CHAPITRE VII LA MORALE NATURELLE
La recherche scientiflque consiste non à « fonder » la morale, mais à analyser la réalité morale donnée. — Sa première démarche est de reconnaître que celte réalité, quoique familière, n'en est pas moins ignorée.
A Tancienne division de la morale en théorique et pratique, une conception plus conforme aux analogies scientifiques tend à substituer, d'une part, la science ou le groupe de sciences dont Tobjet est la réalité sociale, d'autre part Tart rationnel fondé sur cette science. Cette substitution commence à peine à s'effectuer. Elle ne peut avancer que lentement. Il est à présumer que, longtemps encore, les progrès qu'elle fera, loin de désarmer les résistances, auront plutôt pour effet de les rendre plus vives, ^ous n'ignorons pas non plus que les obstacles les plus 'ïïîportants, pour une période qui sera sans doute encore '^Hgue, seront ceux que nous portons pour ainsi dire en '^ous-mêmes. Des habitudes invétérées de sentiment et ^^ pensée, mille liens insensibles par lesquels nous tenons ^ïicore à un passé que nous croyons aboli, font que, bon S^<^ mal gré, nous versons toujours notre vin nouveau ^^ixs les vieilles outres, et nos conceptions neuves dans *^s anciens cadres. Il y a là des conditions presque orga- ■*^*qiies qui s'imposent à l'évolution des idées et des métho-
în
des : nu! elTorL de réflexion ne peut nous y soustraire. Pourtant, nous savons aussi que lorsque nous avons une idée bMh d'une évolution de ce genre, c*est qu'elle est^ presque achevée, ou, du moins^ que le terme n*en esl| plus très éloigné. Pour aider à la transition, pour ia rendre moins pénible et moins rude, il nous est loisible, et en m^ime temps utile, de nous représenter par avance le^ conséquences les plus immédiates que déterminera la| nouvelle attitude mentale, quand elle sera ferme et universellement adoptée. La vue anticipée de ces conséquences peut nous épargner quelques-unes des conciliations impartaites, quelques-uns des compromis intenables, etj par suite, des conflits qui marquent chacune des étapes.
En premier lieu, il ne saurait plus être question pour les philosophes, de « fonder » la morale. Cette prétention excessive, mais en un certain sens i-espectable, puisqu'elle provenait d'un besoin de rationaliser Faction, a loujoursl été illusoire, La morale nV pas plus besoin d*èlre « fondée » que la « nature » au sens physique du mot. Toutes deux ont une existence de fait, qui s'impose à chaque sajel individuel, et qui ne lui permet pas de douter de leur objectivité.
Pour ce qui est de la nature physique, cela est trop clair. Pour la« nature » sociale, en peut-on douter davantage? A un individu normal^ vivant dans une société qucUt' qu elle soit, dans la nôtre par exemple» une réalité sociale s'impose, qui lui préexistait et qui lui survivra. Il n en i connaît ni Forigine, ni la structure. Obligations, interdictions, niœurSj lois, usages môme et convenances, il l^i' faut se conformera toutes ces prescriptions, sous peine de sanctions diverses, tantôt extérieures, tantôt intimes, plus ou moins déterminées, plus ou moins ditTuses, maî^ qui se font sentir de la façon la plus incontestable pa^ ' les effets qu'elles produisent et par Fiatimidation qu'elles!
exercent. Libre aux philosophes de concevoir une métaphysique des mœurs, comme ils conçoivent une .métaphysique de la nature. Mais, de même qu'il ne se trouve plus aujourd'hui de métaphysicien pour confondre sa spéculation avec l'œuvre de la science proprement dite, qui se borne patiemment, et avec une humilité glorieuse, à étudier les phénomènes donnés et leurs lois; de même, la mélamorale, si elle subsiste, devra désormais se distinguer de la science, ou plutôt du groupe complexe de sciences qui se proposent l'étude positive de la réalité sociale. Celte réalité n'est pas plus que l'autre à « construire », ni à « fonder ». Elle est simplement, comme l'autre, à observer, à analyser et à ramener à des lois.
Cette assimilation de la « nature sociale » à la « nature physique » entraîne à son tour d'autres conséquences. Elles peuvent surprendre d'abord, mais, si l'on a admis le principe, il est difficile de les rejeter. Par exemple, dans les sciences physiques et naturelles, une pratique déjà longue de la méthode expérimentale a accoutumé les savants à s'avouer leur ignorance a priori. Etant donné un corps récemment découvert, quelles en sont les propriétés physiques, chimiques, thérapeutiques, etc.? Nous pouvons faire à ce sujet des hypothèses : il est même nécessaire que nous en fassions, pour servir de point de départ aux expériences. Mais personne ne doute que la vérification ne soit indispensable, et que seules les expériences ne décident en dernier ressort : que de fois les hypothèses les plus vraisemblables n'ont-elles pas été démenties par le fait !
Avons-nous de même, à l'égard de la réalité sociale, la conviction bien assurée, passée pour ainsi dire à l'état d'axiome, qu'avant de l'étudier scientifiquement,: nous rignorons? — Certainement non. — Par quelle rhison expliquer cette différence d'attitude en présence d'aune
L6vY-Biii'Hi.. — La morale. 13
in
réalîK? dont la science ne semble pas plus nous ôtro infuse dans ce second cas que dans le premier? — De raison objective, il n'y en a point. La cause principale dg celte différence doit être cherchée en nous. Notre scîeiij de la réalité sociale est loin d*être aussi avancée que celle du monde physique. Or, en vertu d'une loi constante du développement de notre savoir, le manque d'une science positive d'une portion déterminée de la réalité est d'autant moins senti qu'il est plus grand* Sans paradoxe^ il faut qu'une science existe depuis assez longtemps, qu'elle ait obtenu des résultats incontestés, qu'elle soit presque universellement admise, pour que l'objet en soit conçu comme une réalité que nous ignorons à peu près enti&* reracnt» et qui doit faire la matière de recherches métht)diques, longues et patientes. Jusque-là, rignorance s'ignore elle-môme. La place de la science absente est occupée par des représentations préscientifiques, par des constructions et des systèmes où Timagination et rentendement trouvent une égale satisfaction. Tout a s'explique )>, sans difficulté insurmontable, par des principes généraux et abstraits, II en a été longtemps ainsi pour la réalité physique. Nous touchons au moment où il va cesser d'en être ainsi pour la réalité sociale.
Toutefois cet aveu, ou, pour mieux dire, cette constul^ lion de notre ignorance, qui est inséparable de l"attihi(]<' scientifique, n'est pas encore acceptée unanimement. On hésite à reconnaître que la réalité morale est inconnue Jl' nous avant que la recherche scientifique s'y appliqué- Cette résistance tient surtout, nous le savons, à la cenlusion des idées courantes touchant la théorie et la pratique en morale, confusion qui a été favorisée et entretenue jusqu'à présent par les philosophes. Ils ont eu, de bonne loi, la double prétention de construire la science de b morale et d'enseigner la morale pratique ; et its ont cru
LA SIOHALR N.VirKKLLK
fiiniler leurs prescriplions sur h^ir science. Mais ils sont iambés ici dans une illusion commune, produite par le double sens du mot ^ savoir », Sans doute, il est vrai que tout individu normal el ailultëj qui fait partie d'une société plus ou moins civilisée, « sait >» ce qu'il doit faire ot ne pas ftiire, <( connaît >) ce que la morale lui commande et ce qu'elle lui interdit. C'est un efTet naturel, inévitable, de l'éducation qu'il a reçue sous diverses formes, et de la pression soeiîile qui s'exerce sur lui d'une façon constante. Mais ce *.*. savoir » de la conscience morale, qui ne doit rien h la réflexion» n'a rien de commun non plus avec la science. Si chacun, dans noire société, « sait )> ce qu'il a a faire au point de vue moral^ c'est dans le sens où Ton dit que tout Français est censé « connaître » la loi ; ou, pour emprunter une comparaison i Darwin, un peu comme le chien d'arrêt « sait >i qu'il <loit arrêter.
