‹ La morale et la loi de l'histoireChapitre 15 sur 17 · IX. « La liberté individuelle est sacrée · texte numérisé non relu

IX. « La liberté individuelle est sacrée

À quoi il faut ajouter cet autre point essentiel dont parle en ces termes le rapport du comité de constitution:

« Quant aux corps administratifs ou États provinciaux, tous les cahiers vous demandent leur établissement. » La France alors demandait donc, a l'unanimité,, l'indispensable décentralisation administrative que jusqu'ici tous les gouvernements, en cela tyranniques et aveugles, n'ont cessé de lui refuser.

Ainsi est résumée, non par nous, mais par le comité de constitution, l'unanimité des cahiers.

Or, voici la nouveauté d'aujourd'hui: c'est que nous savons maintenant, dans le détail, quelle est la forme de gouvernement qui, autant qu'il est possible ici-bas, et que l'état moral et intellectuel des peuples le comporte,

réaliserait ces légitimes volontés de la France, et j'allais dire du genre humain. C'est précisément cette forme qu'entrevoyait saint Thomas d'Aquin, quand il disait: « C'est la meilleure, celle que chacun aime et défend » ; c'est celle qui, comme on l'a fort bien dit, « réalise chaque jour l'accord du souverain et du pays, sur la tête de ministres que choisit le souverain, et que le parlement maintient ou ne maintient pas, selon qu'ils ont ou qu'ils n'ont pas la confiance de la nation (1). »

Et l'on a parfaitement raison de dire que cette forme de gouvernement dite « constitutionnelle, consistant dans un chef inviolable, représenté par des ministres responsables devant deux Chambres, diverses d'origine, et pourvues des moyens de plier les ministres à leur opinion, que cette forme n'est ni anglaise, ni française, ni allemande, mais de tous les pays et de tous les temps, car elle est la seule possible dès qu'on repousse la monarchie absolue (2). »

Cette communication continue du souverain et de toute la nation qui est le suprême souverain, par le double moyen terme d'un ministère et d'un parlement, est de tous les arrangements le meilleur.

(1)M. Thiers, session de 1865.

(2) Thiers, Histoire du Consulat et, de l'Empire, t. XVII, p. 716

Gicéron dit fort à propos: « L'insuffisance d'une pensée solitaire transfère nécessairement l'action du souverain à des ministres, et, de l'autre côté, l'illusion et la témérité inhérentes à la multitude ramènent tout forcément à quelques délégués. Entre l'infirmité d'un seul et l'orageuse turbulence de tous interviennent donc comme médiateurs les citoyens les plus capables, et c'est le meilleur des arrangements possibles (1). »

Ce sont là, aujourd'hui, des points de science pleinement établis. Le monarque, comme les rois anglais, ne peut rien par lui-même; il ne peut que choisir les ministres qui gouvernent sous lui. Le peuple, de son côté, quoique souverain suprême, ne peut rien par lui-même, sinon choisir ses délégués. Mais il peut, par ces délégués, ne point accueillir les ministres, en appeler au prince, et demander un autre choix; le roi, de son côté, peut dissoudre le corps des délégués, en appeler au peuple, et demander un nouveau choix.

Il y a là un mécanisme d'une souplesse admirable, et c'est vraiment le plein gouvernement de la nation par la nation: gouvernement à la fois libre, solide, stable et capable de tous

(i) DeRep , liv. F, n° 34.

les mouvements delà vie. Là, tout est perfectible ou réparable tous les jours. Là peut entrer, à chaque instant et de tous les côtés, tout nouvel élément de vie, tout progrès de législation.

« La nation fait la loi avec la sanction royale », disait en 1789 l'unanimité des cahiers. N'était-ce point donner l'initiative au parlement seul? En Angleterre, l'initiative est des deux côtés. Pourquoi non? Aucune limite n'est opposée au droit d'initiative du gouvernement (1). Ici encore existe un vrai mouvement vital.

De ce point de vue, je ne puis pas comprendre ce que j'entends dire maintenant en France : « L'initiative impériale, la responsabilité impériale, sont aujourd'hui le premier et le dernier mot des institutions. » Si cela était vrai, il faudrait en revenir à ces vers de Boileau :

Toi qui seul, sans ministre, à l'exemple des dieux, Soutiens tout par toi-même, et vois tout par tes yeux, Grand roi!

(1) 11 y a des jours pour les motions d'initiative parlementaire, et il y a des joars pour les motions du gouvernement.

Ce serait la violation radicale des bases de notre droit public positif, lesquelles sont les principes de 1789. Voilà cent ans bientôt que la France établissait par l'unanimité des cahiers: l'absolue, la nécessaire inviolabilité, et l'irresponsabilité du souverain; la nécessaire responsabilité des ministres, et l'initiative parlementaire de la nation, qui seule fait la loi avec lasanctionroijale . Etl'on vient aujourd' hui, contre toute science, toute expérience, toute raison et tout droit positif, mettre tout dans l'initiative et la responsabilité du souverain nécessairement irresponsable? Que veut-on dire par cette initiative d'un seul, dont la responsabilité pratique est absolument impossible? C'est la dictature même, ou, si les noms antérieurs des magistratures primitives subsistent, comme s'exprime Tacite {eadem magistratuum vocabula [1]), toutes donnent le pouvoir réel à un seul. C'est le contraire des volontée de 1789. Tout est retourné : Conversoque statu, neque aliâ re romand qnam si anus imper itet (2). C'est alors, très précisément, le césar isme antique, c'est-à-dire la plus déplorable des dégénérescences sociales, dont la plus douce des critiques est celle-ci : Il n'est pas bon qu'un

(1) Annal., liv. I, n° m.

