CHAPITRE
Il faut que la nature soit notre esclave, et que les hommes soient nos amis.
« Que la nature soit notre esclave », nous y sommes parvenus : de là notre richesse et notre force. Mais « que les hommes soient nos amis », ce sera là une phase nouvelle de l'ère nouvelle dans laquelle il nous faut entrer. C'est à quoi nous devons consacrer notre force. Notre devoir, dit l'Evangile, est d'« employer nos richesses injustes à nous faire des amis ».
Mais qu'est-ce que cela veut dire? Ce charmant texte de l'Evangile a-t-il un sens pratique et scientifique applicable à la vie sociale?
Les uns disent : « Il ne s'agit nullement d'ami-
tié ni d'amour, mais de justice. » Les autres disent :« Il ne s'agit ni d'amour ni de justice, mais bien d'intérêt personnel. »
L'intérêt personnel , disent ils, si l'on n'entend point par ce mot l'égoïsme, mais le besoin de vivre et le désir nécessaire et inné du bonheur, voilà l'unique ressort du monde. Voilà la force d'où découlent tous les faits, toutes les merveilles et harmonies de la vie sociale, comme de l'attraction seule découle toute l'harmonie des mouvements célestes.
J'y consens, mais à une condition que l'on m'accordera nécessairement. C'est que, comme l'attraction agit immuablement sous sa loi, et ne produit cette harmonie que parce qu'elle agit en effet sous cette loi, de même le désir nécessaire et inné du bonheur est le principe de tous les mouvements, progrès et harmonies du monde social, s'il opère immuablement sous sa loi. Or sa loi, c'est évidemment la justice.
Donc, quand on parle du principe de la vie sociale, il s'agit manifestement de justice, aussi bien que d'intérêt propre et de désir nécessaire du bonheur; de même précisément qu'il s'agit du carré des distances, dès qu'on parle de l'attraction.
De même donc qu'en chaque atome physique est l'attraction qui agit sous sa loi, il faut que
dans chaque àme aussi et clans chaque volonté soit le désir nécessaire du bonheur, s'excerçant sous la loi de justice : alors nous tiendrons véritablement le principe scientifique, nécessaire, suffisant, de tout progrès et de toute harmonie sociale.
Mais, dès qu'il s'agit de justice, est-ce qu'il ne s'agit pas d'amour? Je ne parle pas ici de tendresse, je parle de l'amour du prochain, tel que le définit l'Evangile : « Aimer son prochain comme soi-même (1 .)... Ne pas faire à autrui ce que nous ne voulons pas qu'on nous fasse. Faire à autrui ce que nous voudrions qu'on fit pour nous », c'est aimer son prochain comme soi-même, c'est la justice. Maintenir, respecter, dans l'intérieur de ma volonté libre, le droit d'autrui comme mon droit propre, et fouler aux pieds l'égoïsme, qui nous porte tous et toujours à dévorer autrui : c'est le sacrifice de justice, que n'accomplit jamais l'homme qui n'aime pas son prochain comme soi-même.
Connaître le droit d'autrui, le vouloir comme notre propre droit; le maintenir contre nousmêmes lorsqu'il le faut, en brisant dans notre àme la pente d'iniquité, c'est-à-dire l'égoïsme qui s'aime envers et contre tous, c'est aimer
(1) Maltli.. xxn. 39.
son prochain comme soi-même, c'est la justice. C'est la justice, non pas abstraite, mais pratiquée.
Or c'est de justice réelle,, vivante, concrète et pratiquée, que j'entends vous parler ici, et non pas de justice abstraite.
Je parle de la justice clans le sens de cette très belle définition : « La justice est une constante et perpétuelle volonté faisant droit à chacun : Justitia est constans ac perpétua votuntas suum calque jus tribuens. » Oui, la justice éternelle, absolue, en elle-même, est cela. C'est une force qui est le fond du monde, qui est Dieu même, et qui veut et opère ou inspire le droit, constamment et continûment. Et notre justice relative est l'union de notre volonté à cette force et à cette volonté.
Quand l'Evangile nous dit (1) : « Voici l'essentiel de la loi : la justice, la miséricorde et la foi », c'est là ce qu'« il faut pratiquer », je prends le tout ensemble, justice, miséricorde et foi, et je ne veux pas plus séparer la justice de la miséricorde et de la foi, que je ne veux isoler l'une de l'autre les facultés de l'âme, et séparer du cœur la pensée ou la volonté. C'està-dire que, quand je parle de justice, je parle
(1) Matth., xxiii, 23.
de la justice connue, voulue, aimée, vivant dans Farcie à l'état de connaissance claire, de choix libre, et d'impulsion cordiale. En ce sens, je dirai : Le juste vit de miséricorde et de foi.