Instinct, dressage, éducation, conformisme social, de quelque nom qu'on appelle la « connaissance » dont il ^'agit, elle se rapporte uniquement à la pratique, et elle tîst aussi éloignée que possible de ce que nous appelons science^ ou savoir théorique. Le sociologue qui établit d'où vient la loi, dans quelles conditions le législateur Ta faite, sous Tempire de quelles crovimces, de quelles idées, 'Ig quels sentiments, par respect ou imitation de quels antécédents, (|uelle en est. en un moi, la fi lia lion histontjue et la place dans rensoniblo du système juridique, îHa science de cette loi : le Français ordinaire ne l'a pas. Ile même pour la morale. Chacun est censé connaître ce quelle ordonne. Personne n'argue jamais de son ignorance, quand il a commis un acte que la conscience des ."lutres et sa propre conscience considèrent comme répré- Ijensible ou coupable. Mais, si l'on considère les ordres et les interdictions de la conscience comme un objet de
î^eience, nous ne pouvons pas plus en rendre compte que des lois civiles, sans une longue étude préalable. Pour n'être pas sentie, cette ignorance n'en est pas moins réelle. Et précisément parce qu'elle n'est point sentie, nous avons peine à en convenir. 11 faut, pour que nous nous persuadions qu'elle existe, qu'elle cesse d'être totale. Il faut que la science établisse peu à peu que si nous regardons telle façon d'agir comme obligatoire et telle autre comme criminelle, c'est, le plus souvent, en vertu de croyances dont nous avoiis perdu jusqu'au souvenir, et qui subsistent sous la forme de traditions impérieuses et de sentimenls collectifs énergiques. Nous concevons alors que les ordres de la conscience, qui sont si clairs pour nous en tanl qu'ordres, ne le sont plus du tout en tant que faits sociaux.
Ici encore, la comparaison entre la religion et la morale est instructive. Les Australiens connaissent admirablement les rites, cérémonies et pratiques de leur religion si compliquée : il serait ridicule de leur en attribuer In science. Mais cette science qu'il leur est impossible même de concevoir, les sociologues l'établissent. Pareillement, les Chinois savent jusque dans le plus petit détail ce que le culte des ancêtres exige d'eux dans chaque circonstance de la vie ; mais ils n'en ont pas la science, et cette science qui leur manque, un savant européen nous la donne. Ce qui est vrai de la conscience religieuse ne Test pas moins de la conscience morale. Autre chose est d'en connaître pratiquement les ordres, autre chose d'en posséder la science. Mais, dira-t-on, ce que la conscience morale nous prescrit spontanément, les philosophes le légitiment en remontant au principe rationnel des impératifs ; c'est justement là ce qu'on appelle « fonder » la morale. — Il est vrai ; mais de là même façon qu'ils ont fondé la religion naturelle, c'est-à-dire en essayant de justifier par une
La morale XATIiIllîLLn
déduction rationnelle des croyances dont Torigîne est aussi peu rationnelle que possible. La science des relijçions faîl comprendre aujourd'hui iToù piTiviennent le « Dieu » el V (I àme » des pliilosopliies religieuses et spiritualistes. U science des mœurs monlrera bientôt de môme Torii^inede ce que les philosophes appellent la « raison pratique ». Dans un eas comme dîios rantrc, la prétendue <' légitimation » reste purement dialeelique. L'inlérAt en Jeraeiire néanmoins considérable, car cet effort pour a fon- ■der n rationnellement la morale signifié que la réilexîon sy applique, qu'elle est prèle à sulïir un travail de syslématisation, et à devenir, quand les circonstances s'y [U'ôteront, un objet dïHude désintéressée et scienlifique.
La morale d'une société donnée, k «ne époque dontiée, est déterminéo par l'cnsemtîïe de sescondilions, mi point de vue statique et dynamique. — Postulats iiiiaHstes sous-jacenls aux conceptions couraotes sur te consenstis sociaL — Critique de l'idée philosop bique <le t( moraîe naturelle ». — Toutes les morales existantes sonl naturelles. -- Comparaison de la moraîe naturelle avec la religion naturelle. — L'autUropoceutiisme moral, dernière forme de Tafithropocentrisme physique et mental.
Parmi les conséquences qu'entraîne celte nouvelle f't>nception, il en est une que nous trouvons particulièrement pénible, surtout pour des raisons sentimentales; ^•<?stlanécessité où nous nous trouvons placés d'envisager '^ même morale (c'est-à-dire le même ensemble d'obliga- ^'«iîis, prescriptions et défenses) h deux points de vue 'ont à fait différents, selon que nous la considérons du "<^daus ou du dehors, selon que nous nous sentons soumis à ^^^ impératifs, ou que nous les regardons comme des faits ^otHaux, objets de science. Du premier point de vue.
rexcellence de cet ensemble de prescriptions ne fait pas question. Il nous présente un idéal de bonté, de sainteté, de justice et d'amour, auquel nous savons trop que nous ne pouvons pas atteindre. Aussi la plupart des hommes se représentent ils les lois morales comme les ordres de Dieu même, ou ne croient-ils pas pouvoir s'y conformer sans le secours de sa grâce. Bref, la représentation de Tidéal moral provoque des sentiments de vénération et d'adoralion tels que toute possibilité de critique se trouve exclue d'avance. La conscience morale se repose sur son propre impératif comme sur un absolu. Du point de vue du dehors» ou de la science, Tensemble des prescriptions morales ne nous apparaît plus avec les mômes caractères. Nous ne les jugeons plus aprioriles meilleures possible, ni sacrées, ni divines. Nous les prenons pour solidaires, en fait, de l'ensemble des autres séries concomitantes de phénomènes sociaux. Lessentimentsmoraux, les pratiques moralesd'uno société donnée sont nécessairement liées, pour le savant, aux croyances religieuses, à l'état économique et politique, aux acquisitions intellectuelles, aux conditions climatériques et géographiques, et par conséquent aussi, au passé de cette société; et, comme ils ont évolué jusqu'à présent en fonction de ces séries, ils sont destinés à évoluer de même dans l'avenir. Cette vue générale, conséquence immédiate de la conception scientifique, se trouve constamment vérifiée par l'emploi de la méthode comparative. Elle s'applique à notre propre morale comme à toutes les autres.
Celle-ci (de même que toute autre) ne nous apparaîtra plus comme une représentation idéale de l'activité parfaite et de rexcellence morale. Nous avouerons qu'elle est, à un moment donné, précisément aussi bonne et aussi mauvaise qu'elle peut être. Nous reconnaîtrons ici un cas d'application du principe des conditions d existence^ que le
progrès du savoir positif substitue partout à la considéralion métaphysique de la finalité. De même que toulc espèce viable vit, tant qu'elle peut résister à l'ensemble des conditions qui la menacent, même quand ses organes sont manifestement imparfaits ou dégénérés, même quand leur adaptation à la fin qu'ils doivent atteindre nous semble très médiocre; de même, toute société viable se maintient, tant qu'elle n'est pas englobée ou détruite par une autre plus puissante ; et elle se maintient avec sa morale propre, fonction de ses conditions d'existence, et qui est pi'écisément ce que ces conditions exigent qu'elle soit. Quelles sont ces conditions et leurs conséquences dans un cas donné, nous ne pouvons le deviner a priori^ en nous fondant sur des principes d'économie, de moindre action, de finalité, etc., mais nous devons le chercher dans l'étude des faits.
