CHAPITRE VII
Démêler la révolution! Comprendre ce tourbillon, analyser ce mélange fulminant, quel problème! Mais qu'il est simple pour celui qui s'est décidé à le contempler dans l'unique lumière de la loi.
La loi! nous en citons le texte dans chacune de nos pages. La loi, c'est la justice, et son but, c'est la liberté. La liberté, c'est la justice développée; ou plutôt la justice et la liberté sont la même chose. Le commencement de tout, c'est la bonne volonté de la justice : ne pas vouloir s'écraser d'homme à homme ; vouloir traiter son frère comme nous voulons être traité par lui, c'est la loi. Et cette loi est précisément, scientifiquement, la base du jugement qu'il s'agit de porter sur le moment présent. Voilà la lumière simple, qui va nous montrer, d'un
côté, un progrès du royaume de Dieu proposé à l'humanité, et, de l'autre côté, ce progrès du royaume de Dieu emporté, détenu et détruit par les violents et les voleurs.
Par \iolents, j'entends tout simplement et littéralement ceux qui tuent. Et par voleurs ceux qui prennent. Ces définitions sont, on me l'accordera, aussi simples qu'inattaquables; mais nous allons voir qu'elles vont loin.
Et d'abord, je vois dans la Révolution un progrès du royaume de Dieu proposé à la France et à l'humanité.
Vers la fin du dix-huitième siècle, il y avait dans toute l'Europe, surtout en France, ce progrès général, fruit du temps et du christianisme, dont parle l'Evangile, lorsqu'il nous dit que « la terre fructifie d'elle-même, ultra enim terra fructiflcat (1). »
Le germe du royaume de Dieu, la sève chrétienne, sont dans le monde moderne. Tant que
(1) Marc, iv, 28.
l'effort du mal n'aura pas extirpé le germe, il croîtra de lui-même, malgré l'ivraie qui cherche à l'étouffer.
Mais rien n'est-il déjà développé!
Se peut-il que tous les efforts de nos pères soient perdus? qu'il n'en reste aucune trace! que le mal ait tout dévoré? Non : comme les maîtres l'ont dit de l'épargne, « c'est là une force inexterminable, qui ne cesse d'agir sourdement dans les masses, et qui, en fin de compte, ajoute toujours, d'époque en époque, quelque chose à la richesse du genre humain (1) ».
Ce qui est vrai, dans l'ordre du pain, pour toute l'humanité, est vrai, dans l'ordre de la justice, pour les peuples chrétiens.
Il s'était fait un secret accroissement dans les entrailles des sociétés modernes. Par le seul fait du temps, et du travail des siècles, et de la sève toujours présente, l'âge viril était arrivé.
En outre, l'expérience et la vue des désastres et des iniquités du pouvoir absolu et du retour au paganisme, avaient ouvert les yeux d'un très grand nombre d'hommes. Au moment même où triomphaient, avec Louis XIV,
(1) Adam Smith.
l'orgueil et la violence, Fénelon s'écriait : « Le Roi n'a aucune idée de ses devoirs (1). Il passe sa vie hors du chemin de la justice et de la vérité, par conséquent hors de l'Evangile (2) ».. Vauban montrait la moitié de la France réduite à la mendicité. La Bruyère poussait le cri que nous savons : « Ou les choses ont été dérangées par la malice des hommes, ou Dieu n'est pas Dieu. »
La vue claire de l'iniquité et ces vigoureux jugements des plus nobles esprits étaient un éclatant progrès.
En outre, le progrès général des sciences venait répandre la lumière, et la lumière est toujours bonne. On commençait à voir le globe entier, cet objet du travail de l'homme, ce globe qu'il faut remplir, qu'il faut dompter, ce globe qu'il faut « disposer tout entier dans l'ordre et la justice y.
Une généreuse audace était venue aux hommes : l'audace de vouloir faire régner sur la terre et l'évidente justice, et l'évidente raison. C'était un fruit, dans la conscience chrétienne, de ce reproche évangélique : « Pourquoi ne jugez-vous pas par vous-même les choses de la
(1) Œuvres de Fénelon (édition des directeurs de Saint- Sulpice), t. IV, p. 379, Lettre à Madame de Maintenon. — Cf. t. III, p. 388, Lettre au duc de Chevreuse.
