CHAPITRE IV
la justice (suite)
La théologie de l'aumône, avons-nous dit, est tout entière dans cette parole du Christ : « J'ai eu faim, et vous m'avez nourri. » Si l'homme doit être jugé sur ce seul point, s'il doit être couronné ou non, selon qu'il a nourri ou qu'il n'a pas nourri celui qui dit : « J'ai faim », il s'ensuit que ce point unique implique toute la morale et toute la religion.
Jésus, vous le savez, le dit encore ailleurs : « Faites l'aumône, et tout est pur en vous. »
Certes, ni l'Evangile, ni la théologie catholique qui en vient, ne prétendent enseigner que, par lui-même, le don d'un peu d'argent purifie tout et sauve; mais l'aumône, cette pitié du
cœur, que Dieu inspire et qui agit, pour les hommes qui souffrent, par l'usage utile de l'argent, cette aumône, qui vit de justice et de foi, implique tout, toute la morale et toute la religion.
Elle est l'œuvre qui sauve, et sur laquelle l'homme sera jugé. Elle est l'acte de charité qui seul suffit à tout, et qui, dit la théologie, renferme toute la vertu des sacrements.
Oh! non, frères bien-aimés, non, la foi seule ne suffit pas. Nous ne serons jugés que sur un point unique : l'œuvre qui sauve. Avez-vous fait l'œuvre qui sauve, avec l'esprit qui sauve, ou bien ne l'avez-vous pas faite? Voilà ce que le juge demandera. Il ne vous dira pas : Avezvous cru, ou n'avez-vous pas cru que vos crimes sont lavés par mon sang? Non, la foi seule ne suffit pas.
L'aumône! Elle est cet état d'âme qui donne le ciel : « Bienheureux ceux qui ont l'esprit de pauvreté, parce que le royaume du ciel esta eux! » Elle est cet esprit de justice et d'amour qui a l'intelligence du pauvre, qui fait aux autres ce qu'on veut pour soi-même, et qui veut partager la pauvreté commune par le travail et par le sacrifice.
L'aumône doue, en ce sens, est le grand précepte de Dieu, précepte peu connu, même
des chrétiens, disent les théologiens et les prédicateurs.
« Le pouvoir de l'aumône », dit Bourdaloue (1) après saint Chrysostome, « est surprenant. Ce qu'en dit la sainte Ecriture m'étonne: jamais l'Ecriture n'a rien dit de plus fort, ni de l'efficace des sacrements de la foi nouvelle, ni du sang même du Rédempteur qui en est la source; et nous ne lisons rien de plus décisif en faveur du baptême que ce qui est écrit au chapitre onzième de saint Luc, à l'avantage de l'aumône : Date eleemosynam, et ecce omnia munda surit vobis : Faites l'aumône, et tout, sans exception, vous est remis. » Et plus bas, Bourdaloue ajoute : « L'aumône est toutepuissante (2). »
Mais écoutez encore comment notre théologie entend Faumône.
Bourdaloue pose que Dieu a donné en commun à ses enfants le monde et tout ce qu'il ren-
(1) Sermon sur l'aumône, pour le huitième dimanche après la Pentecôte, 2e pcrtie.
(2) lbid.
ferme. Mais, ce qui ne s'exclut nullement, comme le sait aujourd'hui la science, Dieu a fait la propriété, pour que le monde ne fût pas livré, comme dans l'état sauvage, à un pillage universel, c'est-à-dire à la chute indéfinie de tous dans la misère.
Mais qu'est-ce que la propriété ! Qu'est-ce que la richesse? C'est un dépôt, dit Bourdaloue, une charge, une fonction, une administration.
Je le sais, aujourd'hui ces mots sont inintelligibles! Mais qu'ils sont grands!
Le riche est un chef de travail, que le maître a chargé de donner aux autres ouvriers la légitime mesure de pain : Quem constituit Dominus super familiam suam, ut del Mis in tempore tritici mensuram.
Mais ne vous hâtez pas. Vous ne comprenez pas encore. Ne jugez ces étranges assertions qu'après avoir tout entendu.
