‹ La morale et la loi de l'histoireChapitre 12 sur 17 · L ISSUE · texte numérisé non relu

L ISSUE

Y a-t-il quelque chose qui puisse détruire la France ?

Nos divisions et nos luttes intestines peuventelles, si elles se prolongent, détruire notre patrie?

Les violents, les tyrans, spoliateurs ou meurtriers, vont-ils donc conduire à sa ruine le plus beau royaume de la terre?

N'est-ce pas là le terme où nous amène enfin la guerre civile en permanence depuis trois quarts de siècle?

A ces lamentables questions, je réponds : Non, nous ne sommes pas encore condamnés à périr. Mais ce qu'il me faut reconnaître, c'est qu'on a posé la question; c'est que, pour la première fois de ma vie, je suis forcé d'y réfléchir; c"est que, depuis l'événement de 1866,

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qu'un esprit éminent a pu nommer « la plus grande révolution des temps modernes (1) », depuis ce jour nous avons entendu des Français avouer qu'on peut détruire la France, et qu'on la détruira, et qu'en tout cas elle est entrée dans son déclin.

Nous nous sommes « laissé envahir, dit. un clairvoyant écrivain, par deux maux qui détruisent à la longue les nationalités les plus énergiques, l'antagonisme des citoyens, et l'instabilité du pouvoir (2) ».

En outre, tous les yeux voient aujourd'hui la France entourée d'une ceinture de forces, qui peuvent nous écraser, et qui le veulent peutêtre. Nous sommes pris comme dans un filet, et nos ennemis disent : « Tenons-les; ce sont des furieux, toujours en lutte et en révolution, qui ne laissent à l'Europe nul repos. Les voici domptés maintenant. Tenons-les. »

Il y a cent ans aujourd'hui que les mêmes bouches ont prononcé sur la Pologne les mêmes paroles (3).

Ces faits sont-ils douteux?

Il s'agit donc, ô mes concitoyens, de doubler,

(1) M. Thiers, discours du 5 décembre 1867.

(2) Le Play, la Réforme sociale en France, n° 68.

(3) Ces pages écrites en 1867, je les relis en 1870 au moment où cinq cent mille Prussiens commencent à entourer Paris.

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de tripler aujourd'hui, et cela sans aucun délai, les forces de la France. Il n'y pas un homme au monde, Français ou autre, ami ou non, qui n'aperçoive cela.

Cela est-il possible? et de quelle force s'agitil et qu'est-ce que la force? Ecoutez ce qui suit.

Vers la fin de Louis XIV, l'absurdité de l'ancien régime, la folie du pouvoir absolu, avaient réduit la France à l'état que voici.

Coalition, contre nous, de l'Europe entière, exaspérée par les fautes et l'orgueil insensé de celui qui portait dans sa tête solitaire les destins et la volonté de la France.

Or le roi n'avait plus de soldats.

On menait les recrues à l'armée, « liées et garrottées, comme des forçats que l'on mène aux galères ou au gibet : arrivées à l'armée, elles désertent toutes à la première occasion, ou meurent de chagrin (1). »

Le roi n'a plus d'argent pour payer l'armée.

! Boispuilbert, le Delà de la France.

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L'armée, par toute la France, ne peut vivre que par maraude, et en s'emparant de vive force des caisses publiques, de l'argent des particuliers, et de tous les produits de la terre.

L'argent, par le brigandage des traitants, disparaît par centaines de millions, « sans compter la part du néant, qui, croissant sous leurs pieds, dit un contemporain, dépasse, dix et vingtfois, ce qui entre dans le trésor public (1) ».

Pendant ce temps, la moitié des terres labourables reste à peu près en friche. D'année en année, d'effroyables famines se succèdent. Deux ou trois cent mille créatures humaines, chaque année, périssent de misère et de faim.

Tel était l'état de la France, et, en la contemplant, les meilleurs citoyens s'écrient : « Ce cadavre qui est sous nos yeux (2) ! »

Or, en ce temps même, il y eut un Français qui osa dire, écrire, répéter, proclamer, démontrer ce qui suit :

Le mal qui met la France en l'état où nous la voyons, « ce désordre, quelque grand et quelque effroyable qu'il soit, peut être arrêté en une demi-heure de travail des ministres, et en quinze jours d'exécution (3) ».

(1) Boisguilbert, le Détail de la France, p. 125.

(2) Boisguilbert, Faclum de la France.

(3) Boisguilbert, id. p. 26*.

