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CHAPITRE IX

C'est ici qu'il faut un effort de cœur pour s'entendre. Ne pouvons-nous donc pas faire cet effort, dans le calme et dans la bonne foi? Assurément, je n'attends pas l'unanimité. Mais j'affirme et je sais qu'un très grand nombre d'esprits droits et de généreux cœurs, aujourd'hui divisés, et dont les nobles forces se neutralisent par la contradiction et par la lutte, peuvent et doivent s'accorder, et changer la face des affaires par la prépondérance inattendue et décisive que donnera la lumière de l'union, la force de la paix. Voyons s'il est possible de s'entendre.

Certes, le mot Révolution a deux sens : les

uns disent qu'il veut dire : Justice, et les autres qu'il signifie : le Mal !

Eh bien ! si la révolution est la justice, soyons tous pour la révolution. Si la révolution, c'est la violence et le sang des frères qui s'égorgent, soyons tous contre la révolution. Ne le voulezvous pas?

Ou bien enfin, si toute notre "histoire, depuis cent ans, est un mouvement complexe, un produit composé de deux forces qui sa détruisent, savoir : un vif élan vers la justice, puis une aveugle perturbation de haine et de colère; si ces deux forces opposées se bornent à nous faire rouler sur nous-mêmes sans avancer, ne pouvons-nous enfin, après cent ans de tournoiement, concevoir qu'il est temps de s'entendre pour laisser tout ensemble la colère et la haine, et pour nous attacher à la justice? Alors la France cesserait de tourner, et sa marche commencerait. Ne voulez-vous pas essayer?

Que s'il est des esprits et des cœurs qui ne veulent pas de la justice ; que s'il est des esprits et des cœurs qui veulent absolument du sang, je l'avoue, je ne puis m'entendre avec eux. Prions pour eux; supplions Dieu de les changer; car ils sont bien à plaindre. Ils ont déjà fait couler bien des larmes; ils ont déjà bien retardé la marche des nations.

Revenons à notre question. Qu'est-ce que la Révolution? Et quels sont les deux sens du mot?

Le premier d'entre nous qui rendra claire et populaire la connaissance vraie de ce qu'est la Révolution, celui-là aura bien mérité de l'Europe, et du monde entier.

Ici , il faudrait tou t un livre ; mais, à vrai dire , ce livre est fait. Il est intitulé : l'Ancien Régime et la Révolution (1). Lisez ce livre, relisez-le souvent. Il montre que nos pères, que l'ancienne société française avait le droit et le devoir de renverser l'ancien régime.

L'Ancien Régime n'est nullement le moyen âge, lequel, malgré toutes ses imperfections, demeure, du point de vue politique et social, du point de vue de la justice et de la liberté, l'une des belles époques de l'histoire.

L'Ancien Régime proprement dit, c'est ce régime de pouvoir absolu, d'iniquité organisée, qui est relativement récent dans notre Europe. Issu du vieux droit politique césarien, et de

(i) De Tocqueville. Et ce livre est comme résumé en soixante pages, de la manière la plus savante et la plus vraie, dans Ylnlroduction à l'économie rurale de la France, par M. Léonce de Lavergne.

Lisez, en outre, la grande Histoire de la Convention, par M. de Darante. — Montalembert, Discours de réception à l'Académie. — Vitet, Essai sur la Convention, admirable et décisif résumé de la question. — Le Vicomte de Meaux, la Révolution et l'Empire. — L'Histoire de la Terreur, par Mortimer-Ternaux.

l'esprit impérial moderne dans les luttes de l'Empire contre la Papauté, il s'est successivement constitué : en Russie, par celui qui a établi le servage, et par Catherine II; en Angleterre, par Henri VIII; en Espagne, par Charles-Quint et Philippe II; en France, surtout par Louis XIV.