Le riche est un chef de travail qui doit donner du pain à tous tant qu'il le peut, et, s'il se peut, il faut réaliser ce que les Actes des apôtres ont dit de l'Eglise primitive : « Et, parmi eux, nul ne manquait de rien : Nec quisquam egens erat inter illos. »
C'est là, dit Bourdaloue, « ce commandement si peu connu de la plupart des chrétiens, et, de là, si mal pratiqué. » Mais, :< prenez
garde, Dieu, touché de zèle pour le pauvre, ne conseille pas seulement au riche de le nourrir, ne l'y exhorte pas seulement, mais le lui enjoint et lui en fait un devoir rigoureux...
« Ce n'est pas assez. Mais, joignant à l'ordre la menace, et la plus terrible menace, il annonce au riche qu'il \ va de son âme, de sa damnation, de son salut...
« Car, dit saint Ambroise, si c'est incontestablement un crime digne de la haine de Dieu et de ses vengeances éternelles, que d'enlever au riche ce qu'il possède, ce n'est pas une moindre injustice devant Dieu de refuser au pauvre ce qu'il attend de vous et ce que vous pouvez lui procurer. »
« Quoi qu'il en soit de cette comparaison », dit Bourdaloue, « et sans examiner le plus ou le moins, ce que j'avance avec une certitude entière, et ce que vous ne devez jamais oublier, c'est qu'au jugement de Dieu, vous rendrez compte de l'un aussi bien que de l'autre (1). »
Ainsi, le plus exact des moralistes orthodoxes avance, avec une certitude entière, que nous aurons à rendre compte de l'oubli de l'aumône aussi bien que du vol.
(1) Sur l'aumône. lre partie.
Ne m'avouerez-vous pas, lecteur, que ces doctrines vous étaient inconnues, et que toute cette théologie vous semble dangereuse?
Mais la théologie insiste, et, toujours par la bouche du plus exact, du pins irréprochable des moralistes et des théologiens, elle précise l'aumône comme il suit :
« Vous ferez part de vos biens à vos frères, non pas que je vous oblige de leur donner tout, ou la meilleure partie de ce que vous aurez reçu de moi. Je n'entends pas que vous alliez jusqu'à vous appauvrir vous-mêmes pour les enrichir, ni qu'ils soient, par vos largesses, dans l'abondance et vous dans la peine : Non ut aliis sit remissio, vobis autem tribulatio. (II Cor., 8.) Mais vous mesurerez les choses de telle manière qu'il y ait entre eux et vous une sorte d'égalité: Sed ex sequalitate , dit saint Paul. (Ibid. [1].) »
Ici, lecteur, vous entendez saint Paul commenté non par de fougueux orateurs populaires, ou bien par les Pères primitifs, tels que saint Chrysostome, par exemple, si terrible sur ce sujet, mais par le plus correct, le plus logique et le plus calme des prédicateurs, au siècle de Louis XIV :
« Gomme tous les biens de la terre sont à
(1) Sur Vuumône, lrc partie.
LA JUSTICE 1~i
Dieu », continue Bourdaloue, « puisque tout lui appartient, il les donne à qui il lui plaît et de la manière qu'il lui plaît. Or, c'est ainsi qu'il lui a plu de les donner aux pauvres, et qu'il les leur a destinés. De là , conclut saint Ch rysostome , quand le riche fait l'aumône, qu'il ne se flatte point par là de libéralité : car cette aumône, c'est une dette dont il s'acquitte, c'est la légitime du pauvre, qu'il ne lui peut refuser sans injustice. Je le veux, il honore Dieu par son aumône ; mais il l'honore comme un vassal qui reconnaît le domaine de son souverain, et lui rend l'obéissance qui lui est due. Il l'honore comme un fidèle économe, qui administre sagement les biens qu'on lui a confiés, et les distribue, non point en son nom, mais au nom du maître : Fidelis dispensator et prudens, quem constituit Dominus super familiam suam, ut det Mis in tempore tritici mensuram. (Luc, xu, 42.) Prenez garde à ces paroles, dont vous n'avez peut-être jamais pénétré le sens : c'est un dispensateur; mais Dieu est le Seigneur. Il a l'intendance sur toute la maison; il la conduit et la gouverne; mais c'est le Seigneur qui l'a constitué pour cela : Quem constituit Dominus super familiam suam. Les pauvres font partie de cette maison de Dieu, et il y a assez de biens pouF tous les membres qui la composent; il
doit donc, dans une juste compensation, les leur communiquer à tous : « Ut det illis (1). »
« C'est donc une doctrine très précise que les riches sont des aînés, dépositaires des trésors du père ; ils ne les ont qu'afin de les répandre et de les dépenser, non pour les retenir, les réserver ! C'est une dette qu'ils ne peuvent refuser sans injustice. Ils ne sont qu'administrateurs dans le but de remettre l'égalité parmi les hommes, et il faut en venir à cela, qu il ri y aura plus proprement ni riches ni pauvres, mais toutes les conditions deviendront à peu près sernblables (2). »
Donc, cette idée, ce but final que nous avons vu, déposé en principe et en germe, dans l'admirable mécanisme social que Dieu a fait, ce but vers lequel poussent naturellement le progrès du travail accumulé et la loi des communications, savoir : l'inégalité décroissante et la marche de tous vers un niveau commun qui, comme celui de l'Océan, dans les heures de flux, s'élève toujours et s'égalise sans cesse; ce grand but delà vie sociale, que l'injustice universelle dans laquelle le monde est plongé (3) ne fait que reculer, mais ne peut renverser :
(1) Sur V aumône, lro partie.
