‹ La morale et la loi de l'histoireChapitre 7 sur 17 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Or je dis qu'en ce présent siècle, le dix-neuvième, Dieu exige de l'Europe une vie politique et sociale fondée, plus que par le passé, sur la justice de l'Evangile. Travail pour tous et vie pour tous, acceptation libre et joyeuse, par tous, du travail, de la lutte, du danger et du fardeau commun.

Aujourd'hui, l'histoire nous instruit clairement, et nous montre notre devoir dans une lumière irrésistible. Ne recommençons pas les erreurs de nos pères (1) !

Regardons le passé, et, si nous ne sommes

(1) Voyez Tocqueville : l'Ancien Régime et la Révolution.

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pas volontairement aveugles, nous allons lire les lois de Dieu dans notre histoire.

Regardons les trois siècles les mieux connus, ceux qui ont précédé celui-ci.

Là, malgré bien des voix évangéliques prêchant dans le désert, voici comment nos pères ont dirigé l'histoire. 11 s'agit surtout de la France.

Les rois, oubliant l'Evangile, qui leur dit : « Que le plus grand se fasse le serviteur de tous... si les rois du vieux monde dominent leurs peuples, qu'il n'en soit pas de même parmi vous (1), » les rois, oubliant l'Evangile (2), veulent dominer, et, reprenant le droit païen, ils cherchent à concentrer en leurs mains tout pouvoir.

Oubliant l'Evangile, qui a dit : « Toute maison divisée en elle-même périra (3) », ils divisent pour régner.

Ils travaillent volontairement et sciemment à

(1) Reges gentium dominantur eorum... vos autem non sic... sed qui major est in vobis, fiât sicut minor, et qui prœcessor est, sicut ministrator. (Luc, xxu, 25, 26.)

(2) « En voilà assez, Sire, pour reconnaître que vous avez passé votre vie entière hors du chemin de la vérité et delà justice, et, par conséquent, hors de celui de l'Evangile! » (Lettre de Fénelon à Louis XIV. Correspondance de Fénelon, section troisième. Lettres diverses, n° 19.)

(3) Omne regnum divisum contra se desolabitur ; et omnis civitas, vel domus, divisa contra se, nonstahit. (Matth., su, 25.)

séparer les ordres, à diviser en morceaux la nation (1).

Oubliant l'Evangile qui a dit : « Celui qui se sert de l'épée périra par l'épée (2) », ils introduisent les armées permanentes et l'épée, l'épée toujourslevée, soit qu'elle frappe ou bien qu'elle menace, l'épée fait son travail, et ruine autant ceux qui la portent que ceux qu'elle frappe. Ce que demande l'épée, c'est de l'argent, plus encore que du sang, de l'argent et toujours de l'argent. Pour la nourrir, les rois, — quand je parle des rois, je parle de l'ignorance et de l'erreur commune qu'ils représentent, et dont presque toute la nation est solidairement responsable, — les rois, dis-je, pour nourrir

1 « Ce fut le désir d'empêcher que la nation, à laquelle on demandait son argent, ne demandât sa liberté, qui fit veiller sans cesse à ce que les classes restassent à part les unes des autres, afin qu'elles ne pussent ni se rapprocher ni s'entendre dans une résistance commune, et que le gouvernement ne se trouvât jamais avoir affaire à la fois qu'à un très petit nombre d'hommes séparés de tous les autres. Pendant tout le cours de cette longue histoire, où l'on voit successivement paraître tant de princes remarquables, plusieurs par l'esprit, quelques-uns par le génie, presque tous par le courage, on n'en rencontre pas un seul qui fasse effort pour rapprocher les classes et les unir autrement qu'en les soumettant toutes à une égale dépendance. Je me trompe : un seul l'a voulu et s'y est même appliqué de tout son cœur, et celui-là, — qui pourrait sonder les desseins de Dieu! — ce fut Louis XVI. La division des classes fut 1« crime de l'ancienne royauté. » (De Tocqueville, l'Ancien Régime et la Révolution. Troisième édition, p. 186. clmp. x.)

(2) Omnes enim qui accepcriut gladium, ghdio peribunt. iMattli., xxvi, 52.

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l'épée, établissentrimpôtpermanent, arbitraire, clandestin (1), non délibéré, non consenti par la nation.