La propagation d'un grand nombre d'espèces animales et végétales est assurée par le moyen d'une quantité immense de millions de germes qui périssent presque tous, tandis que quelques-uns seulement évoluent et parviennent à maturité : procédé d'une prodigalité effroyable, et qui devrait choquer notre sentiment de l'adaptation raisonnable des moyens à la fin, si nous n'avions pas une attitude d'admiration préconçue à l'égard de ce que la nature nous présente. Pareillement, les sociétés humaines se maintiennent, et c'est un fait naturel : mais l'ordre social qui s'y perpétue (et dont la morale est un des facteurs essentiels), y est peut-être obtenu par un égal dédain de ce que nous appelons économie et finalité. Peut-être y a-t-il là aussi une prodigalité énorme, une dépense injustifiable (du moins pour notre raison) de souffrances, de misères, de douleurs physiques et morales, un sacrifice, qui se renouvelle à chaque génération, de l'immense majorité des individus au fonctionnement de l'ensemble
social. A tout le moins, jusqu'à preuve du contraire, rien ne nous autorise à penser qu'il n'en est pas ainsi. Car, (lès que nous concevons la réalité sociale comme faisant partie de la nature, nous devons la concevoir comme régie par les lois générales de cette nature, et tout d abord par le principe des conditions d'existence. Or ce principe n'implique nullement la « raison du meilleur », qui servait à Socrate et aux anciens pour comprendre la nature physique, comme elle sert encore aux modernes pour comprendre la nature morale. Il exprime au contraire que tous les êtres et systèmes d'êtres compatibles avec l'ensemble de leurs conditions, internes et externes, se conservent aussi longtemps que cette compatibilité dure, et si grandes que soient, à nos yeux, leurs imperfections. Les sociétés humaines ne font point exception, ni, en particulier, les croyances, sentiments, et prescriptions morales qui dominent dans chacune de ces sociétés.
Il suit de là que Tidée d'une « morale naturelle » doit faire place à Tidée que toutes les morales existantes sont naturelles. Elles le sont toutes au même titre, quel que soit le rang que chacune occupe dans une classification établie par nous. La morale des sociétés australiennes est aussi naturelle que celle de la Chine, la morale chinoise aussi naturelle que celle de l'Europe et de l'Amérique : chacune est précisément ce qu'elle pouvait être d'après l'ensemble des conditions données. Nous sommes habitués h entendre « morale naturelle » dans un sens difiFérent. Ce mot signifie pour nous que toute conscience humaine reçoit, par cela seul qu'elle est humaine, une lumière spéciale qui lui découvre la distinction du bien et du mal. Prêts à admettre (comme les faits d'ailleurs nous y contraignent) que cette lumière peut être obscurcie de mille manières, et presque entièrement, dans les sociétés sauvages, corrompues ou dégénérées, nous n'en sommes pas
LA MtJUAI.R NATURELLE
moins persuadés qu'il suffirait d'enlever ce qui l'olTusque puur qu'elle reconinionf;àt à hrillcr. En un moi, nous croyons que Thomme est nalureliemcnl raoraK uu môme lilre qu'il est nalurellemenl raisonualile. Celle croyauce est au fond des doctrines philosophiques qui éludieoL la « raison pratique ». Mais elle repose elle-même sur une ronlusion d'idées. Sans doute, Thomme est nalurellemen( nioraK si l'on entend par là que Thomme vil partout en société, et que dans toute société il y a des « mœurs »^ des usages qui s'imposent, des obligations, des tabous. Mais on ne fait ainsi que constater un fait qui se vérifie dnns tous les temps et dans lous les lieux. Et cela n'équivaut nullement à dire que la moralité est naturelle à riiomme, si l'on entend par cette formule qu'il y a dans sa conscience une révélai ion plus ou moins nette d'un ordre moral, par une sorte de privilège attaché à sa qualité d'ôtre raisonnable ou responsable.
Cette idée d'une « morale naturelle >», proche voisine du fc droitnaturel », eslpeut-ètrecequi s'oppose le plus opiniâtrement en nous à la nécessité d'admettre *|ue les morales, '•omme les institutions, comme les langues, se sont prod Lxites, établies, et maintenues en vertu de lois sociologiques ptxrement « naturelles » (en prenant ici le mot dans le sens do physiques), et doivent être étudiées comme telles, I*our remonter aux raisons les plus profondes de cette i*<5sistance, on peut ni pp rocher la prétendue « morale ï^n,turelle » de la « religion naturelle » avec qui elle a Itis plus étroites affinités. Que de bons et généreux esprits, ''*^puis le xvnf siècle^ se sont complu à distinguer la religion davec les religions! Aux religions Iiistoriques, à la tlivcrsité, à l'étrangeté, à Thorreur de leurs dogmes, ^^' leurs mythes, de leurs cultes, on opposait la religion naturelle, née spontanément de Tâme humaine, raisonitable par conséquent et hienraisantc, aussi simple que
lès autres étaient compliquées, aussi logique qu'elles «îtaîenl absurdes, aussi pacifique qu'elles ôtaient sanguinaires, aussi tolérante qu*elles étaient jalouses, aussi une quelles élaioTit divisées. Voltaire croyait vrairaent à ccito religion naturelle. Selon lui. elle avait, sur toutes le a| autres, Tavantage d'une plus haute antiquité. Celles-c^^ n'en étaient que des déformations, destinées à dîsparaîlr^ le jour où rhumanité, devenue majeure, n'écouterait plit que la voix de la raison.
Cette conception a ^enchanté beaucoup d'esprits, nous voyons aisément pourquoi. Elle leur permettait d se détacher sans i^eniords des religions positives aux: quelles ils avaient cessé de croire^ et de conserver nôan
moins une religiosité très vive, h laquelle la a religionnatu
relie » rournissait un aliment suflisant. Elle rendait compt de la diversité des religions positives par des cîrcon^ ^ lances historiques particulières, eldeTunité de lareligiorM:^ naturelle par une disposition (pour ne pas dire uîl *-^ révélation) essentielle à Thumanité.
Pourquoi cette explication sétliiisante n'ose-t-elle plu se produire aujourd'hui? Parce qu'en réalité elle n'es::^pliqiiait rien, parce que la prétendue « religion natu. relie » n'était nullement ce que pensaient ses partisane- Loin de représenter Tessence des éléments eonimmm ^ à toute religion humaine, elle était un produit très sp^^^ cial de la pensée philosophique (c'est-à-dire rélléchi^^^H dans une petite partie de rhumanité. à une époque fom^l peu religieuse. Elle n'était, en fait, que le monothéisnm *^ européen des siècles précédents, réduit à la forme \n\ 1 *^ et abstraite d'un déisme ralionaliste. Chaque progr^^^ fait par l'étude positive des religions des sociétés inf^" ricures a rendu plus évident le désaccord entre les fat ^^ et rhypoihése de Tuniversalité de la religion naturcU*-^' Uctte étude ne contredit sans doute pas l'assertion qi^^^'—
l\ MOHME NATURKIJ.E
dans loules les sociétés humaines passées et présentes on constate des phénomènes auxquels convient le nom de a religieux >k Mais parmi ces phénomènes conslants on ne trouve ciM'lainemcnl pas, comme le croyaient les phi* losophcs du xvin'' siècle, la croyance à un « sage auteur du monde », ni Fidée d'une « Providence n et d'un « Dieu rémunérateur et vengour », S*il est possible de dégager les éléments permanents des religions humaines, ce n/est pas par une analyse idéologique a priori que nous y parviendrons jamais, mais bien par Tétude attentive, a pos- /e/'i'or/, de ce que ces religions ont été en elTet, dans les sociétés les plus diverses dont nous puissions obtenir une connaissance suflisamment exacte.