La justice donc est l'état saint et vrai de l'àme. Or c'est de cet état saint et vrai que parle l'Evangile dans un texte trop peu compris, que nous allons étudiera fond.
Dans ce texte sacré, dans cette parole évangélique, qui est l'une des lois éternelles de la vie, ou plutôt l'une des expressions de la loi nécessaire et unique, il se rencontre un mot dont le sens aujourd'hui est absolument inconnu. C'est un mot grec que personne ne veut prendre la peine de traduire ou d'expliquer par le contexte évangéliquc.
L'aumône ! Voilà le mot dorct le sens nous est inconnu et qui nous empêche de comprendre cette admirableloi : « Faites l'aumône, et tout est pur en vous (1)! »
Quoi! s'érie Bourdaloue, « l'aumône purifie tout comme le baptême! » Oui, dit-il. Pourquoi? Parce qu'elle est la justice vivante; et si l'on prend ce mot dans le sens plein de l'Evangile, alors est vraie, en toute rigueur, la parole de
(1) Date eleemosynam (êXeY,txo-uv7jv), et ccce omnia munda sunt vobis. Luc, xi, 41.)
-il LA JUSTICE
Jésus : « Faites l'aumône, et tout est pur en vous. » Expliquons-nous.
Et d'abord, j'espère bien que le mot aumône, pour vous, ne veut pas dire : pièce de monnaie jetée dans la main d'un mendiant. Certes, vous pourriez jeter de cette manière beaucoup d'argent sans que tout, pour cela, fût pur en vous. Le mot aumône signifie : compassion, amour, miséricorde, pitié du cœur.
On ne sait bien ce qu'est l'aumône que quand on la porte dans l'âme, quand on a dans son cœur l'amour et la pitié.
On comprend qu'Isaïe l'a vraiment définie par ces paroles de feu que j'adore comme l'une des plus visibles inspirations de Dieu : « Lorsque tu as versé ton àme dans une âme affamée, et que tu as rendu la plénitude à l'âme qui souffre, c'est alors que ta justice se lève, et qu'elle éclate comme une aurore (1). »
L'aumône est ce que Jésus-Christ nomme la
1 Isoïp, lviii. 10.
miséricorde, quand il dit : « Voici l'essentiel de la loi : la justice, la miséricorde et la foi (1). » Le mot miséricorde est latin, et signifie' pitié du cœur. Ce mot latin traduit exactement le mot grec du texte primitif, qui est eàeov, ailleurs iXn)uoouw), d'où vient directement le mot aumône. C'est donc l'Evangile même qui nous apprend qu'aumône veut dire pitié du cœur.
Or, d'après le Seigneur, toute l'essence de la loi de Dieu est dans ces mots : Justice, miséricorde et foi. Et c'est ce que l'apôtre saint Jacques commente ainsi : « Voici la vraie et immaculée religion : Visiter ceux qui souffrent et rester pur au milieu de ce siècle pervers (2). »
Je le répète, on sait ce qu'est l'aumône quand on la porte dans son âme.
Avoir dans l'âme la pitié amoureuse, celle que Dieu opère et bénit, c'est savoir regarder le monde entier avec ce divin regard maternel que Jésus jetait sur les peuples, et dont l'Evangile dit : « Et il les vit couchés, abattus et foulés aux pieds. Vexât i et jacentes (3). »
(1) Qu<e graviora sunt legis : judiciutn, et misericordiam, et fidem. (Matth., xxm, 23.)
i) Religio munda et immaculata apud Deum et Patrem, liœc est : Visitare pupillos et vidnas in tribulatione eorum, et immaculatuni se custodire alj hoc s;eculo. (Jac, i, 21.)
i, Videns autem turbas, misertus est eis ; quia erant vexati et jacentes, sicut ovos non habentes pastorem. (Matth., ix. :iii )
56 LA JUSTICK
Puis, cet état du monde étant vu, vu par le cœur, s'offrir soi-même tout entier, s'il le faut, pour annoncer aux pauvres la venue du royaume de Dieu, voilà l'aumône. Employer toutes ses forces et se donner, soi et son bien pour se faire des amis de tous les hommes, s'il est possible, voilà l'aumône!