Ici est le grand crime de la noblesse et de la monarchie.

Comment les rois peuvent-ils établir la taxe permanente, arbitraire, clandestine? Par une seule voie. C'est en exemptant d'impôts les plus forts, les plus riches, et en faisant porter le tout sur les plus pauvres et les plus faibles. Les plus forts acceptent cela, l'exemption pour eux-mêmes et la charge pour les plus faibles. « La noblesse, dit un historien (2), la noblesse eut la lâcheté d'accepter. » En ce jour, la noblesse abdiqua. Elle n'est plus un pouvoir dans l'Etat, elle est une caste privilégiée. On charge d'impôts arbitraires, insupportables et non délibérés, les plus pauvres et les plus faibles. Voilà tout l'Evangile foulé aux pieds. Au lieu d'obéir aux préceptes : « Portez les fordeaux les uns des autres (3) », et « que les plus grands parmi vous se fassent les serviteurs des autres (4) », les grands jettent le fardeau sur les faibles et sur les petits.

(1) Clandestin, expression de Louis XVI, dans un document public. (De Tocqueville, l'Ancien Régime et la Révolution, p. 30.)

(2) Ibid. J'aurais voulu un autre mot que le mot lâcheté.

(3) Alter alterius onera portate. (Gai., vi, 2.)

(4) Luc, xxir, 26.

Mais là, ce fardeau ne dépendant plus que des maîtres, son poids et la manière de l'imposer étant devenus clandestins, le fardeau s'accroit sans pudeur et décuple en cent ans.

Or, la masse du peuple, à son tour, se subdivise en deux nations qu'on appelle bourgoisie et peuple. Les plus forts, les bourgeois, rejettent à leur tour le fardeau presque entier sur le peuple, ou plutôt sur les paysans, qui sont les plus faibles de tous. La taille, la taille décuplée, la corvée, la milice écrasent le peuple des campagnes, source de la vie commune. Les camgnes sont littéralement dévastées. Le laboureur abandonne son champ, qui, loin de suffire à la vie, ne suffit plus même à l'impôt. La cinquième partie de la terre, dit Vauban, abandonnée des cultivateurs, reste en friche. Le peuple est décimé par la misère et par la faim. C'est trop peu de dire décimé : décimer, c'est réduire d'un sur dix. Or la France, en ce temps, est réduite d'un sur cinq.

Voilà l'effet du luxe et de la richesse sans travail, du faste, de l'orgueil, de la guerre, de l'oisiveté criminelle des puissants et des riches, de l'inégalité des charges et du travail. Cinquante années d'aveuglement suffisent pour sacrifier une vie humaine sur cinq, et cela sur le sol le plus riche de la terre.

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C'est alors que La Bruyère, à la vue de l'organisation de ce qu'on nomme l'ancien régime, pousse ce cri : « Mettez l'autorité, les plaisirs et l'oisiveté d'un côté; la dépendance, les soins et la misère de l'autre : ou ces choses ont été déplacées parla malice des hommes, ou Dieu n'est pas Dieu ! »

Mais qu'arrivc-t-il à l'ensemble de la nation?

Voici la sanction de la loi :

« La noblesse française, dit le même historien, s'obstine à rester à part des autres classes; les gentilshommes finissent par se laisser exempter de la plupart des charges publiques. Ils se figurent qu'ils conserveront leur grandeur en se soustrayant à ces charges, et il parait d'abord en être ainsi. Mais bientôt une maladie interne et invisible s'est attachée à leur condition, qui se réduit peu à peu sans que personne la touche. Ils s'appauvrissent à mesure que leurs immunités s'accroissent.

« La bourgeoisie, avec laquelle ils craignent tant de se confondre, s'enrichit et s'élève à côté d'eux, sans eux, contre eux; ils n'avaient pas

LA SANCTION bl: LA LOI lit

voulu avoir les bourgeois comme associés ni comme concitoyens; ils vont trouver en eux des rivaux, bientôt des ennemis, et enfin des maîtres.