(2) Ibid.
(3) Mundus totus in roaligno positus est. (1 Joan., v, 19.)
cette tendance à l'égalité clans le progrès commun, c'est toute l'essence de la morale et de la religion ; c'est tout l'esprit de l'Évangile.
Qu'est-ce que l'Evangile, sinon la bonne nouvelle annoncée aux pauvres (evangelizare pauperibus)[l}'? et quelle est donc cette bonne nouvelle? C'est que le règne de Dieu approche; que le règne de la justice avance toujours ; que tous les pauvres hommes souffrants etaccablés, couchés et languissants dans les ténèbres, doivent marcher tous, les derniers comme les plus avancés, vers l'égalité dans le partage du pain, de la lumière, de la dignité et de la liberté.
Mais tandis que la force interne de l'organisation sociale que Dieu a faite y pousse chaque jour, bien lentement, sous l'obstacle de l'injustice, l'Evangile intervient pour briser l'injustice, pour exiger, par divine promesse et par divine menace, que cette marche de l'humanité s'accélère, et que les hommes, par devoir et amour, par raison et par liberté, s'unissent et se dévouent pour accomplir le dessein de Dieu.
(1) Luc, iv, 18.
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Mais, ici, j'entends la science et l'expérience qui viennent m'apprendre qu'en versant brusquement de l'or au sein de la misère, on double la misère. Je le sais. Mais, je vous prie, attendez donc la fin. Je ne puis tout dire à la fois. Je le sais, dis-je; aussi je ne veux nullement parler de l'aumône dénuée de science, mais de l'aumône intelligente. Encore une fois, l'aumône n'est pas la monnaie que l'on jette au mendiant dans la rue. L'aumône est cette compassion cordiale qui, par amour pour Dieu et des hommes, se donne, soi et son bien. Mais comment se donner, et comment donner? Evidemment avec intelligence et clairvoyance, et de manière à marcher vers le but7 savoir : l'égalité croissante de tous vers le bien-être, la lumière, la dignité, la liberté.
Et, pour nous borner à cette face dei'aumône dont nous parlons ici surtout, je dis que l'aumône pécuniaire, c'est l'usage légitime et utile de l'argent.
L'emploi de l'argent! Grâce à Dieu, sur ce points aujourd'hui* la science et l'expérience
LÀ JUSTICE 8t
sont d'accord avec la religion et la morale.
Il nous est démontré une fois de plus que quandla science et la religion semblent se contredire, c'est la morale et la religion qu'il faut suivre.
Faire l'aumône, l'aumône pécuniaire, c'est donner, c'est prêter, c'est travailler, et c'est faire travailler : c'est donner à toute sa fortune l'emploi fécond et légitime que demande la raison.
Certaine science nous disait : « Il ne faut ni donner ni prêter, mais dépenser, faire travailler : les dépenses du riche sont la vie du pauvre. Le luxe fait vivre l'ouvrier. »
Aujourd'hui cette science-là se démontre absurde, sauf un mot : Faire travailler ; mais c'est un mot qu'il faut comprendre.