La France donc, vers la fin du siècle dernier, avait le droit et le devoir de renverser l'ancien régime, comme l'Angleterre a eu ce droit et ce devoir sous Jacques II; comme l'Espagne a eu de nos jours ce droit et ce devoir; comme ont eu le bonheur de le faire pacifiquement l'Autriche, la Belgique, le Portugal, la Bavière, le Wurtemberg, la Prusse.

Quant à notre patrie, à l'époque même où l'ancien régime s'afiermissait dans son orgueil et son iniquité, j'aperçois le point lumineux se former dans le cœur et l'esprit de la France. Je vois dans quelques hommes l'esprit évangélique s'élever contre l'iniquité. Leur nombre va croissant pendant tout le dix-huitième siècle; ilsforment, je ne dis pas une école, mais un esprit qui demande la justice socialeet la vie politique.

De même que Leibniz avait dit : « Un siècle philosophique commence, où chaque homme voudra voir par lui-même la vérité plus que par le passé »; de même un siècle se levait, en

ce temps, qui voulait une justice sociale plus abondante. Et à la vue des hontes et des iniquités de la Régence et de Louis XV, la conscience de la France se remplissait d'une indignation grandissante, et concevait l'étrange et merveilleuse résolution d'appliquer aux affaires du monde la raison, l'évidence morale, la justice. On concevait l'espoir idéal, enthousiaste, de régénérer la France, l'Europe, le monde, dans la fraternité universelle.

Sans nul doute, il y a aujourd'hui, pour l'Europe et pour le monde entier, une révolution que Dieu veut, et qu'il prépare depuis longtemps, depuis que son royaume approche, depuis que Jésus-Christ, l'homme nouveau, fermente au sein du monde moderne. Cette grande révolution, que tant d'obstacles arrêtent, mais dont nous pouvons tous sentir la force irrésistible, c'est en effet un renouvellement de la face de la terre dans la justice, la vérité, la liberté.

Certes, voilà l'undessensdu mot Révolution, et, si quelqu'unrepousseleschosesque je viens grouper sous ce mot, je ne m'entends point avec lui.

Si la Révolution est la liberté de l'action individuelle sous toutes ses formes et sous la loi ; la sécurité absolue de la propriété; l'égalité devant la loi; la nation se gouvernant ellemême, non point seulement par le choix une

fois fait du système de gouvernement, mais encore par une intervention régulière et constante dans le maniement de sespro-pres affaires, par le libre exercice du droit de suffrage, le libre vote de l'impôt, la discussion publique, la triple volonté nécessaire £our la loi, la responsabilité des ministres, le droit de pétition et d'interpellation, et la liberté de la presse sous la loi; si c'est la nécessaire indépendance des grands pouvoirs, et l'inviolabilité du chef de l'Etat, avec l'ensemble des garanties qui rendent impossible tout gouvernement personnel; si c'est là la Révolution, je l'accepte. Et qui donc oserait ne pas l'accepter?

C'est, à peu de chose près, la politique de Fénelon; c'est celle des cahiers du clergé aux Etats généraux de 1789 (1). Ici donc je me sens

(1) Je n'aborde pas ici la question des rapports de l'Église et de l'État, ni celle de la liberté de conscience, liberté dont la violation, à l'égard des catholiques et de tous les chrétiens, a été le péché originel. Il en sera parlé dans la dernière partie de notre, ouvrage. — Il faut lire sur ce sujet, dans les Entretiens sur l'Église catholique, de l'abbé Perreyve, le beau chapitre du Gouvernement spirituel dans l'Église, tome II, chap. vu, p. 270. Le lecteur admirera dans ce chapitre, comme dans tout cet ouvrage, l'esprit de sagesse et de modération vraie avec lequel sont traitées ces délicates questions.

Je ne saurais trop recommander la lecture de ces deux volumes, si propres à faire tomber la plupart des préjugés qui régnent dans les esprits contre l'Église.

Voyez aussi à ce sujet les dernières pages, vraiment admirables, de la Pacification religieuse, par Mgr Dupanloup.

d'accord avec le grand acte authentique du clergé de France, et ses déclarations écrites, écrites la dernière fois qu'il a eu le devoir, comme l'un des ordres de la nation, de déclarer collectivement, publiquement, sa pensée politique et sociale.

