CHAPITRE VI
Oui, nous voyons dans tous les temps, pour l'ensemble de l'humanité et pour toutes les nations, quelque sanction terrestre de la loi de l'histoire. Nous voyons l'injustice détruire et sa victime et son auteur. Le mal de la victime devient le mal de l'oppresseur, l'histoire se sert envers chaque peuple de la mesure dont il se sert envers les autres : « Qui prend l'épée périra par l'épée (1) », qui dévore sera dévoré.
Mais ce qui est nouveau dans l'histoire, c'est d'y trouver le côté lumineux et béni de la sanction des lois, de voir réaliser l'axiome : « Le
1 Hattb., xxiv, 52.
bien de l'un, c'est le biendc l'autre;... remettez, et l'on vous remettra; donnez, et l'on vous donnera. On vous versera dans le sein une bonne mesure, pressée, entassée et surabondante. »
Ce qui est admirable, c'est de voir, entre les plus grands intérêts d'un grand peuple, une lutte immense se terminer par le sacrifice de la justice, exécuté par l'un des deux; et puis de constater que celui qui obtient justice, et que celui qui fait justice, prospèrent aussitôt l'un par l'autre; que celui qui, d'abord, se croyait sacrifié déclare qu'il gagne au sacrifice, plus encore que n'y gagne son ancien adversaire. Il avoue, qu'en retour de ce qu'il croyait perdre, « on lui a versé dans le sein une bonne mesure, pressée, entassée et surabondante. »
Ce qui est admirable, c'est que cette conséquence de la justice, étrange en apparence pour l'œil du vieil homme, ait été prévue et dite par la science, et que cette récompense n'ait «rien d'officiel ni de forcé, étant la conséquence, non plus d'un privilège, mais bien de la nature des choses (1) ; et que cette loi soit une loi générale, étendue à tous les intérêts humains, même dans la sphère du pain, de l'ar-
(1) Léonce de Lavergne, Essai sur V Economie rurale de l'Angleterre, deuxième édition, p. 441.
gent, du commerce : « Donnez et l'on vous donnera ; tout ce que vous voudrez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux (1). » C'est bien la loi.
Ce qui est admirable, c'est qu'il n'est même pas nécessaire que celui qui pratique la justice, et qui fait à autrui ce qu'il voudrait qu'on fit pour lui, obtienne de l'autre la réciprocité. En bien des cas, on peut dire avec l'Evangile : Mutnum date, nihilinde sperantes (2) ; et je vois la vraie science du commerce condamner ce que l'on appelle « le système de réciprocité (3) ».
Vous rendez difficile chez vous, dit un peuple à un autre, l'entrée de mon commerce : je vais rendre plus facile chez moi l'entrée du vôtre. Peut-être userez-vous de réciprocité. Mais vous ne voulez pas? Eh bien! j'irai seul dans cette voie, et j'en aurai pourtant la récompense. « Soyons un, de notre coté, dit Bossuet, même avec ceux qui ne veulent pas être un avec nous. » Qui aurait cru, au dix-septième siècle, que Bossuet, énonçant en ces termes aimables la loi de la plus parfaite charité, posât aussi, sans le savoir, une règle de commerce ?
(1) Luc, vi, 38, Mattu., vu, 12.
(2) Luc, vi, 35.
(3) Voir Frédéric Bastiat, Cobden et la Ligue, p. 468 et 4G9.
