I.A M(MIA1,K ET LA SfJEXCK HKS mEUHS
principes tlieoriqiiL's îmx cons«5quences pi'aliqiies. Car comment cctie clLulucUon aboiitirait-eUe à desapplicalions identiques, si elle partout vraiment de principes opposés? Sicile elait véeWe dans un des syslùnies onlro lesquels les philosophes se partagent, celui-là aurait sans tloiite h* f lorn^ d'elimîn^r les autres. Or re résultat ne s'est jamais produit. 11 faut donc avouer qu'en morale ce ne sont pas les applications qui se tirent de la théorie. Elles préexistent, au contraire : ce sont les théories qui se règlent sur elles.
Je comparcï'ais volontiers les morales théoriques à des courhes assujetties à passer par un certain lu^mhre de points. Ces points représentent les grandes règles de la piaiiqne, les façons d'agir qui sont obligatoires pour la conscience morale commune d'un même temps. Ces façons sont d'ailleurs déterminées, dans une certaine mesure, les unes [)ar les autres, Par exemple, une slrnclnro donnée de la famille entraîne nécessairement certaines consé^ quences dans la législation et dfins les moHirs. D'autre [lart, les caractères les plus généraux de la nature humaine pliysique et momie, et les conditions conslunles de la vi en société sont comme le plan commun où ces courbe seraient tracées. Il est évident que plusieurs courhes pourront satisfaire aux conditions proposées, c'est-à-dire Ôlr sur le plan et passer parles points donnés. Pareillement, plusieurs systèmes de morale peuvent jouer le rôl<i de théorie a l'égard de la pratique préexistante. Pourvv qu'une déduction apparen te s'établissCj ils seront tous des interprétations accephi hles, sinon également satisfaisantesiJj de règles qui ne leur doivent point leur autorité. "
De cette façon seule peut s'expliquer le paradoxe d'une pratique dont on ne doute pas, déduite d'une théorie encore incertaine. Si nous ne perdions la faculté de i étonner de ce qui nous est familier, nous ne pou ri
assez admirer ce prodige. Quoi ! nous ne savons pas quel est le fondement de l'obligation morale, ou, si Ton aime mieux poser le problème à la façon des anciens, nous ignorons quel bien nous devrions poursuivre de préférence ; et si les uns disent le bonheur, d'autres, avec non moins de vraisemblance et d'autorité, recommandent l'obéissance à Dieu, la recherche de la perfection, l'intérêt particulier ou général, etc. Et cette incertitude si grave n'entraîne, ne permet aucune hésitation dans la pratique! Que je sois kantien, spiritualiste, ou utilitaire, il n'en résulte aucune différence, ni pour les autres, ni pour moi-môme, quant au jugement à porter sur mes actes. Si ma conduite est généralement blâmée comme immorale, j'aurais beau faire voir qu'elle est d'accord avec ma théorie, que je considère comme démontrée : le seul résultat que je saurais obtenir sera de passer probablement pour un hypocrite, qui colore ses méfaits de raisons honnêtes, et de faire étendre à ma doctrine la réprobation qui frappe mes actes.
Il suffît qu'une théorie soit en désaccord avec ce qu'exige la conscience morale commune pour que nous la condamnions comme mauvaise ; etnous n'hésitons pas à en conclure aussitôt qu'elle est fausse. La condamnation peut se trouver légitime ; il se pourrait aussi qu'elle ne le fût pas. Du moins, cette juridiction exercée sur les théories au nom de la pratique équivaut, au fond, à la reconnaissance d'un droit supérieur chez celle-ci. Si nous ne savons pas encore ce que sont réellement les morales théoriques, nous savons déjà ce qu'elles ne sont pas. Qu'elles y prétendent ou non, ce n'est pas elles qui fondent les principes directeurs de la pratique.
De là vient que : i^ la spéculalioa morale des philosophes a rarement inquiété la conscience; — 2^ il n'y a guère eu de conflits entre elle et les dogmes religieux; — 3<* elle se donne pour entièrement satisfaisante et possède des solutions pour tous les problèmes, ce qui n^est le cas d'aucune autre science. — En fait, c'est révolution de la pratique qui fait apparaître peu à peu des éléments nouveaux dans la théorie.
Cette interprétation de la nature réelle du rapport existant entre les morales théoriques et les morales pratiques est confirmée par un certain nombre de faits, qu'il serait difficile d'expliquer autrement.
En premier lieu, il est très rare qu'une doctrine morale soit combattue au nom de la conscience. Pourtant, puisque les systèmes de morale s'opposent les uns aux autres, puisque leurs principes s'excluent mutuellement, il semblerait nécessaire, si les uns ont des conséquences acceptables au point de vue de la pratique, que les autres fussent rejelés parce qu'ils conduisent à des conséquences contraires. Sans doute, les philosophes ne négligent pas toujours cet argument contre leurs adversaires. Les partisans de la « morale du devoir », pour réfuter la « morale du plaisir », ou la « morale de Tintérêt »,ne manquent guère de montrer qu'elles conduisent à des conséquences inacceptables pour la conscience. Mais les défenseurs de ces morales désavouent les déductions que l'on a tirées pour eux. Ils prétendent, au contraire, que leurs doctrines aboutissent précisément aux préceptes que la conscience réclame. Et, rendant la pareille à leurs adversaires, ils se flattent à leur tour de faire voir que la « morale du devoir » ne donne nullement
1Ê5 HOBALeS THÉÔBTOrES ACTL'KKLEMENT EXISTANTES 43
satisfaction aux exigences de la conscience, CVsl donc là une objection que les systèmes se renvoient les uns aux autres» avec une éj^ale vraisemblance, car ils sont lous hors d'étal de prouver que la pratique existante se tire offectîvcraent de leurs prineipeSj — et avec une (?gale îrijustico, car tous obéissent h une même préoccupation : tous prennent garde de choquer, par leurs préceptes, la consoicnce morale de leur temps.
