompteront-ils le vice par la vertu? Qu'est-ce que la vertu? Qui a de la vertu? Qui donc, disait un sage (1), espère moins que moi un progrès de force morale?

Non, sans doute, on ne changera pas la nature humaine; mais, par l'enseignement et par l'éducation, on peut guérir quelques-unes de ses plaies. On ne changera pas la nature de l'homme, mais ne peut-on corriger l'homme, l'élever et le perfectionner (sanat, perfecit, elevat)! L'homme n'est-il donc pas perfectible?

[1] Malthus.

236 LA FORCE QUi PEUT DOMPTER LE VICE

n'est-ce pas là même le propre caractère de la nature humaine?

Ecoutez ! Nous sommes bien loin de nous douter des forces d'éducation qui sont entre nos mains. Et comment pourrait-on prévoir ce qui arrivera quand une partie des forces gigantesques consumées par la guerre seront tournées en sublimes entreprises d'enseignement et d'éducation, et quand tant d'êtres héroïques qui, ayant pris l'épée, périraient par l'épée, prendront, au lieu du glaive de mort, prendront en main ces flambeaux lumineux, ardents, sacrés, dont parle l'Evangile, pour répandre la vie sur la terre (l)?

11 y a, dès aujourd'hui, dans beaucoup d'âmes humaines, d'immenses forces morales, qui se pourraient communiquer. Mais ces forces sont refoulées, latentes et inconnues, au lieu d'être attirées et mêlées à la masse. Elles ne circulent point dans l'ensemble. Mais les obstacles à la circulation des forces dans l'ensemble du genre humain peuvent et doivent être de plus en plus repoussés ou détruits.

L'avenir possible et probable du genre humain au sujet de l'esclavage du vice, est donné par la loi de l'histoire.

(1) Lucernae ardentes in manibus vestris. (Luc.xu, 35.)

Ayez toujours présent le texte de la loi: « Si vous restez dans ma parole, vous connaîtrez la vérité, et par la vérité vous irez à la liberté. »

Cette loi, qui est la loi du développement de l'homme et de l'humanité, s'applique à toutes les phases de la croissance des âmes et de la société. Elle s'applique à tout ordre de vérités et à tout ordre de libertés.

Mais le sens littéral du texte évangélique, comme le montre la suite, s'applique à l'esclavage du vice.

« Celui qui commet le péché », dit en ce lieu le Christ, « est esclave du péché (1) ». Et c'est là l'essentiel esclavage dont le Christ nous délivre. « Si le Fils de Dieu vous délivre, vous serez vraiment libres (2). »

C'est bien là manifestement le sens littéral et premier de l'Evangile. Pour tout chrétien, c'est l'infaillible vérité.

Tout chrétien doit donc croire, comme je le crois, que si nous demeurons, hommes ou nations, dans la parole de Jésus-Christ, c'està-dire dans la foi du Christ, nous connaîtrons, dans l'ordre moral, la vérité, et que la vérité connue nous donnera, dans Tordre moral encore, la liberté.

(t) Joan., vin. 34.

(2) Joan., vin, 36.

L'Evangile nous déclare que nous sommes esclaves du péché. Mais il annonce que, si nous savons nous tenir à la parole du Fils de Dieu, il nous rendra véritablement libres à l'égard du péché : Y ère liberi eritis. Donc l'Evangile annonce la victoire sur le vice.

Si les peuples modernes pouvaient abandonner le Christ et l'Evangile, le contraire aurait lieu: le genre humain reculerait sans fin dans les ténèbres et l'esclavage du vice.

Mais cet abandon radical n'est pas probable. Déjà les premiers efforts de l'àme et de l'esprit humain, quoique bien imparfaits, ont donné au monde, comme première récompense, la science de la nature, du moins dans ses premières assises. Mais, depuis un siècle bientôt, la science de l'homme en société commence aussi à se déployer parmi nous. Cette science se trouve n'être pas autre choses que la traduction scientifique, et la vérification, par l'histoire et par l'expérience, de l'un des sens de l'Evangile. Les savants ont traduit, sans le savoir, et vérifié, sans le vouloir. La vérité a fait en eux, sans eux, la meilleure partie de leur œuvre.

De plus, les sociétés chrétiennes ayant aboli l'esclavage et augmenté la quantité du pain, ayant diminué le fardeau du travail, et créé, par millions et millions, des esclaves de vapeur

et de feu pour soulager les hommes, en viennent aujourd'hui même à chercher et à trouver du temps pour l'instruction et l'éducacation de chaque homme (1).

Vous voyez donc que la société chrétienne, par son commencement de christianisme, pour être quelque peu demeurée dans la parole du Christ, a fait d'assez grands pas dans la connaissance de la vérité, et dans la possibilité d'appliquer la vérité connue à la conquête de la liberté. Je parle ici toujours dans le sens littéral; j'entends la liberté à l'égard du péché ou du vice. Et l'Evangile affirme que nous pouvons, en effet, en être délivrés et devenir véritablement libres.

Eh bien ! ne comprenons-nous pas que si, en ce moment même, les peuples chrétiens faisaient un grand effort d'enseignement et d'éducation; s'ils inculquaient aux hommes la connaissance claire et certaine des vérités

(1) Etudiez ce qui a>> passe aux Etats-Unis.

morales, des vérités sociales; si l'on faisait connaître à tous, sans exception, la condition première de la liberté, savoir l'attachement à l'Evangile : n'est-il pas manifeste que la force morale, la délivrance, la liberté morale, iraient en grandissant avec rapidité dans l'ensemble des nations chrétiennes?

