CHAPITRE VIII LE SENTIMENT MORAL
Les sentiments et les représentations sont inséparables les uns des autres. — L*intensité des sentiments n*est pas toujours proportionnelle à la clarté des représentations. — En quel sens on peut faire une jétude à part des sentiments. — Difficultés spéciales de cette étude. — Méthode employée par la sociologie contemporaine. — Résultats obtenus.
On dit communément que, à de rares exceptions près, ce n'est pas la représentation qui détermine la plupart des hommes à agir, mais le sentiment. Les tendances naturelles ou inclinations, les passions auxquelles les individus sont sujets, les besoins dont ils ne peuvent s'affranchir, seraient les grands moteurs et régulateurs de l'activité humaine. C'est par eux qu'il faudrait s'en expliquer la direction générale et les décisions particulières, et non par des idées ou représentations. Celles-ci n'entraîneraient guère Faction, hormis le cas, il est vrai très fréquent, oii ces représentations sont étroitement liées à des tendances puissantes et à des sentiments qui veulent être satisfaits.
Nous n'avons pas à entrer dans Texamen de celto thèse psychologique. Nous ne partons pas de la « nature » du sujet individuel, supposée connue, pour en déduire, par voie dialectique, la manière dont il agit, ou la manière
dont il devrait agir. Nous sommes partisans d'une méthode tout autre, qui considère objectivement la réalité sociale donnée, qui Tétudie dans la civilisation où nous vivons, et qui compare celle-ci aux autres que nous pouvons connaître. En un mot, nous demandons que Ton use, autant que les caractères propres de la réalité sociale le permettent, de la môme méthode qui s'est montrée si féconde dans les sciences de la réalité physique. Dès lors, l'étude c( psychologique » ou « morale » des sentiments, si intéressante qu'elle soit à certains égards, ne fait point partie de la science qui nous occupe. Notre principe directeur est de remonter des faits, dûment analysés, à leurs lois constantes, et des effets, dûment constatés, aux forces qui les produisent. Si les instincts, les besoins, les sentiuients, et plus particulièrement les sentiments dits moraux, sont au nombre de ces forces, l'étude de la réalité sociale donnée nous les fera connaître, et de la seule façon qui soit scientifique, c'est-à-dire par la constatation et par la uiesure de leurs effets.
A vrai dii^e, à prendre les choses ainsi, on ne voit pas bien ce que peut être le « sentiment », si on Tisole des ^^présentations, des croyances et des coutumes. Si l'on lUet à part les besoins purement physiologiques, comme 'g manger et le boire, et l'instinct fondamental et obscur du « vouloir vivre », commun à tous les organismes, 1 homme vivant en société (et surtout dans les sociétés primitives) est déterminé à agir, non pas par des sentiments, ^U tant que distincts des idées et des représentations, ^ais par des états psychologiques complexes, où dominent des représentations énergiques et impératives. Cette énergie impérative se traduit pour lui par la conscience très ^ive qu'il faut faire telle action, qu'il faut s'abstenir de ^^lle autre, et, s'il l'a commise néanmoins, même involontairement, par le repentir, le remords, et une horreur
Lévy-Brubl. — La morale. 15
religieuse qui va jusqu'à causer la mort. Quel sentiment plus puissant que le respect du Polynésien pour son tabou? Et cette puissance est-elle autre chose que le caractère inviolable d'une certaine croyance, d'une certaine repré* sentation collective, en tant qu'elle s'impose à certaines consciences individuelles du groupe? Car le « tabou » des nobles peut fort bien ne pas exiger le respect des plébéiens; les femmes, dans la même tribu, peuvent avoir les leurs, distincts de ceux des hommes, etc.
Par conséquent, Tétude scientifique des représentations, croyances, coutumes, mœurs collectives, comprend ipso facto celle des sentiments, du moins en tant que celle-ci trouve une place dans la spéculation morale proprement dite, c'est-à-dire dans la connaissance scientifique de la réalité morale donnée. Toutefois, ce sont là des faits très complexes. Ils se composent à la fois, dans la conscience individuelle, de représentations et de croyances (c'està-dire d'images et d'idées liées d'une certaine façon), de pratiques et d'usages (c'est-à-dire de séries de mouvements et d'actes consécutifs à ces représentations) ; et enfin de sentiments d'obligation, de repentir, de remords et de respect. Il peut arriver que l'élément proprement représentatif s'affaiblisse, jusqu'à devenir indistinct et presque s'effacer, tandis que les pratiques et les actes subsistent, toujours aussi fortement sentis comme obligatoires. On sera tenté alors d'avoir recours à 1' « explication » psychologique, selon laquelle ces pratiques auraient leur principale origine dans le sentiment. Il n'en est rien pourtant, et une étude scientifique ne manque point de restituer les éléments représentatifs qui semblent avoir disparu.
Dans notre propre société, ne voyons-nous pas le sentiment religieux — non pas un sentiment vague et indéterminé, mais un sentiment religieux spécifiquement catho-
LE SKNTIMKNT MORAL
lique ou prolestant, par oxeniplo, — persister dans un grand nombre (rilnies^ fiprès tj^ie la croyance proprement Jile s est (5vaiionie, et manifester sa persistance en mille occasions: non senlenienl conserver rattachement à certaines pratiques, mais exercer son inflnence sur la conduite en général? Très souvent, des croyances que nous ne pensons pins avoir sont encore des motdles d'actions, ri, inversement, des convictions nouvtdles qii*' nous croyons actives n'ont pas encore d*elTet dans la pratique, ^n sorte que notre conduite réelle ne répond pas à l'image intellectuelle que, très sincèrement, nous pouvons tivoir de nous-mômes. Nous continuons à r*tre mus par d'anciennes représentations et de vieilles croyances, alors que nous pensons les avoir abandonnées pour d'autres <lUe nous jugeons plus vraies. Il ne suffit pas que nous ^'oulions les quitter pour qu*elles nous quittent.
Des lors, la clarté des représentations et des croyances, le degré de distinction qu elles ont pour la conscience individuelle, la percepHon m Orne plus ou moins nette ^<î leur présence ne peuvent Aire pris pour la mesure Je leur énergie en tant que mobiles d'action. Car cette ïnesure dépend principalement de leur u împérativilé », ^t celle-ci à son tour dépend d'un grand nombre de Conditions (historiques et actuelles), qui n'ont rien de Commun avec la clarté et la distinction des idées. Or, Cette « Impérativilé » se traduit dans chaque conscience individuelle sous la forme de sentiments, qui poussent à accomplir ou à approuver certains actes, à s^abstenir de Certains autres ou à les blâmer. En ce sens, mais en ce Sens seulement, il y a lieu à une étude des sentiments Cîn tant que séparés des représentations et des croyances; mi ce sens, des sentiments anciens, traditionnellement respectés, peuvent s*opposer à des représentations et à des croyances nouvelles. L'antagonisme, au fond, est bien
plutôt entre des représentations anciennes, qui subsistent dans les actes et dans les sentiments dont elles étaient accompagnées, et des représentations plus récentes, qui tendent à introduire des actes et des sentiments nouveaux. Nous nous conformerons cependant au langage courant, et nous considérerons, du moins dans leur forme générale, les actions et les réactions réciproques des sentiments et des représentations, mais en sous-entendant toujours que nous ne concevons ni représentations sans sentiments, ni sentiments sans représentations.
Il est vrai que cette étude présente des difficultés spéciales. Les sentiments ne laissent pas de traces immédiatement saisissables, ni de témoignages objectifs de leur existence, qui survivent à cette existence même. Le savant est obligé de les restituer par un procédé d'induction rétrospective souvent hasardeux. Sans doute, toute connaissance de nature historique, reposant sur un témoignage, implique une interprétation psychologique, que les documents qui nous sont parvenus soient des inscriptions ou des monuments, des ouvrages écrits ou des traditions, des actes publics ou privés. Pourtant, quand nous avons la description détaillée des rites mortuaires ou nuptiaux d'une société donnée, nous ne risquons pas beaucoup de nous tromper sur les idées et les croyances qui étaient associées à ces rites ; et notre interprétation approche de la certitude (s'il est permis de parler de certitude en pareilles matières), quand nous pouvons la confirmer par des faits analogues dans d'autres sociétés à d'autres époques. De même pour les mythes qui nous ont été conservés sous la forme de textes anciens ou de traditions orales, ou pour les institutions familiales cristallisées dans le droit. Mais des sentiments qui ont accompagné ces idées, ces croyances, ces pratiques, ces institutions, qui les ont abandonnées peu à peu, ou qui
LE SKNTIMKNT MOHAL
eixr ont plus on moins survécu, rion ne subsislo, pour on aire direclcnipnt connaîlro rintensit<5, ht ton^ilité propre, ni m^me, h certains moments, la présence. Ce sont les parties molles des fossiles sociaux. Elles ont tlisparn, tandis <]ue le squelette a demeuré. Pour les reslîluer, le sociologue se trouve en présence d un problème semblable à celui qui se présenle au paleonlologiste, quand du syst^me osseux rel:rouvé il induit lappareil circulatoire disparu. Encore est-il à craindre que la lenlative du sociologue ne soit de beaucoup la plus hardie. Car les rajiporis sur lesquels la paléoutoloî^ie fonde ses raisonnemeals fournissent des analogies jus(|u\'i présent plus sures.
La prudence conseillerait donc, pour l'élude ofijeclivc des sentiments moraux, de se borner à Tobservalion des sociétés civilisées dont les muîiirsj les croyances, les religions, les institutions nous sont suffisamment connues, par une ahoniUmce assez grande de documents et de tiSmoignagcs, pour que nous ne risquions pas beaucoup de tious tromper dans la restitution des senliments : sauf à nous servir de la connaissance des rapports ainsi obtenus dilre les sentiments et tes représentations, pour passer de lu, par inférence, à ces mêmes i\Tpports, tels qu'ils ont dû exister dans les sociétés plus primitives. Mais cette naéthode est loin d'être pleinement satisfaisante. Eu preîïiier lien, les civilisations historiques les plus anciennes *luc nous connaissions sont déjà fort comptiquées et probablement très vieilles. Bien que nous remontions h 4O00 ans avant t'ere chrétienne en Egypte^ et jusqu'à 9000, ^lit-on, en Assyrie-Babylonie, nous nous Irouvons, dans ^t^tte antiquité en apparence si reculée, en présence d'une *^i*ganisation politique, économique, juridique, religieuse» *^lvii suppose avant elle des siècles lIo formation, sur 'c*squels nous ne savons rien. Et, par suite, elle ne nous itistruitpas beaucoup plus sur les rapports des sentiments
moraux avec les autres séries de phénomènes sociaux, que ne peut le faire Tétude approfondie des civilisations classique et sémitique d'où les nôtres sont sorties.
En outre, le problème capital ici n'est pas, comme en paléontologie, une question d'anatomie ou de classification ; c'est un problème surtout historique, comme le veut la nature du sujet étudié. Ce qui importerait avant tout, ce serait de savoir comment les sentiments moraux, que nous trouvons établis et prédominants dans les civilisations historiques les plus anciennes, y ont pris l'ascendant que nous les voyons y exercer. Or ce n'est pas l'analyse de ces civilisations mêmes qui pourra jamais nous l'apprendre. Tout au plus nous suggérera-t-elle des hypothèses, pratiquement invérifiables. Rien ne sert de remonter par voie d'inférence, quand toute donnée fait défaut pour vérifier si la genèse ainsi supposée est exacte.
Nous n'aurions donc aucun moyen de sortir d'embarras, si, oulre les sociétés historiques, et les sociétés, inconnues de nous, qui les ont précédées, il n'en existait d'autres, d'un type inférieur, dont quelques-unes nous ont été décrites avec une exactitude et une abondance de détails très suffisantes : par exemple, les sociétés aborigènes de l'Australie, certaines tribus de l'Amérique du Nord, de l'Inde, de l'Afrique, de la Polynésie, de la Mélanésie, etc. En môme temps que l'on peut encore constater là, de visii^ des institutions disparues ailleurs, mais ayant laissé des traces encore visibles, comme le totémisme, on y observe aussi des sentiments moraux dont une analogie légitime peut faire admettre l'existence dans les civilisations préhistoriques. Nous trouvons là sinon un équivalent, du moins un succédané très précieux des sociétés dont il ne nous reste rien ou à peu près rien, excepté, peutêtre, des sentiments et des habitudes mentales indé-
LE SENTIMENT MOllAI.
chiffrables [lour nous-m^'meâ. Par IVUtide attenlive des mœurs, des religions, des senlimenls dans ces sociétés infijiîeures, nous acqurrous les données les jjIus précieuses pour la restiluïion de VéUil moral el mental iPune humanilé relativement primitive, restitution que l'etTort le plus ingénieux et le plus opiniAlre n'aurait jamais pu réaliser en partant uniquement de riinmanité observée dans les civilisai ions bistoriques. Uul» roisé(nljli<\ cette restitution, môme sommaire, éclairerait en nous un fond de sentiments si anciens, qu'ils ne nous paraissent môme pas oliscurs» Lumen indec sut et lem^hiantm. Ceci n'est plus un sehème purement idéal» une ^-iuiple vue de l*csprit : le travail est déjà commencé.
Des résultats obtenus par la sociologie contemporaine, il ressort que les cadres ordinaires de la psycbologic traditionnelle ne s^appliquent pas, sans de profonds cbange- Dtients, aux pbénoniénes psycliiques tels cjulls se produisaient dans les sociétés primitives. Cette psychologie se place d'emblée et demeure constamment au point de ^'Ue de la conscience individuelle. Ce caractf'^re est si ï^iarqué que les philosophes insistent d'ordinaire sur l'îixipossibililé de concevoir comment les consciences comï^luniquent entre elles. Ils ont même tiré de là le nom d'une espèce particulière d'idéalisme (solipsisme). Un *iï*lilice dîulcctique leur permet ensuite de retrouver, sans Compromettre T uni té irréductible de chaque conscience, ^''universalité dont'semble dépendre la valeur objective des "^ irrités scientifiques et morales — sujet universel uni au ^^jet individuel ; raison impersonnelle ; harmonie des ^^onadcs, etc. Tontes ces hypothèses deviennent superflues dans la psychologie qui nous occupe. En ciïetj elle n'a P^s de raison de s'enfermer dans la conscience individuelle. Elle ne rapporte primitivement à cette conscience que les *^itsde sensation proprement dits, et ceux qui résultent dq^
impressions faites sur les sens, plaisir ou douleur, faim, soif, blessures, etc., ceux, en un mot, qui provoquent une réaction plus ou moins immédiate de Vorganisme. Mais tous les autres faits psychologiques, conceptions, images, sentiments, volitions, croyances, passions, généralisations et classifications, elle les considère comme étant collectifs enmême temps qu'individuels. L'individu, dans une société inférieure, pense, veut, imagine, se sent obligé, sans s'opposer par la réflexion aux autres membres du groupe auquel il appartient. Les représentations qui occupent sa pensée encore confuse lui sont communes avec eux, de môme que les motifs habituels de ses actions. La consience est vraiment celle du groupe, localisée et réalisée dans chacun des individus.
S'il en est ainsi, le problème qui se posait aux psychologues se renverse. On ne demande plus : des consciences individuelles étant données, qui existent pour elles-mêmes seulement, comment est-il possible qu'elles communiquent entre elles? — problème qui ne comporte peut-être pas de solution, sinon par la métaphysique. La question prend la forme suivante : étant données, dans chaque individu, des séries de faits psychiques de caractère collectif, comment se constituent, par voie de différenciation progressive, des consciences vraiment individuelles? Cette question est positive ; elle comporte évidemment une solution scientifique. Car il ne s'agit que d'une individualité relative. Les faits psychiques ne perdront jamais tout à fait leur caractère collectif original, qui est entretenu, développé même, à certains égards, par la multiplication des rapports entre les êtres humains d'un même groupe, et particulièrement par les progrès du langage. Mais on conçoit que, en raison même de ces progrès, la conscience de l'individu existant de plus en plus pour soi l'ait amené à « se poser en s'opposant », comme disent les métaphysiciens.