Ccsrénexionsnes'appliquentpasmoins hien à hiw moralt* no-turello w,si voisine d^iilleurs de la « religion naturelle a ([t ic le déisme du xvnf siècle les comprenait toutes deux ù peu près indistinclcmenl. Ceux qui sVUaient attachés îiAp^ec empressement à ridée d'une religion nalurellcj naissiiutdo la raison et du mmir de lliomme, ne le faisaient point pour avoir constaté, par une étude scienlifîqut^ r Universalité des croyances dont se composait, à leui's youx, cette religion, mais parce qu'ils ne pouvaient concevoir la nature iiumaim* dénuée de ces croyances, Nous ne voyons plus là^ aujourd'hui, qu'une expression de h^urs propres besoins religieux. De même, ceux qui resl-^-'iit lidèles à l'idée d'une u morale naturelle », ne s'y attachent pas pour avoir constaté en lait que les hommes ^*^nt partout la distinction du juste et de Tinjuste, et ^'Onnaissenl partout les principes de cette morale, mais [>Hrce qu'ils ne peuvent concevoir la nature humaine ^*^*pouiUée de ce qui en est, selon eux, le plus essentiel attribut. Mais c'est encore là une expression de la ferveur *- leur foi morale, Scienliliquement, il est aussi vain apposer la morale aux morales, que la religion aux reli-
gions. Cette distinction peut être intéressante, comme symptôme d'un effort des consciences pour se dégager de ce qu'il y a d'accidentel dans leurs mœurs comme dans leurs croyances; mais elle ne nous instruit nullement, et ne saurait nous dispenser de chercher, dans Tétude des faits, et là seulement, quels sont les éléments constants dans les mœurs des diverses portions de l'humanité présente et passée.
Au fond, de même que Tidée de religion naturelle, bien qu'opposée par les philosophes du xvni^ siècle à Tidée de religion révélée, n'est pourtant que cette même idée sous une forme un peu différente, une révélation laïcisée, si Ton ose dire; de même l'idée d'une « morale naturelle », sous une forme philosophique, demeure une conception essentiellement religieuse. La « nature » qui éclaire l'homme sur la distinction du bien et du mal, et qui en fait ainsi un être moral, seul parmi tous les autres, est encore une façon de « Providence », laïcisée elle aussi. Ce postulat optimiste est reconnaissable chez Hume comme chez les philosophes français; et il se concilie aussi bien avec leur empirisme qu'avec le rationalisme de Leibniz. Car il a lui-même son origine dans un instinct contre lequel aucun de ces philosophes ne s'est mis en défiance. C'est rinstinct de ce qu'on peut appeler 1' « anthropocentrisme moral », plus profond et plus difficile à combattre que l'anthropocentrisme physique, bien que d'origine et d'essence analogues. C'est le besoin spontané de disposer les faits et les lois du monde moral autour de la conscience humaine comme centre, et de les expliquer par elle ; et l'on y cède avec une complaisance si immédiate, que l'on ne se doute pas que l'on y a cédé, ni même qu'il existe.
On sait quels efforts il a fallu pour convaincre l'homme qu'il n'était pas situé au centre du monde physique. La
LA MORALE NATl'flRLLE
ocepLiou astronomique de CojKTnic, de Kepler, i\v G- ^M^lilée a dû, pour s'imposer, Irîomplior d\me résistancr iniâtre : des théories îinciennos et respecltk^s, di's ct^^^^yances riiligicuses, des hiibitudes d'esprit et des senti ^iTMients invélérés se trouvaient coalisés contre cet ennemi cxz> îTimiin. Elle a fini cependant par l'emporter; mais cettr g».'^nde révolution intellectuelle, i]ui date' de près de trois si ^^cles, n'a pas eu jusqu'ici, surtout au point de vue moral, le? ^ conséquences lointaines et prolbndes que Ton pouvail i'irm. ultendre. Certes, elle a rendu possibles les merveille* ^ix progrès de la mécanique céleste, et, par contreco^p^ elle a contribué pins ou moins indirectement à ceux doïs autres sciences physiques. Elle n'a sans doute pas ét(* ssi^xis influence sur Tapparîtion des théories transformistes, q^xi, à leur tour, ont porté un coup sensible à Tanthropocentrisme. F'ourtant celui-ci subsiste toujours. Lesrelig icDns et les morales des peuples les plus avances au point d^ vue intellectuel, qui le prennent pour accordé, ne paraisse ut pas avoir perdu beaucoup de leur empire.
doniment la substitution du monde céleste de Newton' à oclui de Ptolémée, du monde des espèces de Darwin à celui 'io Guviei' n'a-t-elle pas eu, jusqu7i présent, d'action 6nergic|uênient dissolvante sur des doj^^mes qui appartiennent îi Tin système d'idées tout dillerent?- — ^ C/estque les découvertes scienlîHqnes modernes ne ruinent Tantliropocen- ^t'isme qu\iu point de vue physique, ou pour mieux dire, spatîtiK Que riiomrae occupe le centre du monde, ou tiu'il s^t* voie isolé sur un grain de poussière dans I <^^pare illimité, la dilTérence des deux conceptions, qui pHrait d'abord capitale, ne tarde pas à s'atténuer, principi^lemiMit sous Finlluencc de deuxréllexions. D^abord, notre 'ïiiagiiiation est seule mise en branle et frappée par lu ^*-*présentationd'un espace qu'elle ne peut jamais embi'asser ^^Jiit (^iili(^r. Four reniendement, 1 espace ne présente que
LA MORALE ET LA. SCIENCE: DES MÛEUHî^
des rapports, qui lui deviennent vile fcimiliers par lu considénitîon dos infînisde diflért'nls ordres. Aucune qucintité n*esl ni grande ni pelite pur rtle-mème, mais seulemeni par comparaison aver une unité arbitrairement fixée. Mais surloutj si nous sommes perdus dans un canton isolé de Tunivers, nous savons que nous le sommes, nous mesurons notre distHuee uu soleil, et la distance de notre soleil à beaucoup d autres; d'où il suit que si le fait humilie notre orgueil, Iii connaissance de ce même fait le relève. Peu importe la place que nous occupons nialérii^llemenl duns le monde, s'il se dispose toujours autour de notre raison. Des considérations dumôme genre arrêtent les effets qui pourraient sortir des théories transformistes.
C'est ainsi que rantliropocentrisme a pu subsister, cl
^ qu'il a subsiste en clTet^ eu prenant non plus la terre, mais la raison humaine pour le centre du monde, c'està-dire en se modiliant de façon à devenir un anthropocentrisme spirituel. De là riniportance croissante de Fidée d'un ordre moral, dont la conscience de Thomme, seul doué de raison et de liberté, est à la fois le principe et la
• raison d'être. Celte conscience apparaît de plus en plus comme le centre auquel se rapporte et par lequel s'explique toute hi riche diversité des phénomènes naturels, et spécialement j des faits moraux. C'est donc toujours, au fond, la même attitude mentale, c'est toujours la mênie^?r:iconception anthropocentrique, finaliste, religieuse (ccss termes sont tels que le passage de l'un à Fautre se fait* insensiblement;, qui se rend la réalité intelligible en rimaginant faite et organisée en vue de rhomme. Sans
[doute, il a fallu abandonner cette explication de la naturi
[physique, sous la pression de la science positive qui en ^^^^ montré la fausseté; mais riiomme n'en est pas moin^^^ resté le centre moral de Tunivcrs.
LA Mon\LK natuhkllk Sot
La lutte contre lanlliropocentrismc est donc loinirôlre achevée; ses positions les plus fortes ne s^oiit pas ^ntuniôcs. Il n'a perdu, pour ainsi dire, qu'une enceinfi* extérieure. Il reste une citadelle qui sera beaucoup plus difficile h emporter. Le siège en est commencé cependanl, pî>r les sciences sociologiques, qui ont entrepris d'étudier la réalité sociale au môme titre que la réalité physique, et qui, au lieu de partir de la conscience morale <^omaic d'une sorte dv révélation naturelle, analysent l«*s florales existantes comme les sciences naturelles analysent les corps. Mais cette tâche est beaucoup plus comp'exe, beaucoup plus ardue, que celle des Copernic et des fî£*litée, et la résistance que les savants rencontreront sera *^iioore plus obstinée.