Mais que pouvons-nous donc pour ce milliard d'hommes qui, sur toute la surface du globe, sont abattus, couchés par terre, foulés aux pieds, et qui souffrent la faim?
Je réponds que je m'en rapporte sur ce point à loi de Moïse, à la loi juive, loi de crainte qui n'était pas encore la loi d'amour. En sachant que la loi d'amour n'a pas aboli un iota de l'ancienne loi, mais l'a rendue universelle, je dis, au nom de Dieu qui a dicté ces mots : Voici le grand devoirdes hommes : u 0 Israël, tu ne souffriras pas qu'il y ait dans ton sein un seul mendiant ni un seul indigent (1). »
(1) Deuter., xv, 4. Et omnino indigens et mendions non erit inter vos, utbenedicat tibi Dominus Deus Unis in t'-rra.
La loi de Dieu promulguée maintenant à tous 13S peuples est donc celle-ci : « 0 homme, tu ne souffriras pas qu'il y ait sur le globe terrestre un seul mendiant ni un seul indigent. » Voilà le but. Evidemment je ne puis pas être forcé d'y parvenir, mais mon devoir est d'y marcher. Ma raison, ma conscience, ma foi, la loi écrite et la loi inspirée, la loi ancienne et la loi nouvelle, la loi naturelle, aussi bien que la loi révélée par Jésus, me le montrent dans la plus infaillible évidence.
Et n'opposez point à ceci que l'Evangile a dit : « Vous aurez toujours des pauvres parmi vous(l). » Gela n'est point douteux, n'y eût-il que les pauvres de Jésus-Christ. Il y aura d'abord toujours ces pauvres évangéliques qui voudront se faire pauvres en donnant tout, afin de prendre, comme Jésus-Christ, la dernière place parmi les hommes, et devenir comme lui les serviteurs des autres.
De plus, outre les pauvres volontaires de l'amour, outre les pauvres involontaires de l'imbécillité, il y aura toujours, de plus en plus rares, je l'espère, les pauvres volontaires de la dépravation. Enfin il y aura toujours cette pauvreté bénie, féconde et nécessaire, qui n'est ni
(1 Matth.. xx vi, 11.
la richesse, ni la misère, qui est la vie modeste et cligne, gagnée par le travail. Cette pauvreté, qui est même chose que l'obligation du travail, est et sera toujours l'état à peu près général de l'humanité sur la terre. Tous nous devons manger noire pain à la sueur de notre front, 'et Dieu en soit loué ! Un monde trop riche ne ferait de nous qu'une race méprisable, sans héroïsme et sans génie.
Enfin ne faut-il pas dire aussi que l'enfant, le vieillard, l'infirme, l'insensé, sont des pauvres dont la vie dépend toujours de l'amour compatissant d'autrui?
Il y aura donc en effet toujours des pauvres parmi nous. Mais s'ensuit-il que le monde sera toujours couvert d'indigents que décime la faim? S'ensuit-il que nous ne devions pas travailler, de toutes nos forces et de tout notre cœur, comme au point essentiel de la morale et de la religion, à ce qu'il n'y ait plus parmi nous, si c'est possible, un seul mendiant ni un seul indigent?
En quoi ces choses sont-elles contradictoires ? En quoi le texte évangélique, cité si souvent dans un sens absurde [pour l'opposer à tout progrès social, en quoi ce divin texte contredit-il le texte de Moïse? Ces deux textes sont si peu contraires qu'ils sont tirés précisément
de Ja même page du livre saint. Je m'étonne qu'on n'ait pas encore vu cela. Le texte de l'Evangile : « Il y aura toujours des pauvres parmi vous », est lui-môme emprunté à Moïse. Et d'où est-il tiré? Il est tiré précisément de ce même chapitre où Dieu dit : « 0 Israël, tu ne souffriras pas qu'il y ait dans ton sein un seul mendiant ni un seul indigent. » (Dcut., xv, 4.) Dix lignes plus bas, je lis ces mots : « Car vous aurez toujours des pauvres parmi vous. » (Deut., xv, 11 [1].) Ainsi ces deux paroles qu'on prétend opposées sont contigues dans la sainte Écriture. Elles sont sorties de la même bouche, au même instant, et sous la même inspiration du Saint-Esprit.