Dieu soit loué! Nous voyons notre but, et nous voyons l'obstacle. Et nous avons le commencement de la science qui nous apprend à repousser ou à détruire l'obstacle.

Notre but, notre premier devoir, c'est d'arriver à couvrir d'hommes le globe entier, et de suivre en cela la nature, qui travaille, depuis de long siècles, à remplacer par l'homme presque toute la vie animale répandue sur la face de la terre (1).

Or, à ce point de vue, le spectacle du temps présent est, certes, l'un des plus beaux qu'il ait été donné à l'homme de contempler. L'homme

(1) « Et la prédominance, à la un, reste à l'homme. » Flourens.

semble prêt à s'élancer, avec une vigueur magnifique, pour accomplir sa [première grande tâche nécessaire, pour conquérir et pour dompter le globe terrestre tout entier. Depuis trois siècles seulement, nous savons et voyons par nos yeux que la terre est un globe, et nous en avons fait le tour. Et, dans notre dix-neuvième siècle, nons commençons à remplir d'hommes le Nouveau-Monde, découvert il y a trois cents ans, et cette autre partie du monde, l'Australie, découverte plus récemment encore. En outre, depuis un demi-siècle, nous commençons à dompter la terre avec des forces si nouvelles, avec une science et une puissance dépassant tellement tout ce qu'avait vu le passé, que nos pères de tous les siècles, même de celui qui créa les sciences, eussent appelé science et puissance magiques ce que nous voyons aujourd'hui. Nous nous sommes fait, par cette magie de science, des esclaves naturels par centaines de millions. Nous avons centuplé la vitesse de l'homme sur la terre, et nous avons enveloppé le globe d'une ceinture qui transmet la pensée, d'un bout du monde à l'autre, avec Ja vitesse même de l'écriture ou de la parole. Les hommes de toutes contrées se parlent aujourd'hui, comme s'ils étaient dans le même lieu.

C'est hier même que nous venons de conquérir l'unité de lieu pour le monde. Maintenant, l'unité d'action commence pour la famille universelle. Evidemment nous sommes arrivés à l'un des plus solennels moments de la vie de l'humanité.

Nous le voyons, l'action d'ensemble peut enfin commencer. Mais quelle va être cette action? Cette action sera-t-elle l'accomplissement du premier grand devoir de l'homme? Allons-nous, en effet, « remplir la terre, et la dompter »?

Allons-nous, après ce premier grand élan de travail, qui vient de nous donner force et richesse, allons-nous nous corrompre, et subir une décadence morale, qui arrêterait précisément notre premier essai de triomphe sur le globe tout entier?

Ou bien, par quelque vigoureuse renaissance morale, par l'usage légitime et pur de nos forces et de nos richesses, que le vice détruirait, allons-nous commencer en effet à disposer le globe terrestre tout entier dans l'ordre et la justice? Allons-nous oser concevoir l'audacieuse entreprise d'une telle transformation?

Sommes-nous donc aujourd'hui incapable de quelque grand et décisif effort, qui nous fasse traverser l'obstacle, et nous approche de l'idéal

que nous entrevoyons? N'y a-t-il jamais eu aucun effort fécond et décisif dans le passé? Regardez bien.

S'il est dans toute l'histoire, un point saillant, lumineux, incomparable, et autour duquel tout gravite, c'est le point qui, de fait, partage l'histoire en deux parties; c'est le moment où fut prononcée sur le monde cette parole : « Maintenant est la crise de ce monde (1). » C'est le point où commence Van itn de la chronologie du genre humain, et qui ouvre ce que les peuples appellent aujourd'hui l'ère nouvelle.

Qu'est-ce qui caractérise ce moment? C'est la lumière qu'enferment les paroles que voici :

« Transformez-vous, et croyez à la grande nouvelle (2). »

« Voici Celui qui efface les péchés du monde (3). »

« Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa

I) Joan., xni, 31.

2 Appropinquavit regnum Dei : pœnitemini, et crédite Evangelio. (Marc, i, 15.) 3) Joan., i, 29.

justice, et le reste vous sera donné par surcroit (1). »

C'est-à-dire qu'un divin effort a été entrepris pour écraser sur notre terre le vice homicide et menteur, vice qui trompe et tue le genre humain.

Qu'a produit cet effort?

N'oublions pas où en était le monde ancien, et ce qu'il a produit. Les hommes, sous la lumière qui éclaire tout homme en ce monde, sous l'influence des grandes lois sociales naturelles et providentielles, les hommes ont travaillé, ils ont fait des efforts. Ils ont vécu, se sont multipliés, ont couvert une partie de la terre, ont essayé d'organiser la société dans la justice, ont créé l'art d'une manière splendide, ont conçu la philosophie et commencé la science. Ils ont énoncé les axiomes de la justice et de la raison.

Mais ils ont échoué dans l'ensemble. Pourquoi?

Parce que la plus grande partie des biens produits par ceux qui, dans l'antiquité, donnaient au monde l'effort et le travail, a été dévorée par ceux qui ne lui ont apporté que le vice. Et tous ensemble ont manqué le but.

(1) Matth., vi, 43.