Renoncer à ranthropocentrismc moral, en ctTet, ce sera rc^X\Qncer défini tivemeut aux postulats linalistes et relië^^^i^ux, et faire rentrer la science des choses morales ou ^C^ciales dans le droit commun des sciences de la nature. La ^^ï'ie des phénomènes tnoraux présentés par une société *^<^iinée n'aura plus un caractère unique entre toutes les ^^i:"iesde phénomènes (juridiques, politiques, économil^M^es, religieux, intellectuels, et autres), qui se produisent ^* rnultanémentdans cette société. Elle sera conçue comme ^^^lativeà eux, de môme qu'ils sont relatifs àelte. Elle sera ^^ naturelle » dans le même sens que les autres. Du point ^^ vue religieux, la conscience pourra toujours s'appa- **Uître à elle-même comme « législatrice universelle dans *^ règne des fins », « membre de la cité céleste », u sujet ^ans le royaume de Dieu ». Mais la science, placée à un ï^oint de vue tout dilTérent, loin de ramener rcnsemble de lîi réalitésociale à la conscience comme à son centre, rendra Compte au contraire de chaque conscience morale par Ten- ^emblcde la réalité sociale dont cette conscience fait partie, et dont elle est à la fois une expression et une fonction.
âos
.A MÔflALE BT LA î^CIENCE lïRS MOEimS
Nécessité d'éliidier désormais les morales, passées ou existantes, aO; moyen de ïa méthode comparative. — Impossibilité de les ramener k noire propre conscience prise pour type.
Les coiiSL'quenccs de CL^tle inlroduclion de la méthode scieniilîqiie ne modifient pas seulement le caraetère de la spéculation morale : elles en déplacent Taxe eLle ccntr de gravite. Ce qui servait de principe d'explication, la conscience morale, devient au contraire l'objet de rinvcstigation scientifique. Au lieu de spéculer sur lliomme, être naturellement moral, il s'agit de voir comment Tensemble des prescriptions, obligations et défenses, qui constitue la morale d'une société donnée, s'est formé eu fonction des autres séries de phénomènes sociaux. Hh lors, nous n'avons plus le droit d'affirmer^ sous la diversité réelle des morales existantes ou passées, Texistencc d'une racine ou origine morale commune à toutes. Ou Jn moins, si nous faisons celte liypothése, — et il nous rst permis de la faire, à condition de la soumettre à l'épreuvr des faits, comme toute hypothèse scientifique, — ^il nou^ reste à reelicrcher quels sont les cléments constants de toutes les morales humaines. Nous ne pouvons détermiuei^ à Tavance quels ils sont, ni surtout nous fonder sur cette détermination préalable pour considérer telle ou tcll«.' morale donnée comme un type aberrant, comme une déformation plus ou moins grave de la morale originelle' Ce serait revenir à Tidée de la « morale naturelle », à ijui nous avons dû refuser un caractère scientilique, et où nous avons reconnu une expression derauthropocentrisnic métaphysique et religieux.
L'usage légitime de cette hypothèse nous est montré pi'
LA MOUALE NATURELLE 209
remploi qui en est fait dans les autres sciences sociales. La science comparée des religions, des arts, du droit, des institutions en général, des langues, tend à montrer que, dans des sociétés qui ont évolué, à ce qu'il semble, indépendamment les unes des autres, le processus de développement a présenté souvent des analogies frappantes. Celles-ci sont si précises, parfois jusque dans le plus petit détail, si régulières dans la succession uniforme des phases, qu'on ne saurait les considérer comme fortuites. Il faut donc admettre que, dans les différentes sociétés, les institutions évoluent suivant les mêmes lois psychologiques et sociologiques. C'est en cela que consiste l'hypothèse dont il s'agit. Mais il ne faut la prendre que comme « heuristique », et non comme explicative. Au lieu de construire a priori un homme supposé primitif, au lieu de déterminer par une induction rétrospective et hasardeuse, ses fonctions sensibles, intellectuelles et morales, nous devons considérer au contraire que c'est là un schème, utile sans doute, mais un schème vide. 11 ne peut être rempli que par l'analyse et par la comparaison des différents processus de développement social qui se sont produits réellenient ; analyse et comparaison qui nous mettront en état de séparer ce qui est commun de ce qui ne l'est pas. L'étude comparée des religions, par exemple, particulièrement des religions des peuples peu civilisés, convainc bientôt le savant que toute la pénétration psychologique, toute la subtilité dialectique imaginables, réduites à elles-mêmes, ne sauraient reproduire l'état mental dont ces religions sont les témoins irrécusables. Les hommes qui ont cru ou qui croient encore à ces mythes, qui ont organisé ces cultes et pratiqué ces rites, avaient des façons de se représenter les objets, de grouper leurs représentations, d'imaginer, de classer les êtres, de tirer des conséquences, éprouvaient des émotions coUec-
Lévy-Brl'hl. — La morale. 14
lives si profondément dilïV^rentes des nôtres, que nous avons une peine exi renie à les reslituer, môme par Iv plus grand elîort de souplesse intellectuelle dont nous soyons capables. Il y a là une logique, une symbolique, loiile une vie mentale que nouïs ne pouvons lire à livre ouvert en hi rapportant simplement à la nôtre. 11 nous faut la di^chiiïrer péniblement, en nous dégageant h plus possible de nos propres habitudes mentales. Ou plutùl le problème, considéré dans sa totalité, s'énonce ainsi : étant admis, par hypotlièse, que le processus do développement des sociétés humaines obéit partout aux mémos lois, retrouver les stades intermédiaires que les religions. les institutions, les arts des sociétés plus élevées onl M , traverser, pour arriver h leur élat présent. fl
Dans le cas particulier de la morale, nous ne devoun" donc pas non plus faire usage de notre conscience actuelle pour compj'cndre ou pour éclairer ce qua pu être la conscience dans les sociétés primitives. Nous ne pouvon? môme pas poser a priori qu'elles aient connu un équiva-j lent de notre conscience morale individuelle, qui est! capable d'aflîrmcr son initiative et son indépendance** soit en s'opposanl aux règles généralement acceptées, sôit^ ûiéme en s'y conformant par une décision réfléchie. Ici] encore, une méthode précisément opposée s'impose ati savant. 11 devra essayer de délerniiner ce qui, pourle^^, membres d'une société de ce genre, est ordonné owj interdît^ comment les obligations ou les défenses sel manifestent, quelles en sont les sanctions sous forme d'expiation, de châtiment ou de remords, et surtout de quellesj croyances et de quelles reprcseutalions ces obligations ctl défenses sont solidaires. 11 ne devra pas transporter dans cel passé reculé la distinction nette, évidemment plus récenl^t entre ce qui est religieux, jui'idique, ou purement moral Enlin, pour poser le problème général dans toute sa corn-
LA MOriALE NATURELLE
2ii
>lcxilê, il devra essayer de déterminer, aolanl (ju'il lo pourra, les stades pctr lesquels la eoiitunie et le tabou du sauvage dcvîcnncnl peu à peu lu loL dans les textes à la fois religieux et juridiques, tels que le Pentatcuque, et aboutissent à rimpôralif catégorique du philosophe, expression abstraite de la conscience morale d'aujourd'hui, qui se prend pour rationnelle.