Ces trois mots : pauvres, d'une part, et de l'autre mendiant et indigent, sont 'bien loin d'être synonymes. Le pauvre est l'homme qui ne possède que son travail, ou à peu près; le mendiant est celui qui demande; Y indigent est celui qui manque du pain nécessaire à la vie. Le monde peut donc demeurer pauvre de la pauvreté sainte et vraie, qui est même chose que l'obligation du travail, sans qu'il y ait un seul mendiant ou un seul indigent. Donc je
(1) Deuter., xv, 4. Et omnino indigens et mendicus non erit inter vos. — ùeuter., xv, 11. Non deerunt paupe^es in terra hahitntionis tuae.
00 LA JISTK K
répète ici la loi de Dieu : « 0 homme, tu ne souffriras pas qu'il y ait, sur ce globe terrestre, un seul mendiant ni un seul indigent. »
Mais arrivons à la pratique. C'est bien le monde entier que notre cœur, notre désir et notre amour doivent embrasser ; mais c'est notre prochain, c'est-à-dire l'homme que, selon l'Evangile, on rencontre abattu ou blessé sur le chemin, c'est celui-là surtout, qu'il faut servir et aimer comme nous-mêmes.
Laissons en ce moment le monde sauvage, où l'homme dévore la chair de l'homme, où régnent l'homicide et la faim. Laissons aussi Je monde barbare et musulman, d'où la justice et la vérité sont bannies. Contemplons les peuples chrétiens qui nous entourent.
Eh bien, parmi ces peuples, les plus justes, les plus éclairés, les plus prospères du monde, sans nulle comparaison, vdici ce qui est sous nos yeux, et que la science est forcée de constater en gémissant : « Chez tous les peuples, même les plus prospères, une partie de la
population, chaque année, meurt de faim (l). »
En France, dans quelques-unes de nos dernières années, plus de 50,000 hommes par an sont morts de misère et de faim (2). Il en meurt des milliers chaque année.
Je sais qu'aucun lecteur ni aucun auditeur ne veut entendre ni supporter l'énoncé de ce fait. On le nie, on refuse d'écouter. On me dit ces propres paroles : « Taisez-vous! taisezvous sur ce point, et ne répétez pas ces choses ! » Mais qu'y puis-je? Ce sont les faits contemporains; vérifiez-les. Démontrez-moi que je me trompe.
Certes, je ne parle pas seulement d'une mort abrupte par l'inanition absolue de trois jours : ce cas affreux doit, en temps ordinaire, être rare. Je parle de la mort en quelqnes semaines par besoin et par privation.
Que ce soit en trois jours ou en trois mois que l'on meurt de besoin, je nomme cela
1, Il e.-t douloureux de penser, mais il est vrai de dire que, même cliez les nations les plus prospère*, une partie de la population périt tout les ans de besoin. » ÇJ.-B. Saï.)
(2 Je n'oublierai jamais cet extrait du recensement quinquennal de la population française de 1850 a. 185'J, où se trouvent les renseignements olliciels suivants :
<« Nous avons quelque lieu de croire, d'après les résultats déjà connus, que cette année présentera une mortalité exceptionnelle d'au moins 80,000 décès, dus à la continuation de la cherté.
« .Nous avons ainsi pour is54 et 1853 une mortalité excep-
mourir de faim. Ici, évidemment, le temps ne fait rien à l'affaire.
Mais quoi! au moment où j'écris ces lignes (1868), ne voyez-vous pas, par toute la terre, les hommes, par centaines de mille, mourir de la mort violente de la faim?
C'est en présence de cette affreuse réalité, existant sous nos yeux, en France, et chez les peuples les plus prospères du monde, que je
tionnelle totale de 361,000 individus, mortalité qui se décompose ainsi qu'il suit, d'après ses causes :
l Décès cholériques 150.000
1854 | Décès résultant de la cherté 71 .060
' Mortalité militaire non inscrite 25.000
( Décès résultant de la cherté 80.000
0 ( Mortalité militaire 35.000
Total des deux années 36i.ou0
Sous cet euphémisme : Décès résultant de la cherté, il fuit évidemment lire : Morts de misère et de faim.
Voilà donc, en deux années et dans un seul pays, plus de trois cent mille créatures humaines dévorées par la guerre. que l'on peut et doit abolir, par la misère, que l'on peut et doit abolir, et par le choléaa, qui un jour, je l'espère, pourra être détruit dans sa source, avec moins de dépenses d'hommes et d'argent que n'en coûte une guerre ordinaire.
proclame la loi de Dieu : « 0 homme, tu ne souffriras pas qu'il y ait sur la face du globe un seul mendiant ni un seul indigent. »
Ne me dites pas que ce n'est pas possible, qu'on ne changera pas le monde. Je sais que ce n'est pas possible sans de grands changements dans nos idées, nos habitudes, nos sentiments : mais il faut que ces changements s'accomplissent. Un nouveau lien doit réunir les membres de l'humanité. Un nouveau sentiment de solidarité doit animer les hommes instruits, les hommes heureux, les hommes vertueux. Le christianisme l'exige : Je progrès de la société le provoque. Grâce à Dieu, j'en aperçois partout d'heureux présages, et c'est là le glorieux caractère de notre époque (1).