D'abord est-il nécessaire de prouver qu'en certains cas il faut donner? Certes, il est démontré qu'un don perpétuel, uniforme, légal, et toujours assuré à la misère, ne détruirait pas la misère, mais l'augmenterait. Cela est manifeste. Mais en est-il moins évident qu'en présence de toute catastrophe, de toute ruine imprévue, de tout dénuement absolu, le devoir de tout cœur et de toute main humaine est de s'ouvrir? Non, sans nul doute. Ainsi, dans certains cas, le don est de loi naturelle.
82 LA JUSTICK
N'est-il pas en outre évident que le prêt est une forme essentielle de la vie de toute société ? Le prêt relève, excite au travail, et produit.
Mais ce que l'on ignore d'ordinaire, c'est que le prêt est un précepte rigoureux de la morale chrétienne. Le mot précepte, dans la langue chrétienne, signifie loi formelle, indispensable, hors de laquelle on est dans le mal.
« Je ne prête pas, je donne », est un très mauvais mot, faux et dur. Tel emprunte, qui ne demande pas. Tel est relevé par le prêt, qui eût été corrompu par le don. Il faut savoir donner, il faut savoir prêter selon le cas.
« Le prêt, avons-nous dit, est un précepte rigoureux de la morale chrétienne, et celui qui viole ce précepte est dans le mal et dans la mort.
« Ne vous détournez pas, dit l'Evangile, de celui qui veut emprunter de vous, et prêtez sans en rien attendre (1). »
« Nul ne peut ignorer, dit Benoit XI V, qu'en un très grand nombre de cas, l'homme doit prêter à son semblable, simplement et sans en rien attendre. »
Et la théologie morale formule ainsi le détail du précepte : « A l'égard du riche qui peut remit jVolenti mutuari a te,neavertaris. (Math., v, 42.) Mutuum date, nibil inde sperantes. (Luc, vi, 35.)
dre, il y a, dans certains cas accidentels, obligation de prêter.
« Quant au pauvre qui peut rendre, il y a stricte obligation de lui prêter.
« Et quant au pauvre qui ne peut pas rendre , il faut donner, car prêter serait cruauté (1). »
Que faisons-nous de ce précepte, et qui est-ce qui prête aujourd'hui?
Mais, grâce à Dieu, je vois s'organiser' par toute l'Europe des sociétés qui cherchent à réaliser, d'une certaine manière très heureuse, la parole d'Evangile : Mutuum date. Ces sociétés de crédit mutuel, fondées sur la mutuelle confiance, ne cultivent point ce prêt abrupt, aumône déguisée, qu'on sait ne pas devoir être rendu, qui n'est pas mutuel, qui fait des ennemis, ou des amis qu'on ne revoit plus. Ces sociétés font du prêt une heureuse possibilité pour tous, un appui mutuel, un lien entre les hommes par la confiance et le crédit. Nous en parierons.
(1) Quamvis mutuum ex naturà suà beneficium sit, est ta^ men de pnecepto ebaritatis slrïcLo pro iis qui superflua habent, erga divites qui actu indigent; ut in damno repente venienli, qurtcumque enim vultis... etc.
Sed erga pauperes qui reddere possunt, mutuum est de pnecepto strictissimo, et si, aliquando saltem, non liabeantur superflua.
Erga pauperes autem, qui nunquam reddere quibunt, eleeniosyna obligat, et mutuum est erudelilas. (Vernier, Théo lotjia praclica : de ~aprrrr.eplo Decalogi.)
84 LA JUSTIŒ
Mais le grand moyen d'être utile par l'argent, c'est de donner à sa fortune entière l'emploi le plus conforme à la justice et à la raison: c'est d'arriver à bien comprendre, non pas le sens superficiel et trop naïf, mais bien le sens profond et scientifique de l'admirable parole chrétienne : « Le riche est le dépositaire et l'administrateur des biens du pauvre : Fidelis dispensator et prudens. »
L'homme qui possède doit regarder ce qu'il possède comme un fonds, une force, un instrument qu'il est chargé, dans le commun travail du genre humain, d'appliquer, d'exploiter, non pour nourrir ses vices, mais pour le bien et le progrès de ceux qui nous entourent, pour la patrie et pour le monde entier. Est-ce douteux?
Celui qui sait cela, et le pratique, est un riche du siècle à venir, et celui qui l'ignore est un riche du vieux monde, un mauvais riche d'ancien régime, qui ne saurait entrer dans le royaume de Dieu.