Aussi, malgré ta grande variété apparente des ttiéories j-ri.orales^ surtout chez les modernes, ne se produit-il guère cl c* système qui fasse scandale, et qui provoque Tindignation, ou seulement la désapprobation publique. Si excen- Ir^ique, si peu compréhensif que soit le principe d^oii il part, rauleur trouve moyen de réintégrer dans sa doctrine, chemin faisant, les élénients qu'il avait d'abord paru ii<5gUger. Sauf exception, il finit parsoulenir, comme les au. 1res, que son système ne refuse à la conscience aucune des satisfactions qu'elle demande. C'est comme si, parmi l<ïs courbes que nous avons supposées tout à l'heure, quçlqucs-unes affectaient des formes extraordinaires ou t»Î2arres, mais sans cesser de remplir les conditions du problème, et de passer parles points donnés»
C'est pourquoi l'étrangeté apparente d'une doctrine
^orfiie n'inquiète personne, tant qu*il s'agit simplement
^^ tbéorie. Eile n'a diantre ellet, au moins immédiat, que
^® fournir un aliment à la controverse philosophique,
^*His la pratique y est-elle directement intéressée, la doc-
^^îxxe tend-elle à introduire quelque chose de nouveau
^^Hs les mœurs ou dans la législation, les choses changent
^^ face : aussitôt se prodoit une réaction des plus
^ivçs. Témoin le cas de Socrate : sa conception de la
Morale, qui subordonne la pratique à la science, était
^'^voliitionnaire au premier chef, aux yeux de la tradition
^Ihiînicnne. (Elle le serait encore aujourd'lmi.) Témoin
LA M(tn.\LK ET LA BtMKM'-E DES MfjKUhS
le cas de Spinoza, qui heurte de front la prnliijuiMle so^czn temps, quand il recommande, par exemple, la méditatio^cr! de la vie, et non de la mort, quand il condamne riiumilil -^ au m(>nie tilre que l'orgueil. Témoin le cas de Housseaui^ , mettant en question les privîl^tres, les droits acquis. <^ t même le droit de propriété. On citerait sans peine d'autre ^ exemples, et l'on verrait que c^cst loujours une queslîow^ touchant immrHjiatement à la pratique qui a soulev ^^ contre le philosophe les proteslations et les colères de se ^ contemporains, jH
En second lieu, il est remarquable que les conflits aieri- 't^ toujours été rares enlre les tliéories morales et les dognie: religieux. Ils sont fréquents, au conti'aire, entre ce; do^'^mes et la spéculation pliîlosopliique ou scientifique L'antiquité les a connus comme rKuropo chrélienne. Jlai^^" c'est surlout depuis la Henaissaucc qu'ils se sont multi ^-^ plies. La cause qui les détermine est toujours une décoa ^^ verte ou une nouvelle méthode, ennuitièrede philosophie:^ nalurelte, qui paraît contredire la vérité religieusemcn ^ consacrée. Faut-il rappeler les cas les plus célèbres ^ Anaxagorc disant que le soleil est une pierre incandescente, Protaj^oras doutant que riiomme puisse <( connaître les dieux », Galilée prouvant le mouvement de \t terre, Descaries formulant la conception de la physique moderne, Diderot écrivant la Le/ ire sur fe Aveugles^ Darwin exposant Lliypothèse transformiste? Partout oif la tradition religieuse enseigne une certaine interpré^ tation, métaphysique et positive, de Tunivers, et par suite, implique certaines solutions des grands problèmes de la philosophie el de la science de la nature, il est sûr qu'ellcs^opposeraauxconceplionsetauxsolutiousnouvelles que le progrès de la philosophie et du savoir positif fait peu à peu surgir. De là, quand elle dispose du pouvoir, soit, comme à Athènes, parce que la démocn
^F LÉ5 MOBALKS tHéOKTi^UES ACTUELtEMIÎNT EXÎ51TANTËS 43
i-égnante est conservatrice ; soît, comme dans nos socitUés
oin^opéenncs, parce qiio lîi foi relii^iovise est tenue pour un soullcn inilispensalile de l'ordre jèublie. — de la, une snrvaillance soupçonneuse exercée sur les philosophes et sur los savants. i*e \h uième des pers<5eutions, si les circon- 5t?"iiices le permetlent. Qu'on se rappelle les précautions Il urailianles que les ptiilosop!u*s du xvni'' sièeh? oui Au pm*cm(h"e pour dissimuler leurs idi^es tout en les publiîinl, et les éclecliques mômes du xtx'' tremidant à l'idée d'être aoc^usés de « panthéisme », de f< scepticisme » et surtout do « matérialisme ! » Y a-t-il si loniitcmps que la géoIofî:ic, lliisloire naturelle, l'hislnire iront plus à se préoccuper dc^ paraître d'accord avec les textes sacrés?
O'oii vient que, si ombrageux, si combatifs, quand îl Scx^it de philosophie naturelle, les défenseurs de ht tradi liou religieuse et des rlcf-^nnes ]r soient si peu en matière ilti spéculation morale? Parfois, il est vrai, des doctrines oat été combattues au nom de la religion, comme immo- Vîilos et impies tout ensenibie. Encore, à y r(»garder de pï*^s, leur était-on hostile pour d'autres causes. Par f^^oinple, quand la pbilosopliie aloniistique ou *< corpusculaire a reprit faveur, dans hi première nuiotié du xvii« siècle, elle fut attaquée dans sa partie morale au nam de la relijjion. Mais ce que Ton visait à travers les I pa-iHisans de lepicurisoie renouvelé^ celait h;s « liber- I lins », c'est-à-dire les incroyants, les athées, ou, comme I oû dira plus lard, les libres penseurs. La théorie réelle- I ment poursuivie comme dangereuse n'était pas une I Daorale, mais Thypothèse des atomes, qui, croyait-on, con- I diusail nécessairement à rathéismc. De même, les aJver- I saires des philosophes français au xvju^ siècle leur ont I reproché rimmondité de leur morale. Mais c'est leur I exéjrèse et leur insurrection contre le principe d'autorité I qui étaient la raison véritable du conliit. Bref, les attaques
dirigées contre une théorie morale en tant que telle^ pour des motifs religieux, ont toujours été fort rares, si même il s'en est jamais produit.
