‹ La morale et la loi de l'histoireChapitre 10 sur 17 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Yiolenti rapiunt illud.

(Matth., xi, 12.)

Nous ne remontons par assez aux idées simples: nous ne regardons pas assez nettement les grands faits. C'est pourquoi nous ne comprenons rien

L'idée simple et absolument scientifique, mes lecteurs doivent commencer à la connaître. La voici : c'est que la base du progrès, c'est l'obéissance à la loi. « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux. » C'est la loi, non pas la loi, de tendresse et de sentiment, mais la loi de justice nécessaire : loi du travail, loi de la paix, loi de l'histoire. Le travail sous cette loi est la

force qui opère les progrès du monde dans la science et dans la liberté.

Quant aux grands'faits universels et quotidiens, le plus visible, malheureusement, c'est que, depuis le commencement du monde, les violents, les brigands, oppriment et tuent, et enlèvent le le fruit du travail (1), détruisant, pour jouir, la vie universelle du genre humain, et refoulant le progrès de l'histoire.

L'autre grand fait universel, et chaque jour plus visible, c'est que depuis l'an 1 de l'ère nouvelle, une doctrine absolument contraire, et un effort absolument contraire, sont dans le monde, et fermentent parmi les nations.

Ce qu'on nomme le discours du Christ sur la montagne, c'est la doctrine de la paix absolue : « Tendre la joue à celui qui frappe : abandonner le manteau à celui qui prend la tunique, et verser le soleil de son cœur, de sa prière, et de ses bienfaits, sur celui qui nous calomnie et qui nous persécute, comme le Père, qui est dans le ciel, ne cesse de verser son soleil et de répandre sa rosée sur les bons et sur les méchants (2). »

Or de même que tous les pauvres hommes, humbles et doux, qui ont travaillé notre terre

(i)Ouiabstuleriint labores eorum. (Sap., v, 1.) (2) Matth., v, 39-45.

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depuis le commencement du monde, et qui, sacrifiant chaque jour la joie présente, épargnaient et mettaient, chaque jour, quelque fruit du travail en réserve pour leurs enfants, et, sans le savoir, pour le genre humain tout entier; de même que ces mystérieux ouvriers de justice ont peu à peu, malgré le perpétuel brigandage des violents, augmenté le pain sur la terre, et diminué les souffrances et la faim pour les générations nouvelles : de même les pacifiques, qui envoient chaque jour au monde entier, au nom de Dieu, le baiser de paix, ont peu à peu, malgré le perpétuel brigandage de l'orgueil, de la haine et de la convoitise, augmenté la paix sur la terre.

Nous en avons montré les fruits, et nous les montrerons plus clairement, tels qu'on les aperçoit dans l'univers, au moment où nous sommes. Mais, avant cela, voyons plus en détail comment, depuis l'ère nouvelle, les violents ont su dévorer et détruire en partie les progrès du Royaume de Dieu.

Jetons un très rapide coup d'œil sur le passé, pour en venir à la destruction du dernier grand élan de justice donné au monde il y a un siècle bientôt.

Sans parler du crucifiement initial de celui qui s'est nommé la Paix (1), l'Empire romain a d'abord voulu extirper de la terre le germe du royaume de Dieu. Ils ont versé des flots de sang-, et ils ont dit : « Nous avons écrasé le Christ : Deleto nomine ckristiano. » La première sève sociale évangélique s'est ainsi répandue sur la terre en flots de sang. Mais elle est devenue semence, et la moisson s'est multipliée.

Dix siècles s'écoulent dans le sang et les larmes, et dans une tempête de ténèbres.

Mais voici le printemps du inonde

Voici un triomphe relatif de la paix pendant trois cents ans.

La chrétienté, malgré les ravages des violents, la chrétienté chargée de sève, se couvre de fleurs et de promesses, et semble vouloir se couvrir de moissons. « Tout prospère, s'écrie un poète de ce temps; c'est une joie de vivre aujourd'hui, y.

(1) Et erit iste pax. (Micb., v, 5.)

LES VIOLENTS J o7

Dans tous les sens, toute espèce d'efforts de justice, de science et de travail, sont entrepris de tous côtés.