(2) Annal., liv. IV, n° XXXIII.

seul homme se substitue à tout un peuple, pour tout penser, tout vouloir et tout faire (1).

On ne devrait pas se lasser d'étudier ce que devint la France, non pas seulement la dernière fois, mais aussi l'avant-dernière fois qu'elle s'est vue soumise tout entière à la pensée d'un seul, à l'irresponsable initiative de la volonté d'un seul homme, Louis XIV. Il ne faut qu'un témoin pour révéler le tout. Ecoutez Fénelon.

En ce temps-là aussi, l'accumulation des fautes avait amené la France à se voir menacée d'invasion. « Il ne s'agit de rien moins, dit Fénelon, que d'empêcher une totale invasion... » Que va-t-il arriver, si on voit le roi « continuer ses dépenses superflues, hasarder la France sans la consulter, et ruiner le royaume pour faire mal la guerre?... »

« Notre mal vient de ce que la guerre n'a été jusqu'ici que l'affaire du roi qui est ruiné et décrédité. Il faudrait qu'elle devint l'affaire véritable de tout le corps de la nation... C'est la nation qui doit se sauver elle-même... C'est notre gouvernement méprisé au dedans qui donne tant de hauteur à nos ennemis. S'ils voyaient le gouvernement redressé et la nation

(1; Tout cela \ient de s'écrouler comme un mauvais rêve: septembre 1870.

entière unie au roi pour se soutenir dans cette guerre,... ils nous accorderaient une moins mauvaise composition... Si le roi est trop éloigné d'accepter cette ressource, il est trop éloigné du salut de l'État,... et si la ruine prochaine de sa couronne ne lui fait pas encore ouvrir les yeux, tout n'est-il pas désespéré?

« Il faut un changement de conduite qui mette tout le corps de la nation dans la persuasion que c'est à elle de soutenir la monarchie penchante à sa ruine, et que le roi veut agir de concert avec elle...

« Vous me direz que Dieu soutiendra la France!... Mais Dieu s'apaisera-t-il en vous voyant humilié sans humilité, confondu par vos propres fautes, sans vouloir les avouer, et prêt à recommencer, si vous pouvez respirer deux ans?...

<( Ce dont il s'agit, c'est de finir la guerre au dehors, c'est de réformer le luxe qui gangrène toutes les mœurs de la nation; c'est enfin de se

RESSOUVENIR DE LA VRAIE FORME DU ROYAUME, et de

tempérer le despotisme, cause de tous nos maux (1). «

Ainsi parlait Fénelon sous Louis XIV.

Depuis ce temps, précisément un siècle plus

(1) Correspondance de Fénelon. Lettre au duc de Chevreuse, août 1710.

j tard, nous avons vu la France soumise de nouveau à l'unique et irresponsable initiative d'un seul, incomparablement plus grand que Louis XIV par le génie. Qu'a-t-il fait de la France ! Il l'a laissée dans le sang de deux millions d'hommes, épuisée, soumise au tribut,, vaincue, plus petite qu'en 1789, envahie, puis cernée au milieu de l'Europe par les traités de 1815.

Un demi-siècle après, l'incurable manie révolutionnaire brise encore la vraie constitution et la vraie forme du royaume. C'est l'œuvre de l'émeute retranchée dans Paris, l'émeute, gouvernement occulte et périodique, lequel, depuis 93, gouverne la France en dernier ressort. Or, la France, avant tout, a horreur de regorgement dans les rues. Troublée par sa frayeur, elle redemande la dictature.

Mais qu'il me soit encore permis de dire que, si la république romaine usait aussi des dictatures, ce n'était que pour un temps fort court. Dictalurœ ad tempus sumebantur, dit Tacite. Qu'a produit sous nos yeux l'initiative d'un seul, responsable de nom, mais de fait absolument irresponsable?

Je le dirai en tout respeci et en toute liberté. Je le dirai en tout respect, car, à mes yeux, l'inviolabilité du chef de l'Etat est un principe

de conscience et de science (1), fondement nécessaire de toute vie politique. Mais, en outre, je le dis ici d'autant plus librement, qu'en toute justice et devant Dieu, aucun homme n'est seul responsable, aujourd'hui, de nos fautes et de nos malheurs. Nous sommes tous coupables de l'immense faute. Tous nous l'avons commise par nos passions et nos violences, nos ignorances et nos faiblesses.

Gela posé, notre erreur a produit ceci : Elle a produit cette accumulation de fautes et de désastres, qui obligent aujourd'hui la France à doubler ses armées, et qui, éclatant tous ensemble en 1866, ont fait dire aux plus clairvoyants : « Le déclin de la France visible à tous les yeux, peut-être irréparable, commence en ce moment. » Que dire en 1870?

Il n'y a plus que l'ignorance et la puérilité

(l) C'est un principe de conscience et de science. L'inviolabilité du chef de l'Etat, dépositaire du pouvoir exécutif, qu'il soit roi, magistrat, empereur, président, est un principe de mécanique sociale, aussi nécessaire à la vie des nations que l'est pour notre terre le principe qui rend invariable son axe de rotation. C'est en outre, à nos yeux, un principe de conscience. J'apprends, à ce sujet, de saint Paul, mon devoir de chrétien et de citoyen. Saint Paul, devant le tribunal d'Ananias, est souffleté, contre toute loi, par ordre de son juge. Il murmure. Mais lorsqu'on lui dit que ce mauvais juge est le grand-prêtre, chef légal du peuple, il se reprend, et dit : Je n'aurais pas prononcé cette parole si j'avais su que ce fût le grand-prètre : « Car il est écrit ; Non maledices principem populi lui. Tu ne maudiras pas le cbef de ton peuple. » (Actes, chap., xsm.)

qui puissent, aujourd'hui encore, espérer quelque chose du gouvernement d'un seul homme ou d'une seule assemblée.