En serait-il ainsi, si la recherche scientifique s'était développée en morale comme elle Ta fait dans Tétude de la réalité physique? N'est-il pas évident qu'elle aurait rencontré aussi de nombreuses occasions de conflits? D^ plus nombreuses môme : car les croyaiices morales sortt encore plus intimement liées aux dogmes religieux, (d^i moins dans les sociétés modernes), que les conception s relatives à la nature. Le catéchisme contient plus de mo' raie que de métaphysique. Pourtant, la spéculation pbi' losophique sur la morale n'a guère inquiété les défenseur*^ de la religion. Ils savaient apparemment qu'ils n'avaier»- ^ rien à en craindre. Si l'étude sociologique de la famille » de la propriété, des rapports économiques et juridique? ^ entre les différentes classes sociales commence aujourd'him^ ^ à éveiller des défiances, c'est que cette portion de la réalit ^^ sociale est enlevée aux « morales théoriques » pour êtr-^^ traitée désormais par une méthode positive et scientL — fique.
Jusque-là, le conflit n'éclatait pas. Il eût été sans objet - Tant que les « morales théoriques » tiennent la place d'ua ^^ étude scientifique, la tradition religieuse n'a pas à ex:i prendre ombrage, ni à se défendre contre elles. Ce quili^^ importe, c'est que la morale universellement admise, <3i solidaire de ses dogmes, conserve son autorité sur les âmes • Pourvu donc que les systèmes de morale théorique aboi^^ tissent, — par un artifice de déduction plus ou moi^^ habile, — à s'accorder, au point de vue pratique, aV^^ cette morale, c'est-à-dire avec la conscience commune ^^ temps, la tradition religieuse ne s'alarmera pas de leti ^^ prétentions philosophiques. C'est bien ainsi que les cho^^ se sont passées jusqu'à présent. Rien, dans Thistoire ^
la morale théorique, ne rappelle, même de loin, les grandes révolutions d'idées, à conséquences incalculables, qu'ont déterminées dans la conception du monde physique les découvertes de Copernic, de Kepler, de Galilée. Inoffensive, la spéculation morale n'a pas été inquiétée. Bien mieux, les systèmes de morale, grâce à leur appareil logique, prêtent aux préceptes généralement admis un air de rationalité dont la tradition religieuse s'accommode à merveille. Car il est de son intérêt qu'il y ait une apparence de spéculation théorique sur la réalité morale, et que ce soit seulement une apparence.
En troisième lieu, toutes les sciences réellement spéculatives, quels qu'en soient Tobjet et la méthode, vieilles de vingt siècles ou nées d'hier, s'accordent à faire un même aveu. Elles se reconnaissent imparfaites et incomplètes. Elles ne dissimulent point que ce qu'elles savent n'est rien au prix de ce qu'elles ignorent. Cela est vrai de la plus rigoureuse et de la plus avancée des sciences humaines, des mathématiques, au dire de ceux qui les ont poussées le plus loin. A plus forte raison cela est-il vrai de celles qui portent sur une réalité plus complexe. Des branches entières de la chimie sont en train de se constituer. La chimie physique ne fait que de naître. En biologie, nos ignorances sont encore formidables, et le peu que Ton sait est d'un faible secours à l'art médical. Enfin la psychologie scientifique et la sociologie sortent à peine de leur période préparatoire. Par un privilège unique et singulier, la morale théorique, seule entre toutes les sciences, ne se pose pas de problèmes, généraux ou spéciaux, qu'elle ne leur donne une réponse à son gré satisfaisante. Elle se présente comme maîtresse, dès à présent, de tout son objet. Elle n'y reconnaît point de région inexplorée, ou peut-être impénétrable à ses moyens actuels de recherche. Il est vrai qu'elle est rcprésentcîe par diffé-
renls systèmes, intuitifs et induclifs, utilitaire, kantien el autres; mais aucun d'eux n'hésite à se donner pour complet cl définitif.
L'objet de la science morale offre-t-il donc ce que nous ne trouvons pas dans l'objet des sciences physiques, lih caractère de simplicité et de transparence parfaite? 0« possédons-nous, pour nous rendre maîtres de cet objet, une méthode particulièrement puissante? Ni l'une ni l'aulre de ces hypothèses ne se soutient : le seul fait de 1^ multiplicité persistante des systèmes de morale les écarte. Et certes, un coup d'œil jeté sur la réalité morale fait assez comprendre qu'elle n'est ni moins complexe ni moins obscure pour nous que le reste de la nature, avant que 1^ science en ait entrepris l'analyse.
A défaut d'autres preuves, hi définition même et le s prétentions des morales théoriques suffiraient donc ^ montrer qu'elles n'ont jamais fait œuvre de science, n ^ entrepris l'étude objective de la réalité morale. Un dernier' argument confirme cette conclusion. Dans toutes les région ^ de la philosophie naturelle, partout où s'est poursuivi <^ une recherche véritablement théorique, partout où U""science s'est développée pour ellc-môme, par un effort désintéressé pour se rendre maîtresse de son objet, il arrive y tôt ou tard, que ses découvertes conduisent à des applications. La règle est môme, quand la science est asse^ avancée, et si la nature de son objet le comporte, que ses progrès amènent des changements considérables dans la pratique. Si l'on veut des exemples, l'industrie mécanique, la médecine, la chirurgie diront ce qu'elles doivent au^t sciences. Rien de semblable dans l'histoire de la morale- Gomment la théorie y aurait-elle déterminé des progr^^ de la pratique, puisque la recherche théorique n'y est p^^ indépendante, puisqu'elle est assujettie à la condition (pi «-^^ ou moins nettement aperçue, mais réelle) de ne jam^J^^^
conduire à des conclusions dont les conséquences heurteraient les règles traditionnelles, ou seraient en désaccord avec les principes de la conscience commune? Comme il n'y a pas de progrès proprement dit de la théorie (ce qui a 'est pas incompatible avec Toriginalité des grands philosophes, qui d'ailleurs a ses limites), il ne saurait non p] Lis y avoir de modification de la pratique sous Taction de ce progrès.