« Mais voici qu'à son tour la bourgeoisie se met à vivre à part du peuple, autant que le gentilhomme lui-même. Loin de se rapprocher des paysans, elle fuit le contact de leur misère; au lieu de s'unir à eux pour lutter en commun contre l'inégalité commune, elle ne cherche qu'à créer de nouvelles injustices à son usage. On la voit aussi ardente à se procurer des exemptions que le gentilhomme à défendre ses privilèges. Ces paysans dont elle est sortie lui sont devenus non seulement étrangers, mais pour ainsi dire inconnus. Et ce n'est que quand elle leur a mis les armes à la main qu'elle s'aperçoit des passions qu'elle a soulevées, passions dont elle n'avait pas même l'idée, et dont elle devient la victime après en avoir été le promoteur. »

Et c'est alors que le ressort pressé, foulé presque jusqu'à la rupture, se redresse et bondit, brise la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, la monarchie, et renverse tout dans le sang.

Mais quoi! qu'a-t-on gagné à tout briser? Qu'a-t-on gagné à répandre le sang? On a gagné jusqu'aujourd'hui soixante-dix ans de haine, de

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divisions, de guerres civiles, de guerres européennes, de despotisme militaire, de brusques révolutions, et un retard tout au moins d'un siècle sur ce que serait aujourd'hui la France, si, revenant à l'unité, abdiquant tous les privilèges, comme on l'a fait généreusement, abdiquant aussi toute vengeance, on avait su développer le germe de justice, et planter l'olivier qu'apportait Louis XVI, roi martyr de la justice et de la bonté.

Ainsi la loi de Dieu est assez claire. Toute notre histoire en est la vivante écriture en gigantesques caractères!

Donc la loi de la vie est celle-ci : « Donnez, et l'on vous donnera : Date, et dabitur vobis (Luc, vi, 38.) — Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux (1). — Portez les fardeaux les uns des autres (2) — On se servira envers vous de la mesure dont vous-même vous vous serez servi envers les autres. »

Le bien de l'un est le bien de l'autre. Le mal de l'un est le mal de l'autre. L'inégalité par laquelle vous écrasez les autres retombe sur vous (3).

(1) Matth., vu, 12,

(2) Gai., vi, 2.

(3) Matth., xii, 2.

« Cessez donc, dit saint Paul, de vouloir dévorer autrui, et prenez garde qu'en voulant dévorer, vous ne soyez consumés vous-mêmes et anéantis l'un par l'autre (1). »

C'est ce que nous voyons manifestement dans notre histoire et dans l'histoire universelle. Qui dévore sera dévoré, qui se sert de l'épée périra par l'épée.

Il semble que la quantité absolue du bien se réduise et s'anéantisse quand les hommes se l'arrachent, et qu'elle se multiplie quand ilsla cèdent.

La science sociale et la science de l'histoire nous apprendront ces choses de plus en plus clairement.

Mais le cœur, la raison, l'Évangile, les proclamaient depuis longtemps.

Ce que nous venons de lire dans le passé de la France est un grand fait universel, qui d'ailleurs n'est pas autre chose que la sanction de

(1) Omnis enim^lex in'uno sermone impletur : « Diliges proïimum tuum sicut te ipsum... Quod si in>icem mordetis, et comeditis, Yidete ne ab invicem congiitonmini. ,. (Gîdnt., v. 1 ".

t. il 9

la loi de l'histoire. Oui, « l'on donne à celui qui donne (1)», et l'on ôte à celui qui prend. On se sert envers nous de la mesure dont nous nous sommes servis envers les autres (2).

C'était l'ancien principe du monde, du vieux monde aveugle et mauvais, que chacun trouve son bien en écrasant autrui. Le Christ a jugé ce principe, et il a commencé à le chasser des âmes et puis de la vie des nations; et lui seul peut continuer à l'expulser du sein des sociétés. C'était là le venin contre lequel l'homme avait à défendre cette terre que Dieu lui donne « à cultiver et à garder [3) ».

Mais le principe homicide et menteur avait tout infecté. Partout, d'homme à homme, de peuple à peuple, de classe à classe, chacun, pour être et avoir davantage, croit nécessaire d'écraser autrui.

Or voici que partout s'est vérifié ce que dit l'un des maîtres à propos du commerce de peuple à peuple : « Tous les efforts que l'ignorance a fait faire aux différentes nations pour rejeter les unes sur les autres une partie de leur fardeau, n'ont abouti qu'à diminuer, au préjudice de toutes, l'étendue générale ducom-

(1) Luc, \i, 38.

