‹ La morale et la loi de l'histoire (volume 2)Chapitre 8 sur 25 · LE POINT D APPUI DE L ESPÉRANCE · texte numérisé non relu

LE POINT D APPUI DE L ESPÉRANCE

« A. quoi sert », disent les insensés, « cette morale individuelle qui demande la sobriété, la tempérance, la chasteté, et remplit l'àme de continuels scrupules? Je comprends la justice, et le respect d'autrui. Mais je suis maître de moi-même ; et pourquoi lutter contre moi, contre ma nature et sa pente? »

Voilà ce qui se dit dans presque tous les cœurs; et voilà ce que j'ai entendu dans le mien.

Or je veux vous donner la raison de la lutte, la raison la plus digne de toucher les hommes de nos jours.

C'est que ce grand progrès des sociétés, vers lequel tendent toutes les nations, ce progrès de justice sociale qui, dans les siècles où nous entrons, est et sera de plus en plus la grande pensée de tous les hommes de cœur; ce progrès que Dieu veut, et que le genre humain pressent, est absolument impossible sans un très décisif progrès de cette morale individuelle, banale, quotidienne et ancienne, que l'on méprise comme inutile. Cette morale seule diminue le nombre des hommes de joie et des hommes de proie, obstacles à tout progrès, destructeurs de tout bien, voleurs du travail commun. Et j'ajoute aussitôt qu'à son tour, ce progrès moral est aussi manifestement impossible sans un grand progrès religieux, que le mouvement des machines est impossible sans la force et le feu.

Or, ce qu'on veut, c'est un progrès social. Voilà l'attrait des intelligences et des cœurs, des individus et des peuples. Voilà le désir qui deviendra le point d'appui des forces héroïques que recèle l'àme humaine. Eh bien! les tribuns mêmes, aujourd'hui, proclament que l'ordre, la liberté et la prospérité sont, partout et toujours, proportionnels à la moralité. Et par moralité ils entendent, comme nous, la sobriété, le travail, la chasteté, la vie pure et austère de la famille,

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et la recherche du bonheur dans les joies de l'esprit et de l'àme (1).

Voilà donc aujourd'hui, pour la plupart des âmes, le ressort de la vie morale : c'est le désir de transformer la société dans la justice.

Grâce à Dieu, ce sentiment existe en beaucoup d'entre nous, et Dieu, je l'espère le bénira de plus en plus. Qu'est-ce autre chose que l'esprit évangélique même ?Quest-ce autre chose qu'un souffle du Saint-Esprit, sollicitant les nations chrétiennes, et les ramenant par sa grâce, pendant que les lettrés disputent, à l'amour de Dieu et des hommes?

Voilà la propre base de la morale. Si toute

1) Proudbon : De la justice dans la Révolution et dans l'Eglise, t. III, p. 535 :

« Tout mouvement, soit en bien, soit en mal, qui s'accomplit dans l'ordre moral, entraîne, à moins d'une réaction énergique, un mouvement analogue dans l'ordre économique, et vice versa ; ainsi l'on peut prendre chacun de ces mouvements comme énonciation pt mesure de l'autre, observer, par exemple, dans une staiistique de la population et de la richesse, comme en un miroir, l'état de la conscience publique et les effets de la solidarité morale.

« Ainsi, que, par l'effet de cet entraînement à la volupté dont nous avons, dans nos dernières études, expliqué la murcbe, la population commence à se détourner du mariage et de la famille; que la fièvre du luxe et des jouissances, compagne ordinaire de la volupté, s'empare des hautes classes et descende ensuite jusqu'aux derniers rangs; que les moyens ordinaires de la production ne répondent plus aux besoins; que la justice, faussée par le scepticisme et Ips perturbations de la politique, ne suffise pius à contenir l'égoïsme, rlors l'équilibre détruit dans l'ordie moral ne tardera pas à l'être dans l'écoHomie.et l'on pe'it prévoir ce qui arrivera... »

la loi morale et religieuse se ramène, comme le dit l'Evangile, à l'amour de Dieu et des hommes, deux préceptes qui n'en font qu'un; si saint Paul résume bien l'Evangile quand il dit : « Toute la loi est dans un seul mot : Tu aimeras ton prochain comme toi-même (l) » ; si Jésus-Christ a dit en termes beaucoup plus précis, et dont nous verrons l'étendue scientifique immense : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux : voilà la loi » ; si tout cela est vrai, nous voici donc poussés par cet esprit contemporain, qui est le fond providentiel du siècle, à l'accomplissement de la loi. Dieu soit loué !