^u contraire, Tinfluence se fait plutôt sentir en sens ia verse : ce sont les modifications de la pratique qui déterminent des changements dans la théorie. Elles sont dmes elles-mêmes aux causesnombreuses et complexes qui ag-îssent sur les mœurs, sur la condition des personnes et des choses, et d'une façon générale, sur les institutions : causes économiques, démographiques, politiques, religieuses, intellectuelles, etc. Non que des théories absolunient nouvelles apparaissent. Il est vraisemblable que le nc^xxibre des « morales théoriques »> possibles, comme celui des hypothèses métaphysiques concevables, est limité, et q^e toutes celles qui pouvaient être construites sont déjà connues. Néanmoins, elles peuvent se présenter sous des aspects différents, et les problèmes qu'elles discutent se posent alors en termes relativement nouveaux. C'est ainsi ^ue la morale stoïcienne, à Rome, sous l'Empire, n'est plus tout à fait la morale de Zenon, de Chrysippc et de Cléanthe. Toujours la môme dans son fond, elle s'est adaptée au milieu, très différent de son terrain d'origine, où elle a été transplantée. De môme, les néo-kantiens de la fin du xix° siècle restent attachés aux principes directeurs de la morale de Kant : cependant, sous l'influence croissante des grands problèmes économiques qui s'imposent à notre temps, leur doctrine (celle de M. Rcnouvier, Pai* exemple) attribue à la morale sociale une place beau- <^oup plus considérable que Kant n'avait fait. En un mot,
Lévy-Bruhi.. — La morale. 4
comme l'a montré, dans ses Origines de la Technologie^ un des hommes qui ont le plus profondément étudié la philosophie de Taction, M. Espinas, les « morales théoriques », loin d'être la science de la réalité morale, sont elles-mêmes une partie de Tobjet de cette science. C'est à celle-ci qu'il appartient de les étudier dans leurs rapports avec l'ensemble de l'évolution sociale, pour un temps et pour une civilisation donnés.
La pratique aurait ses principes propres indépendamment de la théorie. — Carnéade. — La philosophie morale du christianistne. — Kant et la Critique de la Raison pratique. — Efifort pourélablir la conlormiLé delà raisonet de la foi morale. — Causes de Tinsuc- CCS de cet eflbrt.
Les caractères singuliers de la morale théorique n'oni pas tout à fait échappé à Fattention des philosophes Certains d'entre eux se sont bien aperçus que la spécu lation en morale différait essentiellement de ce qu'elle es en toute autre matière. Pour rendre compte de cette diffé rence, ils disent que le cas de la morale est sans analogue» et que « la pratique a ses principes propres qui ne dépendent pas de la théorie )>.
Déjà, dans l'antiquité, nous rencontrons une doctrine qui annonce et prépare cette thèse . Selon Carnéade et ses disciples de la nouvelle Académie, le philosopha doit distinguer entre le domaine de la connaissance et celui de l'action. Au point de vue de la connaissance, nou^ n'avons pas de critérium du vrai. Nous ne devons paS affirmer ceci plutôt que cela : la seule attitude raisonnable est de suspendre son jugement. Mais nous ne sommes
pas uniquement des esprits qui connaissent; nous sommes des êtres vivants, embarqués dans Taction. 11 nous faut, bon gré mal gré, répondre aux questions que la vie nous pose à chaque instant. Cette nécessité nous autorise à admettredesdegrésde vraisemblance, pour nos perceptions par exemple, dont nous ne pouvons jamais établir la conformité à leur objet, mais qu'au point de vue pratique nous sommes pourtant obligés de prendre pour point de départ de nos actes, quand elles satisfont à certaines conditions. Il n'est pas encore question, comme on voit, pour <]arnéade, d'une certitude d'un genre particulier qui serait propre à la morale, et indépendante de la connaissance intellectuelle. Rien ne nous permet de croire qu'une conception de ce genre se soit présentée à son esprit. Il n'existe, au contraire, selon lui, de certitude d'aucune sorte. Son scepticisme logique n'a pas pour contrepoids un dogmatisme moral. Il est au moins vraisemblable que le philosophe grec aurait rejeté comme confuse ou inintelligible l'idée d'une certitude qui ne fût pas la certitude d'une connaissance. Mais il n'en a pas moins établi le premier une distinction philosophique entre le domaine de la spéculation et celui de la pratique, admettant pour celle-ci la px)ssibilité de juger qu'il rejetait pour celle-là.
Une fois née, Tidée de cette distinction ne devait plus disparaître. Mais, comme l'ensemble de la philosophie morale, elle s'est modifiée profondément sous l'inQuence des conceptions et des croyances chrétiennes. La pratique fut mise à part de la Ihéorie, non plus seulement parce que, comme dit Descartes, « les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délai, c'est une vérité très ccrlaine que lorsqu'il n*est pas en notre pouvoir de discerner les les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus probables » ; mais pour des raisons nouvelles et plus profondes. Elle devient indépendante du savoir, par essence.
Elle a sa dignité, sa valeur, ses principes propres. C'est que, pour le chrétien, la question du salut prime toutes les autres. Paire son salut est la règle suprême de sa vie. Or le salut ne dépend pas seulement du mérite de Thomme. Dans l'état d'impuissance où le péché a réduit la créature, le mérite peut être une condition nécessaire : il n'est pas une condition suffisante. Il y faut encore la grâce.
Mais si le salut ne dépend pas du mérite seul de l'homme, à plus forte raison ne dépendra-t-il pas de son savoir • car le savoir n'est nullement, par lui-même, un mérite- La science, au point de vue du salut, offre peut-être plus de dangers que d'avantages. La libido sciendi, diront les jansénistes, n'est pas moins propre à perdre l'âme que 1^ libido sentiendi. Moins grossière, ce qui fait que Ton s'ei^ défie moins, elle prédispose davantage à l'orgueil, et ell^ ne détourne pas moins l'homme de son véritable objet» qui est Dieu. Le royaume du ciel sera plutôt conquis par les ignorants que par les savants. Par conséqueat» puisque la pratique peut être excellente en l'absence ci^ toute science, il faut admettre qu'elle se suffit à elle-mêm^^ • Elle a donc ses principes propres, qui ne relèvent pas d^ rintolligencc. La perfection morale ne dépend pas de J ^ science, mais de vertus oîi la science n'a rien à voiX*-» telles que l'humilité, l'obéissance, la charité . Conceptio ^^^ toute nouvelle, dont il n'y a pas trace dans la moral ^ antique, qui, du moins chez les philosophes, n'était jamai ^ subordonnée à la pensée de Tautre vie, ni au désir d^ « gagner le ciel » .