(2) lbid.

{1) Gcn.,n, 15.

LA SANCTION DE Là LOI 115

merce, la masse des productions et la somme des revenus de chaqut nation (1).

On peut généraliser ces paroles, et dire, en les appliquant à tout ordre de choses : Tous les efforts que l'égoïsme et l'ignorance font faire aux hommes, pour rejeter leur fardeau l'un sur l'autre, n'aboutissent qu'à diminuer, au préjudice de tous, la somme de tous les biens. Saint Paul nous montrait donc la plus profonde des vérités, lorsqu'il disait : « Alter alterius onera portate, portez les fardeaux les uns des autres (2). »

C'est qu'en effet le mal des uns est le mal des autres : c'est la sanction même de la loi : « Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux. » En d'autres termes : « On se servira envers vous de la mesure dont vous vous servirez envers les autres (3) .»

A peu près toute l'histoire du passé est la preuve douloureuse de la première partie de la sanction : Le mal de l'un est le mal de l'autre Serait-il vrai que l'histoire aujourd'hui commence à nous donner la contre-épreuve, et à nous montrer l'autre face de cette providentielle sanction : Le bien de l'un, c'est le bien de l'autre?

(1) Œuvres de Turgot. t. 1, p. 189.

(2, Gai., iv, 2.

(3) Math., il, 2, 12.

S'il en était ainsi, ne serait-ce pas là la plus grande des révolutions, après la grande révolution évangélique ? Ou plutôt cette révolution du présent ne serait-elle pas l'évidente suite de la première, le commencement des applications de l'Evangile au détail de la vie des nations? Ne serait-ce point, dans l'ordre social, cette introduction de la vérité qui, selon la grande loi de l'histoire, doit nous mener à la liberté (1)? Si l'on peut lire, dans les faits quotidiens, cette vérité, que les forces humaines se détruisent pour tous dans la lutte, et se multiplient pour tous dans l'accord; et si, de plus en plus nombreux, nous marchons en ce sens parla science et la bonne volonté, n'est-ce pas le commencement de cet universel essor des forces, qui est pour l'homme la liberté au sein des sociétés? N'est-ce pas là enfin ce qui peut nous conduire à l'accomplissement de la seconde grande tâche du genre humain : « Disposer tout le globe terrestre dans la justice et l'équité (2)? »

Mais une si admirable nouveauté ne suffiraitelle pas à consoler les âmes de toutes les tristesses du présent, et à remplir nos cœurs de la plus indomptable espérance?

(1.) Joan., tni, 32.

(8) S:ip . , IX; 3.

Oui, sans doute ; mais à la condition que l'ignorance, la violence, le vice, l'impiété et Ja perversité n'étoufferont pas, dans leur germe, ces prémices d'un siècle meilleur.

Mais alors avec quelle émotion je continue à contempler le spectacle du moment présent! Car c'est ici enfin que j'aperçois le trait le plus nouveau, le plus heureux et le plus splendide du spectacle contemporain : la sanction de la loi, la réalisation palpable de cette vérité : Le bien de l'un, c'est le bien de l'autre.

Oui, grâce à Dieu, je vois ici la vérité se démontrer par la raison, et j'affirme ceci : Il est de science certaine, d'expérience quotidienne, qu'en tout ordre de choses, dans toutes les formes des relations humaines, d'homme à homme, de peuple à peuple, de classe à classe, de profession à profession, de gouvernant à gouverné, le bien de l'un c'est le bien de l'autre.

Voyez ce qui se passe depuis bientôt un siècle, toutes les fois que la justice est faite, toutes les fois que les forces de l'un, opprimées par les forces de l'autre, sont mises en liberté ; toutes

les fois que, bon gré, mal gré, nous cédons pour le bien d'autrui.

J'en veux citer d'abord un éclatant exemple.

On a dit, avec toute raison, que l'un des faits les plus considérables de l'histoire du monde est la récente conquête de l'entière liberté du pain pacifiquement réalisée, au sein d'une grande nation. Ce fait n'a que vingt ans de date. Il est resté inaperçu. Car la guerre fait toujours du bruit, et « le sang est toujours ce qui brille le plus dans l'histoire ». Mais la paix et le pain ne font ni bruit ni tache, et le monde n'en aperçoit rien.