Celui qui possède de grands biens est tenu
au travail plus qu'un autre, car Dieu lui a donné d'avance un énorme salaire. Dieu accumule entre ses mains la force, la matière et les instruments. « Que celui qui refuse le travail, dit saint Paul, ne mange pas (1). » C'est une règle sans exception. Travailler et faire travailler, d'un travail utile et fécond, voilà l'utile emploi de la richesse. Mais nourrir sa paresse, son orgueil, sa sensualité et la multiplicité infinie des désirs dans le luxe et la volupté, c'est un abominable et criminel emploi des forces et des ressources que Dieu nous donne.
Les hommes de joie sont les auteurs des larmes. Les hommes de vie surabondante et débordante sont, au milieu des peuples, les fauteurs de la mort.
Ces hommes, dit la sainte Ecriture, « dévorent le peuple, comme on dévore le pain (2). »
Louis XIV, par son orgueil, sa sensualité, son faste, son despotisme, a dévoré le quart de la population française, et mis en friche le cinquième des terres labourables.
Ce prodigieux exemple montre en grand ce que fait, pour sa part, tout homme dépositaire d'une fortune ou d'une force, et qui en abuse
(1) Si quis non vult operari, nec manducet. ( Thess., m, 10.)
(2) Qui dévorant plebem meam sicut escam panis. ( Ps., XIII, 4.)
pour jouir. Répétons-le, cet homme dévore le peuple comme on dévore le pain.
Ce mot des Livres saints est absolument vrai et précisément scientifique.
Ecoutez ce que dit la science. La science affirme ceci : Tout excès de consommation réduit le chiffre de la population; c'est-à-dire : tout abus tue quelqu'un. Je crois utile de mettre sous les yeux du lecteur la savante étude que voici :
Quel que soit l'état social, il existe un minimum de consommation habituel au-dessous duquel on estime, à tort ou à raison, que l'individualité simple ou collective la plus pauvre ne peut vivre. Ce minimum est une quantité qui peut être exprimée par un nombre, soit 10. On peut affirmer avec certitude que dans cette société dont le revenu est de 1,000, et où le minimum de consommation est de 10, le nombre des individus ne peut dépasser 100, c'est-à-dire le quotient du chiffre des revenus divisé par le chiffre qui est le minimum des consommations.
Ce quotient indique le maximum de la population dans les données de notre hypothèse, mais le plus souvent ce maximum ne peut être atteint. En efïet, nous avons raisonné comme si tous les consommateurs étaient réduits au minimum absolu de consommation, et, en général, un certain nombre d'entre eux consomment beaucoup plus. Supposons qu'un seul individu consomme une
quantité supérieure au minimum, 100, par exemple, c'est-à-dire le minimum plus 90. Cette somme de 90 consommée en sus du minimum par un individu ne peut être consommée par d'autres. 11 faut donc la retrancher de la somme totale des revenus, avant de faire la division indiquée plus haut : restent alors 910 à diviser par 10, ce qui donne 91 pour quotient et pour chiffre nécessaire de la population.
Si, au lieu d'un individu qui consomme 100, nous avons quatre individus qui consomment respectivement 80, 50, 30 et 20, nous retranchons le minimum 10 de chacun de ces nombres et nous avons : 80 — 10 = 70, 50 — 10 = 40, 30 — 10 = 20, 20—10 = 10.
Ces quantités 70, 40, 20, 10, consommées en sus du minimum par quatre individus, ne peuvent être consommées par d'autres : il faut donc en refaire la somme, soit 140, puis la retrancher de la somme des revenus, et l'on a 1.000 — 140 = 860. Ladivi sion de ce dernier nombre par 10 nous donne pour quotient 86, chiffre nécessaire de la population. On comprend assez que, quelles que soient les différences ou inégalités de consommation, il est toujours possible, par la pensée, d'en faire la somme, de la retrancher du chiffre qui exprime la totalité des revenus, et de diviser celui-ci par celui qui exprime le minimum de consommation.