La paix de Dieu, la trêve de Dieu; le miracle de la chevalerie; l'émancipation des communes; les associations de toute nature, sur tous les points de l'Europe; la renaissance ou plutôt la naissance d'un art original et plein de sève, d'une habile et riche industrie; le puissant et incomparable mouvement intellectuel des écoles; le progrès de culture, qui chasse, pour un siècle entier, la famine, reine des précédents siècles; enfin la germe de la vraie et complète liberté politique déposé dans le monde par l'enseignement des docteurs (1), par la charte de saint Etienne et la grande charte anglaise : voilà les vrais et solides commencements de tous progrès et de tout bien.

Mais voici de nouveau les violents, et le retour de l'antique esprit d'oppression et de domination, de luxe, de guerre, d'écrasement de l'homme par l'homme. L'orgueil de ceux qui se croient les maîtres des hommes recommence à vouloir régner selon l'esprit qui dit : « Ces royaumes et toute leur puissance m'appar-

(i) S. Thomas, dont nous exposerons ci dessous la doctrine politique, peu connue.

tiennent, et je les donne à qui je veux (1).

Ici commence, dans l'ère moderne, ce que j'appelle le travail des violents d'en haut. Quand ils se seront élevés jusqu'au ciel, et auront été renversés par l'excès même de leur folie, alors commencera le travail des violents d'en bas; et ils donneront à peine à la justice et à la vérité quelques jours, pour nous apparaître, un instant, dans leur spendide beauté, entre deux triomphes de la force.

Vers le quatorzième siècle, commence avec résolution, presque dans toute la chrétienté, la lutte des princes pour ressaisirle pouvoir absolu, c'est-à-dire le pouvoir laissé à un chef unique, à un homme entouré de ses gardes, de ses flatteurs, et de tout le reste, le pouvoir de disposer, « selon son bon plaisir », — c'est le terme légal, — du travail et du sang, de la richesse, de la pensée, de la conscience des peuples.

Ce n'est pas toujours en ces termes que l'on exprime son but; mais c'est à ce but que l'on tend.

D'ailleurs, les théoriciens de pouvoir absolu, — lequel, en politique, est le mal, au même titre que l'anarchie, savoir : à titre de violence,

(1) Luc, iv. 5-7.

d'oppression, d'homicide et de spoliation, — les légistes du droit politique païen viennent enseigner ceci : « L'empereur est la source de tout : tous les droits viennent de lui, et sa volonté fait la loi. Toutes les propriétés lui appartiennent, etc. (1). » Les rois, par toute l'Europe, cherchent à s'appliquer ces axiomes, qui subsistent, aujourd'hui encore, en Russie -1 .

« Charles VI I, dit un historien, qui gagna ce point d'imposer les tailles à son plaisir,

(1) Veuillez relire cette très remarquable page de H. de Tocqueville :

« Le droit romain a joué un rôle très important dans l'histoire de presque toutes les nations modernes. 11 leur a fait beaucoup de bien, et, à mon avis, encore plus de mal. Il a perfectionné leur droit civil, et perverti leur droit politique. Carie droit romain a deux faces. D'un côté, il regarde les rapports des particuliers entre eux, et, par là, il est un des plus admirables produits de la civilisation. De l'autre, il regarde les rapports de sujet à souverain; et alors il respire l'esprit du temps dans lequel il a achevé de se former, c'est-à-dire un esprit de servitude. C'est à l'aide du droit romain et de ses interprètes, qu'aux quatorzième et quinzième siècles les rois sont parvenus à fonder le pouvoir absolu sur les ruines des institutions lihres du moyen âge. Les Anglais seuls ont refusé de le rerevoir; et, seuls aussi, ils ont conservé leur indépendance. Voilà ce que vos professeurs ne vous diront pas. C'est pourtant le plus grand côté du sujet. » De Tocqueville. Œuvres inédites, t. I, Correspondance..., p. 468.)

2; C'est ce dont on peut trouver des traces, même en France, au dix-neuvième siècle, comme lorsque, par exemple, vers 1810, « un rapporteur au Conseil d'État, obligé de légitimer une décision de l'empereur, qui avait cassé un verdict du jury, osa opposer le souverain, qu'il appela la loivivante, au Code, qui n'est que la loi écrite ».

sans le consentement des Etats, chargea fort son âme, et celle de ses successeurs, et fit à son royaume une plaie qui longtemps saignera (1). »

Selon le langage énergique du quinzième siècle, c'était le droit de s'engraisser de la substance des peuples, sans le consentement des États (2).