(2) Projet de lettre au Roi, ibid., t. IV, lettre 19.
justice : Quid autan et a vobis ipsis non judicatis qnod justum est (1)? »
Enfin il faut reconnaître qu'il y avait vraiment, surtout en France, le commencement de la vraie science sociale, de la vraie science économique et politique. Déjà dans les admirables travaux de Vauban, se trouve à peu près toute la science (2).
Lisez, de plus, les écrits politiques de Fénelon : vous y trouvez à peu près déjà les cahiers de 89. Lisez Quesnay, lequel enseigne qu'il y a des lois naturelles de la vie des nations, et qu'il faut arriver au règne de ces lois.
Une généreuse et clairvoyante école se fonde sur ce principe. Persuadé, avec Montesquieu, que les lois sont les rapports nécessaires qui résultent de la nature des choses, ils travaillent à mettre en lumière ces lois réelles et naturelles. C'est la vraie tâche du moment de l'histoire où nous sommes. Et ils ne sont pas loin du but lorsqu'ils terminent leurs livres par des conclusions comme celle-ci : « Il n'est point d'état, point de position, où Je parti le plus honnête et le plus juste ne soit le plus profitable et le mieux calculé. Unité d'intérêt humain, universel, général, national, individuel, c'est la
(1) Luc, xn, 57.
(i) J.-B. Say.
loi de Dieu, la loi de la nature; et la science économique n'est que l'étude et la démonstration de cette grande loi (1). »
Vous le voyez, et la justice et la raison étaient prêtes, et elles savaient ce qu'elles voulaient.
A la fin du dix-huitième siècle, tous les peuples sont préparés pour une rénovation dans la justice et dans la paix; ou plutôt la révolution pacifique est déjà commencée (2).
L'âme de la nation française, à cette époque, n'entend pas seulement accomplir en théorie la parole d'Evangile : « Pourquoi donc ne jugezvous pas par vous-mêmes les choses de la justice? r. Elle veut faire régner la justice en pratique, la justice pour autrui comme pour soi.
On a vu souvent, dans l'histoire, des hommes se soulever et demander la justice pour euxmêmes. Ici, dans tout un grand peuple, les hommes les plus puissants, les plus éclairés, les plus heureux, se soulèvent et demandent la justice pour les autres. Ici je vois les grands
il) C'est la conclusion du livre des Economiques,. du marquis de Mirabeau. M. Léonce de Lavergne cite avec raison « cet écrit si obscur et si pénible, comme contenant néanmoins le développement de l'idée sociale par excellence ». 2) Voir l'Histoire diplomatique de l'Europe pendant la Révolution française, par M. de Iîourgoing.
et les forts se lever pour faire justice aux petits et aux faibles et pour établir enfin ce que le monde n'avait jamais vu, l'égalité civile et la liberté politique,
« J'ai beaucoup étudié l'histoire, dit M. de Tocqueville, et j'ose affirmer que je n'y ai jamais rencontré de révolution où l'on ait pu voir au début, dans un aussi grand nombre d'hommes, un patriotisme plus sincère, plus de désintéressement et de vraie grandeur (1). »
C'est le roi de France qui commence, et qui donne l'impulsion, événement unique dans l'histoire des rois. Lui-même, dans sa conscience et dans son cœur, puis dans sesactes, abdique l'absurde pouvoirabsolu, dont il vient d'hériter (2).
(1) L'Ancien Régime et la Révolution, p. 260.
(2 M. Thiers raconte ainsi les suites de l'événement :
« Il y a dans la Révolution française une journée mémorable,.je dis mal, une nuit mémorable, la nuit du 4 «août 1789. Vous savez ce qui se passa dans cette nuit immortelle.
« La royauté avait, fait le sacrifice empressé de toutes ses prérogatives; mais on était devant la masse des privilégiés, et tout le monde alors avait ses privilèges : la noblesse, le clergé, le tiers état, les provinces, les villes; et, en face d'une pareille masse d'adversaires, on éprouvait cette espèce d'anxiété que ressent une armée lorsque va retentir le premier coup de canon d'une grande bataille.