Ainsi nous pouvons formuler en termes généraux et de la manière la plus rigoureuse la loi de dépendance qui lie le mouvement de la population au mouvement industriel par la proposition suivante : « Le chiffre nécessaire de la population est
égal à la somme des revenus de la société, diminué de la somme des inégalités de consommation et divisé par le minimum de consommation. » Ici, du reste, nous pouvons, sans inconvénient, employer le langage concis des algébrisles, et dire, représentant par p le chiffre nécessaire de la population, par r la somme des revenus, pari la somme des inégalités et par c le minimum de consommation individuelle : la formule économique de la population sera p = ~. »
De cette formule résultent d'importantes et nombreuses conséquences. Par exemple :
Les dépenses improductives ou de luxe serviraient, au dire de certains écrivains, à maintenir et à augmenter le chiffre de la population. Les dépenses du riche, disent-ils, font vivre le pauvre Examinons cette opinion. Les dépenses improductives et de luxe ne peuvent avoir lieu qu'à la suite d'une augmentation de revenus ou par une réduction du capital. On sait que, dans cette seconde condition, les revenus diminuent et que, par suite, si l'on veut maintenir le chiffre des dépenses, il faut réduire la population. 11 suffit donc de rechercher ce qui arrive dans le second cas, celui d'une dépense improductive introduite à la suite d'un accroissement de revenus.
Supposons l'existence d'une société composée de 100 unités ou individus qui ne connaissent, qu'un besoin, la faim, et qui la satisfont par la consommation d'un seul produit, le blé. Cette société a un revenu de 1,000; la consommation de chacun est de 10 et nous supposons la puissance de travail de chaque individu égale à celle
des autres. Une des causes précédemment indiquées, soit une invention, vient augmenter la puissance productive d'un individu, qui, au lieu de produire 10, comme auparavant, produit désormais 40. Le revenu total s'élève de 1.000 à 1.030 : la société pourrait alimenter trois individus de plus, lors même qu'ils ne travailleraient pas, ou augmenter tout simplement la consommation de ses membres.
Si le producteur de 40, que nous supposons propriétaire de son produit, veut augmenter sa consommation, il appellera trois individus à son service, et les occupera soit aux soins de sa personne directement, soit à fabriquer pour son usage les objets qu'il désire le plus. L'année suivante, le produit total de la société en aliments, augmenté de 30 par l'invention, se trouvera diminué par le nouvel emploi donné aux trois individus et restera le même qu'avant. Il n'y aura de changé que la situation de l'individu qui, au lieu de consommer le produit d'une unité de travail, consomme désormais le produit de quatre unités. Peut-on dire qu'il fait vivre les trois individus qu'il emploie à son service ? Non, puisque les trois individus vivaient auparavant et pourraient vivre encore en s'appliquant au même travail qu'auparavant.
Leschoses se passeraient exactement de la même façon, lors même que l'accroissement de production serait attribué à un individu quelconque autre que l'inventeur.
Au lieu de supposer l'augmentation du pouvoir productif d'un seul individu, on peut admettre que
cette augmentation se manifeste chez plusieurs ou même chez tous. En ce dernier cas, en admettant un système de propriété strictement appliqué, chaque individu aurait le choix ou d'élever un plus grand nombre d'enfants, ou de diminuer son travail, ou d'appliquer la portion de son travail que l'accroissement de puissance productive laisse libre à obtenir de nouveaux produits, pour satisfaire de nouveaux besoins.
En tous cas, il reste vrai, comme on l'a dit, que la population est proportionnée à la somme des subsistances ou moyens d'existence, c'est-à-dire à la production des objets nécessaires pour fournir au minimum de consommation ; mais cette proposition n'est pas le fait primitif, elle est la conséquence des emplois que choisissent les détenteurs des revenus, et, à production totale égale, celle des premiers objets de première nécessité est d'autant plus considérable que la somme des inégalités de la consommation est moindre que cette somme des inégalités.
Tout le travail employé aux produits exigés par l'inégalité est enlevé à la production des objets de première nécessité. Ainsi, non seulement les dépenses improductives ou de luxe ne font pas vivre une partie de la population, mais elles ne permettent pas qu'elle s'accroisse, et empêchent de vivre un nombre d'individus à peu près égal à celui quelles emploient, et lorsqu'elles sont prises sur le capital, elles entraînent, comme conséquence forcée, la diminution soit du chiffre de la population, soit du minimum de consommation.