Il y avait alors, en Angleterre, antagonisme et contention entre deux intérêts et deux forces : l'intérêt de l'agriculture et l'intérêt de l'industrie. Il y avait, d'une part, tous les propriétaires du sol, et, de l'autre, le reste de la nation.

L'agriculture anglaise était protégée par la loi, c'est-à-dire que des droits énormes, établis sur les blés étrangers, maintenaient le blé indigène à un prix élevé.

Par cette loi, de compte fait, le peuple anglais payait son pain un milliard de plus, chaque année, que si le commerce des grains n'avait pas été artificiellement entravé par la loi. Ce tribut d'un milliard, purement arbitraire et légal, était payé aux propriétaires par la

iïkissc du peuple, c'est-à-dire en très grande partie par l'industrie à l'agriculture.

Kvidemment, voilà, de par la loi, la force de l'industrie paralysée en quelque chose par l'agriculture, et la vie des moins riches opprimée par l'aristocratie territoriale.

Mais tout cela ne paraissait pas alors aussi simple, et ni l'agriculture ne prétendait opprimer l'industrie, ni l'aristocratie ne voulait dépouiller le peuple. De très bonne foi, les uns prétendaient maintenir à l'agriculture nationale la protection des lois ; les autres demandaient l'abolition d'un monopole inutile et injuste.

Des hommes instruits et désintéressés disaient que, si le monopole était détruit, l'Angleterre deviendrait un désert sans culture, et que, quand bien môme les propriétaires renonceraient à rien retirer de leurs terres, et à laisser tout aux fermiers, ceux-ci ne pourraient même plus vivre par leur travail : qu'ainsi l'on serait obligé de laisser en friche même les meilleurs terrains du pays, qui se changeraient en garennes et repaires de bêtes fauves. On concluait que l'anéantissement de l'agriculture ne pourrait enrichir l'industrie ni la masse du peuple, et deviendrait la ruine commune (1).

(1) Discours de M. Hudson à la Chambre des communes, en février 1S39.

Qu'arriva-t-il? Il arriva d'abord que les deux partis, au lieu d'en venir aux mains, et de faire une révolution, établirent une étude publique de la question, et une discussion pacifique, légale, loyale, qui dura sept ans.

Après cela, il arriva cet autre fait, d'une espèce toute nouvelle dans l'histoire : Un grand ministre, le chef illustre de la puissante aristocratie qui combattait pour le monopole, se trouva convaincu, son génie et son grand cœur aidant, par la lumière de la discussion. Il reconnut qu'on avait raison contre lui, et, par un retour héroïque et presque sans exemple, il consacra dès lors tout sonlalent et son immense autorité au triomphe du parti qu'il combattait depuis sept ans.

Le monopole est dès lors vaincu. Le commerce des grains devient libre : les ouvriers et la masse du peuple gagnent un milliard par an sur le prix de leur pain. Voilà que l'industrie, délivrée d'un bien lourd fardeau, prend un nouvel essor.

Mais que devient l'agriculture? Que deviennent les fermiers et les propriétaires? L'industrie, en se développant, a-t-elle tué l'agriculture, et l'aristocratie est-elle détruite?

Ecoutez la réponse de l'histoire.

J'assiste, sept ans après ce triomphe de la

ligue contre le monopole des grains (1853), à un meeting de la Société royale d'agriculture, Société composée de toute l'aristocratie d'Angleterre. Or voici le discours du président (1).

Le noble lord déclare : « De toutes les industries britanniques, l'agriculture est aujourd'hui la plus perfectionnée et la plus florissante, et elle est sans égale dans le monde. »

Puis, parlant de l'abolition du monopole, et de la grande action de Robert Peel, il prononce ces paroles, ou plutôt il énonce ces faits à jamais mémorables.

Oui, nous, les cultivateurs d'Angleterre, nous avons fait au bien public de grands et généreux sacrifices, et, après ces sacrifices, nous avons fait de plus grands progrès que ceux mêmes qui nous les avaient demandés.

Oui, — c'est la conviction d'un grand nombre d'agriculteurs et de propriétaires, — oui, le véritable progrès de l'agriculture nationale en Angleterre date de l'abolition du monopole qui prétendait la protéger.