Quand le roi entreprit, pour la première fois, de lever des taxes de sa propre autorité, il fit choix, pour n'avoir pas à lutter contre les forts, d'un impôt dont les nobles étaient exempts. Et la noblesse eut le malheur de laiser taxer tout le peuple, pourvu qu'on l'exemptât elle-même.

Ce jour a semé parmi nous le germe de tous les excès et de toutes les formes de violence et de spoliation. On en vint rapidement à l'institution des « pratiques les plus violentes et les plus déshonnêtes », chaque jour perpétrées; par exemple, « biens royaux vendus puis ressaisis comme invendables; banqueroutes de l'État en toute occasion; la foi publique sans cesse faussée (3) ».

(1) De Tocqueville citant Commines [l'Ancien Régime el la Révolution, p. 1 7ô).

(2) IbiU., p. 183.

(3) De Tocqueville citant Commines (l'Ancien Régime el la Révolution, p. 17S, 179).

On en vint à ce point de délire de faire payer au peuple le droit de travailler. « Ce ne fut qu'au commencement du seizième siècle qu'on s'imagina, pour la première fois, de considérer le droit de travailler comme un privilège que le roi pouvait vendre (1). »

Henri III généralise ce mal, qui ne fait que s'accroître en France pendant deux cents ans, jusqu'à Louis XVI, qui l'extirpe.

L'esprit d'orgueil, de violence, de spoliation et de domination, finit par se résumer dans un homme en qui l'on pourra l'étudier jusqu'à la fin des siècles, d'autant mieux que cet homme ne fut ni un monstre, ni un insensé; qu'il avait une conscience; qu'il travaillait avec ténacité, et qu'il croyait remplir sa tâche avec grandeur et gloire, ce qu'il fit en effet pendant la première partie de son règne (2), où la France était avec lui. Louis XIV en vint à ce point de se croire et de se déclarer seul propriétaire de toute chose.

Ce modèle du prince absolu, modèle dans tout le sens du mot, gouverne la fortune publique, et fait venir l'argent à son trésor par

(1) De Tocrjueville, l'Ancien Régime et la Révolution, p. 182.

(2) Ce que Saint-Simon nomme le premier âge de Louis XIV. Mais le second et le troisième âge, dit-il, turent bien différents.

T. il H

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toutes les formes et pratiques du vol proprement dit (t).

Malgré les reproches d'Innocent XI, il entreprend de gouverner la conscience des peuples, et il fait périr cent mille hommes dans l'horrible guerre des Gévennes.

Par la révocation de l'édit de Nantes, il chasse de France huit cent mille Français, sous prétexte qu'ils ne sont pas assez chrétiens.

Pour la conquête et pour la gloire, il entreprend d'écraser l'Europe. Il verse des flots de sang. Il détruit systématiquement des provinces, et sème dans toute l'Europe, contre la France, cet esprit de coalition qui subsiste encore aujourd'hui.

Il détruit, dans le luxé et la guerre, l'admirable trésor de grands hommes que lui avait légué la génération précédente (2).

Pour payer son luxe et ses guerres, il ruine la France, y crée d'effroyables famines : les hommes meurent de faim par centaines de mille, la population se réduit d'un tiers, la cinquième partie des terres reste en friche.

Si les peuples, qui meurent de faim, se révoltent, il les punit et il les dompte par le gibet et par la roue.

(1) De Tocque\ille, ouvr. cité, p. 180.

(2) De Carné, a Monarchie française, p. 14.

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Il crée et il laisse après lui à la France une dette de six milliards, qui, estimée en travail, représenterait aujourd'hui vingt-cinq ou trente milliards.

D'ailleurs, il pratique à la face du monde, et avec ostentation, l'adultère; et il fait consacrer, puis glorifier ses crimes par la magistrature. Il fait d'abord légitimer et puis déclarer aptes à hériter de la couronne de France ses bâtards adultérins; et par cet attentat aux lois éternelles de la famille, il inflig-e à la France la plus sanglante injure qu'un peuple chrétien ait jamais supportée.

Après cela, il fonde des Académies, appelées, par les termes mêmes de leur fondation, à étendre et perpétuer « la gloire du roi, par les lettres, parle marbre et l'airain (1) ».

Il touche à l'apothéose païenne et césarienne, et l'on voit un maréchal de France établir, pour la statue de Louis XIV, « des cérémonies inconnues dans l'univers depuis les apothéoses impériales (2) ».