LE SENTIMENT MniUL
Ainsi, rindividualite psychique exislnnl pour ellc-môme n'est pas une sorte d absolu, qui oblige la rédexion aux paradoxes Iris plus audacieux de l'idéalisme ou du panthéisme, si Ton veul rompieudre les rapports des « moi » entre eux et avec le uiilieu où ils vivent. Ces diflicullés proviennent de ee que le métapliysieien ou le psyclïolo^iie substitue à fa réalité de la vte mentale son « moi >ï abstrait et clos. C'est un autre aspect de ce que M, James appelle la « psi/chologist*s faflact/ ». Pour y échapper, il est nécessaire, mais il suffit, de ne pas méconnaître le caractère primiiivemvHi sociai de tout ce qui est proprement humain en nous. « Une faut pas expliquer riiumariité piiF rhomnre, disait déjà Comte, mais ciu contraire l'homme par l'humanité. « Celte formule peut être considérée comme acceptable, si on l'applique à Télode des faits psychiques, k condition de la restreindre de la façon suivante : « Il ne faut pas partir des consciences indisiduelles pour expliquer ce qu'il y a de comuum dans la A'ie psychique des individus d*unc société donnée, mais <:hercher au contraire la genèse de ces conscienL'ïes individuelles en partant de la conscience collective, »
L'emploi de cette méthode scientifique a pour conséquence immédiate de tirer les sociétés humaines de lu position isolée où les met la psychologie traditionnelle, et de les replacer au sommet de l'éciielle animale. Car la Tie psychique primitive des groupes humains, ainsi conçue, no diiTère plus en nature, mais seulement en degré, de hï vie psychique considérée dans les sociétés animales, surtout dans celles dont les individus se rapproclient le plus de rhomme par leurs habitudes et par leur mauierede vivre. M. Espinas a excellemment montré comment, dans ces sociétés, la conscience individuelle de chaque meml>re du groupeesLétroitement subordonnée [.à la vie même de ce groupe, d'où il suit qu'il est permis
de parler de conscience collective, et de prendre le groupe pour le véritable individu. Nous pouvons admettre, avec une vraisemblance proche de la certitude, que dans les groupes humains qui différaient autant des sociétés australiennes que nous différons d'elles, l'individu n'existait guère, mentalement, « pour lui-même », n'avait guère conscience, si Ton ose dire, de sa conscience individuelle, et que sa vie psychique était dénature presque purement collective.
Analyse sociologique du sentimeut d'obligation, daas son rappor — rt avec les représentations collectives. — Critique de l'idée de « senti-Si iment moral naturel ». — Exemple de la piété filiale chez les Chi- Sinois. — Gomment des sentiments contradictoires peuvent coexiste- -^r indéfiniment dans une même conscience. — La force de persistance -=e
des sentiments est plus grande que celle des représentations.
Exemples pris de notre société.
S'il en est ainsi, nous sommes munis désormais d'un e méthode générale, d'un « lil conducteur » pour l'analys ^o des sentiments moraux que nous constaterons, direct^^ment ou indirectement, dans une société donnée. Bie=r n que la conscience de chacun les éprouve comme or 3ginaux et personnels, comme <c naissant d'elle-même ==*»>, surtout dans les sociétés les plus civilisées, où l'ind 3vidu se considère comme « autonome », et comme « légi^^lateur » du monde moral, nous les tiendrons pour co ^lectifs en principe, et pour liés aux croyances, ai:::^^ représentations, aux passions collectives qui se mai:*^tiennent dans cette société depuis un temps indéfii»- ^• Nous nous expliquerons par là le caractère d'universall ♦<?' que la conscience morale de chacun attribue à ses propres
LE SENTIMENT MOÎIAL
ordres, ou pour mioiix dîre> qu'elle exige pour eux. Car ce
caractère d'univcrsalitt* nVst que la Iraducliou logique du seotimeul impérieux, lié lui-nukue à la représenlatîon collective, qui coniman«Ie tel acte comme bou, tnierdii tel autre comoie mauvais, el ([ut s'indigne h ridée de toute iofraclion, qu'elle soit le fait d'autrui ou le notre. Dans ciî derniiT ceis. le senlinieFif preud, comme on. sait, la forme particulière du remords, de la honte, ou d'une horreur sacrée.
11 semble naturel d'admettre que le processus de
développement qui a fait passer les sociétés humaines
d'un état analogue à celui où nous voyons les Auîîlraliens,
îi l'ùlat des civilisations occideniîilj's, s'est exercé sur les
s<^iitiments au mémr* litre que sur les croyances et sur
les institutions. De même que les iuJividiis out dû
pi'cndreune conscience d'eux-raômes de plus en plus nette,
l*ien que la « socialisation » de chaque esprit n'ait
f^LÎt que croître, puisque Tiiéritage commun d'idées, de
Connaissances, de généralisations acquises et cristanisées
^ans le langage s'est augmenté presque continuellement;
*^<^ même, quoique la continuité et la solidarité sociales
•l^^ viennent de plus eu plus conscientes à mesure que les
Sociétés sont plus différenciées et plus complexes, chaque
individu néanmoins éprouve davantage, comme « siens ))
*^s sentiments moraux. Rien ne lui paraît plus carac-
*-^i"istique de sa personne que le tlegré de vivacité en lui
^^ ces sentiments, qu il ne sépare pas de sa conscience
*^Xorale. Plus d'un philosophe s'est complu à opposer
*^ la raison et à la science « impersonnelles )> le senti -
^^ent du devoir et le mérite moral, nécessairement liés
^ lelTort personnel de Tindividu, En fait, la réalisation
ï* *"ogressive de la personnalité morale par la vertu propre
^^ son idée est incontestable; mais elle ne doit pas faire
'^ficonnaître tout ce qui reste de collectif dans les senti-
ments moraux qui sont parties intégrantes de cette personnalité morale, et qui en sont môme le principal ressort. Sentiment du devoir, sentiment de la responsabilité, horreur du crime, amour du bien, respect de la justice : tous ces sentiments, qu'une conscience délicatement différenciée au point de vue moral croit tirer d'ellemême, et d'elle seule, n'en sont pas moins d'origine sociale. Tous puisent leur force dans les croyances et dans les représentations collectives qui sont communes à tout le groupe social.
Presque toujours les plus profonds de ces sentiments sont aussi les plus généraux et les plus anciens. Plus encore que les croyances et les coutumes correspondantes, ils manifestent une continuité ininterrompue entre notre société et celles qui Tout précédée, même celles dont nous avons perdu jusqu'au souvenir, et qui appartiennent à la préhistoire. Cette antiquité si reculée est précisément ce qui assure à ces sentiments moraux la force irrésistible propre à ce qui se présente comme naturel, instinctif, spontané. Ce fait n'a pas échappé aux philosophes. Ils l'ont « expliqué » à leur manière. Les uns ont dit que les principes moraux et le sentiment de l'obligation morales étaient « ap?nori)y^ d'autres ont cru constater l'existence en nous d'un « sens moral » inné, d'autres enfin ont pensé que l'homme, sociable par nature, était donc aussi moral par nature. C'était avouer, implicitement, le caractère à la fois collectif et très ancien des réactions sentimentales qui ne manquent pas de se produire chez un membre d'une société donnée, quand lui-même ou d'autres membres du groupe ont agi soit conformément soit contrairement aux croyances communes et aux exigences traditionnelles de cette société.
De là sortent plusieurs conséquences importantes :
l'' Puisque les sentiments moraux d'une société donnée
LE SENTIMENT Mt^Wl.
dépendonl de la façon lu plus slrîcle de scsreprésentaiions, de ses croyances eL de ses coutumes collectives, ils sont à chaque moment ce que ces repi'L^sentiiLîons, ces coulunies et cescroyances(|irësjeiiles et passives) exigent qu'ils soii«nL Si ces repiesenlations Lemoî^nent d'une imagination enfantine, inca[Kible de faire neUemenl le dt^part entre ce. qui est réel, olyectif, et ce qui est chimérique, subjeelif, si ces croyances paraissent absurdes et contradictoires à notre logique, si ces coutumes sont pour la plupart irrationnelles, et un obstacle plutôt qu'une aide au progrès soeial, par quel miracle les sentiments seuls présenteraient-ils des caractères diderents, et seraient-ils proprement « moraux », au sens où noire conscience d'aujourdliui prend le mut ? En fait, le principe des conditions d'existence s'applique encore ici. Toute sociéle viable vit, avous-ooys dit, aussi longtemps quVdte ollVe une résistance suf lisante aux causes de deslruetion externes et internes, si misérable, si mal bâtie, si médiocrement organisée qu elle soit, si surabondante que s'y «accumule la somme des soulïranccs inutiles et du labeur perdu. Le principe vaut, non seulement pour cbaque société considérée dans son ensemble, mais pour chaque série de phénomènes soi-iaux prise à pari, par conséquent îixissi pour les sentiments, dans la mesure où Ion peut les considérer isolément. Ceux-ci sont, à chaque périotle, précisément ce qu'ils peuvent iHre d'après reosemblc des f'onditions données: ce qui est compatible^ comme Texpéi^'ience le prouve, avec nn niveau fort bas. Il n'y a donc Pas plus de « sentînicnt moral naturel )> qnll n'y a de H morale naturelle ».
Sans doute, si les sentiments collectifs d'un groupe donné tendaient à la destruction de ce groupe, il cesserait bientôt ^'exister. Du fuit môme que les sociétés humaines sont durables, il suit que les sentiments collectifs de leurs
membres ne sont pas essenliellement antisociaux. Mais celte constatation est fort loin d'exclure la présence, dans ces sociéti-'s, de sentiments collectifs oppressifs, sangiiinaireSj horribles, absurdes^ comme la réalité sociale ■ môme dont ils fonl partie ei qu'ils contribuent à con-^ server. L*emploi de la méthode comparative vérifie sans" peine celte conclusion- L'infanticide (surtout comnais sur des enfants du sexe féminin), les sacrifices humains, les mauvais traitements intligés aux femmes, aux esclavos, aux classes inférieures, les interdictions de loules sortes J fondiVs sur des superstitions, nous niontrenl dans un i grand nombre de sociétés le sentiment collée tif tolérant^ ou môme commandant de façon catégorique des actes que noire conscience actuelle juge « immoraux ».
Mt%ie dans des sociétés de civilisation avancée, comme la Chine, nous constatons la solidarité de croyances el de coutumes iiTationnelles avec des sentiments coUcdifs intenses^ qui sont regardés comme des sentiments moraux parexcellence. Telle est la piété filialodes Chinois, si singulière auxyeux desEuropéens, d'un dévouement admirable, selon les uns^ d'un égoïsme méprisable, selon les autres : impliquée en réalité dans tout un réseau de mœurs cNt* croyances traditionnelles depuis la plus haute antiquité. H n y a pas, aux yeux des Chinois, de plus grand nialliciïT que dïdre privé, après sa mort, du culte qui estnécessai^Lil Tàme pour qu'elle demeure en paix. En outre» tout esprit qui ne reçoit point cette satisfaction est dangereux pour les vivants, surtout pour ceux qui devraient la lii' assurer. Le culte de ses ascendants morts est ainsi, p^^ le Chinois, le premier et le plus urgent des devoirs, et'^ piélé filiale j la première des vertus. Mais aussi sa p'^^ vive préoccupation est d'avoir le plus lut possilile des J<?S' ccndants maies, seuls qualifiés pourluircndre, à leur tooTi les devoirs qu'il remplit. Il veut être créancier au mêiû^
lîlre qu'il esl débiteur, et savoir avec ccrliUide que, s'il meurt, la pielé filiale de ses enfîints lui rendra œ qu'il a fait lui-môme pourses propres parcjnls. De là, les mariages précoces ; de là, la suipopulaliou qui occasionne la plus épouvantatdc misère, presque dans loul reniptre, malgn^ la fertilité du sol, malgré Tinduslrie, la patience el la sobriété des liabiLanls; de là, les horribles famines et les morls par milliers, pour peu que la récolte aitélé mauvaise. L'observateurétranger^missionnaire ou laïque, s'avoue leplussouvent impuissante indiquer un remède au mal. Sentiments^ croyances el mœurs sonl si élroilement liés, que personne ne sait quelle mélliode il serait préférable de suivre. Attaquer les croyances relatives aux esprits des ancêtres? — Mais le sentiment collectif qui y est attacbé de temps immémorial les rend praliquement invulnérables. 11 semble aux Chinois, si Ton veut les leur uler, qu'on les démoralise. Les jésuites, dit-on, tolèrent tacitement ces croyances chez leurs néophytes. S'en prendre aux sentiments ? — Tentative inutile, tant que les croyances subsistent. Nous voyons là, avec la plus parfaite évidence, comment des sentiments moraux, étroitement solidaires de certaines représentations et croyances collectives, leur donnent et leur empruntent à la fois tant de force qu'ils deviennent à peu près indéracinables, même lorsqu'ils sont, tout bien pesé, plus nuisibles qu'utiles socialement. Il serait facile de montrer que d'autres singularités des Sentiments moraux chez les Chinois (manque de sympatbicj résignation passive à leur sort, etc.) sont de nieme liés à Tensembie des conditions générales de leur société.
Dans nos propres sentiments moraux, rien ne nous surprend ni ne nous choque, puisqu'ils sont nôtres. Leur accord apparent avec nos représentations collectives, avec ^os croyances et nos coutumes, empêche que rien nous jf ,
LA MotlALC F.T LA SClKNllK DF,S MOEniS
[|Kirtûss(? bizarre, inconsislaul, nuisible ou suranné. Mais le lémoignage spontané que noire conscience -se rend à elle-même n'est pas décisif. Il no prouve pas plus que celui crime conscience chinoise en faveur de sa propre moralitc*. Nous savons, au contraire, que ces sentimenls font partie de Tenserable des phénomènes qui constituent la vie de notre société, qu'ils sont solidaires des phénomènes des autres séries, qu'ils participent à leurs caractères, et que, pour les connaître, il ne faut rien de moins qu'une étude sociologique des principales de ces séries, élude qui est a peine ébauchée. Loin donc que nous puissions trouver dans nos sentiments une norme pour nos juj^enirnls, uous ne sommes pas en étal déjuger de nos senlimenls mêmes. Ils emportent, il est vrai, notre action ^^p-]
le plus souvent, ou bien, si nous agissons en sens con ^ .
traire, les sentiments moraux lésés provoquent en nous— ^ .. mêmes une réaction douloureuse. Mais ce pouvoir qn ^^M leur appartient, nous le trouvons aussi fort dans le senti ™ ment du lahou chez le Polynésien. II ne suffit pas de Tir^^voquer pour les légitimer. Ils valent précisément ce qiw^e vaut la réalité sociale dont ils sont a la fois une expression jj et un soutien.
2'' Nous ne pouvons être sûrs non plus de riiomogénéL Ce de nos sentiments moraux, bien que rien en eux ne nous avertisse d'en douter. Sans doute, tout ce qui est vivaTi^ dans la conscience morale est conservé par elle au mémo titre, sinon avec la même énergie. Mats la considération objective des sentiments existant à une époque donnée nous convaincra bientôt que cette homogénéité n'esf qu'apparente*. Elle n'existe nullement pour les croyances, ni pour les représentations collectives à qui les sentiment sont étroitement liés : elle n'existe donc pas non plus pour
' Voyez plus haul. cli, m, § 11» p* 80-88.