Il faut avouer que nous sommes encore extrèmemeni loin de pouvoir résoudre ce problème, ou même d'en posséder les donn«îes positives indispensables. Dans celb* série de phénomènes sociaux, plus peut-être que dans tout<' autre, nous ignorons presque tout, et nous commençons à peine à nous apercevoir de notre ignorance. Noire conscience morale, si nous la considérons objectivement, esl pour nous un mystère, ou plutôt im ensemble de mystères Jictiietlement indéchiiïrables. Elle nous présente comme obligatoires ou comme interdites des manières d'agir dont ies raisons, croyances disparues depuis de longs siècles, sontpresquc aussi insaisissables pour nous quelcs globules du sang du mammouth dont on retrouve aujourd'hui le squelette. Nous savons qu'il s'y trouvedes èlémenlsdeprovenance et d'âge très divers, des éléments germaniques, chrétiens, classiques, préclassiques et préhistoriques^ peut être môme préhumains. Nous n'ignorons plus que Itâ stratification de ces apports successifs n'est peut-être pas plus régulière que la disposition des couches géob)giques dans une région souvent bouleversée. Et pourtant, *comme notre conscience morale est impérative, et que Ï10US nous sentons soumis à ses ordres, non sculeniejit [Hous ne la trouvons pas obscure^ (puisqu'elle nous coni- Itnande clairement), mais nous la prenons pour lu cou- Science morale universelle, éternelle, pour la conscience piorale absolue et en soi.
' La spéculation morale a eu longtemps pour objet de
faire voir que cette prétention spontanée et naïve était fondée en raison ; elle invoquait la « nature » privilégiée de Tâme humaine, fille de Dieu, divine elle-même. La spéculation morale scientifique, plus modeste, ne se proposera, pendant longtemps sans doute, que des problènaes beaucoup plus spéciaux, et historiquement définis. D'où provient telle obligation, telle interdiction qui se retrouve dans plusieurs sociétés distinctes ? Quel a été le sens de la responsabilité individuelle, soit pénale, soit civile, quand elle est apparue ? Par quelles formes a passé la propriété de la terre, des biens meubles, des esclaves? Quelle a été la succession des formes du mariage, de la famille? — Mais, dira-t-on peut-être, ce n'est pas là de la spéculation morale : c'est de la sociologie. — Il est vrai, mais quelle spéculation morale scientifique peut-il y avoir désormais, sinon Tétude comparée des morales existantes ou ayant existé?
Enfin, en devenant œuvre scientifique, la spéculation morale devient du même coup œuvre collective. Auparavant, elle produisait des systèmes, dont chacun était dû au génie individuel et aux facultés organisatrices d'un philosophe, qui en découvrait les principes, en dessinait i'enserable, et quelquefois même en achevait le détail. La spéculation morale, sous sa forme scientifique, suggère ridée d'une compagnie de pionniers dont les efforts communs s'emploient à défricher une terre vierge. Elle sait qu'elle ne produit rien qui ne soit destiné à être complété, remanié, transformé peut-être jusqu'à devenir méconnaissable. Mais elle sait aussi que c'est là le sort commun de tous les travaux scientifiques, surtout dans la période initiale. Elle s'estime satisfaite, si elle fraye le chemin à d'autres, qui iront plus loin.
LA MQBALË NATUREIJ.K
Objection ; les vérilés morales ont élé coiiiuies de towL temps. — Réponse : cette conception est inconciliable avec la solidarité réelle des difTéreotes séries de phètio mènes sociaux, qui évoluent ensemble. — En t'ait, la ressemblance des formules n'empêche pas une très grande diversité de leur contenu. — La justice sociale est un devenir, sinon un progrès continu. — InlUïence des grands ch an ge me n ts é co n o m i q ue s .
Buckle a soutenu, en s'appuyaiit sur un grand nombre de faits, que le progrès des sociétés humaines déj)endatl principalement de la découverte de vérilés scientifiques Qouvelles, et niiilemênt do la découverte de vérités morales, attendu que celles-ci tâc Iransnietlent de génération à génération et mètne de civilisation à civilisation, toujours semblables à ellesî-mèmes par leur formule, sinon dans leurs applications. Selon lui, aussi loin que rbistoire nous permette de remonter, nous trouvons fies sociétés déjà en possession des principes fondamentaux de la morale, bien que fort ignorantes des sciences de la nature. Cette conception n'est pas nouvelle. Les philosophes anciens^ stirtout les Stoïciens, en avaient déjà fait un lieu commun. Elle est en contradiction avec €6 que nous avons essayé d'établir, car elle n'est, au fond, qu'une expression un peu différente de la croyance k un droit naturel et à une morale naturelle. Nous pourrions donc, à la rigueur, la considérer comme suffisamment réfutée par ce qui précède. Toutefois, comme elle prétend l'appuyer sur Tobservation, il ne sera peut-être pas inutile le la critiquer en elle-même, et d'examiner la valeur et a portée des faits qu'elle invoque.
Ces faits sont, en général, empruntés à des civilisa-
LA MOnALC ET LA SCIENCK DES MOEURS
lions qui, par comparaison avec celles qui nous sont plus familières, paraissenl Fort reculées dans le temps, et, par suite, relativement pi'imîlives, rÉgypte, l'Assyrie, h Babylonîe, (3 ou 4000 ans avant le Clirisl). On trouve en effet un certain nombre de textes qui témoignenl, dès celte époque, d'une conscience morale déjà iLii'gemeiil ouverte h la notion de la justice et au respect du dixiil ! d'aulrui, en môme temps qu'aux devoirs d'assistance el I de protection pour les faibles. Mais ces civilisations, pour reculées qu'elles nous paraissent, sont déjà Irns coniplexcs, très développées, remarquablement diflereuciées îmi ' point de vue social, et d'un type élevé en organisation. Nous ne savons absolument pas quel espace de temps les a séparées d*un état analogue à celui où nous voyoïi!» aujourd'hui les sociétés inférieures de TAfrique, des deux Amériques et de l'Australie; mais nous ne risquons pas de nous tromper en le supposant très considérable. Les faits allégués lendraienl donc à prouver que partout o» les sociétés humaines parviennent à un haut degré i^ civilisation, les relations morales des hommes entre eux en portent le ténioigriage. Mais le contraire seul serail surprenant; et on peut faire la même constatation au sujet de leurs relations économiques, de leur arl, de leur j tangue, de leur religion. C'est une conséquence inini(^'-| diale de la solidarité qui unit les unes aux autres les diflférentes séries fondamen laies de phénomènes sociaux. Sanâl doutCj cette solidarité n'est pas toujours également mani-j feste, et des causes intercurrentes peuvent favoriser^ o^ entraver, le développement de telle uu telle série; mais d'une façon générale, et si l'on a soin de tenir compte des j perturbations qui peuvent provenir des causes les plu^l diverses, la loi se vérifie.
Par suite, en vertu de cetle même loi^ il serait dt' ^^\ dernière invraisemblance que dans une société decivilis^H
lion encore très basse et sauvage, la conscience morale fût déjà très différenciée, et se possédât elle-même. Gomment une série sociale, et une seule, aurait elle évolué isolément jusqu'à un degré déjà élevé de complexité et de différenciation, tandis que les autres seraient demeurées à un étage de beaucoup inférieur? Gomment concevoir qu'avec une mentalité trouble, ne permettant encore ni pensée abstraite ni généralisation, en l'absence d'une division du travail un peu avancée, d'un sentiment net de l'opposition possible entre l'individu et le groupe, des notions aussi délicates que celles de justice distributive et réparative, de responsabilité individuelle, et de respect du droit, puissent, je ne dis pas s'exprimer, mais seulement se former?