Mais, s'il s'agit du bien social et des progrès du monde, je sais les tristes ennemis qui vous arrêtent au début d'un pareil discours, savoir : la négation chagrine et l'absurde utopie.

Échappons àleurs cris impuissants, étalions, s'il se peut, à la science.

(1) Hom., xiii, 8.

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Ecoutez : voici un mystère que j'ai bien longtemps ignoré, et dont je n'aperçois qu'aujourd'hui enfin la splendide beauté.

Le voici : c'est qu'en toutes choses, notre Père a plus fait pour nous que nous ne le savons.

Nous sommes plus près de tous les biens que nous n'osons le soupçonner! Nous ne sommes séparés du ciel et de la terre promise que par un obstacle moral moins fort que notre liberté.

Tout est donné; mais l'homme ne sait pas encore prendre. Notre aveugle ignorance, notre tristesse ingrate, ne savent pas voir que, dans tous les ordres de choses, même dans l'ordre social, Dieu nous donne tout; tout nous est préparé (1).

« Si vous saviez le don de Dieu (2) », dit l'Evangile : parole universelle, vraie toujours et partout.

«Vraiment Dieu même est en ce lieu », s'écrie le patriarche dans sa vision, « et moi, je l'ignorais (3). » Oui, nous ignorons, presque tous, ce qu'il y a de saint et de sacré dans le monde présent, tel qu'il est.

(V La fin de ce chapitre est la seule partie du présent ouvrage qui ait été déjà publiée, et empruntée au petit volume intitulé . Le premier et le dernier livre de la morale, ou seconde pai tie des Sources.

(2) Si scires donum Uei! (Joan., iv, 10.)

(3) Vere Dominus est in loco isto.etego nesciebam. (Gen., xvm, 16.)

La vie dos hommes sur la terre n'est pas plus livrée au hasard que celle de la nature, ou que la vie des astres.

La bonté de Dieu donne tout germe, et ses saintes lois providentielles travaillent à tout développer.

Que manque-t-il donc? où est le mal, où est l'obstacle?

Le voici : c'est notre aveuglement et notre iniquité ! Il n'y a que cet obstacle unique, que ce seul ennemi à combattre, pour que tout bien se développe.

Toute la loi du travail humain se résume en cette divine parole, qui est à la fois et la loi du travail, et le texte de la justice.

Or, à la condition de la justice, et du travail dans la justice, tout est donné de plus en plus abondamment. Oui, tout le reste sera donné, ou plutôt tout n'est-il pas déjà donné?

Le pain du corps nous est donné. La chaleur est donnée à nos membres, la lumière à nos yeux. Les germes sont donnés à profusion au vaste sein de la nourrice du genre humain. L'eau, l'électricité, la lumière, la chaleur, la fécondité, lui sont versées à flots.

Le lait maternel est donné aux lèvres de l'enfant, dès qu'il peut l'attirer et le prendre; et quand il ne pouvait rien prendre, le sang lui-

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même, complet et pur, était donné : le sang providentiel et maternel coulait en lui, sans lui.

Et, quant à la lumière de la raison, elle illumine tout homme venant en ce monde. La vérité aussi nous est donnée; la certitude nous est inoculée. Mais l'inquiétude ingrate et sophistique de nos esprits s'en dégage et s'échappe; et la réflexion maladroite et défiante, par je ne sais quel aveugle effort, parvient au doute et à l'erreur.

Pourquoi Dieu n'aurait-il pas fait pour le cœur et pour l'esprit de l'homme ce qu'il a fait manifestement pour son corps?