Mais où s'est montrée, avant tout, la grandeur et la noblesse des bons, sous la lumière de la conscience et de la raison, c'est qu'ils ont su juger ce premier essai de la vie. Ils ont compris qu'ils se trompaient. Us ont su qu'ils ne savaient rien. Ils ont vu qu'ils ne pouvaient rien. Us ont vu que le vice arrêtait, corrompait et détruisait tout. Ils ont vu la souffrance, fruit du vice. Us ont vu cet universel incendie des passions, et il ont osé demander et chercher s'il n'existait pas quelque force capable de l'éteindre, capable de régénérer la nature humaine, et de sauver le monde. Ils ont nommé Dieu, la conscience, l'immortalité, le péché. Ils n'ont cessé d'attendre les envoyés de Dieu, ou, pour mieux dire, l'envoyé de Dieu. Socrate, les stoïciens, Aristote et Platon, sont, sous ce rapport, bien connus. Mais en Orient, le noble, doux et généreux Bouddha, digne de réprésenter l'une des grandes régions du vieux monde, Bouddha (t) est surprenant.

« La douleur », s'écrie-t-il avec une immense compassion, «la douleur couvre toute la terre.

« La cause de la douleur, c'est le péché.

« 11 faut abolir le péché. »

Et ce cri, qui est tout le bouddhisme, ce cri

(1) Ce très grand homme a \u et senti le problème de la \ie, mais il a proposé la solution précisément contraire à celle qui était vraie. Nous en parlerons.

remplit tout l'Orient, et constitue aujourd'hui même la religion d'un tiers du genre humain.

Oui, nous voyons vers la fin de l'antiquité s'élever, dans la conscience de la justice, dans la lumière de la raison, une sorte de malédiction universelle sur le monde tel qu'il est (1).

L'Evangile vient répondre à la conscience et à l'indignation du genre humain :

« Malheur au monde, à cause de ses scandales (2)! »

« Le monde est tout entier dans l'iniquité (3). »

Et, d'un autre côté, l'Evangile répond à l'espérance du genre humain lorsqu'il dit :

« Voici Celui qui efface les péchés du monde.

(1) Écoutez les stoïciens : Corrumpere et corrumpi, sœculum vocatur. (Tacite.)

0 curas hominum! ô quantum est in rébus inane!

(Perse., sat. I, v. 1.)

0 curvae in terras anima?, et cœleslium inanes!

{Id., sat. il, v. 60.)

Heu I stériles veri !

[Id., sat. V, v. 15.)

Discite, ô miseri, et causas cognoscite rerum, Quid sumus, et quidnam \icturi gignimur, ordo Quis datus...

{lbid.)

(2) Vîe mundo a scandalis! (Matth., xvm, ".)

(3) Mundus lotus in maligno positus est.(l Joan., v, 19.

« Repentez-vous, transformez-vous ; car le Royaume de Dieu approche. »

Eh bien! qu'a produit ce nouvel effort? Il y a deux mille ans que l'Evangile a commencé son œuvre. Deux mille ans, très petite partie de la vie de l'humanité : Brève mortalis œvi spahum. Car le temps, aussi bien que l'espace, est plus grand qu'on ne pense. Nous sommes aux premiers jours du christianisme (1), et peut-être aux premiers jours du monde.

Voici pourtant déjà les fruits de cette ère nouvelle qui commence.

Je vois d'abord dans les premiers siècles une vigueur morale magnifique contre le mal. Je vois un très grand nombre d'hommes se retourner absolument, et marcher avec un courage héroïque, jusqu'à la mort et à travers la mort, contre le mal et les ténèbres. Des hommes, radicalement nouveaux et absolument

(1) « On parle beaucoup des premiers siècles du christianisme; en vérité, je ne voudrais pas affirmer qu'ils sont passés. » (De Maistre.)

convertis, vivent en sens contraire du vieux monde. Ils meurent au lieu de tuer. Ils donnent leur vie au lieu de prendre celle des autres. Us donnent leur travail et leur bien, au lieu de dévorer le travail d'autrui. Loin d'écraser les plus faibles par l'esclavage, eux, qui sont les plus forts, se font les serviteurs de tous. C'est évidemment la pratique, héroïquement surabondante, de la loi nécessaire et fondamentale de la vie : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faite-le pour eux. » C'est le contraire du vice; c'est l'évidente abolition du mal, l'infaillible pratique du vrai bien. Voilà la voie, la vérité, la vie. C'est une vigueur de sobriété, de justice, de continence, de tempérance, de chasteté, qui était impossible à l'homme, et que l'homme ne soupçonnait pas. Voilà le commencement de l'ère nouvelle.

Quelques siècles s'écoulent dans la plus immense mêlée d'hommes, d'efforts, de luttes, d'idées et de doctrines, de ruines et de carnage, de désespoirs, de décadences, de renaissances et d'espérances, d'orgies sans nom, de crimes sans freins, de célestes beautés, d'héroïques et de surnaturelles vertus.

Après quoi, nous le voyons tous, les hommes nouveaux l'ont emporté. Us ont vaincu

le monde : « Ayez confiance, j'ai vaincu le monde (1). » Ils proclament l'ère nouvelle, se nomment la société universelle, et datent le véritable vie du genre humain à partir de l'an un du Christ, le premier-né du monde nouveau.

Mais écoutez. Voici surtout où commencent, selon moi, les grands traits de l'histoire moderne, les grands ouvrages de l'homme nouveau, cet homme dont Jésus-Christ a dit : « Celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais : il en fera même de plus grandes : Et majora horum faciet (2). » Ici, dis-je, commence sous nos yeux le premier accomplissement visible et décisif de la grande prophétie évangélique, qui est la loi même de l'histoire : « Si vous demeurez dans ma parole, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. »

Voici comment.