Le supposer serait admettre l'hypothèse d'une révélation spéciale ; et c'est bien cette hypothèse que nous iivons trouvée, en effet, quand nous sommes parvenus à la racine la plus profonde de l'idée de « morale naturelle ». Mais nous avons vu aussi que cette hypothèse n'est nullement confirmée par les faits. Sans doute, partout où existent des groupements humains, existent aussi entre leurs membres des relations que l'on peut qualifier de morales, c'est-à-dire qu'il s'y présente des actes permis ou défendus, en dehors de ceux (en petit nombre) qui sont indifférents, et qu'il s'y présente aussi des sentiments de blâme, d'admiration, de réprobation, d'estime, pour les auteurs de ces actes. Mais il y a fort loin de ces faits à la connaissance consciente et réfléchie de « vérités morales », et surtout de vérités comparables à celles qui jouent un si grand rôle dans les sociétés civilisées. Dans les sociétés dites primitives, la présence d'une conscience morale individuelle en possession de ces vérités, en possession d'ellemême, serait une sorte de miracle. Pour autant qu^ nous sachions, ce miracle ne s'est réalisé nulle part.
me^
LA «OBALE ET LA SCIENCK liKS MŒCRS
En outre, môme dans les socîtHés déjà plus élevées. il ne fcuil pas que la ressem blanc** oxt(5rieure des formules nous dissimule la diJîérence ielime des « vérités morales » qu'elles exprimenl. Par exemple, les règles essentielles de la justice, dit-on souvent ^ étaient aussi bien connues de ranliquilé civilisée la plus reculée que de nos jours : Neminem limlere ; sHum cuifjue tribuerp, — Peiilôtre: mais tout ce que Ton peul en conclure légitimemeïil. c'est que, depuis cette antiquité très reculée, le langage i\ permis une expression abstraite des rapports moraux essentiels. La resst?mblance s'arnMe là. Elle n'est quedHns la généralité et dans rahsiraetion de la formule. Pour qu'elle fût aussi dans sa signiiî cation, il faudrait que le sens des termes fût à peu de chose près le même dans les différentes civilisations. Or il s'en faut, et de beaucoup. Comment entendre neminem? A quels actes peut s appliquer kedere? Dans les sociétés à demi civilisées, Pétranger n*est pas compris dans neminem. Le bateau jeté par h tempête sur une côte étrangère est pillé, les hommes qui le montent, égorgés ou réduits en esclavage, sans que personne y voie une infraction à la règle neminem Lvdere, De tels exemples abondent, non pas seulement dans le passé, mais chez nous, et de notre temps. La façon dont les indigènes des colonies, môme civilisés, comme les Annamites, sont traités en général par les Européens^ montre que les « vérités morales i) souflrent une singulière éclipse hors de leur pays d'origine. — De môme pour la règle suum ciiique tribuere. Gomment se définit mum^- Dans une société où des castes existent, la justice consiste à traiter chacun selon sa caste, le brahmane en brahmane, le paria en paria; chez un grand nombre de peuples à demi civilisés, à regarder les enfants du sexe féminin comme une charge importune, les femmes comme des bêtes de somme; dans la société féodale, à prendre le
LA MORALE TVATURKLLE
vilain pour une matière Uiillabir vi corvéable, à merci. Môme dans les sociét<5s les plus déveloiipées, certaines appUcatioes de cette formule de la justice peuvent provoquer les protestations d'un petit nombre de consciences, tandis que les autres n'en sont point troublées, L*indus- Iricl qui juge qu'il ne gagne plus assez d'argent peut fermer d'un jour à lautre son usine, et penser qu'il ne « i;ul torl a personne », puisqu'il a payt5 à ses ouvriers, niatuLenanl sur le pavé, le travail fourni par eux jusqu'à ce jour. Au aiilieu du xix*' siècle, lors du développement rapide des manufactures en Angleterre, et de Thorrible consoramalion qui fut faite d'enlîinls et de femmes travaillant dfins les usines jusqu'à seize et dix- lui il heures par jour, il ne semble pas que les patrons aient i'U conscience de violer la règle de la justice : suujn iuiqffe fribttere. Ne payaientils pas le salaire convenu?
Ces formules, prises abstraitement, n'ont donc pas la vertu qu'on leur attribue d'exprimer en tout temps et en tout lieu Tessence éternelle de la justice. Considérées en elles-mt^mes. elles sont vides. Elles ne reçoivent leur signification et leur valeur morales que de leur contenu. Or ce contenu ne leur est pas fourni a priori par une sorte d'intuition nalurellej ni par une estimation immédiate de Tutililé commune. Il leur vient de la réalité sociale existante à chaque époque, et qui impose a chaque individu la façon dont il doit se conduire dans un cas donné. Elles représentent ainsi des expressions de la morale de telle ou telle société, à un certain moment, et non pas des expressions de la a vérité morale n en soi. ^]lles disent également à TEgypticn contemporain des premières dynasties, à TAssyrien du temps de Sargon, au Grec du temps de Thucydide, au baron et au prélat du xi*- siècle : « 11 faut être juste, il faut rendre à chacun le sien, >i Mais il n'y a de commun dans ces cas, et dans
Lk MORA[-K BT LA SlllENCE DEi^ MÛEtîftS
tous Ie& autres qu on pourrait citer, que la formule ordon-
uant do. se conroi'mer, en faitj à des règles dé Unies d'action, sous peine de sancLions sociales, précises ou diffuses, qui se répercuLcnl dans chaque conscience individuelle.
Les progrès effectifs de la juslice sociale ne peuvenl donc pas être attribues, comme à leur cause décisive ou niOme principale, à une conception préexistanlc de la justice dans les esprits. Sans doute, en fait, quand un progrès se réalise dans les mœurs ou dans les lois, il ctail déjà réclamé, exigé, depuis quelque temps, et parfois depuis fort longtemps^ par un certain nombre de consciences. Mais d où vient que ces consciences en ressentent le besoin? Ce n'est pus une conséquence nouvelle qu'elles ont tirée de la formule de la justice antérieurement connue; car pourquoi cette conséquence serait-elle aperçue à ce moment précis, et ne rétait-ellc pas auparavant? La déduction n'est donc qu'apparente. Le fait réel dont elle est la manifestation abstraite, c'est, le plus souvent, une modification proroude qui s'est produite dans une autre série de phénomènes sociaux, presque toujours dans Iîl série économique. C'est ainsi que l'esclavage, le serv^agc^ après avoir été considérés comme des phénomènes toul à fait normaux, comme des institutions excellentes e*^ t nécessaires à Tordre social, ayant été peu à peu éliniinéi^^- s par la transformation économique des sociétés européeu^ — ^nes, se sont trouvés exclus du droit paj- la conscience, e^=^l condamnés au nom de la morale. C'est ainsi que la conilt ilion des prolétaires dans le régime capitaliste moderne? après avoir été longtemps considérée parles économisto= comme normale, inévitable, et même, en un certain sens comme providentielle, est regardée d*un tout autre œil aujourd'hui que le prolétariat, ayant pris conscience d^ ^" sa force, exige et obtient des conditions d'existence pli»^^ humaines. La conscience morale commune commence ^*
1 A MOHAIJ'! naturklle
tl9
ûslimer que les iweiidicalions d<*s prokHaires sont justes. Sans Joule, une fuis la triinsformiition t5conomi(jiie coin* mencée, ridée d'une justice meilleure qu'il luut réaliser concourt efticacenient à en accélérer le mouvement. Mais cette idée elle-même ne sérail pas née, et surtout ne se serait pas développée, n'aurail pus acquis une force capîit>le il enlraîner les adhésions par millions, si rensenil>le des conditions où se trouve la société ne Tavait fait surgir. Autant le matérialisme historique est difficile à soulenir, s'il prétend subordonner toute Févolulion des sociétés à leur vie économique, autant il est vi'ai qu'aucune série ilc phénomènes sociaux, pas plus celle des pliénonièiies moraux et juridiques que les autres, ne se développe indépendamment des autres séries,
La justice, et, plus ^énéralemenl, la morale doit être
conçue comme un a devenir ». Rien n'autorise, a priori^ h
îiffirmer que ce devenir soit un progrès, et un progrès
ininterrompu. Admettre ce postulat, ce serait revenir
encore à Tidée de la morale naturelle. Elle prendrait seu-
'ement une forme diflérenie. Au lieu delà supposer révélée
J\uie façon immédiate, dans la conscience de tout homme
Venant au monde, on la supposerait se révélant d'une
A\çon successive, dans révolution historique des sociétés
«-Civilisées. Mais Thypotlièse, pour être ainsi projetée dans
Je temps, ne changerait pas de caractère. Elle resterait
Kiu fond finaliste^ religieuse^ et anthropocentrique. Du
|>oint de vue scientiiique, Tétude des faits ne prouve pas
cjue levolulion des sociétés humaines, non pas môme
<.*elles des sociétés supérieures, soit telle que chaque série
i de phénomènes, et toutes ensenihle, ne varient que dans
le sens du << mieux ». Elle fait voir au contraire qu'une
foule de causes, internes et externes, peuvent enrayer ou
Faire dévier le développement d'une ou de plusieurs séries,
^^t, par contre-coup, celui de toutes les autres. Si roncon-
sidère les états successifs qu'a traversés une partie du monde antique, (Espagne, Italie et Gaule), entre le i®*" siècle de Tère chrétienne et le xii®, il est difficile de soutenir que la marche vers le mieux y a été ininterrompue. A quelque point de vue que Ton se place, (économique, intellectuel, moral, politique ou autre), il est incontestable que le changement, dans Tensemble, a été une régression plutôt qu'un progrès. Donc, en vertu de la loi de solidarité des séries sociales, il a dû se produire simultanément une péjoration des rapports sociaux au point de vue moral, el une obnubilation correspondante de la conscience morale et de ridée de justice. C'est en effet ce qui est arrivé. La civilisation arabe, celle de l'Inde, celle de la Chine fourniraient des exemples analogues.