Ce qui est admirable encore, c'est de voir cet esprit d'union, de paix, de communication, toutes ces analogies de l'esprit évangélique, qui semblaient ne pouvoir produire que des agneaux et des victimes, loin d'affaiblir la force militaire des nations, devenir, — tant que laguerre sera possible, et il est bien à craindre qu'elle ne le soit longtemps encore, — devenir au contraire, toujours plus évidemment, le grand fondement des forces capables de dompter la violence de l'iniquité agressive. On le savait, et on ie disait autrefois déjà : La substance de la guerre, c'est l'argent! l'argent! l'argent! Mais qui donc a le plus d'argent? Celui qui travaille le plus. L'argent, les hommes et l'industrie, voilà la force militaire. Le plus industrieux dans ses inventions, et surtout le plus riche, est le plus fort. Mais qu'est-ce qui augmente, pour un peuple, l'argent, l'industrie, et le nombre des hommes, sinon la paix? Ainsi, même pour la guerre, les pacifiques sont les plus forts. Et qui donc aujourd'hui ne voit que, si l'Europe continue encore pendant un siècle à se ruiner, à s'énerver, et à se dépeupler par la folie des armées permanentes, — et l'on semble, hélas! aujourd'hui vouloir pousser jusqu'au délire cette absurde folie, — les Etats- Unis d'Amérique, devenus gigantesques par le
travail et par la paix, domineront l'Europe et lui feront la loi?
Et que sera-ce quand le beau théorème qui commence à se démontrer aujourd'hui sera devenu manifeste, savoir : que le progrès de l'industrie et de la science, appliqué à l'art militaire, doit rendre la défense toujours plus forte, et l'agression toujours relativement plus faible; en sorte qu'une poignée d'hommes, placée sur son terrain, détruira, déplus en plus facilement, des armées survenant du dehors ! C'est alors que la paix, mère de la science, de a richesse et de l'industrie, sera vraiment la dominatrice de la guerre.
Quel est le sens de tous ces faits? Le voici : c'est que la science sociale commence à se développer, et que, sur quelques points, nous arrivons à la connaissance des vraies lois. Bien plus, ces vraies lois commencent à trouver et Leur application et leur sanction. 11 y a aujourd'hui des hommes qui, par science et par bonne volonté de justice, poussent les peuples
à l'application des vraies lois. Or la vraie loi, ne cessons de le répéter, c'est que le mal de l'un, c'est le mal de l'autre; le bien de l'un, c'est le bien de l'autre. Ne pas vouloir dévorer autrui, pour n'être pas dévorés tous ensemble ; mais, au contraire, remettre, pour qu'on nous remette; travailler les uns pour les autres; donner pour qu'on nous donne : dimittite, et dimittemini ; date, et dabitur vobis, dit l'Evangile (1); da, et accipe, dit l'Ancien Testament (2) » ; do, ut des; facio, ut facias, disent le droit et l'économie ; ne pas rejeter son fardeau sur les autres, disait Turgot, mais « porter les fardeaux les uns des autres », nous dit saint Paul (3); faire pour autrui ce que nous voulons qu'autrui fasse pour nous : c'est la vraie loi, c'est la loi morale nécessaire, fondement de la vie de chaque homme et de l'humanité.
Le sens de tous ces faits, c'est qu'ici encore nous allons par la vérité à la liberté, à la liberté de l'homme au sein des sociétés, et liberté veut dire déploiement des forces, au lieu d'écrasement, essor et multiplication des forces par l'union,, au lieu d'anéantissement par la guerre et par la contention.
(l)Luc, vi, 37, 3S.
(2) Eccl., xiv, 16.
(3) Gai., vi, 2.
Le sens de tous ces faits, c'est encore qu'après avoir conquis, par la science, les forces de la nature, nous devons, par la science aussi, conquérir les forces humaines. Après avoir conquis les forces étrangères, nous devons conquérir les nôtres. Si nous voulons faire le meilleur usage de ces forces et de ces richesses matérielles, employons-les, dit l'Evangile, « à nous en faire des amis (1). » 11 faut que la nature soit notre esclave, et que les hommes soient nos amis. Il faut que tous les hommes, sur la terre entière, soient véritablement nos frères. Il est temps que les cœurs vigoureux et que les esprits clairvoyants méditent et entreprennent plus précisément notre seconde grande tâche hnmaine, savoir : « Disposer le globe tout entier dans l'ordre et la justice (2). »
C'est à ce point que le providentiel mouvement de l'histoire nous amène aujourd'hui.
Mais qu'est-ce que le providentiel mouvement de l'histoire, sinon cette vivante prophétie, toujours lisible, de siècle en siècle, dans l'Evangile, depuis le premier jour : « Voici que le Royaume du Ciel approche » ?