LE SENTIMENT MOïïÀL
Ui
ceux-ci. Mc^me en supposant entre les conceptions et les croyances colleellves une cohérence ^ une harmonie logique qne Ton n*a encore Ironvee diins aucune sociéd*, — la nôtre en ost loin, et les meilleurs esprits de notre temps sont partagés entre des pensées et des conceptions souvent fort disparates, — il ne suivrait pas do là que les senïiruents aussi fussent liaruioniques entre eux. Car, la force de persistance des sentiments collectifs étant supérieure h cetle des représentations collectives, ils peuvent se maintenir îndétiuiment, avec les coutumes et les mœurs, après que les cix>yance5 dont ils étaient soli- Jaires ont fait place à d*antres. Ils semblent alors exister f>our eux-mômes, bien que, dans un lemps dont le souvenir sVst perdu, ils aient eu leur raison dans Tensemlile des conditions sociales, et en parliculier dans tes représentations collectives\
En outre, il est vrai que des conceptions et des croyances Contradictoires peuvent coexister longtemps sans que tes tïsprits en soulTrent, c'est-à-dire sans qu'ils s'en aperçoivent. Néanmoins, dans les sociétés qui ne sont pas intellectuellement stagnantes, les contradictions une fois connues sont condamnées à disparaître, et Texpérience quis'enricbit finit par éliminer les représentations incompatibles avec elle. Le progrès des sciences amène une adaptation de plus en plus approchée des conceptions générales à la réalité objective. Au contraire, ni la togiqne ïii Texpérience ne peuvent rien sur la coexistence de sen- ^itiients opposés dans une môme conscience, aussi longl<*mps qu*elle les éprouve. Par suite, le processus de itiodilication des senliraents est, en général, plus lent que celui des représentations. Ajoutez que les sentiments ^ont étroitement liés à raccomplissement physique des
' Voyez : E, Durklieim, La Prohibition de l'inceslcT Année social l, 1898, p, 1*7Û; Paris, F. Alran*
gtque,
Lévy'-Bhuiii.. — La luoralt*.
Iti
actes, c'est-k-dire aux mouvements. Ils participent par ■ du caractère organique des habitudes.
L'imagination collective, qui a produit les mythes et le cosmogonies religieuses, trahit déjà la môme indifF ^ rence à la contradiction logique. Elle admet en mênci temps, et sans y voir de difficulté, que Dieu est un et qu 'j y a plusieurs dieux ; que Dieu est le monde, et qu'il es hors du monde ; qu*il a créé la matière et qu'elle est éternelle comme lui; que Tâme fait la vie du corps, et qu'elle lui est entièrement étrangère; qu'elle subit le contre coup de tout ce qui lui arrive, et qu'elle est logée en lui comme un principe inviolable. Elle en affirme au même moment l'immanence et la transcendance. A plus forte raison, les sentiments qui accompagnaient certaines représentations collectives peuvent-ils subsister, quand celles-ci sont remplacées par d'autres. Un grand fait est très significatif à cet égard : le long temps que les religions durent encore, après que la décomposition intellectuelle en est achevée. Elles continuent pendant des siècles à résister aux assauts les plus violents ; elles ont môme parfois des retours de vigueur apparente, alors que les dogmes ont , perdu leur prise sur les esprits cultivés. D'où vient cela, i sinon de la persistance presque indéfinie des sentiments collectifs attachés aux symboles, aux gestes, aux cérémonies, aux monuments, aux chers souvenirs de toute sorte que ces religions représentent, et qui ne veulent être satisfaits que par elles ?
Ainsi, parmi les sentiments collectifs que notre conscience nous présente comme moraux, il s'en trouve de fort anciens mêlés à d'autres plus récents. L'étude de leur genèse, de leur ordre d'apparition et de leurs rapports appartient à la science de la réalité sociale qui commence à se constituer. Mais on peut énoncer, dès à présent, un^ sorte de loi que l'expérience n'a jamais démentie. Quand
un sentiment moral est accompagné, dans la conscience individuelle, des représentations et des croyances dont il est solidaire, nous ne pouvons rien préjuger sur la date à laquelle il s'est formé. Si, au contraire, le sentiment moral collectif s'impose purement et simplement, au nom de la conscience et avec une autorité qui prétend se suffire à elle-même, il est à penser que l'origine en est fort ancienne. Deux hypothèses se présentent alors, entre lesquelles Texamen des faits doit décider. Ou bien les représentations collectives contemporaines de ce sentiment subsistent comme lui, mais affaiblies, et à peine perceptibles à la conscience individuelle, d'où cependant elles n'ont pas tout à fait disparu. Ou elles se sont entièrement différenciées et transformées, tandis que le sentiment continuait à se transmettre de génération en génération avec les mœurs et les coutumes. Ce dernier cas comprend les sentiments collectifs puissants que nous sommes hors d'état à la fois de nous expliquer à nousmêmes et de ne pas éprouver très vivement, tellement que nous serions suspects à autrui et dégradés à nos propres yeux, si nous cessions de les ressentir. Beaucoup de criminels sont atteints d'une insensibilité spéciale, qui n*est que l'absence chez eux de sentiments collectifs intenses dans notre société. Peut-être ce trait de leur nature inspire-t-il plus d'horreur encore et de dégoût que leur crime même. A son tour, l'homme normal qui éprouve cette horreur et ce dégoût, transporté au milieu de nègres et de Chinois, fera preuve d'une insensibilité semblable. Mais il ne se croira pas criminel, parce que, dans ces conditions nouvelles, le sentiment collectif se tait.
3° L^évolution des sentiments collectifs, quoique solidaire de celle des croyances et des représentations collectives, ne la suit pas pari passu. Elle est généralement
plus lente. Cette conséquence se tire de ce qui vient d'être dit; elle peut aussi être constatée directement. Par exemple, les préjugés relatifs à Tesprit de cité et à l'esclavage ont été battus en brèche dans l'antiquité, dès le IV® siècle avant Tère chrétienne, par les philosophes socratiques, et en particulier par les cyniques. Au m® siècle, les stoïciens ont montré, en termes admirables, dont la netteté n'a jamais été surpassée, que tous les hommes sont au même titre des citoyens, égaux en droit, dans la cité de Jupiter, et que le genre humain forme une société unique, où tous sont frères, sans distinction d'origine ni de condition sociale. A Rome, au i" siècle de Tère chrétienne, Sénèque a parlé de la dignité humaine des esclaves comme un philosophe du xvm® siècle aurait pu le faire. Il est à croire cependant que cet ensemble d'idées humanitaires n'a pas été immédiatement accompagné d'une modification, dans les sentiments moraux : car l'esclavage, avec ses conséquences juridiques et morales, s'est maintenu jusqu'à la fin du monde antique.
L'influence des conceptions philosophiques ne se fit sentir que tardivepaent, lorsque quelques changements furent introduits dans la condition légale des esclaves par les jurisconsultes romains du ii® et du ui® siècle de l'ère chrétienne. Sans doute, les sentiments collectifs s'étaient modifiés peu à peu ; mais le changement restait trop faible pour contrebalancer les mœurs traditionnelles, que le spectacle journalier de Tordre social établi tendait u conserver. Tacite raconte que, sous le règne de Néron, un patricien fut trouvé un jour assassiné dans sa maison. Tous les esclaves qui y habitaient, au nombre de plusieurs centaines, furent mis à la question, conformément à la loi, et exécutés. Tacite ajoute que ces mesures barbares provoquèrent dans la population romaine une explosion de sentiments indignés, et une véritable émeute.
Ainsi, dans des circonstances exceptionnelles, la modilication du sentiment collectif à Tégard des esclaves éclatait au grand jour ; mais, dans le courant ordinaire de la vie, elle était encore insuffisante pour déterminer le changement d'un état social incompatible avec les idées nouvelles, bien que ces idées fussent très répandues, et généralement acceptées.
Dans notre société contemporaine, les occasions ne manquent pas de constater un retard analogue des sentiments collectifs sur les conceptions. Tel est le cas, par exemple, pour Tidée et le sentiment de la justice sociale dans les questions touchant au droit de propriété. Il y a Tin siècle à peu près, l'économie politique des Ricardo et des J. B. Say ne rencontrait guère de contradicteurs à ce sujet. Elle expliquait qu'en vertu des lois « naturelles » — ce mol, dans le langage de l'économie classique, signifie à la fois « nécessaires » et « providentielles », — la répartition des richesses ne saurait être autre qu'elle n'est dans notre société. Bien que la richesse soit le produit du travail, il faut qu'il y ait d'une part des capitalistes, en nombre restreint, et de l'autre des millions de prolétaires à qui la loi des salaires ne permet, en général, que de gagner juste de quoi ne pas mourir de faim. Ils vivent d'ailleurs, du moins tant que les crises commerciales et industrielles ne sont pas trop aiguës ni trop prolongées ; ils sont accoutumés à leur condition, l'argent ne fait pas le bonheur, etc. Bref, à ce moment, il y a une harmonie suffisante entre les conceptions les plus répandues et les sentiments collectifs, dont l'économiste est l'interprète parfois candide. L'entrepreneur n'éprouve point de scrupule à réduire le salaire de l'ouvrier au strict minimum dont celui-ci peut vivre. En exigeant, pour ce salaire, la plus grande somme de travail possible, il no croit pas être injuste, puisqu'il paye le prix convenu, et
que d'ailleurs réconomiste lui assure que sa ruine est certaine s'il agit autrement. Le sentiment général ne se soulève pas contre cette théorie, qui paraît « naturelle », comme la prétendue loi sur laquelle elle se fonde.
Cependant, au cours du xix*' siècle, l'économie politique orthodoxe est battue en brèche de tous côtés, et ses dogmes ne paraissent plus soutenables. Tous les théoriciens finalement, — excepté un petit groupe de conservateurs irréductibles, — admettent que la propriété, selon l'expression de Comte, est « de nature sociale », et que, par conséquent, la répartition de cette propriété ne peut pas exclure, a priori^ tout contrôle, toute intervention de l'Etat. Non seulement les droits de coalition et de grève sont reconnus aux ouvriers, mais une législation se développe, chez les peuples les plus avances, . qui réglemente les heures du travail, surveille Thygiène des ateliers, protège les femmes et les enfants, autorise les syndicats, etc. A ce changement dans les idées, dans la législation, devrait correspondre, semble-t-il, un changement corrélatif dans les sentiments. Et, en effet, on en discerne quelques symptômes. On n'entend parler que de solidarité sociale. Ce beau mot, dont le sens reste vague pour la plupart de ceux qui Tentendent et qui l'emploient, est devenu pour les hommes politiques ce que les comédiens appellent un <c effet sûr ». Personne n'ose plus soutenir tout haut, avec l'inconscience doctrinale de naguère, que la misère noire, que la détresse physique et mentale de toute une population ouvrière soient les conséquences nécessaires d'une loi naturelle aussi inéluctable que les lois de la pesanteur. Au contraire, devant un fait particulièrement saisissant, — par exemple devant le suicide collectif d'une famille d'indigents qui ne trouvent pas de travail et qui ne savent pas mendier, — les journaux les plus dévoués à la défense de la richesse acquise sont les premiers à proclamer que
« c'est une honte, » que dans une société comme la nôtre, où les moyens de production surabondent, où la pléthore des produits est parfois même si incommode, c'est un scandale public que des gens se tuent parce qu'ils ont faim et froid'. Pourtant, le sentiment qui éclate à cette occasion manque encore, sinon de sincérité, du moins de profondeur. Il consiste surtout en une sympathie à demi physiologique, excitée parle spectacle d'un malheur émouvant. Cette sympathie est soigneusement entretenue par la presse, qui s'empare des héros du drame, et qui agit sur les nerfs du public en multipliant les détails et les images réalistes.
Mais cette explosion momentanée, comme Témeule rapportée par Tacite, ne prouve point que Tancienne façon de sentir soit profondément modifiée. Si l'on sentait vraiment que Ton est en présence d'une injustice sociale, dont tous les membres de la société sont personnellement responsables, puisqu'ils contribuent, par leur consentement constant à ses institutions présentes, à la maintenir telle qu'elle est, comment resterait-on indifférent à tant d'autres misères, moins dramatiques, il est vrai, mais innombrables, journalières, incessantes, aussi injustes, aussi inhumaines que celle-là, et dont le spectacle ne touche à peu près personne? Par exemple, les journaux de Paris publient chaque semaine le bulletin sanitaire de la ville. On y voit que la diphtérie, la rougeole, la scarlatine, ou la typhoïde, sont fréquentes « comme chaque année en cette saison », et les cas mortels assez nombreux, mais « presque tous dans les arrondissements de la périphérie », ceux du centre restant indemnes. Cette constatation est fort agréable aux lecteurs aisés des arrondissements du centre, qui adorent leurs enfants. Ils ne songent pas à se demander ce qu'en pensent les pères et les mères dans les arrondissements
UH
l\ MORALE ET LA SCIENCE DES MOEURS
île la périphérie. Ils admetlent Ucitcmenl, comme ctai dans l'ordre des choses, que les pauvres gens» gî^gnai fort peu, soient mul logés, mal nourris ^ mal chauITés, qi' leurs ourauls soicot plus acccssiLk^s aux contagions, moir~:32 hi<*n soignés, et plus exposés à mourir. Ils sont doi^«demeurés dans l'état senlimenlal et, par suilCa doctrin£:=a des classes possédantes du siècle dernier. Naïvement, iT jugent naturelles et providentielles les condilions socîaIc3 où ils sont privilégiés.
Le commerçant ^ retiré des aiïaires » avec une honnête aisance, qui jouit de ses renies en parfaite Irauquillité J< conscience, eL qui n'est troublé dans cette jouissance ni pai la pensée ni même par la vue des misères, des souffrances-» et des injustices sociiiles qui pullulent autour de lui jH n'est pas un monstre de cruauté. Mais il n'éprouve quc?^ les sentimenls traditionnels , et les sentiments traditionnels le conlir nient dans Tidée que l'étal actuel dos choses est normal, que Targent qu'il a gagné est « bien ^H lui Jï, et qu'il ne fiiit tort à personne en le dépensant à sa guise. L'ancienne manière de sentir soutient Fanciennc notion de la justice, tandis que la nouvelle notion de la justice n'a pas encore la force de faire prévaloir un^ nouvelle manière de sentir, du moins dans la plupart d^s consciences. Et le môme processus se répétant au suj^'t dos autres sentiments collectifs, relatifs à la religion^ ^ la patrie, à la liberté politique, etc. des conllits doiver:»-t éclater, longs et douloureux. Les sociétés humaines a^ savent jusqua présent que les subir, faute d'en discerne^*' les causes et les lois»
Énergie des réactions que les sentiments moraux dôterniîneat. ^RietPde ptus difllcile à modifier que les sentimenls collectifs. — Senli-^
cnts religieux se porlant chez les anciens sur toule la nalure, chez
les nioJerûes sur la nature morale seulement, — Signillcatioci, à
ce point Je vue, de la religion de rilumanitè. — Comment nous
pouvons resliluer la conception senliracntale^ atjjourd'liui ^.lisparue,
ile la nature physique.
Lies sentiments moraux coUeclifs, bien que solidaires les repr<5sentalions el des croyances collcclives, au point
Sic n'en pouvoir iMre sépares que par abstraclion, se monrent donc particulièrement stables. Ils suivent le nll^me >roces5US d'évolution (qui n'est pas lonjours im progrès) ; ïiaîs ils le suivent d'un mouvement plus lent, et avec une liflicuitc plus grande à se dctucber du passé. C'est une s<5rîe> si l'on ose dire, conservatrice par excellence : c'est I surtout grâce à elle que se perpétuent, dans un groupe •lonné, les superstitions sociales dont il a été question au <î^bapitre précédent. Les sentiments coUectirs traditionnels forment avec les coutumes et les croyances des amalgames presque indissolubles, et si bien fondus qu'il est impossible d'y faire la part de chaque élément, et de dire si *^'ost plutôt le sentiment qui entretient l'habitude et la ■^l'oyance^ ou la croyance et l'habitude qui entretiennent ^^ sentiment.
tLa puissance propre des sentiments se manifeste encore îir rintensité des réactions qu'ils déterminent. Déjà ^ homme qui pense d'une autre façon que les autres, même l^^run problème qui ne touche pas immédiatement à lac- ^-^^Oii et que tous sont capables de considérer sans passion ^ t^^'ovoquc chez eux un certain malaise, un ctonnement lui. n'est pas exempt de mauvais vouloir. On s'éloigne Volontiers de lui, comme d'un esprit dangereux et inquiél'-^ïit. Mais si la divergence est à la fois d*idée et de sentiment, s'il s'agit de choses qui intéressent directement la pt'atique et les mœurs» ce n'est plus seulement la désapprobation et le soupçon, c'est l'indignation et le besoin
de vengeance qui éclatent. D'une façon générale, un attachement presque instinctif aux manières traditionnelles de sentir et d'agir est au fond des résistances conservatrices. Tant que les novateurs n'y peuvent opposer que de pures idées, ils ont le dessous. Il faut, pour qu'ils l'emportent, que ces idées se soient fondues avec des sentiments collectifs, et que la masse sociale se soit imprégnée de ces sentiments.