De fait, les hommes se sont attachés à la parole du Christ. Sa parole, c'est la loi : « Travailler les uns pour les autres : Hxc est enim lex. » Nous voyons là, sans nulle comparaison, le plus grand élan de vigueur morale qui ait été donné au monde. Us ont compris que tout vice est iniquité. « Quiconque fait un péché commet une injustice : tout péché est iniquité » ,

(1) Confldete, ego vici mundum. (Joan., xvi, 33.)

(2) Joan., xiv, 12.

dit saint Jean (1). » C'est-à-dire que tout vice est source de mort, et dans l'homme et autour de l'homme. Tout péché qui me tue, tue hors de moi quelqu'un.

Dans cette magnifique clairvoyance, voyezles, par millions et millions, ceindre leurs reins pour lutter contre le mal moral jusqu'à la mort. Et ce surnaturel élan de foi, d'espérance et d'amour, soulève l'humanité.

Ils sont donc, en effet, demeurés dans la parole du Christ. Ils se sont établis dans la loi, ou du moins dans la bonne volonté de la loi.

Eh bien! voici la conséquence : c'est qu'ils arrivent enfin à connaître la vérité. Ils possédaient, en substance implicite, la vérité, puisqu'ils étaient dans la justice; maintenant, ils arrivent à connaître la vérité, c'est-à-dire qu'ils arrivent à la science. La science, voilà l'éclatante nouveauté, la plus grande après l'Evangile, qui soit jamais venue illuminer le monde.

(1) Omnis qui facit peccatum, et iniquitatem facit peccatum est iniquitas. (I Joan., in, 4.)

Retenez bien ceci : l'ère scientifique du genre humain commence. Elle commence aujourd'hui, car la série des siècles dont je parle est une même époque, un même tout. Elle commence comme il le fallait, par la théologie et la métaphysique, scientifiquement élaborées : théologie, métaphysique, deux splendeurs que quelques esprits aujourd'hui déclarent nulles, parce qu'eux-mêmes, frappés de science exclusive et partielle, se sont rendus nuls à l'égard des plus hautes splendeurs de l'esprit. De très puissants penseurs, auxquels peu d'esprits, depuis cent cinquante ans, sont comparables, travaillent en commun, — c'est le grand point, — travaillent en commun, répétons-le, d'un bout à l'autre de l'Europe, popularisent les plus grandes idées (1); organisent la raison moderne dans la précision, l'analyse, la déduction établissent dans les intelligences la base logique, et l'inoculent dans la constitution même des langues nouvelles qu'enfante un monde nouveau (2). Jamais tant d'hommes ensemble, en aucun temps, n'ont fait, avec autant d'espérance et d'élan, de pareils efforts de pensée.

Mais voici que, l'immense mouvement tra-

(1) C'est ce qu'afûrme Leibniz.

(2) C'est ce qu'a montré Hamilton.

2o2 LA F0HCE QUI PEUT DOMPTER LE VICE

versant la logique, tout cet élan se porte tout à coup sur la physique et les mathématiques. On sait penser. On apprend davantage à observer et à chercher. On complète la logique par une plus claire étude de l'induction, et surtout par l'application effective de ce grand procédé d'invention (1).'

Ici commence le merveilleux mouvement scientifique dont les hommes demeurent éblouis et qui, dans notre siècle môme, se résolvant, dans tous les détails de la vie, en applications saisissables à l'œil et à la main, frappe d'un tel étonnement les ouvriers du premier degré de

(I) Bacon n'a vraiment pas été le prédicateur de Y induelion. Il n'a été que l'éloquent prédicateur de Yobservalion, base et point d'appui del'induclion. Le véritableioitiateur pratique de l'induction scientifique, c'est Kepler. La découverte des trois lois de Kepler est et demeure le type classique de l'induction. La théorie du procédé, qui, du reste, avait été nettement, quoique brièvement, exposée par Aristote, a été donnée en substance par Leibniz, Wallis et Newton : par Newton, lorsqu'il affirme que son analyse cachée (analys'nn latentem) n'est autre chose que l'induction. Celui qui l'aurait enfin pleinementdévoilée, — théoriquement. — car sa pratique avait depuis longtemps enfanté des merveilles, ce serait M. Apelt en Allemagne, s'il n'avait publié sa théorie de l'induction deux années après ma Logique. Que l'on me permette de réclamer humblement l'honneur d'avoir mis, le premier, ce point en pleine lumière. Ai-je besoin, après la polémique qui a eu lieu sur ce sujet, et après mon introduction à la deuxième édition d.e la Logique, à laquelle on n'a pas répliqué, de répéter encore ici que les objections adressées à ces chapitres sur l'induction sont absolument nulles? Rien de ce que j'ai écrit sur ce sujet n'a été entamé.

la science, qu'ils s'écrient tous : Un monde nouveau commence!

0 amis, ce n'est pas un monde nouveau qui commence, c'est l'ère nouvelle qui continue. Ou plutôt, ceci est en effet une phase nouvelle ■de l'ère nouvelle, l'ère scientifique du genre humain, annoncée, dès le premier jour, parle second article de la loi de l'histoire : « Vous connaîtrez la vérité. » La vérité possédée en substance, et présente en nos cœurs dès le premier moment, se développe aujourd'hui en science.

Le lever du soleil de la science ! Oui, tel est le spectacle auquel nous assistons. Et c'est ici enfin que l'on peut commencer à comprendre la marche du monde, dans son passé, dans son présent et dans son avenir. C'est ici que la loi de l'histoire est écrite, pour les yeux attentifs, en splendides caractères, en choses visibles, en choses palpables, que nous touchons et que nous sommes.