De là, dans la philosophie moderne, deux grands coa^^ rants distincts, qui se mêlent souvent intimement san^ jamais se confondre tout à fait. L'un porte les doctrine^ intellectualistes et rationalistes, où revit Tesprit de \^ spéculai ion grecque, et qui cherchent à fonder sur la théorie les règles de l'action; l'autre, les doctrines mystiques,
^F^tM^ MOHALÉS TfiÊOniQlTES ACTlTfiLLRWKST EXISTANTES %2
senlimentales, volontaristes, où resprit lie la tht^ologie chrétienne a pris une forme pluloHojilHque» ei ijni proclament rindopenclanee de lit pnili^jue à l'i^gard du savoir* Ces deux tendances ne s'excluent, pas, comnii' le prouve la tradition chrétienne ello-raôrae, où les idées helléniques entrent pour une part qu'il est difficile d*exagi"rer. Klles se combattent et se concilient. Elles entrant tontes deux, pour une part timtùt plus grande, tantùi moindre, dans les pliilosophios modernes, 11 est toujours possible, cependant, de discerner laquelle des deux prédomine dans un système, et le signe le plus caractéristique, k cf4ifgard, e3l précisément la déterniinatiun dans ce systî^rae des rapports entre la théorie et la pratique morale.
Ka.ni est peut-être le philosophe qui a posé ce problème av^^c le plus de netteté et dt' franchise* Il en a fait, expressé Tment. un des points essentiels de son systenu», un de ceux par où se rejoignent la Cridqae de la Raison pura et Iel Critique de la Raison prafitfue. La question centrahï df^ sa philosophie, autour de liiqu<'lle h^s autres se disposent, semble être de savoir comment fonder rationnellement, à la fois, et la science et la morale.
La solution proposée par Kant veut être sincèrement rationaliste. 11 s'arrête à peine à rejeter les théories trop uii5(?es qui rendent com[>lc de la moralité* par Texistence I d'un <( sens moral w en nous. 11 insiste avec force sur Tin- I consistance et sur la pauvretx» des doctrines morales du I sentiment, de celle de Jacobi. pnr exemple. A ses yeux, I Tordre moral est \v\\ ordre rationneK La symétrie même I 1^1 il a établie, au prix de grands eiforls, entre la Crilique I ^^'' ia liaison pmfitjite et la Crilique de la Raison pure I ii^|)ermet pas d'en douter. La loi morale s'impose à nous h comme universelle et nécessaire, ce qui, dans le langage W J« Kunt, signifie qu'elle est rationnelle. Par la, it reste I un des hommes représentatifs de ce xvui" siècle, qui, plus
encore peut-être que le xvu", a eu conliance en la raison. Mais sa doctrine présente en môme temps un autre aspect, tout différent du premier. Cette raison, à laquelle il rapporte Tordre moral, n'est pas la raison qui connaît, et dont la fonction est de fonder la science : c'est la raison qui commande, et qui le fait au nom de principes que la raison qui connaît n'a pas établis. Tout en s'efforçant de maintenir Tunité de la raison sous la dualité de ses fonctions, Kant reconnaît à la raison qui commande un véritable droit de préséance. Par elle, nous obtenons une certitude pratique, suffisante, bien que non démontrée, en des questions que la raison théorique ne serait jamais capable de trancher. Elle nous édifie sur notre destinée, sur notre essence véritable, sur ce que nous avons à attendre après la mort. Par le seul fait qu'elle formule Timpératif de la moralité, et qu'elle le reconnaît absolu, la raison pratique procure à l'homme, sur ces grands problèmes, une lumière qui n'est pas sans doute celle de la science, mais. qui y supplée; et cela, sans que l'impératif moral ait besoin lui-même d'être légitimé. Il suffit que la raison pratique l'énonce, pour qu'en même temps elle s'y soumette.
C'est à un rationalisme singulier. Il est étrange que la raison, dans son usage pratique, décide sur des questions que la raison théorique était obligée de laisser ouvertes. A vrai dire, la raison pratique pourrait s'appeler aussi raison révélatrice. Elle nous atteste notre essence nouménale, et justifie notre croyance à la liberté. Elle nous ouvre l'accès d'un monde intelligible, dont la raison théorique ne concevrait jamais que la possibilité vide. En même temps, elle découvre à tous les hommes, aux ignorants comme aux savants, ce qu'il leur est nécessaire de savoir pour bien agir. Enfin, quoi que Kant en ait pensé, elle se place au-dessus de la critique. La loi morale.
LKS MÔHALKS TIÎÉ(»nîQrES ACTÎ'KLLEMENT EXISTA%'TES 5S
en tant qu'impéralîvOj ne souiïrè point <lr disGUssîon. Hlli? simposo par une auloriti^ qui lui est propre, qui n'a point il'analogno, ot qu'il serait immoral ilc rnoltrc même en question* Les carael6rcs de rinipéralif catégorique, que Kanl a marqués avre tu ni d'énergie (nous sommes les soldais de la moralité, la loi morale exige lobéissance passive, on ne diseute pas avec le devoii% etc.) montrent assez que l'essence de. la niuralilé consiste pour lui dans la bonne volonté conçue comme une volonté soumise h la lui morale. Sans doute, lautonomic d*^ la volonté perniel de dire que si la raison se soumet, elle est en même temps ir^gistatrice : mais nrjtre propi'e causalité, en tant quYHres libres et intelligibles, nous demeure obscure, tandis que rîeu n'est clair, immédiat, impérieux, comme le devoir auquel chaque lUilividu se sent obligé d'obéir.