Aussi n'y a-t-il rien, dans la réalité morale, de plus difficile à modifier — du moins directement, — que les sentiments collectifs. Sans doute, ils ne sont pas tout à fait hors de notre portée, comme certaines séries de phénomènes physiques, sur lesquels nous ne pouvons rien, bien que nous en ayons une science déjà assez avancée (les faits astronomiques, par exemple). La solidarité des phénomènes sociaux est telle, que si nous pouvons agir sur certains d'entre eux, cette intervention retentit à coup sûr dans les autres séries, sans que nous puissions toujours en prévoir, et surtout en mesurer le contre-coup. Toutefois, les séries diffèrent beaucoup entre elles à ce point de vue. Nous connaissons des moyens d'agir sur les faits économiques, juridiques, intellectuels même dans une société donnée : nous n'avons guère de prise sur les sentiments collectifs, sinon en modifiant d'abord d'autres séries. Jusqu'à présent, les changements appréciables dans les sentiments moraux collectifs ne se sont encore produits que comme conséquences de grandes transformations religieuses ou économiques, accompagnées delà diffusion d'idées nouvelles, ou de la renaissance d'idées anciennes qui s'étaient effacées pour un temps.
C'est qu'en effet, de toutes les séries de phénomènes sociaux, celle-ci exige de nous le plus grand effort pour être « représentée », et, par suite, pour être connue d'une manière objective. Les faits économiques se traduisent
LE SENTIMENT MORVL
si5ment pour nous en formules et en courbes ; les fails inlellectuels, religieux, juridiques, sont lies ïi des plïénoinenes extérieurs, à des mouvemenU, à des si^^nes qui nous pernieltent de les extérioriser et de les considérer iadépendaninieut des consciences individuelles où ils se réalisent; mais combien cette représentîition est plus difficile quand il s'agit de sentiments! 11 semble que^ de quelque façon que Ton s*y prenne, un sentiment ne soit Iraduisible qu'en larmes de mT-me nature, c'est-à-dire encore en sentiments. De fait, c'est le résultat où la rénexion morale a toujours abouli jusqu'à présent. La pi'^sence en nous des sentiments moraux, quand nous y réflécliîssons, éveille pour ces sentiments mêmes un nonveau sentiment de vénération, de respect, de soumission religieuse et sacrée : c'est-à-dii'e que le seniiment coHecîif pi^end ainsi une conscience plus profonde cl plus énergique de* lui-même dans Findividu. Mais l'individu qui l'éprouve ûînsi avec une intensité accrue, ne Fen a connaît » pas pour cela davantage.
Seule, nous le savons, la méthode sociolo^^ique, la i^éthode liislorique et comparative, peut conduire à cette ^'oianalssance; et la première condition pour faire usage ^^ cette méthode, c'est de se proposer les sentiments à *^tudier non pas en tant qu'on les éprouve, mais en tant q^x'ils font partie de la réalité morale donnée. 11 faut donc l'U.e, dans cet ordre de faits comme dans les autres, cette ''^^î^Uté soit regardée par le savant avec la môme objecti- ^'* lé que la réalité physique. Et si nous éprouvons, devant *^^tte nécessité mélhodologiquc, une sorte de répulsion, ^Onmie devant une profanation de ce qu'il y a de plus s^iblime en nous, rappelons-nous, une fois encore, qu'une ^'^'^pulsion analogue a été ressentie quand la réalité physique est devenue objet de recherche scientifique.
Aux yeux des anciens, la nature entière était divine.
Elle comprenait tout Tensemble des phénomènes et des ôtres, les hommes et les dieux. Leur sentiment religieux s'étendait à la fois aux divinités proprement dites, au dieu qui habite en nous sous le nom d'âme, et à toutes les forces qui animent le monde. Les religions antiques étaient vraiment des religions de la nature. Pour le christianisme, rinfini, TAbsolu, le Parfait est devenu l'objet unique du sentiment religieux : la nature, finie et déchue, s'évanouit pour ainsi dire en présence de Dieu. Qu'elle puisse inspirer un sentiment religieux, c'est une pensée impie qui fait horreur au chrétien. Cependant, sous l'action de causes multiples — et le réveil des philosophies antiques n'en a pas été la moins efficace — la foi aux dogmes chrétiens s'est affaiblie. A-t-on vu reparaître en même temps une religion de la nature? — Non, à moins que l'on ne veuille appeler ainsi une expression de vague sympathie pour la pensée antique, et de protestation contre l'esprit chrétien. Du moins, toute la portion de la nature dont Thomme a commencé de se rendre maître par la science n'est pas redevenue objet de sentiment religieux, sinon d'une façon très générale, en tant qu'elle fait partie de l'univers infini où nous sommes plongés. Mais, fait très remar=quable, chez des philosophes qui ont entièrement rompu avec la religion chrétienne, et qui en considèrent le rôle intellectuel comme terminé, on voit apparaître une religion de l'humanité (Feuerbach, Auguste Comte). Qu'estce à dire, sinon que le sentiment religieux se reprend précisément à la seule portion de la nature qui touche encore nos contemporains comme la nature tout entière touchait les anciens ?
Il est donc permis de prévoir, pour la nature morale, un processus analogue à celui qui s'est déroulé pour la nature physique : à mesure que la réalité sociale deviendra davantage objet de science, elle sera moins objet de
LK SKNTIHKNT MORAL
^2tTi liment. L'œuvre d'Auguslc Comte symbolise Irôs exac- ^^^Txienl ccUc IransîLion. Chez lui, la réalilé morale ou sociale, sous le nom *rhumanit(î, se présente h la fois sons les deux aspects. D'une part, il fonde la sociologie, qu'il appelle aussi cr physique sociale », il réintègre la réalité sociîile dans la nature, il montre que les lois statiques et clynamiques dn la sociologie sont, solidaires des autres lois naturelles. Mais, d'autre part> en tant que le régime positif institue nne religion, riiumanite devient le Grand Etre sur qui se reportent tous les sentiments qui s'adressaient auparavant à Dieu. Atigiisle Conile, — et c'est là. lîu des traits les plus caracléristiques de sa doetrine, — n'a pas vu de dilTicull«5 à garder en nit^me temps les deux attitudes, Tune scientifique, lautre religieuse, en présence divine même réalité. Mais la divergence qui est immédiat^rnent apparue outre ses snceesseiirs a bien montré ^ivi'elles ne pouvaient se concilier. Car les adeptes de sa ï*oligion n'ont pas pris grand souci des progrès de la socio- *Ogi(3j q[^ inversement, les sociologues actuels, héritiers ^*^ su pensée scientifique, sont foi't indifférents à la religion de rhumanité.
Ainsi, Tcxemple môme du fondateur de la sociologie
^^OTitre de la façon la plus éclatante à quel point la repré-
^OnlaLion moderne de la réalité sociale est encore mêlée
^"U sentiment^ et quels ellorts seront nécessaires pour
*l\iellc devienne tout ohjcctivc et proprement scientifique,
* tjutcfois, les inconvénients de Tétat actuel ne sont pas
^^ns compensations, 11 nous permet de restituer, par une
"analogie rétrospective, Fétat mental du temps où la nature
^titicre était commue comme seule l'est aujourdluii la
^t^alité sociale. Habitués, comme nous le sommes, à une
V«?présentation entièrement objective et intellectuelle de
Ici nature physique, — du moins en tant que la science
^'^y applique, — nous avons la plus grande peine à com-
prendre que cette représentation ait pu jadis être toute différente, très peu objective, à peine intellectuelle, ou, pour mieux dire, qu'un ensemble d'images, de croyances et de sentiments en ait tenu la place. Nous n'y parviendrions jamais, si nous ne concevions encore ainsi une partie de la nature. Caractère religieux et impérieux des croyances et des pratiques, pression intense de la conscience collective sur les consciences individuelles, attente confiante de résultats déterminés à la suite de certaines pratiques traditionnelles et le plus souvent inintelligibles, innovation synonyme d'impiété : tous ces traits caractérisent encore aujourd'hui la représentation de la réalité morale. Reportons-les, par la pensée, sur la conception de la nature physique, et nous pourrons nous faire une idée de ce qu'elle était autrefois, de même que la science actuelle de cette nature nous permet de concevoir par avance, en quelque mesure, ce que sera un jour la représentation intellectuelle de la réalité sociale.
*<^êe d'un art rationnel fondé sur la science des mœurs. — En quoi il <iilîèrera de la pratique morale qu'il se propose de modifier. — Le progrès moral n'est plus conçu comme dépendant uniquement de la. bonne volonté. — Il portera sur des points particuliers et dépendra lui-même du progrès des sciences. — Tentatives faites jusqu'à présent pour réformer systématiquement la réalité sociale. — Pour- <ïuoi elles ont été prématurées.
On juge Tarbre à son fruit, et les principes d'après leurs ^^^Txséquences. En particulier, aussitôt que la spéculation intéresse la morale, la critique n'hésite pas à con- ^^cnner, avec Tassentiment unanime du public, toute doctrine dont les conséquences légitimement tirées bles- ^^X'aient ce que la conscience morale est habituée à ^^garder comme sacré. Aussi voit-on que les « morales Pï"atiques » donnent, en général, toute satisfaction à cette ^^igence de la conscience. Quelles que soient les diverse tices théoriques des systèmes de morale, ils se retrouvent Convergents, pour une époque donnée, au point de vue de ^^ morale pratique : nous avons eu l'occasion de signaler ^t d'interpréter ce fait.
Mais, de même que nous ne nous sommes pas proposé, ^sinsce travail, d'établir, après tant d'autres, une « morale *^héorique », et que nous avons essayé au contraire de
montrer qu'il n*y a point, et qu'il ne peut y avoir
raie
il<i
s », de on>me on ne trouvera ici, s forme de conséquences pratiques, rien qui ressemble àt /j « morale pratique » lirée par les philosophes, en apparence du moins, de leur t< morale théorique »* A la spéculation dialeclique sur les concepts et les sentiments moraux si substituera la connaissance scientifique des lois de la réalité sociale; pareillement, la « morale pratique » Ira dîtionnelle sera remplacée par un cr art rationnel » morul ou social, comme on voudra Tappeler, fondé sur cette connaissance scientifique. Ainsi se complétera, du point de vue de lapplicalion, ce que nous avons essayé dVtablir du point de vue de la théorie. Si vraiment la morale est un art comparable î\ la mécanique el à la médecine, selon le mot de Desccirtes, cet art emploiera à l^amélioration des mœurs et des institutions existantes la connaissance des lois sociologiques et psychologiques, comme la mécanique et la médecine utitisent la science des lois mathématiques, physiques^ chimiques et biologiques.
Nous ne tenterons donc pas d'instituer des r^gle3 i^ conduite, des préceptes destinés à être suivis par chaque conscience, ni d'établir une hiérarchie de « devoirs >' pour tout être raisonnable et libre» Nous essayerons^ ce qui est fort dilTérent, de déterminer, dans la mesure de nos forces, ce que serait ï a art rationnel moral », Détermination nécessairement très imparfaite, car les applicalions ne peuvent se découvrir^ en général, que lorsque la science a atteint un certain degré d^avancement, tît les sciences sociologiques ne sont pas encore sorlies de la période inchoalive. En fait, nous devons regarder cet art, aujourd'hui^ comme un desideratum. Ne pouvant anli' ciper sur ce qu'il sera plus tard, nous le définirons, soit par analogie avec les autres arts rationnels quo de» sciences plus avancées ont permis de constituer dès à
présent, soit par opposition avec ce qui en tient aujourd'hui la place, c'est-à-dire avec la morale pratique, la politique, la pédagogie, etc. actuelles.
A ce dernier point de vue, une différence frappe tout d'abord. L'art social rationnel, qu'il s'agisse de Tactionindividuelle ou de l'action collective, est à faire tout entier. Il ne se formera qu'au fur et à mesure du progrès des sciences dont il dépend, très lentement peut-être, par inventions successives et partielles. La « morale pratique », au contraire, existe tout entière dès à présent. Rattachée ou non, par des liens plus ou moins logiques ou artificiels, à tel ou tel principe métaphysique ou religieux, la prescription de ce qu'il faut faire ou ne pas faire s'impose avec la même force à la conscience de tous et de chacun. Elle se présente comme définitive et complète.
Sans doute, l'expérience suscite à tout instant des (( espèces » qui n'ont pu être prévues dans leur détail et dans leur singularité par des préceptes nécessairement généraux. D'où une casuistique, indispensable pour les moralistes comme pour les juristes. Mais cette casuistique suppose justement que les principes sur lesquels elle se fonde sont admis de tous, et que les devoirs généraux et les grandes règles directrices de la conduite sont établis ne vainetiir. Même, la seule idée que ces règles et ces principes puissent ne pas être immuables cause à la conscience un malaise auquel elle ne s'accoutume point. Que notre morale ne soit pas « absolue » , au moins dans ses règles essentielles, c'est là, à ses yeux, une idée « immorale ». Cette conviction se révèle, par exemple, dans la façon dont on se représente d'ordinaire le progrès moral. On conçoit que les hommes connaîtront de mieux en mieux leurs devoirs, s'y attacheront toujours davantage, préféreront de plus en plus à toute autre satisfaction la conscience de les avoir accomplis ; qu'ils deviendront, en un mot, plus sages
LÉvY-BaL'BL. — La morale. 17
2b8 LA MORALE ET LA SCIENCE DES MOEURS
et plus vertueux. Mais on ne conçoit pas que les devoirs eux-mêmes changent et se transforment, bien que la réflexion et Thistoire montrent qu'en fait ils ne sont pas immuables. Chaque société obéit ainsi au besoin impérieux de regarder comme absolues des règles dont elle croit instinctivement que sa stabilité et son existence même dépendent.
Considérée objectivement, la « morale pratique » qui s'impose à la conscience, à une époque donnée, pour une société donnée, est une fonction de toutes les autres séries sociales qui composent cette société, et les déterminations très précises qu'elle comporte proviennent de sa solidarité avec ces séries, dans leur état présent et passé. Elle représente donc, à vrai dire, la réalité même que l'art social rationnel aurait à modifier, s'il existait, ou du moins une partie de cette réalité. Elle ne saurait donc se confondre avec lui.
Autre différence connexe à la première. L'art moral rationnel, même si nous le supposons déjà suffisamment avancé, ne pourra modifier la réalité donnée que dans certaines limites. Nous voyons jusqu'à quel point notre connaissance des lois physiques, chimiques et biologiques nous permet d'intervenir dans les phénomènes naturels pour les tourner à notre avantage, et si nous pouvons regarder avec quelque satisfaction les progrès faits depuis un siècle, nous savons aussi que dans une infinité de cas rintervention est inutile ou impossible. Il suffit, pour se rendre compte des bornes de notre pouvoir, de réfléchir à l'état actuel de la médecine et de la chirurgie. Que de temps ne faudra-t-il pas pour que les sciences sociologiques nous permettent de posséder des arts sociaux aussi développés que ceux-là ! Et savons-nous si précisément le progrès de ces sciences ne nous apprendra pas que l'intervention efficace et scientifique ne peut se pratiquer que sous
des condiUons difficiles à réaliser, et dans de très étroites Unaites? — La « morale pratique )>, au contraire, ne connaît poiïitdc difficulté dont elle ne donne, en principe, la solution. De tous les arts Inimains, elle est le seul (juine s avoue pas imparfoit et teau en écliec, au moins à partir d\m certain point, par des obstacles insurmontables. Elle connaît seulement ceux que lui opposentles passions, tes préjugés, les faiblesses, en un mot la nature sensible de l^homme. Supposez celle-ci entièrement soumise, soit par un effort constant et toujours victorieux, soit par Taide divine de la grâce : la moralité et la sainteté m(*me sont réstlisées autant qu'elles peuv^ent Tétre. Comme cette « morale pratique » ne dépend point, en réalité, du savoir Ll^Soriquc, elle a sa perfection propre, et elle peut ôtre aclievée alors que ce savoir est encore rudimentairc.