Je ne sais quels lettrés, dans un moment d'humeur, demandent le gouvernement du génie. Mais d'abord, le génie, non plus que la bonté du prince, ne saurait être une institution. En outre, il n'y a nul génie qui ne soit, sur ce point, pure infirmité, comme le dit Cicéron : infirmitatem unius (1). Aucun homme ne saurait porter, dans sa tête solitaire, la pensée, l'espérance et la volonté de quarante millions d'hommes. C'est la force de tous qu'il faut. Fénelon le voyait déjà; c'est « tout le corps de de la nation », disait-il, qui doit agir, et conspirer le salut commun. Voilà la loi, voilà la science. La société, c'est .l'association de tous. Là où il n'y a qu'un homme, il ne saurait y avoir société : il n'est pas nécessaire d'être Cicéron pour le dire : « Ergo ubi tyrannus est, ibi, non vitiosam, sed, ut ratio coyit, dicendum

est PLANE NULLAM ESSE REMPUBLICAM (2). »

Ces lettrés, qui demandent le gouvernement du génie, sont aussi savants que l'enfant qui dirait : « Faisons roi le plus riche; que de bien il fera aux pauvres ! »

(1) Cic, de Rep., liv. I, n° 34.

(2) ld.,ibid., liv. III, n» 23.

Cet enfant ne sait pas que le revenu du plus riche d'entre nous, fût-il de vingt millions, est toujours mille fois moindre que le revenu de la France.

Et ces lettrés ne calculent pas que le plus colossal génie est bien loin, comparé au génie de la France, de n'être que mille fois moindre.

Nos cahiers de 1789, on l'a vu, établissent solidement et à l'unanimité la division des pouvoirs.

« Toute société, disait le préambule de la « constitution de 1791, toute société dans « laquelle la garantie des droits n'est pas assu- « rée, ni la séparation desjpouvoirs déterminée, « n'a point de constitution. »

Puis, après la double expérience de la Convention et de l'Empire, c'est-à-dire d'un maître unique, qu'il soit homme ou qu'il soit légion, la chambre des représentants, le 5 juillet 1815, fait cette déclaration tardive : « La division « des pouvoirs est le principe le plus néces- « saire à l'établissement de la liberté et à sa « conservation. »

Ouvrons donc à la fin les yeux à l'évidence. Que la politique d'opinions, de passion, d'ignorance, de violence, cesse de nous gouverner et de nous perdre. Entrons dans la politique d'expérience et de science. Il suffit pour cela de

nous soumettre enfin au droit positif et public de la France, c'est-à-dire aux principes fondamentaux que, depuis 1789, la France entière demande, qu'elle veut, qu'elle obtiendra : la division des pouvoirs publics, et le gouvernement de la nation par la nation.

Quand donc les grandes œuvres de l'industrie ont-elles pu commencer parmi nous? Quand on a découvert la puissance de l'association industrielle de tous, grands et petits.

De même, les grandes œuvres de la vie politique et sociale commencent et commenceront à mesure que l'on saura mieux exploiter la puissance de l'association politique de tous. Or la vraie forme politique, qui est connue, qui vit aujourd'hui sur différents points du monde, cette vraie constitution permet et favorise, — si trop de fautes et de vices n'interviennent, — l'association politique de tous, c'est-à-dire le gouvernement plein et entier de de la nation par la nation.

On sait, dis-je, qu'il en est ainsi, et, sur ce point, la science est.faite. On ne peut pas plus discuter ces points fondamentaux qu'on ne discute, en astronomie, la découverte de Galilée. Qui discute est un ignorant, et n'a qu'à rentrer à l'école. Peut-on mettre en question, par exemple, la responsabilité des ministres? Non,

car c'est le grand ressort de tout le mouvement. « La responsabilité, disait Polybe, est le point « décisif. Là où la responsabilité est mal défice nie, ou, étant bien définie, est mal adminis- « trée, il ne peut y avoir de gouvernement « raisonnable (1). » L'idée de transférer des ministres au souverain la responsabilité du gouvernement n'est ni plus ni moins scientifique que le serait, en astronomie, le retour à l'ancien système qui veut faire tourner le soleil autour de la terre et qui laisse la terre immobile (2). La science dit : La personne du souverain est inviolable, et les ministres sont responsables. L'absurde et très criminelle violation de ces principes nécessaires est la cause de tous nos malheurs. Si, depuis 1789, les ministres avaient été en effet responsables, et la personne du roi inviolable et sacrée, la France serait la reine du monde, et aurait conduit, dans la paix et la fraternité, tous les peuples à la liberté.

La civilisation universelle gagnait cinq ou six siècles, qu'elle vient de perdre.

(1) Polybe, liv. VI, ch. iv.

(2) Je ne soupçonne point le législateur de 1852 d'être tombé dans cette erreur. Investi de la dictature pour un temps, il ne pouvait, pendant ce temps, maintenir la responsabilité. Seulement la responsabilité des ministres devait reparaître dès que la dictature cessait.