Ainsi le contenu variable des « vérités morales » ne subit pas, même chez les peuples les plus civilisés, un processus ininterrompu d'épuration. 11 évolue parallèlement à l'évolution générale de la société. Il perd de ses anciens éléments, il en acquiert de nouveaux. Parfois il en perd que, de notre point de vue, il aurait mieux valu conserver, il en conserve qu'il aurait mieux valu perdre. Il en acquiert enfin qu'il aurait mieux valu pour lui ne pas s'incorporer. Cette éventualité, toujours possible, ne serait exclue que par le soin d'une Providence toute-puissante qui dirigerait l'évolution sociale : elle est parfaitement compatible avec le principe des conditions d'existence. Par suite, la conscience morale d'un temps donné, fonction de l'ensemble de la réalité sociale de ce temps, ne donnera jamais à la formule générale de la justice un contenu qui soit dans toutes ses parties digne du respect qu'elle exige pour lui. Par ce qu'elle ordonne, par ce qu'elle interdit, et même par ce qu'elle ne songe ni à ordonner ni à interdire, elle retient nécessairement des traces plus ou moins importantes de ce qu'on peut appe-
1er la superstition et l'ignorance sociales de cette époque. Superstition, — au sens étymologique du mot, — toutes les fois qu'il s'agit de distinction de classes, d'obligations ou d'interdictions établies anciennement, sous l'empire d'idées et de croyances que la conscience rejette aujourd'hui, et qui persistent néanmoins. Ignorance, toutes les fois qu'insuffisamment avertie par les faits, notre justice reste indifférente à des droits naissants qui n'ont pas encore la force de s'imposer.
Il est vain d'imaginer que nous puissions être délivrés, comme par un coup de baguette magique, de ces superstitions et de ces ignorances. Pour ce qui est de i^ignorance, l'impossibilité est manifeste. Gomment pourrions-nous être avertis des modifications de la justice qui seront exigées par des changements encore lointains et à peine dessinés de l'ensemble des conditions sociales, alors que souvent nous ne discernons même pas ceux qui sont tout près de nous, et accomplis plus qu'à moitié ? Ce qui prouve une fois encore combien est chimérique l'idée d'une justice en soi, absolue et immuable; car la justice prend, à chaque période nouvelle de la vie sociale, une forme que les périodes précédentes ne pouvaient prévoir, et qui ne se serait jamais réalisée, si l'évolution de la société eût été différente. On peut très bien imaginer, par exemple, que le régime de la production capitaliste ne se fût pas établi dans l'Europe occidentale ; dans ce cas, une bonne part de ce qu'exige aujourd'hui la justice sociale n'aurait jamais été conçue. De même, nous sommes aujourd'hui, quoi que disent la plupart des économistes libéraux ou socialistes, dans une ignorance profonde du régime social qui se substituera au nôtre dans un avenir plus ou moins éloigné, et, par conséquent, des modifications que le contenu des « vérités morales » devra subir. Nous ne saurions donc remédier que fort peu à notre
ignorance. Nous pouvons seulement (mais cela même esl loin d'ôtre négligeable), faire une étude aussi complète et aussi objective que possible de la réalité morale présente. Nous pouvons déterminer le sens, la force, le caractère socialement utile ou nuisible des différentes tendances qui s'y combattent, des droits qui périclitent et des droits qui naissent. Nous pouvons rendre ainsi les transitions moins pénibles dans les esprits, moins douloureuses dans les faits, et contribuer à obtenir que l'évolution de notre société — s'il est trop ambitieux de parler de révolution de rhumanité — affecte autant que possible la forme d'un progrès, et d*un progrès pacifique.
Quant aux « superstitions », (au sens où nous avons pris le mot tout à l'heure); nous ne saurions non plus les affaiblir que très lentement, surtout les plus anciennes, celles qui, se transmettant de génération en génération, ont fini par acquérir une force comparable à celle de l'instinct. 11 ne faut pas d'ailleurs que ce mot de « superstition », ou de « survivance », fasse illusion. Nous ne l'entendons pas comme les philosophes du xvui° siècle, qui condamnaient impitoyablement, au nom d'un idéal rationnel abstrait, toutes les traditions qui ne pouvaient se concilier avec cet idéal. Les imiter, ce serait de nouveau admettre cette « morale naturelle » dont l'existence leur paraissait évidente, et qui nous a semblé incompatible avec la réalité des faits. Il ne s'agit donc pas pour nous d'entreprendre une sorte de croisade rationnelle contre les « superstitions » qui vivent encore dans notre conscience. De vrai, tout ou à peu près tout y est superstition, puisque tout y est un héritage du passé, et d'un passé qui remonte parfois au delà de l'histoire. Peu importe que les croyances qui sont à l'origine d'une coutume aient été mal fondées, que les raisons qui ont conduit à telle interdiction n'aient plus de sens à nos yeux. Si cette cou-
lume, si cette interdiction ont eu des effets favorables au progrès de la société, si elles se sont mêlées si intimement à sa vie qu^on ne saurait les en arracher sans la déchirer tout entière, au nom de quel principe entreprendrionsnous de les déraciner? Pour être vraiment rationnelle, notre action sur la réalité sociale doit être dirigée, non pas par un idéal abstrait — qui prétend à une valeur absolue, et qui exprime simplement les exigences de la conscience morale d'aujourd*hui, — mais par les résultats delà science. Quand celle-ci aura déterminé, pour chacune des obligations de la conscience morale, comment elle s'est établie, fortifiée, imposée, quels effets elle a produits, et quelle fonction elle a encore dans la vie sociale, nous saurons aussi dans quelle mesure il est expédient — et possible — de la modifier. Ce sera l'emploi de « Tart rationnel » que nous concevons comme Tapplication méthodique des résultats obtenus par la spéculation morale devenue scientifique.