Et d'abord, voici ce que le christianisme exige. Ecoutez la parole de Dieu même.
Qu'est-ce que le christianisme, d'après Notre- Seigneur?
Le voici tout entier en un point. Avez-vous accompli ce point? Vous êtes jugés et couronnés. Ne l'avez-vous point accompli? Vous êtes jugés et condamnés.
Quel est ce point? Le voici : « J'ai eu faim », dit le Christ, Dieu fait homme. « J'ai eu faim,
(ij Ainsi parlait Channiri}.r.
et vous m'avez nourri. J'ai eu faim, et vous ne m'avez pas nourri. »
Mais quoi? Quand donc avons-nous pu nourrir, et quand avons-nous donc pu refuser de nourrir le Christ, le Dieu fait homme? « Toutes les fois que vous l'avez fait pour le moindre des hommes, dit Jésus-Christ, c'est à moi que vous l'avez fait : Et mihi fecistis (1). »
Ouvrez la fin du premier des quatre Évangiles, vous y voyezl'uniqueetsimpleconsiWmm/ du jugement dernier :
« J'ai eu faim, et vous m'avez nourri; j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas nourri. »
Voilà le Christianisme entier, en essence et substance, point unique impliquant le tout, et qui est manifestement à la fois l'évidence morale absolue, et la religion nécessaire, universelle,, et absolument infaillible.
Comprenez bien, mon frère, conprenez bien que c'est là tout le Christianisme, tout le catholicisme, tel que l'Evangile le présente, tel que le définit la théologie catholique de tous les temps, dans l'Eglise. C'est-à-dire que le christianisme et le catholicisme, tel qu'il se définit et se présente lui-même dogmatiquement, est, je le répète, l'évidence morale absolue, et la reli-
1) Matlh.,MV, 31-48.
gion nécessaire, universelle et absolument infaillible.
La vraie religion, c'est-à-dire la vraie force qui lie les hommes entre eux et avec Dieu, est donc manifestement dans le monde. Je vous montre, en passant, ce point, pour vous donner cette confiance et cette joie qui fait la force. Car sans la foi, sans cette foi que la vraie religion est sur la terre, c'est-à-dire que les hommes sont ou peuvent être vraiment unis entre eux et avec Dieu, où trouver la justice? « Le juste vit de la foi (1). »
Dans cette récente lumière des communications instantanées, en laquelle chaque homme voit chaque jour l'Europe entière et presque tout le globe, en cette lumière, quiconque possède un peu de foi, de cœur et de raison, est saisi d'étonnement à la vue des souffrances de la plus grande partie du genre humain. Chacun s'indigne et pousse un cri, Est-ce que tous ces
(i) Hom., i, 11,
T. Il
cris, quels que soient les erreurs ou les rêves qui s'y mêlent, ne sont pas, au fond, cris du cœur et plaintes de la justice? Qui donc ne serait pas ému du gémissement que voici : « Oui, c'est par milliers qu'on les compte, ceuv qui, parmi nous, sont en peine de leurs vêtements, de leur nourriture et de leur gîte. Comment cela est-il possible? Pourquoi, au sein de notre civilisation tant vantée, cet abaissement tragique et cette longue agonie de la moitié des humains? Le problème est obscur ; il est terrible. Il a provoqué des révoltes qui ont ensanglanté la terre sans l'affranchir. 11 a usé des générations de penseurs. 11 a épuisé des dévouements d'une majesté divine. Voilà deux mille ans déjà que des nations entières s'agenouillent devant un gibet, adorant, dans celui qui voulut y mourir, le Sauveur des hommes. Et pourtant que d'esclaves encore ! que de lépreux dans le monde moral! que d'infortunes dans le monde visible ! que d'iniquités triomphantes (1)! » Oui, celui qui est sur la croix attend encore. Il attend que nous apprenions enfin à le servir dans ses membres souffrants et sanglants.
Voilà, dis-je, aujourd'hui, dans l'Europe entière, le cri du cœur.
(1) Louis Blanc. Début du livre sur YOrganisation du travail.