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Il répète ailleurs son propos : « Je maintiens à la face de la terre entière, et sans crainte d'être contredit, qu'il ne faut point trois heures de travail des ministres, ni quinze jours d'exécution de la part des peuples, pour guérir tous ces maux (1). »

Que prétend obtenir ce prophète en ces' quelques heures de travail, et en ces quelques jours d'exécution? Il prétend doubler à l'instant le revenu du trésor public, rendre l'armée possible, et en même temps, et parla même mesure, tripler ou quadrupler la richesse du pays.

Assurément, cet homme dut paraître, et parut en effet insensé. Car peut-on concevoir qu'en quelques heures et en quelques jours, on puisse transformer l'état financier d'un grand peuple?

Eh bien! la science sait, aujourd'hui, que cet étrange prophète était prophète de vérité, et que sa promesse insensée était vraie, certaine, et de facile exécution. Et le lecteur va le comprendre.

Voici pourquoi, disait ce généreux et clairvoyant esprit, voici pourquoi tout ce désordre se peut corriger en trois heures, et puis s'exécuter en quelques jours. C'est qu'il s'agit, tout

(1) Boisguilbert, Faclum de ta France, p. 315.

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simplement, de la cessation d'une violence (1). Or ceux qui font violence peuvent, s'ils le veulent, s'arrêter, et retirer la main, comme quand on lève le siège d'une ville. Dans ce cas, le pain qui, dans la ville, coûtait cent sous la veille, ne coûte plus aujourd'hui qu'un son.

Or il est manifeste qu'en ces années, la France était assiégée, comme une ville. Elle était assiégée par une armée française, commandée par le roi et par ses ministres. La France, dit Fénelon, est en état de siège (2). Les traitants, leurs agents, leurs sergents, tous les officiers de justice, toute la gendarmerie, et, au besoin, tous les soldats du roi, forment l'armée des assiégeants, forte de plusieurs centaines de mille hommes. Les assiégés sont la masse du peuple. Les morts pendant le siège sont les deux ou trois cent mille hommes morts chaque année de misère et de faim. Les prisons et galères regorgent d'un très grand nombre de prisonniers, sans compter ceux que l'on a fusillés et pendus pour avoir violé le blocus.

(1) « Pour à quoi parvenir, on maintient à la face de toute la terre, sans crainte d'être contredit, qu'il ne faut point trois heures de travail de la part de MM. les ministres et quinze jours d'exécution, de celle des peuples, parce qu'il ne s'agit que de la cessation d'une très grande violence. »

Boisguilbert, l. c, p. 315; cf. p. 302.)

(2) Œuvres de Fénelon, t. III, lettre au duc de Chevreuse.

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c'est-à-dire pour avoir, par exemple, porté du sel de Touraine en Poitou. Confiscation des meubles et immeubles, érigée en payement régulier de la taille et des contributions de guerre ; destruction des maisons et chaumières pour en vendre les matériaux ; tout transport d'aliments, de blé, de vin, de sel, intercepté par des barrières : blocus de terre. Tout arrivage arrêté dans les ports : blocus partout. Sans parler des ruines qui s'opèrent sous les pieds des chevaux et des hommes, et surtout par la cessation du travail.

Evidemment, tous ces fléaux et toutes ces violences de main d'homme pouvaient être arrêtés par un seul acte de la volonté du roi.

Or le siège de la France avait lieu pour obtenir de la masse du peuple l'impôt d'argent et l'impôt du sang. Mais plus le siège devenait rigoureux, moins l'argent arrivait, et plus les hommes disparaissaient. Pour tout changer par un seul acte de volonté, il suffisait au roi de déclarer la levée du siège. A l'instant même le roi doublait ses revenus, et triplait la richesse de la France. Je dis : à l'instant même, parce que la simple déclaration de la levée du siège transformait tout.

Oui, tous les maux pouvaient cesser en quelques heures, par une déclaration décisive

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du roi, décrétant mainlevée de la violence qui écrasait tout.

Cela est évident ; car les traitants et leurs sergents, et tous les assiégeants, prenaient environ dix au peuple, pour donner un au roi. La cessation de la violence, à l'instant même et très facilement, donnait au roi, non pas un, mais deux, tout en laissant au peuple six ou sept.

Mais nul, en ce temps-là, sauf, quelques prophètes de justice, ne savait rien. Le roi ne se doutait de rien. Sans être ni un insensé ni un monstre, il comprenait seulement qu'il faut qu'un peuple paye ses impôts ; qu'il fallait, en ce moment surtout, de l'argent pour avoir des soldats, et des soldats pour défendre la France menacée des derniers malheurs et des dernières humiliations.