Nous avons sous les yeux, si nos regards savent embrasser le court espace de l'ère nouvelle, les deux plus grands traits de l'histoire, savoir : l'élan moral unique, incomparable, donné au monde par l'Evangile ; ensuite, je le répèle, spectacle unique aussi dans toute l'histoire, le lever du soleil de la science.

Le monde nouveau vérifie donc la loi : « Si vous pratiquez la justice, vous connaîtrez la vérité. >;

Mais ce monde, créé par l'Evangile, ne commence-t-il donc pas aussi, aujourd'hui même, à voir pénétrer dans sa vie la suite de la loi de l'histoire : « La vérité vous rendra libres »? Qui donc ne voit que nous avons déjà la liberté correspondante à toute la science que nous avons?

Quelle est la science que nous avons? La science de la nature, ou du moins sa première partie : la science de la force physique. Eh bien! c'est à l'égard de la nature physique, que la science de la vérité nous donne la liberté. La connaissance des lois nous donne la possession des forces. Les forces, qui autrefois nous écrasaient, nous servent aujourd'hui. Nous sommes, à leur égard, non plus seulement libres, mais rois. Au lieu d'esclaves ou de victimes, nous sommes régulateurs et conducteurs des forces.

LA FORCE QUI PEUT DOMPTER LK VICE 25o

Or, par ce premier exemple de la vraie liberté, de celle qu'apporte la vérité, celle que l'homme aujourd'hui tient en main, et dont il a l'expérience quotidienne, nous connaissons enfin ce qu'est, dans sa nature et son essence, la liberté.

Qu'est-ce que la liberté? C'est le développement des forces sous la loi. Qu'est-ce que l'esclavage? C'est l'écrasement ou l'anéantissement des forces. Les forces de la nature écrasaient l'homme. L'homme était leur esclave. L'homme brisait contre la nature ses aveugles efforts. Aujourd'hui l'homme centuple ses propres forces en s'appuyant sur celles de la nature.

Voilà la liberté au sein de la nature. Qu'estce que la liberté au sein des sociétés? C'est le développement des forces humaines sous la loi. Lorsque la force de chaque homme, au lieu d'écraser celle d'autrui ou d'en être écrasée, ou, pour parler plus vrai, lorsque nos forces à nous tous, au lieu de se neutraliser ou de s'anéantir par la lutte et la contradiction, sauront, dans la vraie science des lois sociales, se multiplier par l'accord, et se déployer par l'union, alors nous serons libres. Ce sera le fruit de la loi, loi nécessaire et fondamentale de la vie à tous les degrés : « Travailler les uns pour les autres » :

loi qui, d'abord pratiquée douloureusement, et partiellement, et dans la lutte et par vertu, par les meilleurs, se tourne peu à peu en science, puis, devenue claire, certaine et détaillée, apprend aux hommes, s'ils ne rejettent point la justice, à centupler leurs forces pour l'union. Voilà la liberté.

Or regardez toujours le point de l'histoire où nous sommes. Pendant que la vraie science des lois physiques se développe toujours, et nous apporte, de plus en plus, la liberté au sein de la nature, n'apercevons-nous pas un autre fait immense, grand comme le monde moderne même, savoir : le désir, le besoin, la volonté et la nécessité d'un grand et vrai progrès de liberté politique et sociale? N'est-ce pas là ce que nous demandions, à grands cris, il y a quatrevingts ans? La France prétendit établir ce progrès d'un seul coup, comme par un coup de hache. Mais un choc violent brise, et n'institue pas.

Nous demandions la liberté d'action au sein des sociétés, et nous avons trouvé la liberté d'action au sein de la nature, par la connaissance de ses lois et la possession de ses forces. Nous avons obtenu la liberté conforme à toute la science que nous avions, et non la liberté plus haute, qui ne peut naître que de la

science que nous n'avions pas. Que ceci nous instruise. La liberté positive et réelle, celle qui est le développement des forces, la liberté vient de la vérité, — je parle de la vérité scientifiquement connue. Et cette science même ne suffît pas, puisqu'il faut, avant tout, la condition première : « Si vous restez dans la justice, si vous demeurez dans ma loi. »

Mais avançons, et voyons les choses de plus près.

Il y a cent ans, — déjà riches de nos sciences naturelles, — nous n'avions vraiment pas la science des lois et des forces humaines, la science de l'économie véritable des sociétés. Nous en lisions, dans l'Evangile, les données implicites; mais nous ne les comprenions pas. Au lieu de science, nous avions des erreurs directement contraires à la science de la liberté, et des passions plus contraires encore, s'il se peut, à toute pratique de la liberté.

Non, il y a cent ans, nous ne possédions pas cette science, car c'est à cette heure même qu'elle naissait dans un petit nombre d'esprits

qui, moins rares aujourd'hui, la développent rapidement, mais n'ont pas pu encore en assurer parmi les hommes le triomphe et la gloire.

Pour moi, je la salue comme un grand et nouvel élan du soleil de la science. C'est le second moment de ce que j'ai nommé l'ère scientifique du genre humain. Après la science de la nature, celle qui doit nous apprendre à remplir notre premier devoir, « couvrir la terre et la dompter », après ce premier moment de la science, doit venir, et vient en effet, le second rayon lumineux, la science de l'homme en société, celle qui doit nous apprendre à remplir notre second devoir : « Disposer tout le globe terrestre dans la justice et l'équité. »

Les sciences morales et politiques, l'histoire, l'économie politique et sociale, voilà le groupe de sciences qui occupe aujourd'hui les esprit». Ce n'est plus la physique, la mécanique, ni les mathématiques, c'est l'économie politique, la science de l'homme en société, qui constitue le rayon propre, la couleur du moment présent. Voilà la science dont les progrès nous donneront enfin quelque progrès de liberté.