Mais, en fait, ce n'est pas là le sens que l'on donne aujourd'hui à ce mot lorsqu'on parle de V esprit révolutionnaire, des procédés révolutionnaires. Ces mots existent, et ils se prennent en mauvaise part, et ils répondent à un objet. Violence, souveraineté du but, écrasement des minorités, ruine de la liberté, haine de la religion, mépris des lois, des droits, brisement des constitutions, guerre dans les rues, anarchie générale ; puis dictature, centralisation absolue, affaissement universel : certes, voilà un objet, un objet assez formidable, un objet historique que nous avons vu de nos yeux, et plus d'une fois, et en plusieurs pays, et qui mérite de porter un nom. Son nom, c'est la Révolution; ou, du moins, l'un des sens du mot révolution désigne

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cet objet. C'est un fait. Quelqu'un nie-t-il ce fait?

Si donc nous appelons révolution le brisement fréquent, périodique, de toute constitution, de tout gouvernement, pour amener, s'il s'agit de la France, la dictature de Paris sur la France, et d'une assemblée sur Paris, et d'un meneur sur l'assemblée, puis d'un club contre l'assemblée, puis de brigands et assassins proprement dits à la porte du club ou de l'assemblée; si par révolution nous entendons les sociétés secrètes, le poignard et l'assassinat, le règne de la force, de l'échafaud, de la terreur, des impôts arbitraires et croissants ; l'anéantissement de toute liberté provinciale, communale, domestique et individuelle; si par révolution nous entendons le règne physique et tumultueux des plus violents, des plus audacieux, des plus ivres, substitué dans chaque commune et dans chaque rue au règne de la loi; si par révolution nous entendons l'oppression des consciences et des intelligences, l'absorption de toute vie, de tout pouvoir et de tout mouvement dans la main du pouvoir central : alors évidemment la révolution, c'est la ruine, la honte, l'esclavage et l'agonie sociale.

Évidemment, cet objet détestable, que nous venons de définir, que nous avons vu de nos

yeux, cet objet, quel que soit le nom qu'on lui donne, est l'obstacle au progrès des peuples dans la justice et dans la liberté.

Jamais encore les homme? sincères et généreux, qui veulent vraiment le plein triomphe de la justice et de la liberté, n'ont assez étudié cet obstacle. Ils ne voient pas. assez quel est la secte, ou, si l'on veut, la race qui trouble la marche des nations dans tous les temps, mais surtout aujourd'hui.

La race audacieuse des violents, des tyrans, des emportés, qui n'ont jamais compris l'existence d'aucune loi, ni sociale ni morale, ni logique ; qui ne jugent point, mais qui décident, dominent et frappent; cette race, qui se croit toujours, de plein droit, maîtresse de tout et qui, dès qu'elle est débridée, écrase à l'instant même le faible, le juste, le sage, et tout ami de la raison ; cette race, qui a existé de tout temps plus ou moins développée, et qu'on voit se former dès l'enfance, dans les écoles, partout où le dérèglement moral, l'absence d'idées, l'étroitesse du cerveau, se joignent à l'intensité du vouloir et à l'impétuosité des convoitises ; cette race qui, n'étant autre chose que la partie la moins humaine du genre humain et la plus rapprochée de l'animalité, ne connaît qu'un principe, Yinstinct, et non pas

deux, Y instinct et la raison; cette race, nécessairement et naturellement destinée, en tout temps, en tout lieu, aux châtiments et à la répression, soit de la part des sociétés dont ils ne cessent de troubler le travail, soit de la part de la nature, qu'ils violentent en eux-mêmes et en dehors d'eux; cette race qui, depuis un siècle environ, flattée, trompée, surexcitée, multipliée par les sophistes et les athées, devient une sorte d'espèce humaine nouvelle, inférieure, surprenante, mutilée, moitié race, moitié secte, dont on peut faire la physiologie ; cette race qu'aucun scrupule ne ralentit jamais, qui n'hésita jamais, pas plus que l'animal n'hésite à la vue de sa proie; « ces êtres nouveaux (1) qui, répandus depuis bientôt un siècle dans toutes les parties civilisées de la terre, y conservent partout le même caractère, les mêmes instincts, la même physionomie et les mêmes procédés, sans nulle variation, sans perfectibilité concevable (2) » : voilà la race morale qui constitue