Il est remarquable que cette vérité, souvent
méconnue dans les discussions relatives à l'économie générale des sociétés, ait été constamment reconnue quand il s'agit de l'administration des fortunes particulières. Un vice, dit Franklin, coûte plus à nourrir que deux enfants ; cela signifie sans doute que les consommations causées par le vice auraient pu servir à élever deux enfants et qu'un mode de consommer est exclusif de l'autre. Personne ne conteste que si l'on évalue à 1.000 francs la dépense annuelle d'un individu, 10.000 francs de revenu ne puissent être employés soit à subvenir aux besoins d'un seul, soit à faire vivre dix individus, mais non à la fois, à l'un et à l'autre emploi
Il n'est peut-être pas inutile d'observer que l'inégalité de consommation n'est pas la même chose que l'inégalité des revenus. Tel particulier peut jouir, en vertu des lois de distribution, d'un revenu très grand, sans que sa consommation personnelle s'élève beaucoup au-dessus de celle des autres. C'est ce qui arrive notamment lorsque cet individu épargne et capitalise une partie de ses revenus, c'est-à-dire l'emploie de telle façon qu'elle soit reproduite égale à elle-même et se conserve indéfiniment. Ce capital, dans quelque branche d'industrie qu'il soit employé, ne peut être employé sans augmenter la somme des revenus de la société, et sans appeler à l'existence un certain nombre d'hommes qui, d'après l'état de l'art industriel existant, sont nécessaires pour le faire travailler. Si, reprenant notre dernière hypothèse, nous supposons que l'individu délenteur d'un revenu de 40 francs veuille en capitaliser 30, il les
emploiera ou en améliorations foncières, ou en outils et machines qui augmenteront immédiatement la somme des revenus, soit de 3. L'année suivante les revenus de la société seront de 1.033, dont 43 à la disposition de cet individu. Cette augmentation continuant provoque le désir d'acquérir de nouveaux produits, ou de nouveaux services qui ne peuvent être obtenus que par le travail d'un certain nombre d'hommes. Une partie des revenus épargnés sous forme d'aliment peut être employée à rétribuer le travail d'individus venus du dehors, dont l'introduction, augmentant le nombre des agriculteurs, augmentera la somme d'aliments produits. S'ils sont employés dans une autre industrie, le capital qui les alimente cette année, se reproduisant, pourra les alimenter l'année suivante et de même indéfiniment. Quelle que soit l'hypothèse de capitalisation que l'on admette, elle donne le même résultat. Il est donc très vrai de dire que les dépenses de luxe ou improductives tendent à réduire ou au moins à contenir le développement de la population, tandis que l'épargne ajoute, si l'on peut ainsi dire, au champ dans lequel la population s'étend (1).
Pesez cette épouvantable formule :
Là où vivraient des millions d'hommes dans l'égalité du bien-être, là, l'inégalité du luxe réduit nécessairement, inévitablement, de deux
(1 Courcelle-Seneuil, Traité d'économie politique, livre I, clinp. v, § 2 et § 3.
I,A JLSTICK
ou de trois millions, ou de plus encore, le nombre des vivants.
Oui, l'emploi pervers des richesses, leur enfouissement par l'avarice et la paresse, leur dispersion par le luxe et le vice, réduisent la vie des peuples, diminuent le nombre des hommes.
Comprenez bien qu'il ne s'agit en aucune sorte ici de l'égalité de fortune. Non, la science, au contraire, approuve, ou même demande, la formation des grandes fortunes, comme la richesse naturelle d'une contrée demande de grands cours d'eau* Mais que réprouve-t-clle donc? Elle réprouve, avec la morale, l'inégalité des dépenses stériles.
Il reste vrai, dit-elie, que lapopulation se proportionne aux moyens d'existence, c'est-à-dire à la production deschoses nécessaires à la vie. Mais cette production même est la conséquence des emplois que choisissent les détenteurs des revenus. Evidemment la production des choses nécessaires à la vie est d'autant, moins considérable que la somme des inégalités arbitraires et de luxe est grande. Tout travail consacré aux exigences de l'inégalité est enlevé à la production des objets nécessaires. Ainsi non seulement les dépenses improductives du luxe ne font pas vivre une partie de la population;
elles empêchent de vivre un nombre cC individus à peu près égal à celui qu'elles emploient.
Si ces données scientifiques sont vraies, — et ne sont-elles pas évidentes? — il en résulte une très grave conséquence. C'est qu'alors il n'y a plus rien de déclamatoire dans les sermons des plus austères prédicateurs, et que Bourdaloue, par exemple, est dans la simple vérité, quand il prêche ce qui suit, et ce que beaucoup de lecteurs vont trouver révoltant et absurde.