Mais prenons garde, et contemplons, avec une attention croissante, le spectacle qui est sous nos yeux.

Je vois la science sociale, magnifique et

LA. F0HCE QUI PEUT DOMPTER LE VICE 2o9

pleine d'espérances, dans la minorité qui la possède, éclairer, consoler les esprits. Elle annonce, et promet, et demande avant tout, la justice, la liberté, la paix. Mais où donc est la paix, la justice et la liberté que sa lumière ait apportée au monde, depuis un demi-siècle, depuis un quart de siècle? N'avons-nous donc pas sous les yeux, au moment où je parle, comme propre caractère de l'heure présente, le mépris le plus insolent de toute justice et de toute liberté? Mais que dire de la paix, cette fille aînée de la justice, que la science regarde comme étant, après la justice, et la première des forces et le plus grand des biens? Hier encore la folie de la guerre dévorait la moitié de la substance des peuples. Mais aujourd'hui la guerre demande à dévorer le tout. Mars exige, en ce moment même, que tout homme devienne son lévite, et que le produit tout entier des prodiges de notre industrie, sauf la partie strictement nécessaire à la nourriture du soldat, soit dévoré sur son autel.

Que devient donc notre loi de l'histoire : « Vous connaîtrez la vérité et, par la vérité, vous irez à la liberté»? Ici, nous connaissons la vérité, nous connaissons la science; mais quel fruit en retirons-nous! Où est la liberté, la paix, le déploiement des forces? Je n'aperçois

que destruction, qu'écrasement des forces; je vois la guerre, l'oppression et la spoliation, non pas diminuer, mais croître.

Oui, c'est bien là ce que je vois, mais aussi c'est bien là ce qui doit arriver en vertu de la loi de l'histoire N'oubliez donc jamais la première parole de la loi, sa condition fondamentale et nécessaire, dont le texte même est ceci : «Si vous demeurez dans ma parole», dit le Législateur.

Il est clair que les progrès promis, en vertu de la nécessaire et fondamentale condition, ne viendront pas de sa violation même.

Or sommes-nous demeurés dans la parole du Législateur?

C'est ici le moment de mieux entendre ce texte principal : « Si manseritis in sermone ?neo : Si vous demeurez dans ma parole », c'està-dire dans la loi.

Qu'est-ce que cette parole? Nous l'avons déjà dit: c'est la formule de la justice; c'est la loi du travail dans tout ordre de choses ; « Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux.» C'est la loi de la force,, cause de tous les faits de l'histoire. Mais la loi de la forme des faits qu'opère la force agissant sous la loi, est celle-ci: « Vous connaîtrez la vérité, et, par la vérité, vous irez à la liberté » : sim pies

effets et conséquences et déductions de la loi radicale, loi de la cause. Si vous demeurez dans cette loi, elle donnera la vérité, qui donnera la liberté. Si vous demeurez dans la loi, assez de temps pour connaître la vérité, et si, alors, vous n'y voulez plus demeurer, dès cet instant, d'après la loi même, tout s'arrête. La vérité ne vous donnera plus la liberté. La vérité acquise, mais non renouvelée, ni grandissante, puisque la source en est tarie, ne sera plus féconde, mais réalisera le terrible mot de JBossuet : « Malheur à la connaissance stérile qui ne se tourne pas à aimer et se trahit elle-même ! »

Le premier temps de toute vie féconde, c'est la bonne volonté, c'est l'effort vers la justice et vers la vérité. L'effort complexe amène d'abord la vérité: cela est de nécessité psychologique; et, si l'effort persiste, il amène enfin le vrai fruit de la vérité, savoir, la liberté: la liberté d'action, la liberté des forces. Leurs mouvements, sous la lumière, ne se détruisent plus l'un par l'autre, comme ils faisaient autrefois dans la nuit, quand la bonne volonté de lajustice n'était pas encore éclairée.

Mais certes, en ce dernier temps du progrès, c'est le moment où la bonne volonté touchant au but, sous la lumière, doit déployer toute son énergie. Qu'arrivera-t-il si, en ce moment même, par je ne sais quelle étrange catastrophe, la bonne volonté meurt ou se retourne, et fait un pacte avec l'iniquité?

Qu'arrivera-t-il si, dans l'ordre du pain nécessaire à la vie, quand nos sciences nous ont rendus riches, le vice survient, et dévore toute notre abondance?

Qu'arrivera-t-il si le genre humain fait comme cet ouvrier qui, par son art, gagne en un jour le pain de la semaine, mais ne travaille que trois jours, et en passe quatre dans l'orgie?

Qu'arrivera-t-il si la puissance de nos découvertes et de nos sciences, se mettant au service du meurtre, est employée, à peu près par moitié, à construire des machines, toujours plus merveilleuses, pour l'extermination des hommes? Si la moitié de nos ressources est employée à donner la vie, l'autre à donner la mort, quels seront nos progrès?

Qu'arrivera-t-il si la spolation devient un art tellement consommé et tellement irrésistible que les bandits et les voleurs, qui vivaient autrefois misérables et persécutés, proie de la honte et du gibet, sont aujourd'hui, presque partout, par l'accumulation de richesses colossales, la partie influente de l'aristocratie, maîtres de la fortune publique, et, toujours par l'argent, conducteurs de la pensée publique ?