Mais c est surtout du point de vue de la morale sociale q^e le contraste est frappant. Nulle hésitation dans les pi^éceptes de cette morale, relatifs, par exemple, à la famille, aux relations sexuelles, à la propriété, aux rapports des différentes classes ou castes, etc. ; nous trouvons *n.^inc ces préceptes extrêmement précis, impératifs et ïï^inutieux, dans nombre de sociétés où les règles de la ï*^orale dite « individuelle » sont encore indécises et flot- ^^utes. Et tandis que cette te morale sociale » se trouve Partout, nulle part n'existe encore la science sur laquelle ''urt moral rationnel devra se fonder ; nulle part on n*a ^ncoreune connaissance scientilîque de ce qu'est la famille, ^* est-à-dire des conditions juridiques, religieuses, éconot^îques dans lesquelles elle a pris telle ou telle forme, ni des dilfércntes formes delà propriété, etc. On suppose ainsi ÏUe la morale sociale ne rencontre pas de résistance dans la nature de la réalité sociale; et la raison en est, ^on pas qu'elle repose sur une connaissance scientifique de cette réalité^ mais simplement qu'elle est une exprès-
sien, OU pour mieux dire une partie de cette réalité même.
De là découle une troisième différence. Quand Fart social rationnel commencera à tirer des applications pratiques des sciences sociologiques, elles porteront d'abord sur des points plus ou ïnoins particuliers. Cet art paraîtra nécessairement fragmentaire, incomplet (comme le sont notre mécanique appliquée et notre médecine) ; il n*aura pas le caractère d'un ensemble achevé et cohérent, que présentent, à chaque époque, les morales pratiques. Apparence trompeuse d'ailleurs. Car la cohérence des règles de ces morales pratiques n'est telle que pour la conscience à qui toutes ces règles apparaissent indistinctement avec un prestige commun d'obligation indiscutable et sacrée. Elle peut n'être, en réalité, qu'une incohérence inaperçue, résultant de la présence simultanée, dans cette conscience, de sentiments, de croyances, de mobiles d'action qui sont d'origines et de tendances diverses, les uns très anciens, les autres plus récents, mais dont Tincompatibilité ne se trahit pas, tant qu'ils sont réunis dans les impératifs d'une même conscience.
Enfin, il résulte de tout ce qui vient d'être dit que la « morale pratique » se suffit à elle-même. C'est ce que certains philosophes ont fort exactement observé. Ils ont remarqué le caractère original, spontané, de la conscience morale commune, la forme « absolue » de ses ordres ; et Kant, qui a admirablement décrit le fait, a cru nécessaire, pour l'expliquer, d'admettre que la pratique a ses principes indépendants de la théorie, en d'autres termes, que la conscience morale ne dépend rationnellement que d'elle-même. Elle n'a, pour commander, nul besoin de la science; elle est tout aussi claire, souvent même plus claire, chez [l'homme qui n'a que la simple « lumière naturelle », que chez celui dont l'intelligence est cultivée. Mais Tart social rationnel reposera au con-
traire sur la science; non pas sur une science de la morale qui puisse se construire a priori^ par l'effort spéculatif et dialectique d'un philosophe, mais sur une science très complexe, ou pour mieux dire sur un ensemble de sciences complexes, dont l'objet est la « nature » sociale, que Ton commence à peine à explorer par la méthode positive. Ces sciences seront par conséquent, comme les autres, l'œuvre collective des générations successives de savants, dont chacune reprendra les problèmes au point où ses devanciers les auront laissés, rectifiant leurs observations, complétant ou remplaçant leurs hypothèses, et accoutumant ainsi l'esprit humain à concevoir enfin tous les faits qui lui sont donnés comme soumis à des lois.
Il est vrai que la conscience commune de chaque époque ne considère pas sa morale pratique comme une réalité donnée, mais comme une expression de ce qui « doit être ». Le fait même qu'elle se manifeste sous la forme de commandements et de devoirs prouve assez qu'ellene croitpas simplement traduire la réalité naturelle, mais qu'elle prétend la modifier. Par cette prétention, elle semble vraiment tenir la place de 1' « art moral et social » que nous cherchons. Et ce n'est pas une pure illusion : elle en tient eh effet quelque peu la place, dans la mesure où elle exerce sur cette réalité une action qui la modifie.
Si nous la comparons à ce que cet art devra être, nous verrons qu'elle présente la plupart des caractères qui sont propres aux arts humains dans leur période préscientifique. C'est d'abord l'absence d'une ligne de démarcation nette entre ce qui est possible ou impossible à atteindre. Avant la conception positive de la nature, le sorcier, le magicien, l'homme-médecine, l'astrologue, l'alchimiste, opérant sans une connaissance claire du rapport des effets aux causes, et en vertu de croyances ou de raisonnements
d'une portée très générale (magie sympathique, observation d'analogies superficielles, associations d'images ou de mots etc.), ne trouvent pas plus de difficulté dans un cas quelconque que dans un autre, quelle qu'en soit la différence objective. Il ne leur est pas plus malaisé de faire tomber la pluie que de fondre du minerai, et de soigner une maladie nerveuse qu'une fièvre éruptive. Leur foi en la puissance de leurs procédés les empêche de sentir Tignorance où ils sont des phénomènes qu'ils prétendent modifier. Peut-être, pour que l'étude scientifique de ces phénomènes s'établisse, est-il nécessaire qu'un concours de circonstances favorables ait d'abord ébranlé cette foi. De même, la morale pratique, en tant qu'elle se propose de modifier la réalité sociale donnée, n'est nullement embarrassée par le manque d'une connaissance scientifique de cette réalité. Elle y supplée par sa confiance en ses procédés. Elle ne reconnaît, en principe, aucune limite à leur pouvoir. Tout revient, pour elle, à convertir les âmes. Si elles étaient invinciblement attachées à leurs devoirs, cette condition nécessaire serait en même temps suffisante : la société deviendrait, ipso facto^ aussi bien ordonnée, aussi pénétrée de justice et génératrice d;e bonheur qu'elle saurait jamais l'être. Ne voyons-nous pas des philosophes soutenir que la « question sociale est une question morale »? Dans cette conception caractéristique, nul compte n'est tenu des lois statiques ni des lois dynamiques des faits sociaux, que la science seule peut découvrir, en particulier des lois économiques, si com* plexes dans une civilisation comme la nôtre, ni surtout* de l'extraordinaire ensemble de croyances, sentiments, tendances, besoins, préjugés, que la longue suite des siècles de l'histoire et de la préhistoire a amassé dans les âmes humaines. La pratique du devoir aurait raison de tout : elle exercerait sur cette nature une sorte de toute-
r.OXSi^.OUENCES PRATIQUES
piiissance. Aussi bien est-ce surtout du poînl de vue Social que Tidcuil moral manifeste [e plus évidemmenl Son caractère religieux (cité de Uieu, règne de la grâce, * Royaume des fins, la moraluche Wellordnung considérée <^omme une dériniliori de Dieu, elc).
Dans la période préscientitîque, l'empire de Thommc sur la nature, précisément parce qu'il est imaginaire, ^i^oit se réaliser par la solution directe de quelques problèmes vastes et simples, dont les cas particuliers les plus divers ne sont que des applications. Ainsi Talchilïiiste poursuit les formules qui lui donneront tout pouvoir sur ta matière (pierre pliilosophale, transmutation des métaux); le médecin d'avant la science dispose de quelques recettes souveraines qui chassent la maladie et produisent la santé. Les yeux fixés sur le résultat immédiat à atteindre, Fart, intrépide et crédule, n'aperçoit pas le réseau infiniment compliqué des phénomènes qui Sont les causes réelles des maux que nous subissons. Par une illusion analogue, la pratique morale tradi* tionnelle possède quelques procédés simples pour produire la vie heureuse, la vertu, la sainteté, pour chasser l'injustice et le vice; et la théorie qui, comme nous l'avons vu, ne fait que relié ter cette pratique, se propose de résoudre le ^i problème moral », Mais c'est là une expressionpeu intelligible. Il n'y a pas plus de ^^ problème tnoral » que de tt problème physique », ou de « problème physiologique », Nous ne pouvons pas plus nous flatter de réaliser le bonheur en général^ que la mécanique ne peut réaliser le « captage de la force naturelle » en général, ou la médecine procurer la (f santé » en général. Dès que la science est constituée, et qu'elle marche, elle néglige ces abstractions. Elle est toute à la découverte de relations réelles, dont la connaissance deviendra im jour une mainmise sur les forces de la nature.
En fait, rien ne nous assure que les résultats poursuivis par la morale pratique puissent jamais être atteints. Les sociétés humaines ne sont peut-être pas susceptibles de diminuer la somme des maux et d'augmenter la somme des biens du plus grand nombre de leurs membres au delà d'une certaine limite. Peut-être un certain degré de justice seulement y est-il réalisable, — la conception de la justice devant d'ailleurs évoluer avec les sociétés ellesmêmes. Seuls, les progrès delà science sociologique nous apporteront des données positives sur ces divers points. Jusque-là, les postulats impliqués par Tart moral, et admis par lui sans que rien en garantisse la légitimité , resteront hypothétiques. Mais, de même que les hommes qui croyaient agir sur la nature par des moyens mystérieux ou magiques ne paraissent pas avoir jamais été découragés par leurs échecs, tant que leur foi en ces moyens est restée ferme, de même la « morale pratique » ne se lasse pas de conduire Thomme à la « vie heureuse », à la sainteté, à la justice sociale parfaite, malgré les démentis constants que lui inflige Texpérience. Et comme le conjureur de pluie, si le ciel reste sans nuages, conclut que le dieu de la pluie ne s'est pas laissé fléchir ou contraindre, ainsi le moraliste, voyant que Tinjustice, la méchanceté, la souffrance ne diminuent point dans une société humaine, en tire simplement cette conséquence que Thomme n'a pas voulu ou su se réformer.
Cette illusion tenace est d'autant plus remarquable que, par ailleurs, la « morale pratique », là où elle est efficace, sait fort bien utiliser le mécanisme des phénomènes naturels. Ainsi, dans l'enseignement moral proprement dit, donné par les parents, par les personnes âgées, par les prêtres, et en général par ceux qui détiennent l'autorité, les lois de l'association des idées et des images, de la suggestion, de l'imitation, de la contagion sociale sont souvent
employées très ingénieusement, comme si les découvertes de la psychologie la plus récente étaient connues : une observation aiguisée et sagace en a tenu lieu. On peut constater là une « pratique morale », fort bien organisée, très habile, exactement adaptée le plus souvent au but qu'elle doit atteindre. Le contraste est frappant entre le caractère positif de la méthode employée dans cet enseignement et le caractère illusoire des fins générales où il tend, dans la pensée de ceux qui le donnent, — lorsqu'il ne s'agit pas simplement (il e§t vrai que c'est le cas le plus fréquent) de la transmission des mœurs sociales d'une génération à la suivante.
En somme, si nous considérons comme faisant partie de la réalité donnée, de la « nature », l'ensemble des obligations et des devoirs qui s'imposent aux consciences à une époque donnée, nous n'observons point que jusqu'à présent les efforts qui tendent à modifier cette réalité se soient fondés sur une étude scientifique et positive. Ces efforts se sont portés de préférence sur la recherche des moyens propres à amener l'homme à agir conformément à l'exigence du devoir. L'ensemble de ces moyens constitue, si l'on veut, un art, mais un art qui se meut tout entier à Tintérieur de la réalité morale donnée, et très différent, par cela môme, de l'art rationnel qui se fonderait sur la connaissance scientifique de cette réalité pour la modifier. Au reste, il est vrai que depuis longtemps des utopistes et des réformateurs ont conçu, ou du moins imaginé, un état social très supérieur, selon eux, à celui que l'expérience mettait sous leurs yeux. En particulier, les philosophes du xviii*^ siècle, puis Saint Simon et Auguste Comte, leurs héritiers, ont eu l'idée très nette d'une politique qui serait fondée sur une science expérimentale. Au XIX® siècle, socialistes et communistes ont proposé des mesures qui, dans leur pensée, conduisaient
l\ MORALE ET LA SCIENCE DES MOGITIS
scienlifiquement à une cimélioration de la réalité sociale, En ce sens, Viûée n'est pas nouvelle; elle date môme de loin» et elle s'est développée et précisée à mesure qne les ^ sciences dites « morales et sociales » ont tendu de plus H en plus vers une conception positive de leur objet et de leur méthode. Il reste néanmoins que la préoccupation de la pratique, comme il était inévitable, a été dominante chez tous; et, comme notice science sociale est encore fort peu île chose, l'art social n'a pu être jusqu'à présent qu'empirique, pour sa plus grande part, et non pas rationnel.
Objeclioo : n'est-ce pas aboutir au seplicisme moral? — Réponse : riei
n*esl plus éloigné du scepLicisuie que la conception d*une réalité soij^
mise à des lois, et d'une action rationnelle t'oudée sur la connaîft^^^ sauce de ces lois. — Sens de cette action. Amélioration possit^ X d'un état social donné, sous quelles conditions.
Une objection, une protestation môme peut-être se sera d<^jà présentée à Tesprit du lecteur. f( Esl-ce là tout ce que votre conception nouvelle de la morale noxis apporte an point de vue pratique? Nous attendions un principe directeur de l'action, une règle de vie, qu/ permît d'organi.ser la conduite individuelle et d'introduiJ^ plus de justice dans les rapports sociaux; et tout se réduit à la conception, purement schéniatique jusqu'à présefit, d'un art moral rationnel qui se réalisera plus tai^d^ onUB sait quand, lorsque les sciences sociologiques auront atteint un degré d'avancement suffisant! Mais, en attendant les résultats que nous devons nous promettre de cet art, il faut vivre, il faut agir, il faut prendre pai'ti sur les questions individuelles et sociales les plus graves. Corn-
CONSÉQUENCES PHATigLKS 267
ment ferons-nous? Vous ne nous donnez aucune indicaiion. Bien mieux, vous nous représentez qvio toute morale est nécessairement relative, variable en fonclion de toutes les antres séries sociales dont elle est solidaire, et que la nôtre en parliculier, dans son idéal comme dans ses prescriptions, est une partie de la réalité sociale existante ; d'où se conclut presque nécessairement le scepticisme nvoral, car il est évident que dans une civilisation dillérente, des obligations tout autres s'imposent aux cousoiences avec une autorité et une légitimité égales à celles dont nos devoirs sont revêtus à nos yeux. x\insi, non seuli3X3ient vous ne nous apportez point de règb* d'action, mais vous détruisez^ autant qu'il dépend de vous, celle que nous avions. Et ce grand eObrt scientilîque aboutit, en df^linitive, à nous laisser désemparés, démunis et paraly?îés devant les nécessités de la vie. Qui ne voit que tout sora préférable à un tel état d'impuissance, tout, même los doctrines les moins scientifiques et les moins acceptantes à la raison, pourvu qu'elles répondent aux exigences ^Gi laclion? Le rôle du sceptique^ disait Spinoza, est de rester muet. Encore les sceptiques s'abstiennent-ils d'ordi- ^Q-irc de toucher aux règles de la pratique. »
Nous avons répondu déjà explicitement à cette objection ••i^ès redoutable^ d'apparence, mais qui en réalité ne porte Pas contre notre conception.