Quoi de plus facile cependant que de mettre en pratique l'admirable système de responsabilité que l'expérience a introduit dans nos belles formes politiques? Il ne s'agit pas, on le comprend, de cette ressource extrême qui est la mise en jugement. Déjà Rome avait mieux, savoir : le compte rendu ordinaire des consuls sortants de charge. Ce n'était, en ce temps-là déjà, ni un choc dans le mécanisme, ni une entreprise difficile et bruyante, capable de troubler l'Etat. Pour nous, nous avons mieux encore : nous avons la responsabilité quotidienne, continue, tellement simple et douce dans ses sanctions, si courtoise dans ses formes, que le jugement se prononce sans paroles et s'exécute sans avoir été signifié. Comme il convient entre hommes d'honneur, les ministres se retirent d'eux-mêmes, dès qu'ils peuvent soupçonner les Chambres de penser à un changement. Que si le souverain, de son côté, doute alors que le parlement représente la volonté de la nation, il le dissout, et en appelle luimême au grand souverain, par l'élection. C'est la perfection même du mécanisme politique; c'est le gouvernement quotidien, continu, de la nation par la nation. Tout peut se réformer et s'améliorer chaque jour. C'est un persévérant travail qui opère chaque jour, comme s'ex-

prime Fénelon, la « correction des abus naissants (1) ». C'est ce qu'on nomme, dans la physiologie des corps vivants, assemblées ou armées, le rajeunissement continu.

C'est la conciliation continue de l'ordre et de la liberté, du mouvement et de la stabilité. Ici, les deux extrêmes se concilient sans cesse par un perpétuel influx de l'un dans l'autre, comme se concilient en lumière et en force, dans le métal qui les unit, les deux pôles électriques, ces pôles terribles qui, lorsque l'on a commis l'étrange faute de les séparer, n'ont, pour revenir à l'équilibre, que la ressource d'un coup de foudre. Or, on le sait, tout coup de foudre brise et aveugle, loin d'affermir et d'éclairer.

C'est donc ici enfin que Cicéron aurait pu dire : Voici la meilleure des formes politiques qui aient jamais existé dans le monde. C'est ici que Polybe eût pu dire mieux encore : Ce n'est p'as seulement la meilleure des formes qui existent ; « c'est la meilleure des formes politiques qu'il soit possible de concevoir :

cotte [/.Y) oiovr' Eivai xauTTjç EupeTv âusivtd TioXireiaç guttoc- <jiv (2). »

Telle est, je le répète, la forme politique

(1) Plans du gouvernement, article XI, § m.

(2) Polybe, liv. VI, ch. iv, n° 18.

véritable, et dont la science certaine, claire, détaillée, existe aujourd'hui parmi nous; dont la réalité est visible en Europe, non seulement à Londres, mais encore à Stockholm, â Copenhague, à La Haye, à Bruxelles, à Berlin, à Munich, à Vienne, à Florence, à Madrid, à Lisbonne, à Athènes et à Bucharest : puis aux Etats-Unis d'Amérique, puis dans toute l'Australie.

Mais on objecte encore, et l'on demande si cette forme, dans la pratique, n'est pas trop souvent forme morte? Subsiste-t-elle en esprit et en vérité? Et quand elle vit, peut-elle se maintenir? Donne-t-elle le déploiement des forces dans l'union? Donne-t-elle la liberté? C'est à quoi nous allons répondre.

Je l'avoue, nous avons sous les yeux, dans plusieurs pays, la forme politique véritable devenue lettre morte.

Mais la vraie foi aussi peut être dans les âmes à l'état de foi morte.

La vérité vivante, la liberté réelle, ne sont promises par la loi de l'histoire qu'à ceux qui

258 LE PROGRÈS POLITIQLE

restent, par les mœurs, dans la condition nécessaire, savoir : la volonté de la justice.

Si les mœurs, si le sens moral se perdaient, et si le vice surabondait, tout ce commencement de formes politiques libres, — idéal d'Aristote, de Tacite, de saint Thomas, de Fénelon, des cahiers de 89, et de l'admirable début de l'Assemblée constituante, — tout cela tournerait en démocratie césarienne, qui est le propre avortement de la liberté, de la probité, de l'honneur, de la dignité de toute civilisation.

« Vous serez vraiment libres, disait le Christ aux Juifs, si le Fils de Dieu vous délivre. » Les Juifs lui répondaient : « Nous sommes fils d'Abraham », et nous ne fûmes jamais esclaves.

Nous sommes fils de 89, disent les hommes d'aujourd'hui, et nous avons la liberté.

C'est une erreur. En fait, vous n'avez point la liberté. « Celui qui commet le péché est esclave du péché (1) », répondait l'Evangile aux Juifs. Et c'est justement pour cela que, fils ou non de 89, vous n'êtes pas libres, même politiquement.

Mais, grâce à Dieu, la grande loi de l'histoire

(1) Joan., vin, 34-39.

ne demande pas l'impeccabilité de tous les citoyens, pour nous conduire peu à peu, dans la vie politique, et vers la vérité et vers la liberté : elle ne demande qu'une humble et suffisante bonne volonté de la justice.