(1) Tocqueville, V Ancien Régime el la Révolution, chap. n, p. 262.

(2) « Il y a, de plus, dans cette maladie de la Révolution française, quelque chose de particulier que je sens sans pouvoir le bien décrire ni en analyser les causes. C'est un vii us d'une espèce nouvelle et inconnue. On a vu des révolutions violentes dans le monde, mais le caractère immodéré, emporté, radical, désespéré, audacieux, presque fou, et pourtant puissant et efficace de ces révolutionna ires-ci n'a pas de précédent, ce me semble, dans les grandes agi-

le principal obstacle à tout progrès de la justice, de classe à classe, et de peuple à peuple. Le niez-vous?

N'est-ce pas elle qui, dès qu'il s'opère quelque part dans le monde un mouvement, s'en empare, pour le pervertir, Je détourner, le briser ? Si vous marchez, on vous force à courir ; si vous courez, on vous lance sur la pente, on vous relance, on vous fait perdre pied, et l'on vous roule jusqu'au fond de l'abîme. Et par abime, j'entends l'abîme réel, ce fond sanglant, désespéré, où l'on s'égorge. Voilà la race qui, en ce qui concerne la France, a brisé et a retourné le généreux et nécessaire mouvement de 1789 (1), et l'a renversé aussitôt

talions sociales des siècles passés. D'où Tient cette race nouvelle ? qui l'a produite ?qui l'a rendue efficace ? qui l'a perpétuée ? Car nous sommes toujours en face des mêmes hommes bien que les circonstances soient différentes, et ils ont fait souche dans tout le monde civilisé. Mon esprit s'épuise à concevoir une notion nette de cet objet, et à chercher les moyens de le bien peindre. Indépendamment de tout ce qui s'explique dans la Révolution française, il y a quelque chose d'inexpliqué dans son esprit et dans ses actes. Je sens où est l'objet inconnu ; mais j'ai beau faire, je ne puis lever le voile qui le couvre. Je le tàte comme à travers un corps étranger qui m'empêche soit de le bien toucher, soit de le voir. » [Correspondance inédile de Tocqueville, t. 1. p. 40.) C'est cet objet que je m'efforce de faire connaître dans ces pages.

(i) « Autantles idées de 1189 (Léonce de Lavergne, Economie rurale de la France, p. 440) sont favorables à la prospérité publique sous toutes les formes et sur tous les points, autant les idées de 1792, si toutefois on peut donner ce nom à l'emportement des passions les plus bru-

par une autre révolution, qui n'était pas la suite de la première, mais qui en était l'opposé.

Cette race est subdivisée en variétés de violence et de stupidité, depuis le despote de pensée, farouche, absurde, qui travaille dans la métaphysique, jusqu'à l'homme d'énergie qui demande cent mille têtes, jusqu'à l'égorgeur pur, qui massacre de ses propres mains et qui travaille sur la chair des proscrits, jusqu'au séide des sociétés secrètes, qui jure l'assassinat et entreprend de gouverner le monde par le poignard ! Ce sont des cercles descendants, comme les cercles de l'Enfer de Dante. Quand cet enfer s'empare d'une ville ou d'un royaume, il met tout d'abord en avant son plus haut cercle, celui qui parait toucher