Ce qui est certain, c'est que l'Angleterre, aujourd'hui, produit deux fois plus qu'autrefois, et qu'il est maintenant reconnu qu'on peut encore doubler la production.

(i) Lord Ashburton.

Donc le bien de l'industrie, sa délivrance d'un monopole inutile et injuste, n'a pas été la ruine de l'agriculture. Le bien des ouvriers n'a pas été la ruine de l'aristocratie ni des fermiers. Tout au contraire, le bien de l'industrie se trouve être le bien de l'agriculteur; le bien des ouvriers est celui des propriétaires. Et ceux qui ont profité le plus à l'abolition de l'injustice et de l'erreur sont ceux-là même qui en ont supporté le sacrifice, ce sacrifice qui, au premier abord, leur paraissait mortel.

Ne semble-t-il pas que la Providence ait dit à la puissante agriculture de ce pays : « Donnez, et l'on vous donnera, et l'on vous versera dans le sein une bonne mesure, pressée, entassée, et surabondante (1). »

Eh bien! je dis que voilà le sublime dans l'histoire, et, grâce à Dieu, dans notre histoire contemporaine, voile la sainte loi de l'histoire et son admirable sanction.

Celui qui n'aperçoit pas ces beautés n'a que la vue animale de l'histoire, il n'en a pas la vue évangélique ni la vue raisonnable et humaine.

(1) Date, et dabilur \obis; mensuram bonam, et confertanr. et coagitatam, et suiiereffluentem, dabunt in sinum \estrura. (Luc, yi, 38.)

Voici d'autres faits généraux qui vont éclairer la même loi.

On sait qu'il y a eu, de tout temps, et chez toutes les nations, une tension et une lutte acharnée entre le fisc et les particuliers. On sait que l'Empire romain en est mort, et l'ancienne France aussi. Le fisc, je le sais bien, n'est pas un être distinct du peuple. C'est l'intérêt des services publics, représenté par une partie du peuple. C'est aussi, trop souvent, ce que l'un des maitres appelle : « Le gouvernement, et ceux qui partagent avec lui(l). » Quoi qu'il en soit, il y a là encore lutte entre deux intérêts, antagonisme de deux forces.

Mais qui donc ignore aujourd'hui que, plus le fisc augmente ses exigences, moins il prospère, et que si sa détresse, croissant avec ses exigences, le rend fou de colère — ce qui est arrivé souvent, — s'il a recours aux dernières violences, alors il détruit tout, et le peuple et lui-même? Cela s'est vu sous Louis XIV. Le mal de l'un, c'est le mal de l'autre.

(Ij J.-B. Say.

Mais voici une étrange découverte toute moderne. Le fisc, un jour, réduit ses prétentions : à l'instant même ses revenus augmentent. Tout le monde connaît aujourd'hui les détails de cette loi.

Voici un autre exemple : la lutte des colonies avec leurs métropoles.

La métropole veut exploiter les colonies, et, pour les exploiter, veut les tenir sous son obéissance. Les colonies veulent être libres, et ue veulent pas être exploitées.

De là, le système colonial, c'est-à-dire un ensemble de lois, sanctionnées par la force, pour réserver aux métropoles tout le commerce des colonies, et pour en diriger la vie et le travail selon l'intérêt du plus fort.

Jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, on était persuadé en Europe que les métropoles européennes avaient le plus grand intérêt à maintenir ce système. On était persuadé que l'émancipation des colonies mettrait fin au commerce avec elles. Lorsqu'en 1776, il fut question de l'indépendance des Etats-Unis, l'Angleterre crut son commerce perdu. Bristol était le grand foyer du commerce anglais avec l'Amérique du Mord. Les habitants de ce port de mer viennent soulever le Parlement, et ils déclarent que « la ville et le port sont ruiné sa

jamais, si l'indépendance des Etats-Unis est reconnue ».

Mais voici l'indépendance reconnue. Qu'arrive-t-il? Bristol est-il ruiné? Non, car, dix ans après, les mêmes habitants de Bristol, s'adressant au même Parlement, demandent l'autorisation de creuser et d'agrandir le port devenu trop petit pour leur commerce avec cette Amérique indépendante.

L'ensemble du commerce anglais avec cette colonie émancipée avait été, en dix ans, triplé.