Or, et c'est à quoi j'en voulais venir, nous avons aujourd'hui sous les yeux le commencement de la vie politique véritable. Veuillez méditer ce qui suit :

Il est une puissante nation qui donnait, il y a quarante ans, le spectacle de la forme politique véritable, amenée, par l'excès de l'iniquité, à n'être plus, sur bien des points, qu'une forme morte. Avec la liberté politique au sommet, elle avait établi chez elle, a osé dire l'un de ses plus ardents amis, « le régime le plus oppressif et le plus fortement organisé, après l'esclavage, qui ait pesé jamais sur un grand peuple et sur l'humanité (1). »

(1) Cette violente assertion de Frédéric Bastiat, pour peu que l'on connaisse les faits, n'est certes pas sans quelque fondement. Pesez ceci :

L'Irlande entière, c'est-à-dire le tiers de la nation, huit

Et ce régime pesait, non pas seulement sur l'Irlande et sur l'Inde, et sur les colonies, mais sur la masse du peuple, en Ecosse et en Angleterre.

Or, depuis quarante ans, voici ce qui est arrivé. Depuis ce temps, il se passe sous nos yeux, j'ose le dire, l'un des faits les plus considérables et les plus surprenants de toute l'histoire du genre humain.

L'Europe, depuis quarante années, voit ce quine s'était vu en aucun temps, en aucnn lieu, savoir : un peuple qui se réforme; une multitude qui se corrige; une nation qui s'avance pas à pas, peu à peu, par la raison et par la liberté, vers la justice et vers la paix. Et ce

millions d'hommes écrasés et foulés aux pieds jusqu'à la mort et l'extermination.

Tous les Catholiques hors la loi dans les trois royaumes.

Toute la législation organisée en faveur de l'aristocratie, au détriment du reste de la nation.

Les branches aînées de l'aristocratie anglaise possédant toute la surface du territoire, et, en faveur de ces propriétaires, l'impôt foncier demeuré invariable depuis cent cinquante ans, quoique la rente des terres ait septuplé.

La propriété immobilière affranchie des droits de succession.

Les taxes indirectes pesant plus sur le pauvre que sur le riche.

Un : loi céréale prélevant, en faveur de l'aristocratie, un impôt d'un milliard par au, sur le prix du pain.

D'un côté le système colonial, et de l'autre l'Eglise établie, écrasant le peuple d'impôts, qui deviennent le palrimoine des bninches cadettes de l'aristocratie. (Voir Cobden et la Liijue, par Frédéiic Basti.it : Introduction.)

progrès se continue et s'accélère depuis un demi-siècle.

Notre siècle est le seul qui ait vu ce spectacle (1) : progrès continu de justice, de liberté,

(1) La fin du dix-huitième sièclp, avnnt 89, a vu quelque cliose d'analogue. Mais il y avait une essentielle différence. C'est que la justice s'opérait parla bonté d'un homme, non par la force des institutions. Le roi et la France en 1789 ont cherché ces institutions. Il faudra plus d'un siècle pour trouver l'art de s'y maintenir. Quoi qu'il en soit, voici ce que fit Louis XVI en quinze ans : le premier acte du jeune roi fait remise du droit de joyeux avènement. Par des édits successifs il s'engage a payer les dettes de ses prédécesseurs, rappelle les parlements exilés, abolit la corvée, et supprime le droit de suite dans les domaines royaux, en invitant solennellement tous les propriétaires à imiter cet exemple. Louis XVI avait aboli déjà la peine de mort pour la désertion, lorsqu'en 1780 il fit disparaître de notre législation criminelle la question préparatoire, qui en était la honte. Même année, réforme des prisons, suppression du Fort-1'Évèque et du Petit-Chàtelet. Une ordonnance de 1781, qu'on peut regarder comme le premier pas fait vers l'égalité des impôts, astreint les seigneurs engagistes à une redevance, et établit une taille fixe et immuable, d'arbitraire qu'elle était. Puis vient la réforme de l'Hôtel-Dieu qui donne à chaque maladie une salle particulière, à chaque malade un lit: ie dessèchement des marais du Yexin, la création de Port-Vendres et de Cherbourg. En quelques années, Louis XVI dote la France d'une admirable marine, et, par l'appui qu'il fournit à l'émancipation de l'Amérique, suscite une redoutable rivale à l'Angleterre dans sa domination des mers. Le voyage de découverte de Lapeyrouse est décidé, les instructions en sont rédigées par le roi. En 1778, il établit les assemblées provinciales pour la répartition, la perception et le versement des impôts, et, en 1781, un autre édit statue qu'à l'avenir le compte de l'état des finances sera rendu public. La première année du nouveau règne était à peine écoulée que l'on remboursait vingt-quatre millions de la dette exigible, cinquante de la dette consolidée, vingt-huit des anticipations.

KnÛn, avant même que la convocation spontanée des Etats généraux vînt donner satisfaction au vœu public, le

de paix, de stabilité, d'union et de respect des lois. C'est le premier exemple qui ait été donné de ces grandes choses depuis le commencement du monde.

A partir, comme nous le disons, « du régime le plus oppressif », l'Angleterre, depuis la fin du premier quart de notre siècle (1824), a suivi la voie que voici :

En ce temps, les catholiques étaient exclus, dans les trois royaumes, du droit commun et des emplois publics. L'émancipation catholique a été obtenue.

Le jour où tombe la monstrueuse iniquité, le jour où le tiers d'une nation, mis hors la loi par la majorité, retrouve le droit commun et la patrie, ce jour-là même, conformément à la loi de l'histoire, s'écroule l'édifice d'oppression qui écrasait l'ensemble de la nation. Le peuple entier retrouve la liberté, le jour même où il rend sa patrie à la minorité. C'est la loi.