Bourdaloue commente cette parole de saint Paul : « Que l'égalité s'établisse : Fiat œqualitas (1) », et il dit :
« Vous mesurez les choses de telle manière qu'il y ait entre vos frères et vous une espèce d'égalité : Sed ex œqualitate, dit saint Paul. Gomme riche, vous avez non seulement ce qu'il vous faut, mais au delà de ce qu'il vous
(i) Ut fiât aequalitas, sicut scriptum est : Qui multum, non abundavit; et qui modicum, non minora'vit. (II Cor., vin, 14, 15.)
faut, et le pauvre n'a pas même le nécessaire. Or, pour le pourvoir de ce nécessaire qu'il n'a pas, vous emploierez ce superflu que vous avez, si bien que l'un soit le supplément de l'autre : Vestra abunlantia illorum inopiam suppléât. Vax cette compensation tout sera égal. Le riche, quoique riche (inégalité des richesses), ne vivra que dans une somptuosité et une mollesse (inégalité de consommation) aussi pernicieuse pour lui-même que dommageable aux pauvres, ni le pauvre, quoique pauvre, ne périra pas dans un triste abandon. Chacun aura ce qui lui convient, afin que l'égalité s'établisse, ainsi qu'il est écrit : Qui a beaucoup ne surabonde point, et qui a peu ne défaille point.
« Voilà, dis-je, riches du monde, la règle inviolable que Dieu vous a prescrite dans le commandement de l'aumône... Si vous avez eu le partage des aines, si vous êtes les dépositaires de trésors, c'est pour les répandre et les dispenser avec équité, et non pour les retenir et vous les réserver par une avare cupidité...
« Voilà le secret de cette égalité que Dieu, dans la loi qu'il a portée pour le soulagement des pauvres, a eu en vue de remettre parmi les hommes; voilà ce qui justifie la Providence*
Car quand les biens, selon l'intention et l'ordre de Dieu, seront ainsi appliqués, il n'y aura plus proprement ni riches ni pauvres, mais toutes les conditions deviendront à peu près semblables. Le pauvre qui n'a rien aura néanmoins de quoi subsister, parce que le riche le lui fournira : Tanquam nihil habentes, et omnia possidentes (saint Paul, Il Cor., 9); et le riche qui a tout n'aura pourtant rien au delà du pauvre, parce qu'il lui sera tributaire de tout ce qu'il aura de trop, et qu'en effet il s'en privera : Et gui habent, tanquam non habentes sint. » (Saint Paul, I Cor., 7 [1].)
Certes, ce nJest pas moi qui oserais, aujourd'hui, prononcer ces étranges paroles : c'est, ne l'oubliez pas, c'est Bourdaloue, commentant saint Paul en présence de Louis XIV.
Et, comprenez-le bien, il ne s'agit, en aucune sorte, de ce nivellement social qui serait la stérilité. 11 faut, en tout ordre de fertilité, de hautes montagnes et de grands fleuves. Il y a des riches, il y a des dépositaires des trésors, grands capitaux, grandes forces accumulées, puissantes par la concentration, c'est-à-dire par leur unité, leur densité, leur liberté d'action. Mais ces forces, évidemment, ne
(1) Sur l'aumône, première partie.
doivent être ni enfouies ni dispersées, elles doivent être employées. A quoi? Evidemment à propager la vie, la vie toujours plus étendue, toujours plus abondante. Gomment? Quelquefois accidentellement par le don, plus souvent par le prêt et, si Ton peut, par le crédit organisé; toujours par le travail et la sagesse dans la direction du travail. Le détenteur des forces est un chef d'atelier, un directeur du travail humain.
Voilà le point : la richesse est une administration, une fonction. Voilà ce que doit enseigner au monde la grande transformation sociale qui s'opère maintenant en Europe. Les détenteurs des forces doivent apprendre l'emploi des forces, et l'on s'étonnera de la simplicité de la leçon. Tout consiste dans la pratique de la morale universelle, et dans l'emploi évangélique de la vie : ce qui est, en tout cas, à tous les points de vue, le devoir absolu de chacun.
Oui, si la science actuelle est vraie, alors aussi sont absolument vrais, en économie