‹ La morale et la loi de l'histoireChapitre 6 sur 17 · L.V JUSTK I · texte numérisé non relu

L.V JUSTK I

ment, de dépouillement, de détachement, de crucifiement, si nécessaires au salut, sont beaucoup plus pour lui que pour le pauvre (1). »

Je le sais, lecteur, tous ces termes chrétiens de renoncement, de détachement, de sacrifice, de crucifiement, paraissent absurdes et surannés ; mais cela tient à deux raisons. La première, c'est qu'on n'en soupçonne pas le sens. La seconde, c'est qu'on n'en veut rien pra tiquer. On s'obstine à donner aux mots chrétiens un sens absurde. On croit que le le mot sacrifice signifie anéantissement . Ceci est la doctrine condamnée de tout temps, par l'Eglise, chez tous les faux mystiques et chez les quiétistes, et que Bossuet stigmatise d'un seul mot en l'appelant doctrine de Y anéantis* sèment pervers. Cette doctrine est radicalement fausse. Si le sacrifice était l'anéantissement de notre être, il serait le suicide. Sans doute le sacrifice est l'anéantissement de quelque chose, mais de quelle chose? Il est l'anéantissement de l'obstacle qui lie notre àmc, notre cœur, toutes nos forces, et qui tient notre vie entière captive dans l'égoïsme. Voilà le sens des mots renoncement, détachement, crucifiement. Ils sont tout simplement la vraie

(1) Bourdaloue, Sermon sur les richesses, troisième partie.

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loi de la vie. La croix de Jésus-Christ est l'art de vivre, pour l'àme comme pour le corps, pour la raison comme pour la volonté, poui l'homme comme pour la société, d'une vie croissante dans la force et dans la liberté, par la destruction de l'obstacle, par l'anéantissement du vice, du mal et de la mort.

N'est-ce pas évident?

Vous entrez dans la vie, je suppose, en possession d'une immense fortune. Deux voies sont devant vous, celle de la mort, celle de la vie. Vous vous donnez au luxe et au plaisir, au jeu, aux chevaux et aux courtisanes. Vous êtes mort au bout de dix ans. Evidemment, cœur, talent, génie,, poésie, enthousiasme, santé, bonheur, honneur peut-être, fortune souvent, tout ou presque tout est perdu neuf fois sur dix. Contestez-vous cela?

Au contraire, vous résistez par un vigoureux sacrifice, très rare, très difficile, très sanglant, vous résistez à la terrible pente des sens. Vous supprimez plaisirs, luxe, mollesse. Vous travaillez! Vous prétendez conserver la raison, et même le cœur. Vous croyez à la vérité, à la justice. Vous croyez au devoir. Vous savez que vous êtes membre d'une famille, et que vous avez une patrie. Vous croyez que le monde a un but, et que l'homme

est maître du monde; que le travail, ta science, l'effort et le courage sont les forces qui gouvernent et bénissent la terre. Votre âme alors, au lieu d'avorter, donne son fruit. Vous êtes un homme ! Par l'effort de la liberté, de la raison, vous passez des ténèbres à la lumière, de la mort à la vie. Le sacrifice vous a donné la vie. Vous avez anéanti en vous la sottise, le sommeil et l'aveuglement. Vous avez agrandi votre cœur, délivré votre esprit par la suppression de l'obstacle. Je le répète, vous êtes un homme et vous êtes libre! Tout cela par le sacrifice, le renoncement, le crucifiement. Est-ce douteux? Tout cela n'est-il donc pas clair? Ài-je dit un seul mot contestable?

Seulement, j'espère peu ce miracle de transformation dans la liberté, si vous n'êtes pas chrétien. Ou bien, si ce miracle a lieu, c'est que vous êtes chrétien : vous êtes au moins chrétien secret et implicite, sous l'œil de Dieu.

Donc, je le répète, les prédicateurs de la croix sont les vrais législateurs de la vie.

« Parce qu'on a du bien, dit Bourdaloue, on en veut jouir sans restriction et dans toute l'étendue des désirs qu'un attachement infini à soi-même peut inspirer !... »

On veut tout : « Meubles curieux, équipages splendides, nombre de domestiques, tables voluptueuses, divertissements continus, demeures superbes, luxe partout! Luxe, ajoute saint Jérôme, qui insulte aux soutfrances de Jésus- Christ, aussi bien qu'à la misère des pauvres; luxe à qui Dieu dans l'Ecriture a donné sa malédiction (1). »

Oui, saint Jérôme, dans sa grotte, enseigne à notre siècle la science sociale. Oui, cela est démontré scientifiquement, le luxe insulte aux souffrances du Cbrist et des pauvres, puisqu'il les augmente et pour sa part les crée. Oui, le luxe est maudit de Dieu, puisqu'il tue les hommes.

Pourquoi se refuser à cette essentielle vérité, puisqu'elle est évidente? Je vous dis, au nom de la science, de l'expérience, de l'évidence, que tel degré de luxe, c'est-à-dire de dépense stérile, qui fait vivre cent ouvriers, lesquels auraient vécu, empêche de vivre près de cent hommes qu'aurait fait vivre, avec ces

1 Su»' les rtcAesve.e, 3" purlio.

cent autres, la même quantité de travail demandé par vous, la même dépense bien dirigée par vous, au lieu d'être livrée à la sottise et à l'absurde. Oui, votre luxe a littéralement et matériellement dévoré cent hommes. Oui, la folie, l'égoïsme et le vice, introduits dans la direction du travail, écrasent et tuent le peuple.

Donc le luxe est maudit, car il ruine et dévore les nations. Le luxe est homicide. C'est assez dire. De là, les effroyables menaces évangéliques contre les riches. Les riches vont naturellement à l'enfer, à la ruine de leur âme, de leur corps, et à la ruine des sociétés. Ils y vont, ils y sont déjà, à inoins que la vertu du sacrifice, que la toute-puissance de la croix, saisie par eux avec effort, à moins que le travail, la sobriété, la simplicité, le courage, la vertu, la sagesse chrétienne dans l'emploi de la vie et des forces, ne les sauve et n'en fasse les égaux du pauvre qui souffre et qui travaille !

Courage! l'universelle et commune morale est identique à la science même. Elle renferme les lois de la vie. La science est donnée en principe aux enfants, dans la conscience, en tous temps, en tous lieux. Quand une mère dit à son enfant : « Ne jetez pas le pain, tant de

pauvres en manquent » ; 'quand elle ajoute : « Sachez donc vous priver un peu!», cette mère donne à son fils la clef du ciel, la vie du cœur, la base de toute morale, le principe de la science et de la vie sociale.

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