taies, ont été contraires à tout travail utile. L'Angleterre s'en est tenue à 1789, et même à un peu moins que 1789, et elle s'en est bien trouvée. Quand on recherche l'accueil lait par chaque partie de la France à la révolution de 1792, on trouve que cette violente crise n'a eu véritablement pour elle qu'une moitié ou même un tiers du territoire. Sans la difficulté et la lenteur des communications à cette époque, elle eût probablement échoué devant la résistance de la véritable majorité. » Oui, certes, et la minorité des violents était beaucoup moindre que ne le dit M. de Lavergne. Mais jusqu'à quand la majorité véritable, jusqu'à quand les hommes de cœur et d'intelligence, les amis de la justice et de la liberté, se laisseront-ils opprimer et laisseront-ils opprimer les peuples dans toute l'Europe par la minorité des violents, des tyrans, des sectaires et des brutes?

presque à la justice, à la raison et à la paix. Le lendemain, il chasse le premier cercle par le second, et les cercles se succèdent vite, et descendent, en roulant, jusqu'au fond de l'enfer, où l'on égorge, où l'on poignarde. Les cercles se dévorent entre eux. Le plus violent, le plus stupide dompte le moins stupide. C'est une loi nécessaire.

Or c'est précisément cette chute de précipice en précipice, chute dont la loi est aujourd'hui connue par l'expérience, comme la loi de la chute des corps, c'est là l'objet, l'esprit, le mouvement, le procédé, qu'on appelle maintenant en Europe : le mouvement révolutionnaire . Et la révolution commence au moment précis où le corps social est arrivé à une vitesse et à une pente où il perd le mouvement libre. Il perd le mouvement humain et raisonné pour prendre le mouvement physique, le mouvement de chute accélérée. Dès ce premier moment, tout est fini, tout est prévu, puisque le mouvement n'est plus libre, mais mécanique et nécessaire, et que la loi de la chute est connue,

Et il est important d'analyser à fond, dans son essence, cet esprit de vertige, car l'Europe ne le chassera que quand elle le connaîtra bien.

Esprit de vertige, en effet, esprit de contre-

vérité, puissance de contre-coup, son caractère le plus étrange est d'opérer en tout le contraire de ce qu'il prétend. C'est pour lui qu'il est dit : « Qui s'exalte sera humilié, qui se cherche se perd » ; comme « le sophiste, dont la pensée, dit la logique, se perd en se cherchant ellemême » ; comme « le voluptueux, dit la morale, qui cherche la joie et trouve la mort » ; comme « l'effréné, qui, dit Bossuet, marche à la servitude par l'indépendance » ; comme toute àme égarée, qui, dit saint Augustin, « arrive par son effort de volonté à ce que la volonté ne veut pas »; comme l'orgueil lui-même, « qui veut faire l'ange et fait la bête », a dit Pascal. C'est cette loi de contradiction, cette force de choc en retour qui, dans le phénomène appelé la révolution, amène regorgement au cri de la fraternité, la servitude et la terreur au cri de liberté, la dictature universelle et absolue au cri de république universelle.

Mais quel est donc, dans le fond même des cœurs, qu'il sagisse d'un homme ou d'un peuple, quel est donc le vice décisif, qui per-

vertit l'élan et le retourne contre lui-même? Nous le savons : c'est la violence, c'est l'incontinence. L'histoire ledit: « Fût-on la plus belle et la plus généreuse des révolutions, fût-on le plus grand des hommes, se contenir est le premier devoir, se contenir est le grand secret, pour être honnête, pour être habile, pour être heureux (1). » Mais qu'est-ce que se contenir? C'est s'arrêter en face du droit d'autrui. C'est savoir respecter la justice, lors même qu'elle semble nous éloigner du but. C'est se dompter, se résigner à vaincre par l'honnêteté, dans la patience et le travail. C'est donc encore l'Evangile et la croix, la croix, la lourde croix de la justice et du devoir, que nécessairement doit porter tout être libre. Mais c'est précisément l'incontinence, l'emportement, qui est l'essence de l'esprit révolutionnaire.