Il laisse enfin la France malade d'un mal dont elle n'est pas encore guérie, et dont on aperçoit, aujourd'hui même (1866-1868 et 1870!!), des conséquences nouvelles, absolu-

(1) De Carné, la Monarchie française, p. 63.

(2) De Carné, iùid., p. 20.

ment inattendues, et à la vue desquelles les grands esprits se demandent si le mal dont nous sommes atteints n'est pas irréparable.

Voilà ce qu'ont fait du royaume de Dieu, dans notre patrie, les violents d'en haut, dont le plus haut fut Louis XIV.

Maintenant va commencer l'œuvre des violents d'en bas, préparée par celle des premiers.

Les violents vont détruire cet incomparable progrès de raison et de justice, qui éclate, vers la fin du siècle dernier, par les trois prodig-es que voici : un roi qui, par amour delà justice, abdique le pouvoir absolu; — une nation tout entière unie pour vouloir les mêmes choses : idemnolle, idem velle, et ces choses sont l'évidente justice; — une assemblée de privilégiés qui, spontanément et avec enthousiasme, abandonne tous ses privilèges. C'est ce qui ne s'était jamais vu dans l'histoire : cela n'était possible que dans l'axe même du grand courant de civilisation chrétienne qui porte le monde moderne.

Qui donc peut arrêter un tel élan? Ceux-là seuls dont il est dit : « Jusqu'à présent, le Royaume de Dieu est écrasé par la violence : les violents s'en emparent et l'emportent (1) . »

Les violents d'en bas, dès le premier jour, inoculent au grand mouvement de 1789 le caractère de la violence. Au moment où la nation n'a plus qu'une volonté, ils versent le sang dans les rues, pour prendre d'assaut, au milieu de Paris, une maison qui leur appartient. Que ne demandaient-ils la clef ?

Mais ici, soyez attentifs. Ce fait est le symbole terrible de tous les maux qui ont suivi. L'effroyable venin est contenu tout entier dans ces mots : Le peuple a conquis la Bastille ; le peuple a porté quatre têtes sur des piques.

Depuis ce temps, le vrai souverain de la France n'est plus la France; c'est l'émeute retranchée dans Paris ! C'est l'émeute qui, en dernier ressort, gouverne depuis un siècle notre patrie. Un groupe anonyme de violents, d'insensés et de malfaiteurs, troupe fortuite, variable, possédant, pour gouverner la France, bien moins de titres et de vertu et de capacité, que n'en avaient les traitants et les

1 A diehus autem Joannis Baptiste usque ruine, regnum cœlorum yim patitur, et violenti rapiunt illud. (Matth., xi, 22.)

dragons de Louis XIV : cette troupe, lorsqu'elle est retranchée dans Paris, — ailleurs, ce ne serait absolument rien, — cette troupe est appelée le peuple !

Le peuple! c'est-à-dire trente millions de Français; et le peuple, c'est-à-dire cinq cents misérables décidés à verser du sang : voilà les deux objets que la stupidité publique identifie, parce que l'œil ne voit qu'un mot, et que l'oreille n'entend qu'un son!

Ayons donc aujourd'hui du moins, après un siècle, la clairvoyance qu'avaient dès lors quelques contemporains. Sachons dire avec Sieyès : « Ce faux peuple! le plus mortel ennemi qu'ait jamais eu la France, ce faux peuple est venu s'abattre sur nous comme la race des Harpies, pour tout souiller et pour tout dévorer (1). »

Reconnaissons avec Pétion qu' « il n'y eut £uère que quatre à cinq cents misérables, auteurs de tous ces crimes (2). » Et sachons avouer que « la postérité ne concevra jamais l'ignominieux asservissement de Paris à une poignée de bandits, rebut de l'espèce humaine! » Ainsi parlait Vergniaud (3).

Reconnaissons que le premier bandit qui

(1) Notice sur Sieyès, écrite par lui-même en !~94.

(2) Pétion : Séance de la Convention du iO avril 1793.

(3) Vergniaud : Séance de la Convention du -28 décembre -1792.

porta une tête sur une pique, et qui fut impuni, qui, par un lâche et sacrilège mensonge, fut appelé le peuple, est celui qui a vaincu la France de 1789, et qui a reculé, d'un siècle ou deux, le progrès de justice ou de liberté qu'elle voulait.