(1) Facite "vobis amicos de mammona iniquitatis.
Si in alieno fidèles non fuistis, quod vestrum est, qui s dabit vobis? (Luc, xvi, 9, 12.)
(2) Deus... sapientia tua hominem... ut disponat orbem terrarum in œquitate et justifia. (Sap., ix, 1-3.)
Oui, le règne de Dieu, de la justice, de la paix et de la liberté approche, si nous savons nous en emparer. Mais toujours nos ténèbres et nos iniquités nous empêchent de le voir et surtout d'y entrer. Aussi, la vivante prophétie, toujours présente et actuelle dans L'Evangile, n'est complète que dans le texte entier, savoir : « Faites pénitence, car le Royaume du Ciel approche (1). » Oui, quittez l'ignorance et le vice ; quittez la haine et l'iniquité, « car le Royaume du Ciel approche », et vous ne pourrez pas le voir, encore moins y entrer, si vous tenez au vice et aux ténèbres, à l'injustice, à la violence et à la haine. « Transformez-vous, faites pénitence, car le Royaume du Ciel approche. »
Mais écoutez encore le sens des faits contemporains.
(1) Pœnitentiam agite, appropinquavit regnum cœlorum. (Matt., m, 2.) — Quoniam impletum esttempus, etappropin quavit regnum Dei, poenitemini et crédite evangelio. (Marc, i, 50.) — Nisi quis renatus fuerit..., non potest\irlere regnum Dei... Nisi quis renatus fuerit..., non potest introire in regnum Dei. (Joan., ni, 3 et 5.)
C'est que, clans le siècle où nous sommes, la société universelle, celle qui vit et se développe, la Chrétienté, est arrivée à cette époque du monde où l'homme, venu à l'âge viril, et mis en possession de ses richesses, de ses forces et de sa liberté, hésite,, comme tout homme arrivé à cet âge, sur ce qu'il va faire de ces forces et de cette liberté.
Or, je répète qu'en ce présentsiècle, Dieu exige de l'Europe une vie politique et sociale fondée, plus que parle passé, sur la justice évangélique. Et c'est à ce progrès que le monde aujourd'hui doit employer les ressources de son âge viril.
Mais ici est la crise, ici l'hésitation. Nous hésitons depuis cent ans. Car cette époque est celle dont un puissant esprit disait, au commencement de notre siècle : « La Révolution n'est pas un événement, c'est une époque (1). » C'est une époque où nous est proposé, par le providentiel mouvement de l'histoire, un progrès de justice et de liberté, un progrès du royaume de Dieu : Quoniam appropinquavit regnitm cœlorum.
xMais ce progrès ou, pour mieux dire, cette
(1) « C'est surtout ce qui me l'ait penser que la Révolution française est une grande époque, et que ses suites, dans tous les genres, se feront sentir bien au delà du temps de son explosion et des limites deson foyer. » (Le comte Joseph de Maistre, Considération sur la France, en. n.)
proposition d'avancement, comment l'avonsnous accueillie? Qui s'est chargé de répondre à Dieu ? Sont-ce les pacifiques et les doux, ceux qui ont faim et soif de la justice, les miséricordieux, ceux qui pleurent sur les soutl'rances du monde et qui souffrent persécution pour la justice? Ceux-là ont-ils reçu la divine impulsion dans leurs âmes pures et généreuses, et ont-ils pu diriger le mouvement? Ou bien le don de Dieu n'est-il pas devenu la proie des audacieux et des violents qui oppriment et qui tuent? Et ne faut-il pas dire, depuis quatre-vingts ans : Oui, le royaume du ciel veut approcher, mais voici qu'on l'écrase par la force? Les violents s'en emparent, comme des brigands, pour le voler et l'emporter. Regmnn cœlorum vim patitur, et violenti rapiunt illud (1).
Il est temps d'en venir, dans la lumière de la loi morale, dans la lumière de la loi de l'histoire, à l'étude scientifique de ce redoutable moment, qu'on appelle la Révolution, qui est encore le moment présent, le nœud de l'avenir et du passé dans le présent.
(1) Matth , xi, 12.