La vraie sagesse est donnée dans ses hases nécessaires; et les sophistes, qui cherchent à créer le commencement de la sagesse, sont d'inintelligents ingrats.

La vraie religion est donnée, et s'il est évident que l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu, j'en conclus que la parole de Dieu est au milieu de nous, aussi bien que le pain : je dis qu'elle couve le monde, et qu'elle atteint, explicitement ou implicitement, tous les hommes. La religion est vraie. 11 n'y a qu'une seule religion. C'est celle qui est entière, universelle, de tous les temps et de tous les lieux. Oui, la vraie religion

est au milieu de nous, richement répandue, comme les bienfaits de la nature. Oui, Dieu même s'est donné. Oui, le céleste idéal, le bien suprême qu'appelle tout cœur et que rêve tout esprit, c'est-à-dire Dieu, Dieu s'offre à nous, s'incarne, s'unit à l'âme et à l'esprit, s'unit à l'homme entier, se donne à respirer comme l'air (l), se distribue en nourriture et en breuvage : sang immortel de la vie à venir, qui, dans cette vie terrestre, pénètre en nous, sans nous, — comme dans la vie préparatoire, antérieure à notre naissance, le sang providentiel et maternel entrait en nous, sans nous.

Et, de nos jours surtout, les biens nous sont donnés jusque dans les détails du luxe. Sans parler des admirables beautés de l'art, la vraie science aujourd'hui est à nous dans son riche et solide commencement. D'immenses régions de vérités merveilleuses et fécondes sont accessibles à tous les hommes. L'immense domaine des sciences mathématiques offre à l'esprit humain un monde infini d'infaillibles affirmations, applicables à la domination de la nature. La forme du ciel visible est connue dans le détail de ses mouvements et dans le principe de ses lois. On calcule la distance des

(1) Spiritus oris nostri Christus.

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astres: on sait leur poids. Puis enfin viennent les merveilles contemporaines des applications de la science, et, avant tout, l'espace vaincu par l'homme, et le genre humain ramené à n'avoir plus qu'une seule demeure, où bientôt tous les hommes pourront s'entendre comme dans une assemblée.

Et, après tout cela, les amis de l'humanité, les cœurs altérés de justice, ceux qui contemplent la société humaine, et qui, comme Jésus- Christ lui-même, pleurent à la vue de ses souffrances, ces âmes généreuses, lumineuses entre toutes, ne soupçonneraient pas que, là aussi, je veux dire dans Tordre social, d'innombrables biens sont à nous, et que de puissantes lois vivent et travaillent pour le développement de ces biens! Ils ne soupçonneraient pas que le mal, que l'obstacle, c'est notre aveugle ingratitude qui ne voit pas les biens, n'en comprend pas les germes, et foule aux pieds les lois! Ils n'auraient pas la joie de découvrir que notre tâche est simple : anéantir l'obstacle de Fin-

60 li<: point d'appui

justice, c'est-à-dire pratiquer simplement d'homme à homme, de peuple à peuple, de gouvernant à gouverné, les grandes lois morales nécessaires, éternellement connues, sensibles à toute conscience, visibles à toute raison! Ils ne comprendraient pas enfin qu'en cherchant la justice toute seule, tout est donné ou nous sera donné !

0 ami! entendez donc bien, avec la sainte et pleine logique du cœur, avec la saine raison de la nature non mutilée, que, puisque vous avez trouvé dans ce monde, en y venant, cette merveilleuse création de Dieu, la famille, et, par l'amour paternel et la providence maternelle, la vie donnée à ce qui n'était pas, entretenue et supléée en qui ne pouvait pas, — par cela seul, il est certain qu'il y a une éternelle et toute-puissante paternité, pour tous les hommes unis, aussi bien que pour l'homme isolé.

Il y a une paternité, une famille, une patrie invisible qui veille sur nous, c'est-à-dire sur toute l'humanité; famille qui d'abord nous donne tout, sans nous, et qui développe tout ensuite, avec nous et par nous, si nous n'y mettons pas d'obstacle et si nous voulons travailler.