Mais alors nos tyrans stupides posaient en principe la violence, et ils la consacraient théoriquement, et comme base constitutionnelle, par la formule connue : « L'insurrection est le plus saint des devoirs. »

Dès octobre 1789, l'émeute va chercher à Versailles les représentants de la France, c'est-à-dire la France même, et la consigne dans Paris, pour lui apprendre à délibérer et à voter sous la corde, sous le poignard et sous la pique, par l'inspiration des buveurs et des prostituées.

« A partir de ce jour, l'Assemblée nationale, qui seule représentait la France, perd la direction du mouvement; elle obéit et ne commande plus. A l'esprit de justice et de liberté succède l'esprit de violence et d'oppression. Tous les droits sont foulés aux pieds, toutes les propriété violées et toutes les libertés détruites. Le sang finit par couler à flots. Les législateurs de 89, disciples de Turgot et de Malesherbes, connaissent les lois de l'ordre

économique, aussi bien que les véritables conditions de la liberté politique : leurs successeurs ignorent tout, et confondent tout(l). »

La violence commence, comme toujours, par la spoliation, et bientôt elle arrive au meurtre.

Voici comment on procède. Oubliant qu'on vient d'abolir la distinction des ordres, on la restaure tout aussitôt, en fait, pour établir que deux des ordres sont hors la loi, et que l'on peut saisir et confisquer leur bien.

Lorsque Louis XIV prenait le bien d'autrui, surtout celui du troisième ordre, c'était pour l'Etat qu'il prenait. C'est encore [pour l'Etat qu'on prend : on dit pour la nation. Dès le 14 avril 1790, sous l'incessante |menace des clubs et de l'émeute, on crée le mot spoliateur, biens nationaux. Et l'on finit par confisquer et mettre en vente, savez-vous quoi?.. Le tiers du territoire français (2)!... Jamais pareille destruction de la propriété n'avait été

(1) Léonce de Lavergne, Économie rurale de la France depuis 1789, p. 13.

(2) « La somme des domaines confisqués sur les émigrés, les déportés et ies condamnés révolutionnairement était énorme à l'origine; elle égalait presque la valeur des propriétés ecclésiastiques, ou deux ou trois milliards. En y ajoutant les domaines de la couronne, la totalité des terres de diverse origine misos en vente à la fois comprenait un tiers du territoire'. » (Léonce de Lavergne, Economie rurale delà France depuis 1789, p. 26.)

tentée. Louis XIV se bornait à laisser en friches la cinquième partie du territoire, et de plus il laissait aux ayants droit la nue propriété.

Donc l'Etat s'approprie par décret et met en vente le tiers du territoire.

De quels droits! Depuis quand l'Etat dispose-t-il de la propriété des citoyens? Lap?'opriété est sacrée, disiez-vous hier, comme la vie et la liberté de chaque homme. Mais un instant après, je ne vois plus que spoliation, confiscation, incarcération, déportation, massacres et décapitation? Qui donc fait mordre la poussière à la France, et la laisse baignée dans son sang?

Arrêtons-nous ici. Recueillons-nous. Car, dès qu'on parle de la Révolution, tous les Français, — sauf peut-être quelques rares exceptions, dont je veux être, — perdent le sens des mots, la vue des choses et entrent, dès la première parole, dans la plus aveugle colère : les uns, pour la Révolution; les autres, contre.

Mais n'y aurait-il pas moyen, et le temps n'est-il donc pas venu d'analyser scientifiquement ce fait qu'on appelle la Révolution, et d'étudier, avec science et patience, tout l'ensemble de l'événement?

170 LES VIOLEMS

Pour moi je puis, sans nul doute, me tromper, mais c'est bien la science seule que je poursuis ici, n'ajoutant à la science, — si je la possède en effet, comme je le crois, — que l'ardent amour de la France, et l'ardente soif de la justice. Et la justice, c'est, avant tout, comme on l'a si bien dit, le nécessaire renoncement au bien d'autrui, et à la vie d'autrui, et à la liberté d'autrui.

La science, nous en répétons à chaque page le principe évident : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux. » Principe dont la première et la plus nécessaire application est manifestement celle-ci : « Ne pas prendre la vie d'autrui; ne pas prendre le bien d'autrui. »

C'est sur ce principe-là que j'ai jugé les violents d'en haut, et condamné ce détestable ancien régime, tel que les quinzième, seizième et dix-septième siècles l'avaient fait. C'est sur le même principe que je juge les violents d'en bas, je veux dire l'émeute retranchée dans Paris et, de là, gouvernant en dernier ressort toute la France, depuis trois quarts de siècle.

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