C'est alors, dit un éminent publiciste, « que la lumière se fait (1) » dans la vie politique

roi avait consacré deux grands principes : l'un, en accordant aux protestants l'état civil et le libre exercice de leur religion; l'autre, en déclarant que la nation ne pouvait plus être imposée sans son consentement. (Marie- Antoine lie et ses correspondances, par Léon Arnaud. — Correspondant du 25 avril 186o, p. 717, 718.)

(1) Lord John Russell, Essai sur l'histoire du Gouvernement et de la Constitution britanniques, p. rxv.

anglaise. C'est alors que l'on commence à proclamer l'avènement des réformes, des économies, de la paix, et que se développent en effet les réformes suivantes :

Des bourgs-pourris corrompaient la représentation nationale, et empoisonnaient la vie publique. L'extirpation de ce mal paraissait impossible. La réforme parlementaire l'a guéri.

Cette réforme, comme on l'annonçait, a-t-elle détruit la vieille constitution de l'Angleterre et la stabilité de son gouvernement? Non pas.

« Depuis ce temps, tout au cantraire, la constitution a été plus aimée et plus respectée que jamais; depuis ce temps, le succès des mesures approuvées dans des discussions libres et générales n'a plus été entravé par le vote de ceux qui achetaient jadis leurs sièges par la corruption, pour protéger le monopole, maintenir l'esclavage colonial, et repousser les réclamations de la liberté civile et religieuse (1). »

Et les réformes se poursuivent.

La loi des pauvres, nourricière du vice et des plus grands désordres, est réformée selon la science et l'économie politique.

(1) Lord John Russell, p. xxv.

L'esclavage régnait dans les colonies anglaises. Là, comme ailleurs, on le prétendait nécessaire. L'esclavage a été aboli (1833). Un million d'hommes a été délivré et rendu à l'humanité.

La vie municipale, opprimée dans les trois royaumes par les corporations, devenues des foyers de monopole et de corruption, est rétablie (1835) par une réforme qui assujettit ces corps au contrôle vigilant de la population.

Peu après, on reconnaît que cette réforme libérale est devenue une mesure conservatrice. On commence à comprendre « qu'en général, toute mesure qui efface une tache dans les institutions, qui enlève un juste sujet de mécontentement, qui remédie à un mal évident, est conservatrice, et rattache de plus en plus tout un peuple au gouvernement (1). »

La dîme payable à l'Eglise anglicane, qui subsistait encore en Angleterre et en Irlande, est convertie en un impôt fixe, et réduite de beaucoup (1835).

La législation criminelle était remplie de pénalités capitales, souvent pour des délits insignifiants, pour avoir abattu un arbre, s'être montré sur les routes avec la figure noircie.

(1) Lord John Russell, p. 1 de l'Introduction.

Peine de mort pour l'enlèvement des chevaux, des bestiaux, pour le faux, pour lettres de menaces et d'intimidation. On abolit la peine de mort pour tous les crimes autres que l'assassinat et la haute trahison. De 1823 à 1862, le nombre des condamnations à mort descend de 1.279 à 30 ; le nombre des exécutions, de 36 à 11, malgré l'augmentation de la population.

En 1837, on accorde au Canada un gouvernement responsable. Au Canada, la révolte et la haine du pouvoir avaient suivi l'acte de 1791 : l'obéissance et l'amour du gouvernement découlèrent de l'acte voté en 1837. — C'est toujours la grande loi de l'histoire : « Donnez, et l'on vous donnera; remettez, et l'on vous remettra. »

En 1840, abolition de plusieurs monopoles, et affranchissement presque général du commerce.

Que dire de ce qu'on appelait le monopole du pain? Nous en avons déjà parlé ; mais il est bon d'y revenir. Donc, en 1840 encore, l'aristocratie territoriale, par une loi de spoliation pure, prenait au peuple anglais un milliard par an sur le prix de son pain.

Eh bien! après sept ans de la plus vigoureuse lutte civile, par la parole, par l'associa-

tion, par la raison, dans la paix, sous la loi, la nation a conquis, contre une grande classe injustement favorisée, l'abolition du monopole du pain, et le peuple a gagné un milliard par an sur le prix de son pain. Cette mesure a-t-elle détruit, comme on l'annonçait, l'agriculture anglaise? Non, elle en a doublé la fécondité. A-t-elle renversé la constitution? Non. Elle en a grandement augmenté l'estime et la solidité.

Ce dernier fait, pour qui sait voir, est l'un des événements les plus considérables de toute l'histoire.

En 1849, l'acte de navigation est aboli. Cette loi, machine de guerre, qui eut pour but d'abaisser la marine hollandaise ; cette loi qui consistait à enfermer l'Angleterre dans ses vaisseaux, et à lui faire une grande muraille de bois; cette loi, dont la première réforme, en 1815, loin d'exclure, comme on le craignait, la marine anglaise du commerce des Etats-Unis, avait, tout au contraire, plus que triplé, en moins de trente ans, ce commerce; cet acte absurde, selon la science, comme selon l'expérience, est, en 1849, complètement abrogé.

Cette délivrance augmente les forces propres de l'Angleterre, et les forces d'autrui affluent

vers elle, depuis qu'elle cesse de les exclure. « Donnez, et l'on vous donnera. »

Dans ce mouvement de réforme, ou plutôt dans cette voie de perfectionnement continu, le législateur parvient à résoudre les problèmes les plus difficiles. Non seulement il a su maintenir, sans attenter à la liberté, le repos du dimanche, ce droit physiologique de l'homme, en même temps que ce fondamental devoir religieux, moral et intellectuel; mais il a su, triomphant des plus effroyables abus, assurer le repos nécessaire de l'enfance, et régler par la loi le travail des enfants dans les manufactures, justice indispensable, devoir sacré, que la France n'a pas su accomplir encore.