Aujourd'hui même, à l'instant où je parle, et au milieu de la splendeur magique de nos sciences physiques et de nos découvertes, voici les étranges phénomènes qui viennent frapper nos yeux.

C'est d'abord, depuis un quart de siècle, une manifeste décadence intellectuelle et morale. Les caractères s'affaissent et les esprits s'évanouissent.

Partout l'inattention sénile et l'indifférence hébétée. Dieu, l'âme, le droit, la liberté, la raison, la justice, la vérité, l'honneur, sont des mots effacés.

C'est un caractère absolument propre au temps présent, dont il n'y a pas trace, depuis vingt siècles, dans l'histoire de l'esprit humain, que la renaissance parmi nous des sectes sophistiques: symptôme fondamental très redoutable et trop peu remarqué.

J'ose dire que l'athéisme et le matérialisme sont peu de choses, comparés à la tentative avouée d'abolir la raison et de supprimer la morale. Je ne parle pas des esprits qui se trompent. Je parle de ceux qui, en pratique et en théorie, contestent les axiomes et nient les bases de la raison. Je ne parle pas de ceux qui affirment que la morale est en elle-même absolue et indépendante. Loin de là. Je parle de ceux qui soutiennent que la morale n'est pas, que le bien et le mal sont même chose et que la liberté morale est une chimère.

Or ces sectes et ces doctrines sont sous nos yeux (\). C'est une maladie mentale effroyable, mélange d'orgueil, d'audace, d'ignorance, d'insolence, de mépris, de sottise et de perversité; mal absolument inconnu dans l'histoire depuis vingt siècles, et qui d'ailleurs n'a paru dans le monde que deux fois. C'est la partie sauvage du genre humain produisant sa philosophie.

Que du sein de pareilles ténèbres sortit une nouvelle espèce d'attaque, absolument inattendue, contre le christianisme, base de la civilisation moderne, cela était inévitable. Je disais autrefois: Étant données la raison et la liberté,

(1) Je prie le lecteur de se reporter à la note relative à M. Thomas Buckle, cité ci-dessus, chapitre n, en note, et au recueil de textes sophistiques qui se trouvent à la fin du livre intitulé : Les Sophistes el la Critique.

le triomphe du christianisme, c'est-à-dire du catholicisme, est certain.

Or cela me parait aujourd'hui définitivement démontré. C'est précisément pour cela que les forces adverses procèdent, en ce moment, à l'attaque du christianisme par le renversement de la raison et de la liberté. Il n'y a plus d'autre moyen d'attaque. C'est là encore un caractère très remarquable du moment présent.

Qu'il sorte de là une espèce de rage d'athéisme et de matérialisme; que le vice en profite pour se dilater en tout sens ; qu'il s'ensuive une rechute dans les hideuses passions contre nature, dans les abominations sataniques de ce sens réprouvé dont parle saint Paul; que la force remplace, de peuple à peuple, lajustice et le droit ; que la liberté soit en tout foulée aux pieds; que l'antique forme politique du centralisme césarien reprenne faveur, quoi de plus simple?

Mais ce n'est pas le plus grand de nos maux. Le plus grand, c'est la division des esprits : c'est la haine, le mépris, la colère, intervenant entre les hommes.

266 La force qui peut dompter le vice

Vous le voyez, tout nous ramène à ce seul point: c'est le vice, le vice homicide et menteur qui tue les hommes et les nations. C'est le vice qui est notre obstacle ; c'est lui qu'il faut dompter. Un progrès de vigueur morale est, en tout temps, l'unique ressource du genre humain, ressort de tout progrès. Bonne volonté de la justice, voilà le fond des choses; la vérité, la liberté sont à ce prix. A ce prix est l'accomplissement 'des grands ouvrages, des grands devoirs du genre humain : « Remplir la terre et la dompter » ; puis « disposer le globe entier dans l'ordre et la justice ».

Mais où donc prendra-t-on la vigueur morale qu'on n'a pas? Qui donc espère, dans la nature humaine, un progrès de vertu? Quel moyen prendre pour augmenter, parmi les hommes, la volonté de la justice? Encore une fois, changera-t-on la nature humaine?

Ici est vraiment la question; ici est véritablement la crise du temps présent; ici toute la loi de l'histoire, jointe à la manifeste impossibilité de passer outre, va-t-elle pousser le

genre humain à quelque effort suprême? D'où viendrait l'impulsion? Quel serait cet effort? Gomment une telle transformation est-elle possible? Et que devons-nous faire vous et moi pour y travailler?

C'est à quoi nous nous efforçons de répondre, tenant toujours nos yeux fixés sur l'admirable loi qui brille en splendides caractères dans le spectacle du moment présent.

Mais pourquoi de nouveau ces questions? La réponse n'est-elle pas donnée dans les pages qui précèdent?

Avons-nous, oui ou non, sous les yeux, un monde nouveau qui commence l'un un de l'ère nouvelle par une incomparable transformation morale d'une partie de l'humanité? C'est là, sans nulle comparaison, le trait le plus saillant de toute l'histoire humaine et le fait le plus grand, le plus haut, de toute la vie du genre humain. Avons-nous, oui ou non, sous les yeux, le second grand fait de l'histoire, savoir : le spectacle du soleil levant de la science? Mais ce second soleil n'est autre que le premier, contemplé dans une autre saison. C'est celui même qu'au premier siècle de notre ère nos pères ont appelé « soleil levant de la justice, soljustiliae, oriens ex alto >>.