Donc, le bien de la colonie était le bien de la métropole. Mais on ne savait pas cela; et, dans l'emportement de l'égoïsme, dans l'ignorance de ces harmonies magnifiques, on avait versé des ruisseaux de sang pour empêcher l'émancipation. Et, dans ce sang, on détruisait, pour soi comme pour les autres, la prospérité même qu'on cherchait.

Depuis, on a montré, par des faits et des chiffres irrécusables, que l'Angleterre, sous le règne de son vieux système colonial, aurait fait un marché d'or en abandonnant ses Antilles à elles-mêmes, en leur donnant, en outre, pour rien, tout ce qu'elle leur vendait annuellement.

Et quant à la possession même des colonies, on sait quels torrents de sangfurent versés, que de richesses furent anéanties dans les guerres

désastreuses par lesquelles l'Angleterre et la France se disputaient des contrées désertes. Que gagnaient les belligérants? Ils ne gagnaient rien, ils perdaient leurs trésors et leur sang. Le bon sens d'un homme de bien avait compris cela dès la fin du dix-huitième siècle. Franklin dit et démontre quelque part (1) que, « si la France et l'Angleterre jouaient leurs coloniessur un coup de dé, le gain serait pour le perdant. »

Jamais l'histoire n'avait aussi bieu démontré le beau mot du prophète : « L'iniquité se trompe et se ment à elle-même, mentita est iniquitas sibi. » (Ps., xxvi, 12.)

Mais ce qui est admirable, c'est que voici, en économie politique, en certains cas, sur des questions de commerce et d'argent, des preuves inattendues de l'excellence, même temporelle, des plus mystiques conseils de l'Evangile : ,< Ne plaidez pas ; ne contestez pas : maintenez la paix, et, si l'on veut vous prendre votre tunique, abandonnez encore votre manteau (2). »

Oui, dans certains cas, — nous en avons sous les yeux, des exemples (3), — celui qui cède

(1) Dans une note sur les Armements en course.

(2) Matth., v, 40.

(3) Voyez Frédéric Passy, Mélanges économiques, p. 157. Voici l'un de ces calculs du bureau de Commerce :

« Nous avons payé en 1840, et sans parler des droits d'entrée, cent vingt-cinq millions de livres sterling de plus que n'aurait fait, pour la même quantité de sucre, toute

est celui qui gagne; celui qui sacrifie est celui qui grandit.

Et tout cela, pourquoi? parce qu'il est absolument vrai que les hommes constituent un même corps. Tous les hommes et les groupes d'hommes, toutes les nations, tous les vrais intérêts humains, tout cela pris ensemble est un corps dont les membres sont solidaires. Parce qu'il est absolument vrai que, d'homme à homme, comme le dit saint Paul, nous sommes tous membres les uns des autres ; et que, de peuple à peuple, comme le dit encore saint Paul, « un mystère, longtemps inconnu, est révélé aujourd'hui, savoir : que les nations sont cohéritières, et sont toutes ensemble un même corps : génies esse cohœredes et corporelles. » (Eph., m, 6.)

autre nation. Dans les mêmes années, nous avons exporté pour rent million? de fr.incs, aux colonies à sucre. Nous avons donc payé cent vingt-cinq millions le droit de vendre pour cent millions de marchandises. En sorte que nous aurions gagné vingt-cinq millions à abolir ces monopoles lors même que nous aurions donné pour rien aux planteurs toutes les marchandises qu'ils nous ont achetées. »

M. Cli. Comte avait entrevu, en 1817, ce que depuis, la statistique a démontré en chiffres :

« Si les Anglais, disait-il, calculaient quelle est la quantité de marchandises qu'ils doivent vendre aux possesseurs ^'hommes pour recouvrer les dépenses qu'ils font dans la vue de s'assurer leur pratique, ils se convaincraient que ce qu'ils ont de mieux à faire, c'est de leur livrer leur marchandise pour rien, et d'acheter à ce prix la liberté du commerce. » [Cobden et la Ligue, p. 26.)

Mais ceci est l'extrême sommet des plus splendides mystères, et c'est la prophétie du plus lointain avenir. Restons, en ce moment, dans notre histoire contemporaine, où l'on voit poindre le commencement des sanctions terrestres de la loi de l'histoire.

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