Mais tout cela n'est rien, vingt réformes particulières ne sont rien, si importantes qu'elles soient, comparées à ceci :

Avoir trouvé et savoir mettre en œuvre la Méthode pratique des réformes, l'art de corriger sans briser, et de marcher sans chute (1);

(li L'Angleterre, dans l'ordre politique, est un enfant qui commence à mnreher. La France, dans l'ordre politique, est

avancer peu à peu, dans la paix, sous Ja loi, par la raison, par la parole, par la patience; introduire dans le genre humain cette nouveauté inconcevable, savoir : la discussion servant à quelque chose, et la raison devenant une force dans les affaires et dans la lutte des intérêts; un peuple usant d'une immense liberté de parole, sans en venir aux coups, et tenant compte ainsi de cette admirable plainte du Seigneur devant le tribunal : « Si j'ai mal parlé, montrez-le; mais si j'ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous (1)? » plainte qui doit devenir le germe des vraies lois sur la parole publique : voilà ce qui commence à paraître aujourd'hui dans le monde.

Quel spectacle que de voir de grands et puissants hommes d'Etat, vaincus, dans la discussion publique, par la force de la parole et de la raison, changer d'avis, reconnaître la vérité, se mettre à son service et la faire triompher, en sacrifiant et leur pouvoir, et tous leurs liens de caste et de parti!

Répétons-le, l'abolition de tant d'iniquités a été obtenue sans guerre civile, sans verser une seule goutte de sang. Elle a été obtenue

un enfant qui ne sait pas encore marcher, et qui tombe ch;ique fois qu'il essaye.

(1) « Si maie locutus sum, testimonium perhibe de nialo; si autem bene, quidme caedis?» (Joan., xvin,23.)

LE PROGBÈS POLITIQUE 269

dans la paix, sous la loi. Elle n'a pas été obtenue en affaiblissant le pouvoir, mais en raffermissant. Elle n'a pas été obtenue en augmentant la division, la haine, l'antagonisme des citoyens, mais en diminuant, ou, pour mieux dire, en détruisant ce grand mal radical, l'esprit de haine et de parti, qui est le mal mortel des peuples. Il y a encore des partis en Angleterre, mais le mépris, la colère et la haine ont disparu. « Tout royaume divisé en lui-même périra », dit l'Evangile, mais tout royaume ramené à l'union s'affermit et grandit. Et, en effet, depuis ce temps, tout Anglais s'attache de plus en plus à la constitution de son pays, parce que « cette constitution, disent-ils, tend sans cesse à augmenter et à maintenir ces trois choses : la stabilité du pouvoir, l'autorité des deux chambres, l'inviolabilité du droit et de la liberté de tous. Ils s'y attachent, disentils encore, parce que les défauts de cette constitution peuvent toujours être corrigés par des voies strictement conformes à son esprit, et très favorables à sa conservation (1). »

Voilà la réalisation de ce qui, dans saint Thomas d'Aquin, pouvait paraître, avant ce siècle, une espérance naïve : « Cette vraie

(1; Lord Jolin Russel, p. 1 de l'Introduction.

forme de gouvernement où tous prennent part au gouvernement du pays est celle qui conserve le mieux la paix dans une nation. Tous l'aiment et la défendent : Per hoc enim conservatur pax populi, omnes enim talem ordinationem amant et cuslodiunt. »

Nous voyons donc l'accomplissement de la promesse du grand docteur.

Répétons-le, c'est un spectacle que, pour la première fois dans l'histoire, un grand peuple présente au monde.

En ce dix-neuvième siècle, nous assistons à la naissance de la vie politique véritable.

Voici donc que la seconde promesse évangélique : « La vérité vous rendra libres » commence à se réaliser aujourd'hui dans l'ordre politique.

Voilà ce que, dans les nations chrétiennes, l'Évangile a rendu possible. Hors des peuples chrétiens, il n'y a pas, il n'y a jamais eu de gousrernement ni de société tolérable. Hors des peuples chrétiens, l'ère scientifique du

genre humain ne pouvait commencer, non plus que l'ère de liberté.

Mais voici que, depuis quelques siècles, nous voyons commencer d'abord l'ère scientifique du genre humain. La science certaine et détaillée de la nature physique se vérifie par ses applications. Nous connaissons les lois, nous possédons les forces. A la suite de cette grande merveille, vient en ce siècle même une autre nouveauté. Après cet âge moyen et ces dix-huit siècles de lutte entre l'esprit nouveau et le vieux monde païen, vieux monde de guerre, d'esclavage et de tyrannie, l'ère scientifique, poursuivant son progrès, met au jour le commencement de la science politique et sociale, ou la science de la liberté. Mais, de plus, voici le commencement de son application. Nous commençons à connaître les lois des forces humaines, et, par ces lois, nous commençons à diriger ces forces.

Les trois grands principes nécessaires de la vie humaine ne sont plus seulement aujourd'hui dans l'idéal et la raison : ils sont réellement incarnés sur la terre. La vraie religion, la vraie science et la vraie liberté, dans leurs commencements visibles, sont au milieu de nous.