Cependant la science était là, et annonçait la vérité. Son prophète fut déclaré fou, et mourut en exil.

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Pour moi, je ne suis pas prophète. Mais j'affirme qu'aujourd'hui même, en moins de trois jours d'exécution, on peut tripler et quadrupler les forces de la France.

Voici comment :

Je dis d'abord qu'aujourd'hui la France est, en partie, anéantie dans ses meilleures forces par le crime de nos divisions, de nos terreurs, de nos haines et de nos mutuels mépris.

Je dis ensuite qu'en un certain sens, trop réel, la France est en état de siège par l'erreur séculaire du centralisme absurde qui nous régit depuis au moins trois siècles, mais qui ne cesse pas de s'accroître. Le centralisme opprime, comprime et paralyse l'ensemble, par voie d'obsession continue, incessante et universelle, laquelle anéantit la moitié du génie, de la vie, de l'activité propre de la nation.

Donc, ici aussi, comme sous Louis XIV, il n'y a qu'un siège à lever, et une violence à faire cesser, une mainlevée à déclarer, une absurdité désastreuse à ne pas maintenir.

Or, faut-il trois heures de travail, faut-il

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trois jours d'exécution, pour décréter la destruction du centralisme, cet état de siège permanent? Non; il suffirait d'un acte de volonté. Les fermes du gouvernement libre sont connues, et elle sont parmi nous. Il suffit de leur rendre la vie. Il suffit d'un seul acte de repentir et de bonne volonté pour remettre la vie dans ces formes, formes mortes de la liberté.

Ici d'ailleurs, comme le disait encore notre prophète sous Louis XIV, la simple annonce et déclaration d'une telle révolution morale, sociale et politique, se répandant, avec la vitesse de l'éclair, d'un bout à l'autre de la France, de l'Europe et du monde, triplerait ou quadruplerait à l'instant même, et au dedans et au dehors, les forces de la France.

Mais il faudrait surtout et l'idée et la volonté d'une radicale décentralisation, telle que nul d'entre nous, aujourd'hui, n'ose l'espérer ni même la concevoir.

Que si l'on daignait accorder à la France ce qu'elle a demandé par ses cahiers, ce qu'elle demande encore, — car il n'y a pas prescription, — si chaque commune et chaque département vivait, au lieu de ne pas vivre, et marchait, au lieu d'être traîné; si tout cessait d'être administré, réglé, poussé ou empêché,

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dépensé, emprunté, par impulsion centrale, par commissaires et commissions ; si tout était laissé, selon la science et la justice, aux volontés locales, manifestées par l'élection; si l'élection, à tous les degrés, cessait d'appartenir à l'administration pour appartenir à la France : je dis qu'alors la vie et la force du tout serait, non pas doublée, mais décuplée, non pas demain, mais aujourd'hui (1).

(1) En un mot, c'est la levée du siège de la Rochelle; et la même extravagance qui se serait rencontrée dans les objections qu'on aurait pu faire, en soutenant qu'il aurait fallu du temps, après les portes ouvertes, pour avoir le pain à un sou, de cent fois autant qu'il était la veille, se trouve dans cette occasion, si quelqu'un prétendait qu'une déclaration publiée sur ce style ne mettrait pas aussitôt toutes ces choses en valeur, et, par conséquent, tous les peuples dans la félicité, et en état de fournir avec profit tous les besoins du roi.

« Cette réduction qu'on apporterait aux fonctions et aux bases du revenu des Traitants, je maintiens, comme je l'ai déjà dit, qu'elle ne sera nullement préjudiciable à leurs intérêts, et qu'ils regagneront en gros, par la hausse de consommation, ce qu'ils allégueraient aujourdhui devoir perdre par l'altération du détail. Cela n'a jamais manqué toutes les fois que le cas est arrivé, et récemment dans la distribution du tabac, où la recette a augmenté après qu'on a eu baissé le prix. Et le contraire à l'égard des lettres et l'on sait des bureaux notablement diminués par la hausse des droits.

« Et pour montrer invinciblement qu'il n'y arien que de très réel dans les suites d'une déclaration qui ne coûtera point trois heures à construire,... il n'y a qu'à en faire un essai en le publiant seulement, parce qu'on en suspendra l'exécution d'un mois ou deux. On maintient que, dans le moment, tous les biens seront considérablement augmentés; on pourra alors juger, par cet échantillon, de l'effet qu'on doit attendre de la pièce, et qui est visionnaire, de l'auteur de ces mémoires, ou des contredisants.