La Révolution donc, je veux dire le mouvement de chute du corps social dans la violence et dans l'incontinence, ce mouvement qui descend, en roulant, les cercles de l'enfer, c'est la tendance contraire à la tendance évangélique, laquelle veut conquérir le monde par la douceur et par la paix, parla raison et par la liberté, par le devoir et par le sacrifice. Incontinence,

(1) Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XVII, chnp. un, p. 899.

au lieu de patience; violence, au lieu d'effort intelligent; colère et force, au lieu de douceur et de paix; le massacre au lieu du martyre ; le sang d'autrui, au lieu du sang répandu librement sur la croix : c'est tout l'esprit antichrétien.

Et aussi, la Révolution, dans le sens où je l'ai définie, et où ce mot d'ordinaire se prend aujourd'hui en Europe, la Révolution, dis-je, ne tient-elle pas le christianisme pour son principal ennemi !

Et là se trouve la grande faiblesse, le grand aveuglement de la Révolution, et la cause principale de ses continuels mécomptes. Elle crie : « Justice! justice! » et elle repousse, comme étant l'obstacle, l'unique instrument de justice qui soit au monde : l'Évangile et la Croix.

Eh bien! mes frères bien-aimés, en ce sens clairementdétini, repoussez-vousla Révolution, comme je l'accepte dans l'autre sens? Comprenez-vous que la Révolution, prise dans le second sens, signifie chute et catastrophe, tandis qu'elle signifie marche et progrès, dans l'autre sens? Voulons-nous accepter l'une, repousser l'autre?

Avez-vous bien compris que nous n'avons discerné et jugé ces deux essences de la Révolution que d'après la loi nécessaire, d'après la morale absolue? Et, dans cette loi elle-même, pour n'être pas trop rigoureux, n'avons-nous pas choisi, comme base unique du jugement, ces deux seuls points : « Ne pas tuer, ne pas voler »? Est-ce donc trop que de se borner à flétrir l'homicide et le vol?

Dans ces jugements sur la Révolution et sur l'Ancien Régime, ai-je eu deux poids et deuxmesures? N'ai-je point jugé l'un et l'autre d'après la quantité de vie humaine et de travail humain qu'ils ont anéantie? Ai-je ménagé les violents d'en haut aux dépens des violents d'en bas? Y a-t-il quelque passion ou quelque préjugé dans mes paroles? Qu'on me reprenne, s'il y a dans ceci d'autre amour que celui de la vérité, de la justice, de la fraternité, de la liberté. J'ai horreur de tout ce qui fait du mal aux hommes. Voilà ma passion, je l'avoue.

Nous avons donc ici, je le sens en mon âme et conscience, je le vois par toute ma raison, le

jugement vrai, l'analyse scientifique de la Révolution. Cette époque, qui est encore pour nous, aujourd'hui même, le moment présent, est bien ce qui vient d'être dit, savoir : Un progrès du royaume de Dieu,, que les violents emportent et détruisent, et qu'ils retournent en calamités.

Nous voyons au début, en France, le plus admirable élan de bonne volonté, de justice, de fraternité, dont jamais aucun peuple ait donné l'exemple ! Nous voyons la nation tout entière mettre la main à l'œuvre, pour tout régénérer dans la justice. Oui, nos pères ont voulu cela! Qu'ils soient bénis de l'avoir voulu ! Qu'ils soient bénis et glorifiés dans la suite entière de l'histoire: Mais étaient-ils donc seuls à le vouloir, envers et contre tous? En aucune sorte. L'Europe entière applaudissait, et la plupart des peuples étaient mûrs pour cet immense progrès. Tous nous auraient suivis.

Mais les violents, appuyés sur l'élan du plus mpétueux des peuples, ont retourné le mouvement, et la plus effroyable des catastrophes, violence sur violence, crime sur crime, renverse toutes les espérances dans le sang.