Ce sont là les œuvres du Christ, ces œuvres

dont il dit : « Si vous ne croyez pas à mes paroles, croyez en moi par les œuvres que vous voyez. » (Jean, xiv, n.)

Ce sont là « ces œuvres plus grandes » que les miracles de l'Evangile, dont le Seigneur a dit : « Celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais, il en fera même de plus grandes! »

Ne cessons d'insister sur ce fait : nous avons sous les yeux un spectacle que le monde ne comprend pas encore; car les hommes, jusqu'ici, savent mieux voir le mal que le bien, surtout quand il s'agit du monde contemporain. Ce fait, c'est la naissance de la vie politique véritable, dans l'ordre et dans la liberté.

Je dis la vie politique véritable, non pas seulement théorique, mais pratique, réelle, efficace et féconde, à la fois stable et perfectible, capable de lutter chaque jour contre la corruption qui renaît chaque jour, dans chaque peuple comme dans chaque homme : vie politique non pas seulement assez forte pour lutter contfe la décadence, qui fut la loi des sociétés

antiques, mais capable d'élever toujours peu à peu tout l'ensemble delà nation; réalisant ainsi ce que saint Augustin promet à toute la société humaine, si elle veut pratiquer l'Evangile, savoir : qu'elle ira en s'élevant toujours : Conscenderet.

Tel est, en effet, l'idéal vers lequel converge la constitution politique des sociétés. L'Angleterre, nous venons de le voir, donne l'exemple d'une constitution qui s'approche de cet idéal, et qui, en pratique et en réalité, vit, se développe, s'améliore, et devient chaque jour plus stable et plus féconde, et plus aimée de la nation dont elle dirige la vie.

Et c'est là la voie politique, et la forme que doit prendre et prendra cet irrésistible avènement de la démocratie, que l'on annonce parfois comme devant être la fin des sociétés par le déluge humain. La science sociale, et la nature des choses, font entrer peu à peu tout le mouvement dans cette voie, et feront entrer dans cette forme la démocratie grandissante. 11 ne peut y avoir de démocratie plus tendue et plus radicale que celle de saint Thomas d'Aquin, qui pose, comme première règle de paix sociale et d'amour de tout le peuple pour la constitution, cette formule : « Que tous aient quelque part au gouvernement du pays, et que

tout citoyen soit éligible atout : Ut omnes aliquam partem habeant in principatu. » Aucune démocratie ne peut aller plus loin, c'est là la limite idéale. Or, cette forme décrite par notre grand théologien, déjà conçue par l'antiquité, et dont on trouve le type dans l'ancienne loi, et qui de plus vit et grandit en Angleterre, peut entrer et se développer tout entière dans la démocratie de l'avenir, sans détruire la monarchie, c'est-à-dire l'unité et la stabilité ; sans détruire l'aristocratie, c'est-à-dire le pouvoir nécessaire de l'expérience, de la science, de l'âge, de la sagesse et du travail accumulé. Et cette constitution capable de donner à un grand peuple la vie d'ensemble, et qui donne à tous, non seulement la liberté, mais quelque part dans le gouvernement, réalise ces paroles d'Evangile : « Les rois des nations les dominent, et les grands de la terre les tiennent en leur pouvoir : qu'il n'en soit pas de même parmi vous. »

Rien ne domine plus ici que la loi ; plus d'individu ni de groupe qui tienne en son pouvoir la masse de la nation. Sous cette constitution, la vie d'ensemble n'est plus l'œuvre d'un seul, ni l'œuvre de quelques-uns : elle est l'œuvre de tous.

La vie du corps social est celle de tous les

membres de ce corps. Gela doit être. L'énoncé même est évident. Mais que de siècles il a fallu pour le comprendre, pour commencer à le réaliser!

Il en est de la vie politique comme de la vie intellectuelle. Autrefois quelques philosophes imaginaient la science et rêvaient la physique, et les disciples répétaient ce qu'avait dit le maître. Mais ce rêve n'était pas la science. Les spéculateurs isolés ne pouvaient deviner les lois de l'univers réel Aujourd'hui la physique réelle vit, se développe, s'applique de siècle en siècle par le travail d'un très grand nombre d'ouvriers. L'union des esprits fait la force, et leur continuelle communication fait tomber l'erreur et le rêve, repousse toute conclusion arbitraire ou partielle. L'application d'ailleurs vérifie tout.

Or, il en est de même pour la vie politique. Maintenant ce n'est plus un maître qui pense et qui veut seul pour tous. Ce n'est plus un seul homme qui vit à lui tout seul toute la vie politique d'une nation. Cette vie aussi, maintenant, les hommes la poursuivent ensemble, tous les citoyens d'un pays la connaissent et la vivent en commun.

Là aussi l'union fait la force, et la perpétuelle communication arrête les résolutions arbitraires

et la lumière commune, dans laquelle on travaille, réprime à temps les germes d'injustice et de corruption, des qu'ils commencent à se montrer. La force et la beauté possibles des sociétés humaines ne pouvaient point paraître avant cette méthode politique.

Car de même, et j'insiste sur cette comparaison, de même que la force et la beauté possible des sciences de la nature, surtout les puissantes merveilles de leur application, ne pouvaient se développer et paraître que par la lente méthode du travail et de l'expérience d'un très grand nombre d'ouvriers, de même la force et la beauté possibles des sociétés humaines, et les splendides richesses morales de leur avenir, ne pouvaient apparaître que par la lente, difficile, laborieuse et délicate méthode de la vie politique pour tous, c'est-à-dire de l'entier gouvernement de la nation par la nation.

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