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Espérons, ô mon frère, que cette sérénité du regard qui voit ces choses va se joindre à votre zèle et à votre courage. L'homme et le monde, en s'élevant, marchent de la terreur à la confiance, en même temps que de l'aveuglement à la lumière. La lumière montre la beauté des choses que cachaient les ténèbres. Un des vices, trop peu remarqué, delà nature humaine, c'est l'esprit de blasphème, cet esprit qui dénigre, qui voit noir et qui parle noir. « Si vous avez la vie nouvelle, dit saint Paul aux chrétiens, déposez l'aigre levain de la vieille forme : colère, indignation, malignité, blasphème. » Oui, à mesure que l'homme se renouvelle en Dieu, le blasphème cesse, et la reconnaissance vient avec la lumière. L'homme cesse de voir en noir ce jardin de la terre, de blasphémer la vie et son auteur. Peu à peu il découvre l'immense beauté des choses, et dans les biens présents la magnificence des promesses. Gardons-nous de nos impatiences idéales vers la perfection absolue, etdu mépris des biens présents et relatifs. Que d'hommes se

tuent corporellement par la recherche d'une santé parfaite, par le mépris et par la stagnation des forces suffisantes qu'ils ont, mais qu'ils n'emploient pas! Et, dans la vie des âmes, que d'àmes, au moment où Dieu les inspire, s'éloignent de Dieu par je ne sais quelle froideur chagrine, sous prétexte d'indignité, en attendant un temps meilleur! Et quand on a perdu, dans l'ingrate inertie, ses forces d'âme ou de corps, on sent alors, qu'avant cette perte, on possédait la vie assez pour conquérir la vie plus abondante. Quant à moi, je sais, par une longue expérience, qu'un des plus grands obstacles de ma vie a été l'ignorance et le dédain du bien présent. On attend un présent meilleur pour l'exploiter, et ce présent meilleur ne peut venir que du présent réel et actuel que l'on délaisse et que l'on détruit. Et les méchants par leur noir et sinistre esprit, et les bons par leur impatience exaltée ou par leur inquiétude ingrate, conspirent dans ce dédain. La vraie sagesse, dans la sérénité, voit autrement. Elle voit dans l'homme et dans le monde trois choses : des germes magnifiques, des lois qui développent les germes, et l'obstacle moral qui les arrête. Elle voit, qu'en tout, l'état du monde, des peuples et de chaque homme, est tout ce que comporte la vie morale qu'on a.

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Vous parlez d'esclavage ! Etes-vous capables de liberté? Soyez capables de liberté, et dites : Que la liberté soit! la liberté sera, et tout le reste ainsi.

Il n'y a donc pas lieu d'applaudir à la sombre violence qui brise et tue pour arriver à vivifier. Il n'y a pas lieu de détruire la société contemporaine pour la refaire sur un plan meilleur. Il serait bon de renoncer à ces risibles et impuissants efforts de génie fou, d'héroïsme effaré, qu'on dépense à créer l'organisation sociale véritable. L'organisation sociale, o mon frère, bien avant que vous ne fussiez né, est depuis l'origine créée de Dieu dans ses bases essentielles, et dans les lois qui la développent ; tout aussi bien que l'organisation de votre corps était créée de Dieu, dans le sein maternel, bien avant qu'il ne vous fût possible de le savoir ou de le vouloir.

Encore une fois, comprenez-le. Ce qui se fait en nous et dans le monde, sans nous ou malgré nous, par la bonté de Dieu et par ses lois providentielles, est toujours beaucoup plus de la moitié de l'œuvre. Nous, nous avons à saisir, à comprendre, à suivre, à obéir et à continuer. Mais surtout, — là est notre grandeur et notre royauté, — nousavons à connaître et à vaincre, par la raison et par la liberté, et par d'héroï-

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ques entreprises, l'obstacle moral, qui s'interpose entre l'homme et les dons de Dieu.

Doncla morale, la moraleabsolue, nécessaire, évidente, la justice, en un mot, voilà, dans tous les ordres de choses, la sainte et simple condition de tout progrès et de tout bien.

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