L'Europe épouvantée recule et, voyant les furieux qui s'égorgent, elle prend les armes. Le 21 janvier 1793, à la vue du plus lâche, du plus

féroce et du plus stupide des forfaits, la conscience universelle se soulève et la vengeance de Dieu éclate. La folie des violents a déclaré la guerre au genre humain, et le genre humain finira par dompter les violents dans le sang de quatre millions d'hommes.

Voilà, par le crime des violents, quatre millions d'hommes égorgés. Voilà la perte. Où est le gain?

L'Europe, comme la France, dit l'histoire, était prête alors pour une « rénovation pacifique, cette rénovation était partout commencée (1) ». Mais les violences révolutionnaires, au lieu de répandre dans le monde les idées de 89, les ont souillées et ruinées pour un temps, et ont fait « reculer », non pas « d'un quart de siècle », comme on l'a dit, mais, je le crains, de plusieurs siècles, la civilisation et la liberté. Voilà ce qu'a gagné l'Europe.

Pour nous, à quoi nous a servi l'héroïsme de nos soldats, et le génie des chefs? A laisser la France plus faible et plus petite qu'elle n'était en 1789.

En ce temps, la France était, sans comparaison, la première des puissances de l'Europe. En est-il de même aujourd'hui?

(I) L'Europe en17S9, par M. Léonce do Lavcrgni*.

Nous étions, en 1813, réduits, vaincus, presque bloqués au milieu de l'Europe par des traités faits contre nous. Aujourd'hui, les traités de 1815 seraient pour nous un don miraculeux du ciel, qu'aucun de nous ne peut plus espérer. Et la coalition de l'Europe contre nous est tellement possible, tellement formidable, qu'il s'agit aujourd'hui de doubler nos armées.

Quant à la liberté, quel est celui des principes de 89 qui soit appliqué parmi nous? Quel est celui des vœux émis par F unanimité des cahiers qui ait reçu satisfaction?

Sommes-nous bien assurés que le déclin de la France, visible à tous les yeux, depuis l'année 1866, va s'arrêter, et que nous saurons conjurer notre ruine?

Sommes-nous pleinement assurésque, comme le monde romain, nos vices ne nous ont pas condamnés à périr, ou bien à vivre, sans honneur et sans liberté, pendant des siècles, sous le joug du pouvoir absolu? « Rome n'est plus rien qu'une chose soumise à l'empire d'un seul, s'écrie Tacite dans sa douleur : Neque aliâ re romand qnàm si unus imperitet{\). »

(1) Annal, IV, n° 33.

Tels sont les fruits du mortel venin des violents, qui, dès le premier jour, inoculé au sein de la noble Révolution, a brisé dix Constitutions, et nous donne, depuis quatre-vingts ans, pour trente-deux ans de gouvernement libre, un demi-siècle d'anarchie, de terreur et d'empire, suivi des catastrophes de 1870.

Il était nécessaire d'apprendre à discerner scientifiquement l'élément criminel et mortel qui n'a cessé de se mêler à cet effort de renaissance commencé pour l'Europe depuis bientôt un siècle. La décadence indéfinie est assurée, tant que nous ne saurons pas voir qu'il n'y a qu'une loi du progrès, la justice, et un seul obstacle au progrès et à la justice, la violence, la violence qui prend et qui tue.

Mais il est temps de chercher une issue pour sortir de ce tourbillon. La cause du mal, c'est ce principe inné à l'esprit déchu du vieil homme : qu'il faut écraser l'adversaire, et qu'alors on sera libre et triomphant. Mais l'Évangile nous dit : « Accordez-vous avec votre adversaire, pendant que vous êtes dans le chemin. » Saint Paul nous dit : « N'allez pas vous détruire l'un par l'autre. » La science nous dit : « Le mal de l'un, c'est le mal de l'autre. » Pour échapper au grand danger que court la France, pour guérir la mortelle faiblesse qui fait la grandeur

du danger, il est temps de ne plus écraser personne, de daigner consentir à laisser vivre autrui, afin de délivrer les immenses forces que nos divisions homicides ne cessent d'ané'antir.

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