Quant au dernier point, que nous examinerons d'abord, ous avons montré que le reproche de scepticisme n'était Hs fondé. De ce que notre morale est relative, il ne s'ensuit pas qu^clle perde aussitôt toute valeur. Nous ne Sommes pas obligés de choisir entre ces deux alternatives : ou notre morale a un caractère absolu, ou bien Jle perd toute autorité. La preuve qu'une position inler-
* Voyez plus haut, rli, v, § îlet [II. p. 1 35-15 J.
médiaire est possible, et qu'elle n'a rien de paradoxal, c'est que tous les systèmes empiriques de morale (et Dieu sait s'ils sont nombreux, dans l'antiquité et dans les temps modernes !) s*y sont placés sans croire compromettre par là la validité de leurs préceptes. De même que la relativité de la connaissance peut être admise sans que la connaissance humaine soit dépouillée de toute valeur logique ; de même, admettre la relativité de la morale, ou pour mieux dire des morales, ne leur enlève pas ipso facto toute autorité et toute légitimité. Mais cette autorité et cette légitimité deviennent elles-mêmes relatives, et c'est ce que nous avons voulu dire.
Reste le corps même de l'objection : l'art moral, qui se fondera — plus tard — sur les sciences de la nature sociale, ne nous fournit pas la règle de vie dont nous avons besoin dès à présent. — Je réponds que cet art, fût-il déjà constitué et même assez avancé, ne donnerait pas ce qu'on semble attendre de lui, et qu'il n'a pas à le donner. Quelle en sera, en effet, la fonction? Modifier, par des procédés rationnels, la réalité morale donnée, au mieux des intérêts humains, comme la mécanique et la médecine interviennent, en vue de ces mêmes intérêts, dans les phénomènes physiques et biologiques. Mais cette fonction même suppose que cette réalité existe, qu'elle nous est donnée objectivement, à titre de « nature », et qu'il nous faut donc commencer par épeler et déchiffrer cette nature, que nous n'avons pas faite, et que vraisemblablement une intelligence semblable à la nôtre n'a pas faite pour nous. Or, l'objection que Ton nous oppose implique l'hypothèse contraire à celle-là. Elle consiste, au fond, à refuser d'admettre ce que nous avons essayé de prouver dans les premiers chapitres de cet ouvrage, et à nier que la spéculation morale porte sur des faits donnés, qu'il faut observer, analyser, classer, ramener à des lois.
si nous voulons qu'elle conduise à des résultats applicables et féconds. Elle maintient, au contraire, qu'il n'y a point de réalité morale objective, au sens où nous l'entendons, que l'existence même de la morale est liée au principe d'où elle découle tout entière, et qu'enfin si ce principe est ébranlé ou abattu, la morale chancelle et tombe avec lui.
Mais, outre les raisons que nous avons fait valoir, l'expérience même témoigne contre cette objection. Tout homme vivant dans une certaine société y trouve organisé un système souvent très compliqué de règles pour son activité, prescrivant ce qu'il faut faire ou ne pas faire dans un cas donné. Ces règles prennent l'aspect de devoirs pour sa conscience ; elles n'en sont pas moins, par rapport à lui, une réalité objective qu'il n'a pas faite, qui s'impose à lui, et dont la réaction, s'il s'y heurte, se fait sentir à lui de la façon la plus sûre- et parfois la plus cruelle. 11 ne suit pourtant pas de là que l'individu soit piivé de^ toute initiative en matière morale. Ici comme ailleurs, la réflexion et la raison soulèvent des problèmes : il se produit dans les consciences des scrupules, des hésitations, des conflits parfois tragiques. Mais presque toujours ces conflits mômes supposent l'existence d'une réalité morale objective. Quand un homme, par exemple, se demande s'il commettra une action qualifiée crime, en vue d'un intérêt qu'il juge supérieur, au nom d'une autre règle, plus sacrée à ses yeux, qu'est-ce qui est en question pour lui ? Est-ce l'existence de la règle morale qu'il va peutêtre violer tout à l'heure? Assurément non : son hésita* tion même, la représentation vive des sanctions auxquelles il sait qu'il s'expose, prouvent au contraire qu'il a la notion très nette de son devoir. Ce qui est douteux pour lui, c'est de savoir s'il vaut mieux, dans la conjoncture présente, s'y conformer ou passer outre, quoi qu'il arrive. De même
que le sauvage qui viole un tabou n'atteste pas moins pour nous, par les circonstances de son acte, l'existence et le caractère sacré de ce tabou, que ses compagnons qui le respectent ; de même, dans notre société civilisée, le délinquant et le criminel ne témoignent pas moins, à leur façon, de Texistence des obligations morales auxquelles ils se soustraient, que l'honnête homme qui s'y soumet. Bref, rien n'est plus facile à constater, dans les sociétés humaines, plus ou moins avancées, que la réalité objective des règles de conduite obligatoires. Si elles ne sont point obéies (ce qui en fait arrive assez souvent), c'est pour des raisons en général faciles à assigner ; mais ce n'est point parce que ces règles sont inconnues ni même méconnues. Donc les philosophes auraient tort, comme nous l'avons dit S de s'imaginer que la morale est à faire ; quelles que soient l'époque et la société où ils naissent, ils s'y trouvent en présence d'une morale objectivement réelle, et qui s'impose à eux comme aux autres.
Enfin, il paraît difficile de contester que les règles morales obligatoires dans une société donnée soient étroitement liées à l'ensemble des conditions qui ont produit et qui maintiennent un certain état de cette spciété. Nous ne doutons pas, par exemple, que la morale si curieuse des tribus de T Australie centrale ne soit une « fonction » de l'organisation sociale de ces tribus. Nous ne doutons pas davantage que la morale chinoise ne soit dans le rapport le plus étroit avec les croyances, avec l'organisation familiale et économique du pays. La même observation vaut évidemment pour tous les cas, y compris celui de notre propre civilisation. L'idéal moral (unique ou multiple, peu importe) d'une société, quelle qu'elle soit,
* Voyez plus haut, ch. v, § II, p. 140.
est une expression de sa vie, au même titre que sa langue, son art, sa religion, ses institutions juridiques et politiques. Qu'il soit amené par la réflexion philosophique à une forme abstraite et d'apparence rationnelle, ou qu'il reste à l'état de motif pratique d'action, cela ne change rien au fait. Car le philosophe, dans son œuvre, comme le poète, comme l'artiste, comme Thomme d'État, est « représentatif » de tous ceux qui sentent et pensent plus ou moins confusément ce qu'il sait exprimer en un langage clair. Plus sa doctrine a d'influence et d'autorité, plus il est naturel d'admettre qu'elle est la conscience même de tous parlant par sa voix. A supposer — ce qui n'est guère vraisemblable — que le philosophe recommandât des façons d'agir étrangères ou odieuses à la conscience générale, sa doctrine serait aussitôt rejetée. Plus probablement, elle resterait tout à fait ignorée. Mais cette hypothèse est à peu près gratuite. Les plus hardis novateurs, en fait de morale, sont encore de leur temps ; ce qu'ils modifient est peu de chose auprès de ce qu'ils conservent. Là comme ailleurs, les révolutions qui réussissent sont celles qui étaient si bien préparées par la période immédiatement précédente, qu'elles en sont la suite naturelle et comme inévitable.
Pour conclure, il n'y a pas à répondre, selon nous, à cette demande « Donnez-nous une morale! » parce que la demande est sans objet. On ne pourrait donner aux demandeurs que la morale qu'ils ont déjà; et si, par aventure, on leur en proposait une autre, ils ne l'accepteraient pas. Une société vivante ne s'accommode pas d'une morale ad libitum. Sa morale est partie intégrante de l'ensemble des phénomènes solidaires entre eux qui la constituent : nous pensons en avoir donné la preuve dans ce qui précède . Mais suit-il de là que nous soyons réduits à assister impassibles et indifférents à
révolution sociale, sans plus de moyen d'agir sur elle que sur le mouvement des planètes? A cette réapparition du if sopliisme paresseux n il suffit de faire lu réponse ordinaire. C'est précisément quand nous avonM compris que les phénomènes naturels sont soumis à des lois, et quand nous obtenons la connaissance scientifique de ces lois, que nous pouvons entreprendre de les modifier h coup sùî\ si une intervention est possible pour nous. Un art rationnel peut se subslitucrdès lors à des pratiques plus ou moins empiriques el illusoires. Dans le cas qui nous occupe, peut-on douter que, si nous avions une connaissance scienlifique de notre société, c'est-à-dire, d'une part, des lois qui y régissent les rapports des plié-^ nomènesdans les dilîérenles séries et de ces séries entre (dles, etj d'autre part, des conditions antérieures dontrtUai présent de chacune de ces séries est le résultat, si nous en possédions, en un mot, les lois stalitjues et dynanitques, peut-on douter que cette science ne nous permît Je résoudre la plupart des conllits de conscience, et d'agir, de la façon à la fois la plus économique et la plus t^fficace^ sur la réalité sociale où nous sommes plongés?
Par conséquent, si lart moral rationnel ne nous apporte pas « une morale w, s'il ne nous enseigne pas oii est « lo souverain bien jî, s'il ne résout pas le « problème monil «, il n'en promet pas moins d'avoir des conséquences iniportanteSj puisque, fçràce à lui, la réalité morale pourra êlrt^ améliorée, entre des limites qu'il est impossible de fixer d avance.
— Améliorée, ditcs-vous? Mais quel sens peut avoir ce 'terme dans une doctrine telle que la vùtre? Vous jngeit donc de la valeur des institutions, des lois, des règles d'action, au nom d'un principe qui leur est extériiHiv et supérieur? Vous revenez donc au point de vue de ceux qui, au nom de la morale, distinguent ce qui doit
être de ce qui est? — L'objection n'est pas nouvelle. Nous Tavons rencontrée déjà à plusieurs reprises. Réfutée sous une forme, elle reparaît aussitôt sous une autre, tant est vivace le sentiment qui la suscite : « si la morale n'est pas quelque chose d'absolu, de supérieur par essence à la réalité phénoménale, si elle est liée à celle-ci et relative comme elle, il n'y a pas de morale ». — Mais on conçoit très bien que la réalité donnée puisse être « améliorée », sans qu'il soit nécessaire, d'invoquer un idéal absolu. Helmholtz a pu dire que l'œil était un médiocre instrument d'optique, sans faire appel au principe des causes finales, en montrant simplement qu'une disposition plus avantageuse de l'appareil visuel est concevable. De même, le sociologue peut constater dans la réalité sociale actuelle telle ou telle « imperfection », sans recourir pour cela à aucun principe indépendant de l'expérience. Il lui suffit de montrer que telle croyance, par exemple, ou telle institution sont surannées, hors d'usage, et de véritables impedimenta pour la vie sociale. M. Durkheim a parfaitement mis ce point en lumière. En fait, l'homogénéité morale d'une société humaine, à un moment quelconque, n'est jamais qu'apparente. Chacun des siècles qu'elle a traversés y a peut-être laissé sa trace indélébile ; l^s invasions, les mélanges de sang, les rapports avec les civilisations étrangères, les religions et les formes sociales successives, les mythes et les conceptions du monde, toute la vie du passé en un mot, en vertu de la continuité qui est comme la mémoire inconsciente des sociétés, subsiste sous une forme plus ou moins reconnaissable dans la vie du présent. Par quel extraordinaire hasard cette infinité d'éléments de date et de provenance si diverses se trouveraient-ils compatibles entre eux? S accordent-ils nécessairement parce qu'ils sont coexistants? Et les luttes intestines qui se produisent
Lévy-Bruhl. — La morale 18
STTè
continuellement dans les consciences et dans les sociétés ne naissent-elles pas, le plus souvent, de cette incompatibilité ?
Ainsi, par le moyen dun art social rationnel, une société donnée pourrait être» dans une certaine mesure, améliorée. Prenons pour exemple, dans la nôtre, une fonction indispensable : la répression des actes délictueux et criminels. Notre système pénal actuel est-il le meilleur que nous puissions concevoir? Pouvons-nous nous dissimuler qu'il repose sur un ensemble de Iradiilons et de lois, do croyances et de théories dont nous ne sommes pas certains qu'elles soient cohérentes, et qui se trouvent réunies par des raisons tout autres que des raisons logiques? Sommes-nous seulement d'accord entre nous, ou avec nous-m^mes, sur les conditions et sur le sens de la responsabilité, sur la raison d'être des peines, sur leur etTet utile? Il y a cinquante ans, la théorie la plus répandue voyait dans la peine, non seulement un moyen d'intimidation et de correction, mais aussi et surtout une réparation du dommage apporté à Tordre sociciL Aujourd'hui, les théories utilittures prédominent. Qui sait si d autres ne trouveront pas faveur demain? La discussion dialectique peut se prolonger ou se renouveler indéfiniment. Mais supposons que les sciences de la réalité sociale aient fait des progrès suffisants, et que nous connaissions d'une taçon positive les conditions physiologiques, psychologiques et sociales des différentes sortes de délits et de crimes : cette connaissance ne fournira-t-elle pas des moyens rationnels, et qui ne seront plus matière à discussion, non pas sans doute de faire disparaître le& délits et les crioies, mais de prendre les mesures, soit pré* ventives, soit répressives^ les plus propres à les réduire à leur minimum? Cette science conduirait évidemment à la constitution d'une hygiène sociale. Notre ignorance
CÛNSligUENCES PH.VTKHIKS
seule nous empêche de sentir combien elle nous manque. Celte hygiène sociale ne donnerait d'ailleurs pas des préceptes identiques pour des socit*l<5s dilï^érenles, pas plus que rhygiène du corps ne recommande la môme manière de vivre dans nos climat s ou sons les Iropiques. Précisément parce qu'elle serait fondée sur la science des lois des phénomènes et sur la connaissance du passé de chaque société donnée, elle saurait prescrire à chacune ce qui lui conviendrait le mieux.
Les mômes considérations s'appliquent à l'organisation économique, à Torganisation politique, à la pédagogie» etc. Toutes les séries importantes de phénomènes sociaux doivent être d'ahord étudiées d*nne façon scientifique, et de cette étude sortira Tart rationnel qui pourra les améliorer. Mais elles ne sauraient ni être étudiées, ni surtout être amendées isolément. Comme Auguste Comte Ta montré, le « consensus » caractéristique des faits sociaux est tel que révolution ou les variations d'une série donnée (par exemple de la série économique) ne sauraient élre comprises sans la connaissance des autres séries dont Tinlluence se fait sentir continuellement sur la première, qui réagit sur elles à son tour. C'est pourquoi Part social rationnel ne pourra pas se fonder sur la science de certaines catégories de phénomènes, plus accessibles ou mieux connus, è l'exclusion des autres. Il utilisera toutes les sciences sociologiques, comme Tart médical utilise la plupart des sciences biologiques, et même, par surcroît^ des sciences physiques et chimiques. Sans doute, le principe de la division du travail s'appliquera ici comme ailleurs, pour le plus grand profit de la science Ihéorique. Il sera très avantageux, et tout à fait légitime, de « diviser les difficultés pour les mieux résoudre », La vaste science de la nature sociale se ramifiera en un grand nombre de branches. Mais, au point de vue de rapplication, l'intime
solidarité des séries s'oppose à toute intervention, même rationnelle, dans une seule d'entre elles, qui ne tiendrait pas compte du contre-coup certain sur les autres séries, et des chocs en retour qui se produisent inévitablement. L'histoire est pleine des surprises fâcheuses que cette solidarité ignorée a causées aux empiriques de Tari politique. Une fois connue, au contraire, elle donne un sentiment très vif de la dilticulté, des dangers, et souvent de rinutilité d'une intervention.