Le génie et la poésie, les lettres, la chaire sacrée, la chaire profane, les arts, les sciences, la science sociale, la statistique, la science du droit et de l'histoire dans toute l'Europe, se sont emparés de ce cri, parce que ce cri-là est aujourd'hui la note qui fait vibrer les âmes. Qui ne parle pas de cette chose ne dit rien et n'est pas écouté.
Dieu soit loué, car c'est lui qui inspire, c'est lui qui veut. Mais quand donc suivra-t-on cette inspiration jusqu'au bout? Quand donc toutes les consciences et toutes les forces se lèverontelles au cri de : Dieu le veut?
Je vois la France, depuis un demi-siècle, se couvrir, comme la terre au printemps, d'une multitude de germes bienfaisants, qu'on nomme des œuvres. Toute misère matérielle et morale a son œuvre. Il faut un dictionnaire pour les énumérer. Chaque jour en voit paraître de nouvelles. L'esprit de saint Vincent de Paul a pénétré la France, et semble fermenter sur tous les points. Certes, ces œuvres ne sont ni le fruit ni la moisson, mais elles sont la promesse, elles sont l'effort, la première fleur et la première verdure qui couvre la campagne sous la renaissance du soleil.
Et que dire de ces vigoureux germes de justice qui semblent prendre racine sur le sol anglais,
longtemps terre d'oppression, d'intolérance et d'iniquité, patrie du lucre sans pitié, du lucre à travers le sang et les larmes? Quelles nobles voix se sont élevées! Quels étonnants exemples ont été donnés! Je vois la raison, la justice, foulant aux pieds l'esprit de secte et l'esprit de parti, devenir par elle-même une puissance. Au milieu des sifflements de la presse déchaînée, des fureurs de l'esprit de lucre, des 'tempêtes de l'esprit de parti, je les ai vues marcher, s'avancer et, seules, parleur divine force et leur divine beauté, calmer les flots! J'ai vu les maitres de la loi faire des lois contre eux-mêmes. J'ai vu des possesseurs d'esclaves abolir l'esclavage. J'ai vu ceux qui tenaient le pain en rabattre le prix librement, par cela seul que la masse du peuple souffrait la faim.
Certainement l'esprit de justice, l'esprit d'amour envers celui quia faim, c'est-à-dire envers Jésus-Christ, a pénétré, surtout depuis un siècle, la masse des peuples européens.
Jamais, en aucun siècle, les terribles paroles divines : J'ai eu faim et vous ne ??i'avez pas nourri » n'avaient, comme aujourd'hui, pénétré les âmes de terreur ou de repentir, et aussi d'enthousiasme et d'héroïques résolutions. Jamais, en aucun temps, on n'avait aussi clairement résumé l'évidence morale absolue et
l'unique et universelle religion, en ce point essentiel et central : Tai eu faim, et vous m avez nourri.
Marchons donc, et, avec une indomptable résolution, avec une clairvoyance imperturbable, et pour gagner le ciel, et pour bénir la terre, déclarons qu'en ce siècle nous aurons délivré la tombe de Jésus-Christ, qui est le globe couvert des membres opprimés du Dieu fait homme. Disons que notre volonté, aussi bien que notre devoir, est, non pas de subjuguer la terre entière, comme parlaient les anciens conquérants, mais bien de « dompter toute la terre » par la science et parla culture; mais bien de disposer le globe entier dans l'ordre et la justice, comme le demande l'esprit de Dieu. Jurons de ne jamais nous reposer, tant qu'il restera sur la terre un seul membre souffrant du Christ.
Voilà, mon frère, ce que j'appelle X aumône. C'est-à-dire qu'il s'agit d'employer toutes nos forces et toutes nos richesses à nous faire des amis. Il faut que la nature soit notre esclave et que les hommes soient nos amis.
Mais, je le demande encore, comment cela peut-il se faire? Par quels chemins, par quels combats, arriver à ce divin triomphe?
Pouvons-nous aujourd'hui ce que n'ont pu les siècles précédents? Avons-nous plus de dé-
vouement et de courage que n'en avaient nos pères, quand ils prenaient la croix pour délivrer la patrie du Christ soumise au joug des infidèles? Voyons-nous aujourd'hui les femmes envoyer des quenouilles à ceux qui ne prennent pas la croix de la croisade nouvelle? Voyonsnous les grands et les riches imiter Godefroy de Bouillon, qui vendit la principauté de Bouillon et la ville de Nancy pour lever une armée?