« Tout à coup la nolilesse française, héroïque dans cette occasion comme elle l'était à Fontenoy, lorsqu'elle s'élançait au galop sur les lignes anglaises, pour ne pas laisser à l'infanterie l'honneur de braver seule ces lignes redoutables, la noblesse française s'élance à la tribune, et vient la première sacrifier ses privilèges : tous ses membres accourent sans exception.
« Le clergé, saisi du même enthousiasme, imite son
146 LA RÉVOLUTIOiN
11 appelle la nation tout entière à délibérer sur la réforme générale de nos institutions.
Il ne demande pas un vote simple (oui ou non), mécaniquement exécuté, en un jour, par la foule en tumulte. Il fait délibérer, pendant trois mois, par toute la France, plus de quarante mille groupes de citoyens, qui expriment ensuite par écrit leurs vœux et leur pensée. Après quoi la France entière nomme, au suffrage universel, ses représentants aux Etats généraux. L'Assemblée nationale est élue par six millions de voix. Ses membres sont munis des cahiers qui expriment, sur tous les sujets, la volonté de tout le peuple. Le Comité de constitution est chargé du dépouillement des
exemple; et il vient immoler ses privilèges, la dîme, les bénéfices.
« Le tiers état suit à son tour avec le même enthousiasme : et, lorsqu'on a tout sacritié, on cherche encore dans sa mémoire s'il n'y aurait pas quelque privilège oublié que l'on puisse déposer sur cet autel, qui, ce jour-là, était bien l'autel de la patrie.
" Messieurs, je m'adresse à vous : ces généreux citoyens, en voulant donner la liberté à la France, se trompaient-ils: et, loin de la donner, la rendaient-ils tout à l'ait impossible ?
« Dites-le-moi, cette fable impertinente et ridicule, y croyez-vous? Non, Messieurs, ces nobles citoyens ont, dans cette nuit mémorable, rendu à la France ses droits, et non pas seulement à la France, mais au genre humain tout entier. Car c'est à partir du 4 août 1789 que la liberté civile s'est répandue dans les deux mondes et est devenue le grand principe de la liberté moderne. » (Discours sur les libertés politiques, prononcé par M. Thiers au Corps législatif, dans la séance du 28 mars 1865.)
cahiers. Il en apporte l'authentique résumé dans la séance du 27 juillet 1789. Ce rapport renferme deux parties : la première proclame les principes sur lesquels la France est unanime; la seconde, presque sans importance, énonce les points sur lesquels existe le doute ou quelque divergence (1).
Or, sait-on quels sont ces articles de l'unanimité qui subsistent, aujourd'hui encore, écrits par la main de la France entière?
C'est d'abord l'égalité civile, c'est-à-dire l'abolition de tous les privilèges. Non seulement les deux premiers ordres renoncent en masse à toute exemption d'impôts (2), mais, quant aux autres privilèges, la lecture des cahiers nous montre leur abolition comme chose faite, et non plus à faire (3). L'unanimité des cahiers peut, sur ce point, se résumer dans cette phrase empruntée au cahier du clergé de
1 Voir Moniteur du 27 juillet 1789.
2 De Poncins, Cahiers de 89. p. 101.
;3) IbicL, p. 127.
Lyon : « Tous privilèges et exemptions seront déclarés contraires à une bonne constitution. Ainsi donc aucun corps de l'État, aucune province, ville ou corporation, ne seront admis à opposer un privilège particulier pour se soustraire à une loi délibérée et consentie par les Etats généraux. »
En second lieu, l'unanimité des cahiers établit la liberté politique, c'est-à-dire le plein et entier gouvernement de la nation par la nation. Voici les quatre articles d'unanimité qui établissent ce plein gouvernement de la nation par la nation :
Le Roi est inviolable ;
Les ministres sont responsables ;
La nation vote l'emprunt et l'impôt ;
La nation fait la loi, avec la sanction royale.