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Et n'aperçoit-on pas qu'une telle révolution serait le plus puissant moyen de calmer nos discordes, nos terreurs, nos haines, nos mutuels mépris, c'est-à-dire de guérir le plus grand de nos maux, et la plus grande de nos faiblesses, la division ? Otez du sein de la patrie l'esprit de division, et nous sommes invincibles : Galli, si non dissenserint , dit Tacite, vixvinci possnnt.

Tout cela n'est-il pas évident? Sans nul doute. Mais ceux qui, aujourd'hui, proclameront ces évidences, ceux-là d'abord ne seront nullement écoutés, puis seront traités comme des fous. Et ceux-là seront sages, et seront peut-être écoutés, qui diront : « Ce qu'il faut à la France, c'est le suffrage universel, dirigé, pendant un siècle encore, par la forte main des Césars. » Fort bien; mais aujourd'hui même, je vous

« Comptant donc sur cinq à six millions de hausse dans la consommation par un effet subit, et une violence cessée comme à la levée d'un siège, il faut venir à la part du roi, qu'il y aurait autant d'injustice au peuple à refuser au prince, par suite de cette augmentation de biens, qu'il y avait de surprise ci-devant à ériger la confiscation entière tant des meubles que des immeubles, en contribution réglée : ce qui, ayant commis le prince et ses sujets par des refus, d'une part, que la seule impossibilité d'exécuter empêchait d'être criminels, — et de vaines contraintes, quoique des plus violentes, de l'autre, — a plus détruit de biens, et fait de ravages, que jamais les plus grands ennemis du royaume dans leurs victoires les plus complètes, depuis l'établissement de la monarchie. » (Boisguilbert, p. 305 et 306.)

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prie, qu'allez- vous faire pourdoubler et tripler, sans délai, les forces de la France ? Car il le faut.

Ce que vous allez faire, je ne le puis comprendre. Mais, quoi qu'on fasse, et quoi qu'il arrive, et si, comme je l'espère bien, la France sort de ce défilé la vie sauve, nous avons, en tout cas, devant nous, des siècles de souffrances, d'humiliations et de révolutions, jusqu'au jour où, la lumière de la science ayant pénétré les esprits, et l'excès de nos décadences ayant fatigué toutes les âmes, on finira par accomplir ce qui serait possible et facile aujourd'hui : comme nos pères, à la fin du dixhuitième siècle, finirent par accomplir, mais à travers bien du sang et des larmes, ce que, depuis cent ans, la science demandait et montrai!.

Oui, après de bien longs retards, la vérité pourtant, je n'en veux pas douter, triomphera, et alors, — c'est la loi de l'histoire, — la vérité nous rendra libres.

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C'est là, dis-je, mon espoir. Mais ne nous hâtons point de croire le but encore si rapproché. Les retards dont je parle sont peut-être d'un grand nombre de siècles. Car il y a toujours l'obstacle, il y a toujours les violents, les destructeurs du royaume de Dieu, qui emportent et anéantissent tout progrès de justice, de vérité et de liberté.

Malgré l'indomptable fond d'espérance que l'Evangile met dans mon cœur (1), je retombe sans cesse dans la crainte devoir toujours vaincues la justice et la vérité. Oh! oui, comme le dit Jésus Christ lui-même, à la veille du cruciliemeut : « Jusqu'à présent le royaume de Dieu soutire violence, et ce sont les violents qui l'emportent. » Les violents doivent-ils donc toujours l'emporter? Auront-ils la dernière victoire? Ne viendra-t-il pas une époque où l'on pourra voir comme dans la vie d'un homme qui se corrige, la vie du genre humain s'avancer peu à peu,

(1) In mundo pressuram habebitis : sed confidite, ego vie ratindum. (Joan., xv, 33.) Contra spem in spem, dit saint Paul.

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dans l'ensemble, à travers la terrible lutte, vers une lumière meilleure, et une justice plus assurée?

N'est-ce pas là ce que tous nous avions espéré? La lumière monte, disions-nous. La raison prend des forces. Les mœurs deviennent plus douces, et la guerre diminue. Or que sont devenus, au moment où j'écris (1868 et 1870), ces signes du progrès? La guerre redouble ses fureurs. Les esprits se divisent de plus en plus profondément. La raison semble s'affaisser sur elle-même, ou même se briser clans l'absurde. La volonté, dans beaucoup d'hommes, semble devenir plus perverse, plus aveugle, plus orgueilleuse et plus violente. Et l'on en vient à pouvoir dire qu'il se forme une sorte d'espèce humaine nouvelle, dégradée, mutilée, une sorte d'esprit humain nouveau et inférieur, presque purement animal, s'avançant, dans la stupidité et la perversité, contre Dieu et le genre humain.