Rien de plus instructif, à cet égard, que la querelle retentissante, et toujours renaissante, qui met aux prises, au sujet de la prostitution, les réglemontaristes et les abolitionnistes. Chaque fois que la discussion se rouvre, la même impossibilité de la limiter reparaît. Aussitôt, et en dépit de tous les efforts, les questions les plus générales se posent. Comment concilier le respect de la liberté individuelle avec la protection de la santé publique? La prostitution doit-elle être soumise à des lois spéciales? Comment se fait-il qu'elle subsiste et se développe, humiliant démenti à nos belles phrases sur le respect dû à la personne humaine? N'est-ce pas que toute notre organisation sociale en est solidaire, et que, pour la faire disparaître, avec les maux qu'elle produit à son tour, il ne faudrait pas moins qu'une transformation radicale de la condition des propriétés et des personnes? Aussi voyons nous que la conscience générale la condamne en principe, et s'en accommode en fait. Contradictions dont la science aura dû fixer les origines et les causes, avant que lart social rationnel y puisse porter remède. De même que le médecin, avant de formuler sa prescription, tient compte à la fois des indications générales, et des contre -indications spéciales à l'état de son malade, de même l'art social ne s'appliquera pas automatiquement, pour ainsi dire, comme une formule algébrique, mais tiendra compte,
CONSéQi;ENCES PRATIQUES
dans chaque cas particulier, de l'ensemble des circons-
lances propres à ce cas. fît, romme le nif^decin encore,
lorsque son intervention entraînera plus crincoiîvénîents
que d'avantages, il s'abstiendra. Car, si tout malade n'est
pas guérissable, il n'est pas certain non plus que loule
société soit améliorable. Peut-ôtre en est-il qui ne peuvent
que continuer à végéter telles qu'elles sout, ou à mourir.
k quoi tient-il qu'une société donnée soit vigoureuse,
résistante, expansive, et sorte comme rajeunie de crises
lerribles, tandis que d'autres paraissent subir une sorte
de processus de décadeuce et de lente paralysie? Le fait
est certain : les conditions eu sont-elles physiologiques,
économiques, morales, ou, si un grand nombre de causes
y sont intéressées, comme it est ti-es probable, quelles
sont-elles, et pour quelle part cbacune entre-t-elle dans
l'effet total? Sur ce point encore, nous nous heurtons à
notre ignorance de la « nature » sociale, et des lois qui la
^%issent. Seules» les religions et les philosophies de This-
^oire ontrépondu jusqu'à présent à cette sorte de questions.
A. peine commençons-nous à concevoir qu'un jour la
Science y répondra à son tour.
^«s prescripLions de l'art rationnel ne valent que pour une société et dans des condiUoos données. — Nécessité d'une critif]ae des obligations édictées par notre propre morale. — Inripossibilité de leur reconnaître une valeur immuable et universelle. — Hypocrisie sociale naissant de renseignement moral actuel. — Comment la morale existante peut être un obstacle au progrès moral.
Nous pouvons maintenant, non pas déterminer d'une façon plus précise ce que sera Fart social rationnel — tonte tentative de ce genre serait vaine^ dans TtHat
actuel de notre science — mais en mieux voir le rapport à notre morale pratique. En premier lieu, il n'est pas destiné à se substituer entièrement à elle; elle ne devra pas disparaître pour lui faire place. Le craindre, ou Tespérer, c'est revenir une fois encore à la conception que nous avons critiquée sous bien des formes, à savoir, que la morale est « à faire », et qu'il dépend de nous de la faire .« telle ou telle ». Au contraire, tout notre effort a été de montrer comment la morale, dans une société donnée, est étroitement solidaire des autres séries de phénomènes sociaux, et constitue, avec ces séries, la réalité sociale existante. C'est sur cette réalité que Tart rationnel devra agir. Non pas pour la transformer, comme par un coup de baguette magique, comme s'il ne tenait qu'à nous de la faire disparaître tout d'un coup, et de la remplacer par une autre toute différente, mais pour la modifier, dans les limites assez étroites où la connaissance des lois rendra notre intervention possible.
La morale pratique, se donnant pour rationnellement fondée, prétend à une valeur universelle pour les obligations qu'elle formule. Elle légifère, selon l'expression de Kant, non seulement pour tous les hommes de tous les temps et de tous les pays, mais pour tout être libre et raisonnable. En fait, ses préceptes positifs sont l'expression d'un ordre social donné, applicables seulement dans cet ordre social, impraticables et même inintelligibles pour les contemporains qui appartiennent à une civilisation différente. Aussitôt que Ton sort des formules très générales mais indéterminées, « soyez justes, soyez bienfaisants », et qu'il s'agit de fixer les droits et les devoirs respectifs dont le respect s'appellera justice, les divergences irréductibles apparaissent. Le musulman ne comprend plus l'occidental. Mais l'universalité apparente des principes dissimule la particularité réelle des préceptes.
La position de Tari rationnel esl précisément inverse. Il ne prélend pas à une unwersalué de droit. Comme il se fonde sur Tétutlt* positive de la réalité sociale^ et comme cette étude conduit à reconnaître qu'il existe, en fait, non pas une société humaine, mais des sociétés, qu'une longue solidarité avec leur propre passé fait aujourdliui profondément différentes les unes des autres, il n'hésite nullement à avouer que chacune de ces sociétés a sa morale, comme sa langue, sa religion» son art, ses institutions. Et, sans méconnaître ce que Tétude comparée pourra révéler de commun dans le développement des morales des ditférentes sociétés, rintcrvention scientifique ne consistera pas en des mesures identiques partout, mais elle sera réglée à la fois par ce que les cas fiuront de diJIerent et par ce qu'ils auront de commun. Supposé» par exemple, que nous ayons une connaissance scientifique de notre propre société, dans son passé et dans son présent, et de même une connaissance scientifique du présent et du passé de la société chinoise, les applications de cette connaissance à l'amélioration de Tune et de l'autre société ne coïncideraient certainement pas.
Plus modeste dans ses prétentions que notre morale pratique actuelle, cet artsocialest, en réalité, plus largement humain. Car la morale pratique actuelle, s'imaginant légiférer pour l'homnaetc en soi », se contentej en réalité, tl'hypostasîer sous le nom dliumanité T homme de notre civilisation et de notre temps. x4prés quoi, elle se croit en droit d exiger, pour tout ce qui lui apparaît comme obligatoire, le même respect absolu. Le ctianip de sa spéculation abstraite est indéfini; le rayon de sa vision réelle est très limité. Il en est tout autrement de lart social rationnel, qui suppose comme condition préalable et indispensable Fétude sociologique, c'est-à-dire Tétude comparée et cri- -Uque des morales existantes. Et de cette étude pourront
sans doute sortir des indications pratiques précieuses, que jamais la réflexion n'aurait pu obtenir par l'analyse abstraite d'une morale ou d'une société unique.
Beaucoup de consciences s'effraient ouse révoltent peutêtre à ridée de prendre une attitude critique à l'égard de leur propre morale. Elles y voient une profanation, une dérision de ce qu'il y a de plus sacré à leurs yeux. Cette opposition sentimentale énergique, irréfléchie et comme instinctive, nous Tavons déjà rencontrée plusieurs fois. Elle serait une preuve nouvelle, s'il en était besoin, du fait que la « morale » est une réalité sociale objective au même titre que la religion, par exemple, et le droit, et qu'elle ne s'évanouira donc pas plus qu'eux, pour avoir été étudiée comme eux scientifiquement. Mais on peut aller plus loin. Cen^estpas un paradoxe de soutenir que l'attitude critique à l'égard de notre propre morale, loin d'en menacer l'existence, est très propre, au contraire, à en favoriser et à en accélérer le progrès. Elle contribuera à affaiblir une des résistances les plus opiniâtres qui s'opposent à sa marche.
Parmi ces résistances, en effet, il n'en est pas de pliis difficile à vaincre que le respect dont la conscience commune enveloppe et protège indifféremment toutes les façons d'agir, ^01/^^5 les obligationsou interdictions, /om5 les droits et devoirs que la génération précédente lui a transmis. Inquiétée sur un point, elle se hérisse pour ainsi dire tout entière. Elle se présente toujours comme un bloc, qui ne souffre d'être entamé sur aucune de ses faces. Comme, d'autre part, elle se sent étroitement solidaire des croyances religieuses et des institutions, juridiques et autres, elle veut être intangible, et elle y réussit presque toujours. C'est ainsi que, malgré la diversité des morales, évidente si Ton regarde l'ensemble des civilisations, la stabilité de chacune d'elles dans chaque civilisation existante
CONSEQUENCES PRATlgUEî^ 281
lui permet, quand elle se n''lléchit dans la spéculation philosophique, de se prendre pour immuable^ et par suite pour absolue et dlernelle. Lillusion s'explique, bien qu'elle ne se juslifie pas. En fait, la morale évolue avec une extrême lenteur. Dans les sociétés très stables, comme la Chine, elle peu! paraître entièrement immobile: c'est à peu près ainsi que la présente M. de Groot. Dans les sociétés à marche rapide^ comme la nôtre, sa solidarité nécessaire avec les aulres séries sociales (religieuse, intellectuelle^ économique, etc) Tobligc à évoluer comme elles. Encore le fait-elle plus lentement, et souvent au prix des Conflits les plus graves.
Que la morale existante puisse être ainsi, par la ténacité avec laquelle elle défend indistinctement lout ce qui la compose, un obstacle au progrès moral, ce n*est qu'un casparticulierd'une loi connue depuis longtemps. On peut €n dire autant de l'organisalion générale d^unc société donnée, par rapport à son progrès en général ; on peut faire la nu^me observation sur telle ou telle série sociale en particulier. Kien ne nous paraîtrait môme plus conforme aux conditions d'existence de la « nature sociale », si nous n'avionsune tendance— instinctive ou acquise, peu importe, mais presque irrépressible, — à nous représenter cette nature comme organisée et dirigée par le « principe du meilloui'».Dans toute société humaine, des forces très énergiques, dont nous ne connaissons pas encore scientifiquement les lois, s'emploient au maintien et à la conservation de ce qui est (langage, institutions, droit, morale, etc.) et font conlrepoids aux forces, aussi peu connues que les pre* mières, qui tendent à amener des changements. Mais qui nous garantit que ces forces agissent, les unes elles autres, de façon à produire comme résultante un état satisfaisant? Et ce qui est satisfaisant, utile, indispensable même à un moment donné,
pei
ipres
un certain temps ? Par exemple, l'habitude de spéculer abstraitement sur des concepts, qui nous vient des Grecs, est un des legs les plus précieux que ce peuple admirable nous ait laissés. Sans lui, nous n'aurions eu ni notre philosophie, ni sans doute nos sciences. Mais il vient un moment oii la dialectique abstraite, opérant sur des concepts, loin de. servir au progrès de la science, lui est au contraire un obstacle : c'est cette habitude qui a paralysé, au moins en partie, les sciences dites morales et sociales. L'organisation domestique et économique de la Chine actuelle a été, pour autant que nous sachions, un progrès sur son état antérieur ; mais, plus tard, cette organisation semble avoir frappé la civilisation chinoise d'un arrêt de développement. En France, le Code civil, il y a un siècle, a marqué un progrès, du moins sur un grand nombre de points, en comparaison de l'état juridique antérieur; maison commence à sentir très vivement qu'il s'oppose, à son tour, au progrès, et qui sait quand cet obstacle pourra être surmonté ?
En un mot, toute institution qui consolide et matérialise, pour ainsi dire, un progrès acquis, tend à devenir un empêchement à l'égard du progrès ultérieur. Ce qui était protection devient tyrannie. La forteresse devient prison, le droit devient privilège. Pour déraciner ensuite les tyrannies, pour démolir les prisons, pour abolir les privilèges, la violence est trop souvent nécessaire.
Dans les sociétés à marche relativement rapide, telles que la nôtre, comme toutes les séries sociales n'évoluent pas pain passu^ la résistance au changement devient particulièrement sensible pour certaines d'entre elles, et pour la morale plus que pour toute autre. La conscience générale sent sa stabilité menacée par l'évolution commune de l'organisation sociale. Elle s'alarme instinctivement de cette menace, et elle s'efforce d'y parer par une affirmation
CONSÉOCENCES PRATigUES
d'âutâiil plus énergique de l/inimutabiUlé de la morale.
Eiïort louable peiil-elr»> iLinssou prineipo, mais qui a pour conséquence nécessaire une sorlc d'hypocrisie ^vw^vn- Usée,
Par une convention tacîle, les consciences individuelles feigncntd'acceptfreommeobligatoiresdepri^lendus devoirs qu'elles ne se sentent plus réellement obligées dtn'emplir* Que Ton parcoure la liste des devoirs — devoirs envers Soi-même, devoirs envers autrui, devoirs envers Dieu — qui ligurcnl, aujourd'hui encore, dans les manuels de morale, religieux, laïques, ou neutres, et l'on verra combien il en est qui, pour la conscience actuelle, n'ont plus qu'une réalité illusoire et verbale, — Mais, pourra» t>on dire, il en a toujours été ainsi. Jamais, en eiïet, la conscience morale commune n'a cori espondu exactement, dans le détail de ses prescriptions, h Tétat d'avancement des autres séries sociales : il suHit qu'elle se trouve assez en harmonie avec elles pour qu'elle ne soit pas choquée par les contradictions* ^ — 11 est vrai ; mais le désaccord que nous signalons ne porte pas seulement sur des points dedétail. lUouchc aux questions fondamentales, à laconceptionmi^me de la vie. Ce qui le prouve, c'est T « indifférence a de rhomme d'aujourd*hui à l'égard de plusieurs de ces devoirs traditionnels, A d'autres époques, il ne les rem* plissait peut-éti-e pas mieux, mais au moins il les violait, et il savait qu'il les violait. Ils étaient présents à sa conscience; ils se faisaient sentira elle par le commandement, et, au besoin, par le remords. Maintenant on ne les transgresse plus, on les ignore. Pourquoi? Parce que les croyances religieuses qui en étaient l'âme et la raison d'être se sont elles-mêmes alïaiblies, et ne peuvent plus leur servir de soutien. Aussi^ comme chacun de nous sait fort bien distinguer ce qui est l'objet d'une sanction réelle de la conscience commune, et ce qui n>st commandé ou
inlerdit par elle que verbalement, pour la forme, îl s'ensuit que notre morale réelle ne coïncide plus avec la morale que nous professons. Parmi les obligations que tous font semblant de reconnaître, il en est, et de fort importantes en apparence, que personne ne se soucie plus de remplir. Ce n'est pas, comme jadis, parce que notre faiblesse, notre <5goïsme, ou nos passions nous en empêchent : c'est qu'au fond elles ne sont plus senties comme des obligations.
On alléguera pcut-ôtre que cette hypocrisie universelle ne cause pas grand dommage, précisément parce qu'elle est universelle et qu'elle ne trompe personne. — Ce dernier point fût-il exact, les conséquences de cette hypo- — .^, crisie n*en seraient pas moins graves socialement. D'abord, ^ ^j elle vicie et corrompt renseignement moral. Les qualités^ ^g de droiture, de franchise, de respect de soi-môme et d'au — mz^itrui, que cet enseignement devrait développer avant touto^p te autre, sont par là irrémédiablement compromises. Ghaqu» Mz^miiï enfant doit professer en paroles des respects qu'il n^^ ""Réprouve nullement en réalité, et qu'il ne voit éprouver pa-a^ ^ar personne autour de lui* On lui enseigne à mépriser UT le mensonge, mais on le pratique dans cet enseignement ^^nt même, et on lui donne le goût et Thabitude de le pratc# ^tiquer aussi : étrange école de moralité! En outre, l'habczir biiudc d'aflirmer que nous croyons ce que nous ne croyoK: ^«z)as pas ajoute une difficulté de plus, et non des moindres,..^ , à toutes celles qui s opposent déjà h ce que nous voyio' -^ci:*iîs les choses telles qu'elles sont. Elle rend plus pénibb* et
plus rare TelTort nécessaire pour subordonner nos ima^^^'^/nations à la connaissance objective du réel. Enfin, m
maintenant opiniâtrement la réalité apparente de ce qu'^^Oû
tpeut appeler des « superstitions )> sociales, elle incl:iJîc la conscience morale à conserver aussi les croyan ^^X'a surannées de tout ordre, les institutions périmées, tout ce h.
qui enfin, dans l'état actuel de la société, représente le
poids mort du passé arrêtant le progrès.