En troisième lieu, l'unanimité veut la décentralisation administrative. « Quant aux corps administratifs ou Etats provinciaux, dit le rapport, tous vos cahiers sont unanimes à demander leur établissement. » La France voulait sortir de cet état d'esclavage administratif dans lequel la liberté politique ne peut vivre. Car, en politique, comme on l'a si bien dit, « toute la question est toujours de savoir si les élections appartiennent à l'administra-
tion, ou si elles appartiennent au pays (1) ». Enfin, c'est le principe social par excellence, le principe primitif fondamental, que proclame l'unanimité des cahiers, en déclarant sacrées la liberté individuelle et la propriété : principe naïf, tellement simple, qu'il semble superflu de l'énoncer, puisqu'il n'est autre chose que le point ]e plus nécessaire et le plus évident de toute" morale : « Ne pas tuer et ne pas prendre. » Mais s'il est le plus nécessaire et le plus évident des principes, les sociétés pourtant n'arriveront que peu à peu, et après de longs siècles, à le faire régner dans les lois, dans les mœurs, dans la vie réelle des nations. El la science peut en dire ceci : « La sûreté de la propriété et celle de la personne, tel est le fondement de cet ordre naturel imposé par Dieu même aux sociétés humaines. Les lois positives, qu'elles soient civiles, politiques ou économiques, n'ont de valeur qu'autant qu'elles découlent de cette source supérieure : vérité qui doit être pour le monde moral et social ce qu'est la loi de la gravitation pour le monde physique, et qui monte de plus en plus à l'horizon comme le phare de l'humanité à venir (2). » i
(d)Royer-Collard.
(2) Léonce de Lavergne. Éludes sur Quesnay.
Voilà ce que nos pères ont entrevu, et voilà ce qu'ils ont voulu.
Tels sont donc les articles de l'unanimité, inconnus aujourd'hui de la France, et qui s'appellent les principes de 89, principes de tradition et de raison, d'ordre et de liberté, de progrès et de légitimité s'il s'en fut, le plus solide fondement qui fut jamais du droit positif d'une nation.
Car, entendons-nous bien, je n'appelle pas principes de 89 les opinions absurdes opposées par les sophistes et les rhéteurs à la pensée unanime de la France, et puis inoculées à quelques têtes « à coups de guillotine », comme on l'a dit alors.
Je ne connais d'autres principes de 89 que les principes voulus par tous nos pères, proclamés par tous les cahiers et déclarés, dès le premier jour, articles d'unanimité par l'Assemblée constituante.
Et c'est là en effet notre droit public pour toujours : droit conforme à la loi morale éternelle et à l'esprit de l'Evangile, justifié par la science, décrété par toute la nation, et qui subsiste écrit par la main de la France entière.
C'est de ces principes-là que parlait un illustre évêque, lorsqu'il disait, il y a bientôt
vingt-cinq ans : « Nous acceptons, nous invoquons les principes et les libertés proclamés en 1789 (1). »
Jamais, dans l'ordre politique, jamais rien d'aussi radical, d'aussi vigoureux, d'aussi grand, ne s'était fait, en aucun temps, en aucun lieu, par les plus forts et en toute liberté, pour la justice et la raison.
Jamais rien d'aussi décisif pour enlever toutes les barrières d'iniquité qui séparaient les hommes en castes ennemies.
Jamais rien, de bien loin, n'était entré dans l'âme de tout un peuple d'aussi conforme aux primitifs désirs des apôtres du Christ et à l'esprit de l'Evangile : « Les maîtres des nations les dominent; qu'il n'en soit pas de même parmi vous (2). — Vous êtes tous frères; vous êtes tous membres d'un même corps (3); — que l'égalité s'établisse (4). »
Si cette volonté unanime de la France n'avait pas été, tout aussitôt et jusqu'aujourd'hui, foulée aux pieds par les tyrans, la France serait depuis un siècle la lumière des nations au lieu d'en être le scandale.
(1) Mgr l'évèque d'Orléans, De la Pacification religieuse, p. 306.
(2 Luc. un, 25, 26.
(3) Mattli., xx, 25, 26; xxm, 8.
(4) Ephes., v, 30; II Cor., mu. 14.
Nous allons voir l'effroyable travail des violents pour étouffer ces progrès du royaume de Dieu, ces efforts de l'esprit nouveau, et pour détruire toutes ces belles espérances de la France et du genre humain.