Et si l'on considère la triomphante audace de cette espèce et de cet esprit, l'incroyable assurance des violents, et la mollesse et la consternation des pacifiques, on se demande s'il est bien vrai que « les doux posséderont la terre (1) ».

(1) Matth., T, 4.

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Or tout mon but, par cet exposé de la loi du devoir, qui, en même temps, est la loi de l'histoire, c'est d'éclairer et d'exhorter les pacifiques d'abord et, si je puis, les violents.

Eclairer ! éclairer les hommes, pour que dans la lumière, dit le prophète, ces bêtes féroces qui, la nuit , sortent pour la proie, rentrent dans l'ombre, et que l'homme, le jour survenant, puisse sortir pour son œuvre. Exibit homo ad opas sinon (1).

Oh ! oui, ceignez vos reins, hommes qui aimez, hommes qui voyez, vous qui connaissez le devoir et Tordre du moment présent ; ceignez vos reins, et prenez en vos mains ces flambeaux lumineux et ardents dont parle l'Evangile (2). N'est-il pas temps de chasser l'ignorance et la nuit de la face de la terre? Et n'est-il pas possible d'apprendre enfin à tous les hommes la loi unique et simple, la loi nécessaire, évidente, qui, si elle est observée, suffit? Répudier l'esprit de Caïn, toujours vivant : ne plus tuer! Et ne plus dépouiller son frère du fruit de son travail.

Ne plus tuer! C'est là la première conséquence, qui mène aux autres, de la formule

(1) Psalm.,cm, 3.

(2) Sittt lumbi vestri pnecincti, et lucernœ ardentes in manibus vestris. (Luc, xn, 35.)

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éternelle et universelle de la vie : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux : c'est là la loi. »

Comprenez-le; il n'y a qu'un seul point, ce seul point, à enseigner au genre humain : Ne pas tuer et ne pas prendre ! Est-ce donc impossible? La loi est-elle impossible à comprendre, ou impossible à pratiquer?

Et ne voyez-vous pas qu'en ce seul point, ou autour de ce point, vous pouvez enseigner aux hommes toute la religion, toute la science du devoir, toute la science sociale, toute l'histoire, et le reste des sciences? Oh ! si Dieu me laissait la grâce et me donnait la force d'écrire pour la masse des hommes de toute nation et de toute condition tout le cercle des sciences ramenées à la loi, ou tout au moins groupées comme des satellites autour d'elle!

Mais patience! D'autres, quoi qu'il arrive, comprendront ces choses, et les accompliront. Et ils iront par toute la terre enseigner toutes les vérités à partir de la loi, à partir de cette évidence nécessaire, infaillible, absolue.

Pour moi, j'ai hâte de dire ici du moins la substance de mes bienheureuses convictions, et d'exhorter les meilleurs, et les plus généreux, à voir enfin, et à vouloir enfin ce qui est l'ordre du moment présent.

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Le moment présent, ne cessons pas de le redire, est le moment le plus critique de l'histoire de l'humanité. Pourquoi? Parce qu'il correspond au point le plus critique de la vie de l'individu. Le moment de l'histoire où nous sommes répond à cet instant de la vie humaine, à cette entrée dans l'âge viril, où l'individu fait son choix , où il arrive à la possession de ses forces, de sa fortune et de sa liberté. Il n'est pas contestable que depuis peu de temps, le monde moderne devient riche et entre en possession de la science physique, clef des forces de la nature, qui lui permettent enfin de soumettre la terre entière : Replète lerram et sabjicite eam (1). Il n'est pas contestable que les nations modernes, depuis un siècle, entrent ou s'efforcent d'entrer dans l'ère de liberté civile et politique. Il n'est donc nullement arbitraire de placer ici. dans la suite de l'histoire universelle, le commencement d'une époque historique, une phase nouvelle de l'ère nouvelle. C'est, après la venue du Christ, de tous les moments de l'histoire, depuis le commencement du monde, le plus saillant et le mieux caractérisé.

Eh bien! en ce moment où nous nous efforçons d'entrer dans une ère de plus grande

(l)Gen.,i, 28.

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liberté civile et politique, et où nous annonçons la volonté de remplir le second des trois grands devoirs : « Disposer tout le globe dans l'ordre etla justice », en ce moment, dis-je, regardons avec attention la face du monde chrétien, et voyons si, malgré les ruines amoncelées par les violents, il nous reste l'espoir du progrès politique et social.

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