Si fâcheux que soient ces inconvénients, il ne suffirait
sans doute pas d'y insister pour mettre fin à Thypocrisie
qui les produit. La forcer à disparaître n'est pas affaire de simple persuasion. Le seul moyen peut-être d'y parvenir serait de s'attacher à la connaissance objective et scientifique de la réalité sociale, puisque cette connaissance ferait distinguer ce qui est vraiment vivant et réel de ce qui ne Test plus qu'en apparence. C'est de là que partirait l'action efficace de cet « art social rationnel », dont nous n'avons encore que l'idée.
Conclusion. Schème général provisoire de l'évolution des rapports de la pratique et de la théorie en morale. Trois grandes périodes. Disparition, dans la troisième, des postulats religieux, finalistes, anthropocentriques. — Étude de la réalité sociale par une méthode scientifique. — Applications possibles de cette science dans Tavenir.
Si maintenant, abandonnant le point de vue de la pratique, nous revenons à considérer les morales humaines ^U point de vue du savoir, dans leur diversité concrète, "^n allant des plus humbles aux plus avancées, nous pourrons en distinguer trois formes principales, sans Prétendre qu'elles doivent traverser toutes nécessaireîtient les mêmes stades d'évolution. Rien ne permet d'affirmer, a priori, qu'il doive en être ainsi, et rien ne le prouve non plus, a posteriori, jusqu'à présent.
Dans une première forme, qui se rencontre encore dans les sociétés inférieures, et qui a très probablement existé
ma
LA M<mALE ET LA SCIENCE DKS Mf*:URS
chez les autres, la monik d*une société donnée, à iin monienl donnc^, est purement et simplement ce que les croyances religieuses» les institutions, l'état économique, les conditions ambiantes et le passé de cette société font qu'elle est. Elle est fonction des autres séries de phénomènes sociaux, et» s'ils évoluent, son évolution suit la leur, suivant des lois que nous ignorons encore, avec plus ou moins d'exactilude et de rapidité. Elle en dépend uniquement : ses singularités, ou du moins ce qui paraît tel à nos yeux, ont leur explication dans l'ensemble social dont elle fait partie. On peut donc la dire « spontan('c »; non qu'elle apparaisse sans raison visible, piiîsqu'au con- traire tout y a sa raison dans la réalité sociale donnée^ mais i[\i\vce que la réflexion n'intervient ni pour la produire, ni pour la modifier^ du moins d'une façon appréciable. A cette période, chaque individu connaît ses obli^ gâtions morales comme il parle sa langue, comme E ][
pratique sa religion, comme il vit sa vie sociale. Sa con& ^«-iscience morale, indistincte ou peu distincte de celle dJt^^ du groupe, dépend de certaines représentations colleclive -^^es, qui déterminent sa conduite : se demander d'où ell* ^ les viennent et sur quoi se fonde leur autorité est une id» ^fcd fe^ qui ne se présente pas a lui. Si elle lui était suggcr^^ ""^H elle lui resterait entièrement incompréhensible. Les s< liments qui accompagnent ces représentations collecti n'en sont que plus énergiques : voyez, par exemple^ cas si nombreux où Fhomme qui a violé, même invol laîrement, un tabou^ tombe dans un désespoir mortel Le signe le plus caractérislîque de cette période esl M particularisation » des pratiques morales. Elles s^ autres pour Thomme, autres pour la femme; autres p* le membre du totem, du clan, de la famille, et pour c^Jtii qui n'en est pas membre; autres à l'égard de telle ou telle catégorie de personnes, à l'égard de cet animaî-c/
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on
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CONSEQUENCES PIUTIOUKS
ou do celui-là, à tollo époque do Tanni^c ou h iello autre, en tel lieu ou en Ici autre, en temps de paix ou en temps de guerre, etc. Le re^sean des obligations et des interdictions peut être extrêmement complexe, et d'une complexité organique, comparable à celle des langues plutôt qu'à celle des œuvres de la réflexion humaine. L'individu les subît et s'y conforme sans les ramener à un principe. Il accepte cttaque obligation ol cbaque interdiction spéoiale sans s'inquiéter de rechercher pourquoi elle est définie et formulée de cette façon, et non d'une autre, Beanooup de morales humaines n'ont pas dépassé ce point. Dans les sociétés supérieures, il subsiste un grand nombre d'individus chez qui celte forme de la conscience morale €3st encore reconnaissable. I
Le second stade est celui où la réflexion commence à
s'appliquer à la réalité morale, mais non pns tant pour
la connaître — n'en a-t-on pas la connaissance immédiate
^ans les ordres de la conscience? — que pour la régler et
la légitimer aux yeux de la raison. Un effort d'analyse
^t de généralisation tend à déterminer les idées du bien
et du mal, du juste et de Finjuste, de la vertu et du vice,
du mérite et du démérite, etc. C'est, sous forme abstraite^
rœuvre des moralistes, des psychologues, des philosophes,
iet, sous une forme moins systématique, l'œuvre des conteurs et des poètes. Il est peu de sociétés humaines ofi cet effort ne se soit produit. Mais, dans les sociétés qui ne sont pas intellectuellement très avancées, les conteurs et les poètes sont surtout des voix quî expriment les représentations et les sentiments collectifs, et, dans les sociétés les plus développées, les psychologues, les moj'alistes, les philosophes même emploient une méthode soit d'obser- ?Vation immédiate et surtout littéraire, soit d'analyse dialectique et surtout conceptuelle, qui ne les conduit pas très avant dans la connaissance positive de la réalité
288 LA MOnALE ET LA î^CIENGC DES MOEUBS ^H
sociale ^ Leur tentative n'en est pas moins de la plus
Iiaute importance. En essayant de fonder les pratiques moraIe>î sur un principe qui leur soit propre, elle ne rompt pas la solidarité invincible qui les relie aux autres séries sociales; mais elle contribue à dégager cette série de celles avec lesquelles elle est plus spécialement en rapport, (croyances et pratiques religieuses, institut ions juridiques'] Elle lui procure une indépendance relative, et par là même elle modifie dans une certaine mesure la réalité sociale existante. Car, si lâche que soit en effet le lien entre 1; morale théorique et la morale pratique d'une ?ociét( donnée, le seul fait que la morale pratique est repré — sentée (même à tort) comme déduite de la morale théorique , tend à introduire un peu d'ordre logique, et par suilefl plus de raison, dans Fensemble des pratiques traditionnelles. Nul doute, par exemple, que la réilexion philosophique des Grecs n'ait exercé une inlluence sur révolution i de leur morale, et, par elle, sur la morale de tout TOcci- ■ dent civilisé. "
Le signe caractéristique de cette période est Tuniversalisatîon des principes de la morale. Dans la phase précédente, la réalité sociale objective s^iniposait simplement à chaque individu sous forme d'obligations et dlnterdiclions, et le respect qu'elle inspirait et exigeait avait quelque chose de religieux. Pour la réilexion philosophique^ ce sentiment se laïcise. L' << impérativité » des prescriptions, pour devenir intelligible, se fonde sur Tunivcrsalité des principes d où elles sont censées découler. De lii des « systèmes a de morale^ qui rattachent la riche complexité de la vie morale à un principe unique, comme les métaphysiques ramènent toute la réalité phénoménale à l'absolu de Têtre. La portée universelle des
' Voyez plus Imut, ch. vi, § 1. p, 168-173.
CONSËQUENGES PHATIQUE8
principes est admise sans difficuUé» parce qu1ls paraissent rationnels, et surtout parce qu'à cetle p«^riode la pensée philosophique « rétlcchit m en effet la réalité morale existante, mais ne la critique pas. Fait significatif : un caraclère analogue se retrouve jusque dans les doctrines empiriques. Tout oppotîées qu'elles sont à Va priori^ à labsolu, à tout ce qui dépasse lexpérience, elles prétendent aussi déterminer, pur la méthode qui leur est propre, la conduite de rhoinmc en général^ le bien, le juste, etc. Et dans leurs doctrines, non moins que dans les syslèmes rationalistes, le désaccord éclate entre riiniversalilé apparente des formules et la particularité eiTective des obligations enseignées»
Enfin, nous voyons aujourd'hui s'annoncer, dans les sociétés les plus avancées au point de vue intellectuel» une troisième période, où la réalité sociale sera étudiée objecli vemeut, méthodiquement, par une armée de savants animés du môme esprit que ceux qui, depuis longtemps, se sont attaqués à la nature inoi-ganique et à la nature vivante. Dans cette période, dont on peut à peine dire qu^elIe commence, et dont nous avons essayé de définir ies idées directrices, on se persuaderait qu'une réalité très vivement sentie peut néanmoins être très mal connue, et que telle est précisément la réalité morale qui s'impose à chacun de nous. On se rendrait compte, en même temps, que cette réalité morale est autre dans d'autres civilisations, qui ont chacune leur évolution indépendante : d'où ï^ possibilité, et même la nécessité, d'une élude compaï'ative. Après s'être ainsi familiarisé avec l'idée de la pluï^alilé des morales, qui correspondent, à chaque époque donnée, à l'ensemble des conditions existant dans chaque Société considérée, on serait préparé à la recherche des Causes religieuses, économiques, etc, qui ont agi sur ^lles. Cette recherche suppose évidemment la constitution
LËw-Bnuau, — La morale. 10
tant des sciences sociologiques particulières que de la sociologie générale. Plus tard, dans un avenir qu'il nous est à peine permis d'entrevoir, ces sciences seront assez avancées pour rendre possibles des applications. Des arts rationnels apparaîtront, donnant à l'homme un pouvoir sur la nature « sociale » analogue, sinon égal, à celui qu'il exerce déjà sur la « nature » physique. Nous en voyons quelques commencements, encore faibles, en pédagogie, par exemple, et en économie sociale. Dans l'intervalle, notre société continuera de vivre avec la morale qui lui est propre. Malgré le travail critique, inséparable de la recherche scientifique, il n'y a pas lieu de craindre pour cette morale une décomposition rapide, les forces sociales qui tendent à la conserver, même dans ses parties surannées ou mortes, étant de beaucoup supérieures aux forces qui tendent à la modifier, du moins dans Tétat actuel de notre société.
Le trait le plus caractéristique de cette période — autant que nous pouvons nous hasarder à le définir — est l'habitude constante de considérer la morale d'une société donnée, même de la nôtre, dans son rapport nécessaire avec la réalité sociale dont elle est une partie. Attitude à la fois modeste et critique. On ne pense plus que la conscience morale du siècle où Ton vit et du pays que l'on habite, soit précisément, par une coïncidence merveilleuse, la conscience absolue, législatrice de ce que tout être raisonnable et libre est tenu de faire ou de ne pas faire, de toute éternité. On se demande plutôt si elle ne garde plus de vesliges de l'état inférieur ou sauvage, qui nous paraît si loin de nous et dont nous sommes pourtant encore si près; si nous n'obéissons pas souvent, sans le savoir, à des représentations et à des sentiments collectifs dont l'origine et le sens sont perdus pour nous, et dont il faudrait examiner l'importance pour notre état actuel; si
P CONSÉQUENCES PHATlgUKS 2^1
enfin, avant de construire la morale meilleure où* nous
aspirons, nous n'avons pas à apprendre dVibord ce qu'est la morale que nous pratiquons,
La connni^^sance de la nature physique, si imparfaites et si jeunes que soient encore nos sciences, a atîninclii les es]>rils d'une fiKjlc tie conceplions puériles on absurdes, de pn'îjngés, de croyances sans fondement, et de systèmes îmao^inaîres; eu m Ame temps, elle nous a ouvert le monde de l'intiiiimenl grand et do l'inliniment petit» qui parte plus puissammr^nt à notre àme qnc ne faisait le monde ûni^ avec la terre et Tliomme au centre. On peut présumer que les sciences d(! la n'uliié sociale ne seront ni moins libératrices, ni moins fécondes. Elles aussi, elles alîranchironi peu à peu l'espi'it des conceptions puériles et absurdes, des croyances mal fondées et des systèmes imaginaires, et, par une conséquence immédiate, elles feront diîsparaître, plus on moins vile, mais sûrement^ les pratiques inulites, b^*rbares, malfaisantes, et les sentiments inhumains qui y sont attachés. De mûmeencore, la «nature sociale » que nous feront connaître ces sciences surpassera sans doute île beaucoup, en complexité vivante et en intérêt palliéti(tue, le « monde moral », le « règne des fins », et la « cité de Dieu », pauvres et monotones imaginations que les théologiens et les philosophes se sont transmises ju-qu'à pré.Tent,
Bref, pour empiiuiter à George Eliot un mot profond : We are ait hf/rn in moml slfi/ridil//. (Nous naissons tous dans un état de stupidité morale.) Cette rétlexion s applique aux sociélés cumme aux individus. Si nous voulons sortir de cet étal, la seule voie qui nous otTre quelque chance de succès est celle de la science. Socrale et ses grands disci|^les l'avaient admirablement dit. Revenons à leur idée; maîsj iustruits par rcxpérience des siècles et parle succès des sciences de la nature physique, ne revenons
pas à leur méthode. Laissons Tanalyse dialectique des concepts. Mettons-nous modestement, mais résolument, àTétude de la réalité sociale, c'est-à-dire à lanalyse scientifique du passé des différentes sociétés humaines et des lois qui régissent les différentes séries de phénomènes sociaux et leurs rapports. Prenons ainsi conscience et de notre ignorance, et de nos préjugés. Mesurons, s'il est possible, tout ce que nous avons à apprendre, et aussi tout ce que nous avons à désapprendre. L'énormité de la tâche ne nous effrayera pas, si nous réfléchissons qu'elle sera l'œuvre de siècles, et que chaque génération aura bien mérité des suivantes, si elle a fait seulement un peu de ce qui est à faire, défait un peu de ce qui est à défaire. Sans doute, nous ne pourrions même pas entrevoir cette tâche, sans le travail accumulé des générations qui nous ont précédés. Mais dire que nous concevons la réalité morale comme un objet de science, implique précisément que nous n'acceptons pas tout l'héritage du passé avec un sentiment uniforme et religieux de respect. Nous nous sentons tenus, au contraire, de le soumettre à un examen critique ; non pas d'après notre sentiment individuel ou collectif, qui ne saurait avoir qu'une valeur subjective, mais d'après la connaissance scientifique, objective, de la réalité sociale.
Nous sommes donc toujours ramenés à l'idée du savoir qui affranchit. Mais n'imaginons pas que cet affranchissement se produise de lui-même, ni qu'une sorte de nécessité bienfaisante assure par avance le progrès des sciences. Le spectacle que nous donne l'histoire de l'humanité est tout autre : nous n'y voyons presque, au contraire, que des sociétés arrêtées dans leur développement, végétant ou périssant, ou soumises à un ensemble de conditions qui n'a pas permis un progrès décisif à la connaissance positive de la nature. La Grèce seule a fait
une radieuse exception, et nous vivons encore de son esprit. Toutefois, nous n'en vivrons vraiment que s'il est aclif en nous, c'est-à-dire, que si nous poursuivons la conquête méthodique de tout Je réel par la science. Il nous faudra, il est vrai, vaincre une redoutable force d'inertie. Pour organiser et pour mener à bien l'étude objective de la « nature morale », nous avons à nous délivrer d'habitudes mentales et de préventions que les siècles écoulés Ont rendues à la fois tyranniques et vénérables. Mais cet effort qu'il faut donner, notre société ne s'y dérobera pas : d'abord, parce qu'elle le sent nécessaire et que des esprits vigoureux l'entreprennent déjà; puis, parce que le succès et les progrès ininterrompus des sciences de la nature physique lui servent à la fois d'exemple et d^encouragement.