^insi, malgré le rationalisme de Kant, sa doctrine la orale est Taboutissement naturel des efforts philosophiques qui, sous l'inlluence des croyances chrétiennes, tendent à soumettre le monde moral et social h des règles dont la raison théorique n'est pas juge. Ces n'^'gh^s écliapp^nt H la critique, parce qu'elles ont leur origine dans uuc région supérieure. Monde iulelligible, royaume dçs ^ins, dit Kant : règne de la grâce, cité de Dieu, disait-on î'vant lui. Mais si d autres avaient pris une position analogue, jamais aucun d'eux ne l'avait défendue avec autant [\\\ force. Kant ne demande rien aux puissances non Intel- It'Cluelles de Tàme, C'est dans la raison même qu'il loge '«^ priacipe que les autres distinguaient de la raison. C'est Qf la raison même qu'il veut faire sortir la lot à laquelle elle se soumet, à la fois législatrice et sujette, aussi souverainement libre comme législatrice qne pieusement obéissante comme sujette. Jamais eiïort plus puissant et plus sincère n'a été tenté pour tirer de la raison une
révélation naturelle, et pour lui persuader qu'en se soumettant à une loi absolue, indiscutable, elle n'abandonne ni ne compromet rien de ses droits légitimes. Mais c'est un effort suprême, et comme désespéré. S'il ne réussit pas, il faudra renoncer à établir, du moins rationnellement^ que la pratique morale a ses principes propres, indépendants de la théorie.
Au fond, Tcntreprisc de Kant ne diffère pas autant qu'il semblerait d'abord des tentatives si fréquentes chez ses prédécesseurs modernes pour établir un accord entre la raison et la foi. Le problème posé par Kant est de même nature que le leur. Les métaphysiciens antérieurs cherchaient à faire coïncider les résultats de la spéculation philosophique avec les vérités enseignées au nom de la religion. Le dernier essai de ce genre fut fait (peut-être sans grande conviction) par Leibniz. Kant les juge tous également malheureux et stériles. Selon lui, les prétentions de la métaphysique dogmatique sont insoutenables, et comme elle est incapable de se défendre contre les attaques du scepticisme, elle ne fait que compromettre, par ses démo*nstrations ruineuses, les vérités qu'elle prétend confirmer. Mais Kant lui-même cherche, à son tour, à établir l'accord de la raison et de la foi, — avec cette différence, qu'il ne s'agit plus pour lui d'une foi portant sur des dogmes ou des vérités révélées. Cette foi a pour unique objet la loi morale, le devoir, sorte de révélation naturelle à laquelle participent tous les êtres raisonnables et libres, capables de moralité. Mais, comme cette révélation est pour Kant intérieure à la raison, ce qui n'est en réalité qu'une conciliation de la raison et de la foi devient à ses yeux une harmonie naturelle de la raison dans son usage pratique avec la raison dans son usage théorique. Et comment douter de cette harmonie, puisque la raison est une?
LES MORAtKSt TH^-nl^TgCES ArrrUELLKMENÎ EXISTANTES 57
Ainsi se relrouve, dans lu doctrine morale de Kant, le caractère que le chapitre précèdent a signalé dans les morales théoriques en général. Comme les autres, elle est une théorie d^iu genre étrange. Elle n'a pas pour ohjet d'organiser d'abord un système de connaissances, sur lesquelles se réglerait ensuite une pratique rétléchie et rationnelle : elle est, au routraire» nn elFort pour ra/Zo/i^/^Afr la pratique, qui préexiste à toute théorie, et qui n'en dépend point. C'est ce qu^exprîme très clairement le Primaê iiue Kant reconnaît à la raison pratique. KanI constate ainsi, en essayant de Tincorporer à son système, le fait que robservation non prévenue ne peut manquer d'apercevoir : à savoir, que les règles obligatoires de la pratique morale ne sont point déduites de la connaissance théorique, qu'eUes ont leur valeur et leur dignité propres, et que la théorie, même rationnelle en apparence, est assujettie à s'accorder avec ces règles, qui sont absolues. Bref, la plus « extraordinaire « (dans tons les sens du mot) des morales théoriques fournit ainsi la preuve, par sa structure niénie. que rintérét moral s'y subordonne l'intérêt théorique de la façon la pins stricte, ^k que l'ciïort spéculatif qui s'y manifeste n"a rien Je commun avec une recherche scientilîque.
Pour conclure, l'idée que la pratique a ses principes propres et indépenLlants de la théorie contient, sans les distinguer, la constatation d'un fait, qui est exact, et le germe d'une théorie, qui ne Test pas. Le fait avait été signalé par les nouveaux Académiciens : à défaut d'une ^^rtitade théorique où se fonder, la pratique veut néanîïiolns avoir des règles. Elle ne peut s'en passer, et elle s en procure au moins de provisoires, dont elle se satisfait en attendant mieux. Cela est vrai de toutes les formes ^^ l'action. Pendant de longs siècles, Thomme, ignorant l^s lois de presque tous les phénomènes physiques, n*en
a pas moins systématisé, tant bien que mal, une pratique qui s'est modifiée lentement à mesure que la science de la nature faisait des progrès. A plus forte raison, la pratique morale, qui est imposée à chaque conscience individuelle par une pression sociale très forte, a-t-elle existé et existe-t-elle encore indépendamment de toute spéculation.
La théorie, qui n'est pas exacte, consiste à ériger le fait en droit, comme Kant a essayé de le faire en affirmant le Primat de la raison pratique. Elle consiste à soutenir que si les règles de la pratique morale ne sont point établies sur une connaissance scientifique et objective de la réalité, c'est qu'elles n'ont point besoin de l'être; qu'elles se fondent par ailleurs, ou simplement sur elles-mêmes, que la raison et la moralité le veulent ainsi. C'est pourquoi Kant a appelé <c fait de la raison » Tobligation qu'il saisissait dans la conscience, et il a édifié sa théorie morale sur ce fait. Mais un <c fait de la raison » est un véritable monstre dans une philosophie comme la sienne, où tout ce qui est « fait » appartient au monde des phénomènes, et tout ce qui est « raison » au monde intelligible. Le caractère hybride de l'impératif catégorique trahit Tartifice de la conception. Ce fait, s'il est vraiment un fait, nous est donné de la même façon que les autres, et quoi que Kant conclue de la sublimité du devoir, au même titre que les autres. Si Kant y voit un « fait de la raison », c'est parce que ce fait incomparable est, à ses yeux, une révélation de l'absolu en nous. Dès lors, la morale théorique, telle que Kant l'a construite, n'apparaît plus que comme un effort pour concilier, ou plutôt pour identifier, la foi morale avec la raison.