Mais qui donc a produit, dans la vie de l'hu-

manité, ces deux grands faits incomparables? L'Evangile seul, qui est lumière vivante et vertu efficace. Eli bien! l'Evangile peut, aujourd'hui encore, produire d'aussi grandes choses: il en peut produire de plus grandes (1). Il peut, après avoir donné à une partie des hommes quelque bonne volonté de justice, — « paix sur la terre à tout homme de bonne volonté », — après avoir donné aux peuples contemporains le commencement de la science, comme récompense de ce commencement de justice, il peut leur donner aujourd'hui le fruit suprême, la moisson réelle de la vie, la liberté. C'est ce que promet l'Evangile, et c'est ce qu'il accomplira, si nous nous attachons à l'Evangile : « Si vous vous tenez à ma parole, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous donnera la liberté. » C'est la parole évangélique, en même temps que la loi de l'histoire.

Qui donc peut arrêter la marche de l'Evangile, et le mouvement de l'histoire, et l'approche du royaume de Dieu? Qui peut donc étouffer la vie du genre humain?

Quelle force, encore une fois, a jamais pu élever, d'un seul degré au-dessus de lui-même,

11, Qui crédit iti me, opéra quee ego facio, et ipse faciet, et majora horum faciet, quia ego ad Patrem \ado. (Joan., xiv, 12.)

le poids des niasses qui ne cessent de tendre à la chute, et dont la décadence semble la loi? Prendre le genre humain dans le plus profond abaissement, et l'élever beaucoup plus haut que le niveau d'où il était tombé? L'Evangile a-t-il fait cela, oui ou non? Quelle autre force a jamais rien opéré de semblable? Aucune. Si vous ne voulez pas nier l'histoire dans ses traits les plus clairs et les plus décisifs, par pure obstination de volonté et par simple négation de colère, vous voyez de vos yeux ces grands faits de l'expérience universelle, comme je les vois moi-même.

Mais qui pourra donc aujourd'hui, non plus seulement nous maintenir sans décadence au niveau où nous sommes parvenus, qui pourra nous élever plus haut de siècle en siècle? Est-ce un problème possible, si l'Evangile est faux, s'il n'est pas la force de Dieu, sur laquelle l'homme peut s'appuyer de manière à monter toujours? Si Dieu même, si notre Père qui est au ciel, n'est pas, pournotre vacillante volonté, une source de force inépuisable, comme nous avons, pour notre industrie, dans la terre, des mines de force et de mouvement; quel espoir avons-nous de croître dans la justice?

Nous aurions, dans ce cas, pour toute espérance d'avenir, ces dogmes de sens commun,

qui sont écrits partout, et que je me borne à transcrire (1) : « Le monde ne se transforme pas, et l'humanité ne marche pas vers des destinées nouvelles, qui modifieront sensiblement la force des choses. La nature de l'homme ne dépend pas de sa volonté. Elle dépend d'une organisation physiologique qui reste aujourd'hui ce qu'elle était il y a trois mille ans. Dans l'ordre moral, cette nature invariable amène toujours les mêmes résultats. Le principe de la perfectibilité humaine, que rêvent encore de nos jours quelques enfants perdus de la philosophie socialiste, est une illusion! L'homme sera éternellement porté aux jouissances des sens, et à leur enivrement, sources de nos erreurs, de nos malheurs et de nos crimes.»

Sans nul doute, l'homme sera toujours porté à toute ivresse des sens : sans nul doute, son cerveau demeurera cerveau humain, et ses mains n'auront pas plus de force qu'aux premiers jours. Mais, par ses mains, aidées de son cerveau, aidé lui-même par sa raison,, il construira des instruments, et, par ses mains et son cerveau et sa raison, il ira puiser dans la terre les trésors de mouvement et de force que

(1) Je les copie dans une brochure intitulée : Eludes sur la statistique 7norale de l'Angleterre et de la France, par M. Diard, président honoraire de la Cour impériale de Riom.

notre Père a préparés pour nous. Et nos forces seront décuplées, puis centuplées, et centuplées encore. C'est là même ce qui est sous nos yeux.

Eh bien! gloire à la véritable science qui, dans son profond et vrai pressentiment de l'harmonie des choses, déclare que, puisque notre pouvoir sur la nature, et nos forces, et nos richesses grandissent ainsi, il faut que nos forces intellectuelles, et surtout nos forces morales, grandissent au moins dans la même proportion. « Apprenons aux hommes, dit l'un des plus dignes interprètes de la science, apprenons aux hommes à suivre, à devancer, par le progrès de la puissance intellectuelle, de la puissance morale surtout, l'inévitable progrès de la puissance matérielle. »

Il le faut! Mais comment le pouvons-nous donc, puisque nos mains, et toutes nos forces propre, d'essprit, de cœur et de volonté, sont toujours à peu près les mêmes? Eh bien! précisément, c'est en ajoutant à la force de notre cœur celle de Dieu, comme nous ajoutons aux forces de nos mains celle du feu. Et l'Evangile est précisément le code révélateur des lois et sources de la force. Il saura nous montrer d'abord à ne pas perdre dans le vide presque toutes nos ressources humaines, et puis à exploiter la puissance même de Dieu.

Gloire à Dieu! Ces vérités, dans quelques siècles, seront familières aux enfants; et l'on s'étonnera profondément de la ténébreuse ignorance de notre siècle sur la question principale de la vie.

Quant à moi, je les vois comme je vois le soleil. Je les portais dans l'âme par ma foi catholique; je les vois aujourd'hui dans tout le détail de la science, et dans l'étincelante lumière de la suite de l'histoire.

Page 1