LES MORALKS THK^miOl^'Kî^ A<;ri KUUKMKNT KXISTAVfKH
Pourquoi les rapports rationnels de la théorie et de la pratique ne se sont pas encore établis daus la morale. — Les autres sciences de la nature ont traversé elles aussi une période analogue. — Comparaison de la (t morale théorique u des modernes avec la physique des anciens. — Taot f[ue la méthode dialectique est employée, la « mélamorale » subsiste.
Une dernicro queslioii reste à élucider» Pourquoi les rapports normaux de la lliéorû.^ et de la pratique ne se sont-ils pas, jnsciu'à prtîseiil, élalflis eu marale comme ailleurs'? Les autres porliuns de la réalilé donnée dans lexpérience sont devenues peu à peu des objets de l'echerelie scîentilique; s'il y a une réalité morale objective, comment n'a-l-ello fourni matière qu'à des a morales llieorîc|ues »? Ne sernit-ce [las qu'en elTet, comme le soutiennent les auteurs de ces morales, a un objet dilïérent convient une forme tle spéculaliuu dilTérente?
La réponse à celte quesliou se trouve déjà dans les considérations du premier cliapitre sur révolutiongénérale des rapports de la théorie et de la pratiqiu^, et sur leur évolution particulière dans le cas de la morale. Des îolénMs sociaux très poissants, des sentiments très énergiques ^ Opposent pour ainsi dire a priori à ce que les clioses ïïiorales fassent Lobjet d'ujie étude objective et désintéressée. Il n'en est pas de la morale comme de la cristal- 'ckgrapliie ou de la mécanique. L'altitude scîentilique est, I>ur définition, une attitude critique. Comment prendre *^*^'lle attitude à Fégard de règles dont le caractère obligatoire imprime le respect à toutes les consciences? De ^^<?mc que lattitudc ciîtiquc^ dans la science des religions, '* dû paraître irréligieuse, bien qu'elle ne le soit pas '^^^eessairement, de même, dans une science de la réalité
morale, elle prend presque à coup sûr un air d'immoralité. Elle semble, à tort, inséparable d'une sorte de scepticisme, que la conscience commune condamne, soit comme un manque de sens moral (correspondant à l'indifférence en matière de religion), soit comme un principe d'anarchie qui mettrait en question toutes les institutions sociales, c'est-à-dire l'existence môme de la société. Tout effort pour considérer la réalité morale en faisant abstraction du respect que la conscience exige pour ses impératifs, provoque donc aussitôt une réaction extrêmement vive. En un mot, si la première condition d'une étude scientifique est de « désubjectiver » les faits, de négliger l'aspect par où ils touchent notre sensibilité, et de les traduire en une forme qui puisse être élaborée par Tentendement, les faits moraux ne devaient pas devenir aisément objet de science, et il n'est pas surprenant que les difficultés préliminaires n'aient pas été toules surmontées jusqu'à présent.
En outre, l'état actuel de la spéculation morale n'est pas aussi exceptionnel qu'il semble d'abord. A une époque plus ou moins reculée, les autres sciences de la nature l'ont également traversé. Je ne parle pas seulement des étapes successives qui ont conduit ces sciences à considérer enfin leur objet d'un point de vue désintéressé : je parle de la structure môme de la science, de sa méthode, et de la façon de poser les problèmes. Nous n'avons pas encore de « physique des mœurs », qui s'attache à observer et à classer les faits moraux, dans leur diversité réelle et concrète, selon les temps et les lieux, et à les analyser pour en dégager les lois, au moyen de la méthode comparative; nous en sommes encore à la « morale théorique » qui spécule abstraitement sur les idées de bien, de mal, de mérite, de sanction, de responsabilité, de justice, de propriété, de solidarité, de devoir, et de droit. — Il est
vrai : mais y a-t-il si longtemps que les sciences aujourd'hui les plus sûres de leur méthode, la physique par exemple, spéculaient non moins abstraitement sur les éléments et sur le vide? Dans l'antiquité classique, dont nous sommes restés, à plusieurs égards, beaucoup plus près que nous ne pensons, la « science physique » offrait des caractères remarquablement semblables à ceux que présente aujourd'hui la « science de la morale ». L'analogie devient frappante si Ton remonte assez haut, jusqu'aux cpu(T',xot qui ont précédé Socrate. Leur tendance à expliquer Tensemble des phénomènes par un ou plusieurs éléments fondamentaux, leur manière de rendre compte des faits en rapprochant ou en séparant le sec et Thumide, le froid et le chaud, ou les atomes, se retrouve dans Teffort de nos philosophes pour expliquer toute la réalité morale par un ou plusieurs éléments fondamentaux (le plaisir, Tintérêt, le devoir), et dans leur faconde séparer ou de rapprocher l'utile et le bien, l'agréable et Totligatoire. Même facilité apparente, des deux parts, pour la construction rapide d'un édifice scientifique achevé ; même réapparition constante de systèmes opposés les uns aux autres, dont aucun n'a jamais assez de force pour triompher de ses adversaires, enfin même impuissance de tous à rendre compte, ne fût-ce qu'imparfaitement, de la complexité réelle des faits. Et comme les anciens, par cette méthode, n'ont jamais pu bâtir que des physiques plus ou moins vraisemblables, — qui d'ailleurs n'étaient point vraies; pareillement, la spéculation morale des philosophes n'a jamais produit que des « morales théoriques » plus ou moins acceptables pour la conscience de leur temps, mais dépourvues de valeur scientifique. Le débat entre utilitaires, hédonistes, eudémonistes, kantiens, et autres théoriciens de la morale, aie considérer du point de vue formel, correspond donc assez exactement
aia débat entre les partisans d'Heraclite, d'Anaxagore, d'Empédocle, de Démocrite, de Parménide sur les principes de la physique. Dans les doctrines de ces philosophes, la coimaissance positive de quelques faits se trouvait mêlée à des conceptions métaphysiques, et la séparation de ces deux catégories d'éléments ne s'est accomplie que peu à peu. De môme, dans nos systèmes de morale théorique se trouvent confondues des observations de faits et des conceptions métaphysiques, que Ton pourrait plus précisément appeler métamoralesy si le mot n'est pas trop barbare : j'entends par là tout ce qui est supposé transcendant par rapport à la réalité morale donnée, et nécessaire à l'intelligibilité de celte réalité. Nous ne souffrons plus de telles confusions dans la physique ; mais, dans nos « morales théoriques » elles ne nous choquent pas encore. La forme que la spéculation morale a conservée jusqu'à présent est, il est vrai, très propre à les entretenir.
Celte spéculation porte encore Tempreinte très reconnaissable du génie grec, d'où elle est issue, comme presque toutes nos sciences. Ce génie a conçu rintelligibilité de l'univers sous laforme de l'harmonie des idées, et il s'est représenté l'ordre des êtres dans la nature par le moyen de la hiérarchie des genres et des espèces. Par suite, pour construire la science, où il voyait une expression de la réalité même de Têtre, il a procédé par la détermination de concepts. C'est donc à cette méthode qu'il a demandé aussi Tintelligibilité des choses morales. M. Boutroux appelle Socrate le fondateur de la science morale. M. Zeller voit en ce môme Socrate le fondateur de la philosophie du concept. Les deux noms lui conviennent également ; car ils expriment, au fond, la même idée. D'une part, la « science morale » que Socrate a voulu fonder consiste en une détermination des concepts moraux ;
LÈS MORVLKS TNÉJlBIgUKS ACrUELLEMICNT EXISTANTES 63
et d'autre p^rl la f^ philosopliiotlii concopi», dont M, Zrller lui altribue la découverte, nVi cryM'c clé appliquer par lui qu'à drs queslîons courtn'uanl la monile.
Celle philosf>pliit* du concepl est devenue chez Philoii \i\ tiialeclî*|ue, el elu^z Aristute^ la conslruclion métaphysique et scienlififiue que Ton sait, où la nR-lhode est demeurée essenlielleoieut dialectique. Malgré le goût il'Arisléte lui-nii^nie el de beaucoup de savanls ancicus pour les reehcrches expérimentales, cette méthode a louioLirs empêché que leur physit|ue ne fît le [las décisif qui l'aurait rendue positive* Il fallail, |H>tir on arriver là, que le contenu el l'usage des concepts antiques de « nature :», de it mouvement », d' w élément *>, se fussent profondément tnodiliés. Plus précisément, il fallut que les physiciens modernes, laissant de côté les concepts généraux, plus métaphysiques que physiques. a|>|>rtsscnt à ne considérer que les faits et les relaliniis données par rexp>érieucc entre les faits. Révolution (]ni n'alla point sans des luttes opiniâtres, et qui ne fut achevée qu^ivec le xvi* siècle,
Conil>i(ui la métliodc dialectique ne devait-elle pas se niaietcuir plus longtemps encore en morale! Dans les Sciences qui étudient la réalité physique, des que la ^^éthodc inductive et expérimentale eut commencé à établir deslois proprement dites (ce qui ne fut guère possible, il ^st Vrai, qu'après cetiaines déi:ouvej^tes en mathématiques ^-'Un mécaîiique), la lin de la spéculation dialectiqm' ne fut plus qu'une question dr^ temps. La valeur des résultats obteiiii:^ linit par triompher des préventions les plus obs- 'îni'es. Entre deux méthodes, l'une fertile sculenieiii en «Jisputes, l'autre féconde en tlécouvertes dont les applications vont à rînlini, le choix, h ta longue, no peut rester douteux. Mais les sciences qui ont pour objet la réalité morale n*en son! pas encore à ce point. Le prestige de Ja S{>écutation traditionnelle sur les concepts n'est pas
encore contrebalancé par Timportance des résultats positifs dus à une méthode objective d'investigation. Ces résultats n'apparaîtront sans doute que lentement. L'ancienne méthode a Tassentiment secret des consciences, l'appui des croyances religieuses et des forces de conservation sociale. En un mot, elle ne perdra son autorité que très difficilement. La critique des concepts moraux a beau montrer que leur simplicité apparente est illusoire, et qu'en réalité ils sont à la fois extraordinairement complexes, flottants, et mal définis : idées claires, si Ton veut, mais non pas idées distinctes. Cette critique, telle que Ta exécutée M. Simmel, par exemple, n'est pas décisive, malgré l'ingéniosité et le talent de son auteur, parce qu'elle est elle-même dialectique. Tant que le sentiment de la vérité positive, dans cet ordre de recherches, ne sera pas devenu familier aux esprits comnve il Test depuis longtemps dans l'ordre des recherches physiques, il est à craindre que la spéculation morale ne persiste à travailler dialectiquement sur des concepts.
Du moins, sans rien préjuger de l'avenir, voyons-nous que cette forme de la spéculation morale n'est pas une anomalie. L'esprit humain n'a pas commencé par prendre, à regard de la réalité morale, une atlilude différente de celle qu'il avait eue d'abord à Tégard de la réalité physique. Ce qui est vrai, au contraire, c'est qu'il a conservé, pour l'étude des choses morales, une méthode dont il s'est défait ailleurs depuis quelque temps : persistance qui s'explique assez par les caractères propres à cette partie de la réalité, et par les sentiments qu'elle éveille en nous. La « morale théorique », semblable en ce point au système physique des anciens, a été et est encore un effort pour saisir son objet comme intelligible. Mais cet effort n'implique pas la possession immédiate de la méthode dont il conviendrait d'user, et le philosophe se flatte obsti-
LES MOHALES théoriques ACTUëLLEMICNT RXISTAr^TKS 65
ément d'établir la science do la morale par une analyse îalectîque de concepts. Mieux employé, cet elTorL cherhera à constituer ce que Comte, *m siècle dernier, appeait la « physique sociale ». C'esl Fœuvre qu'a entreprise a sociologie scientifique.
Mais, par TelTet d'une loi bien connue de Thistoire des sciences, les sociologues paraissent, — et ils doiveiil paniî- Lre, — se placer en dehors de la science dont ils sonl en réalité les continuateurs iiclifs, tandis que ceux qui restent attachés à une méthode stérile et surannée s'en considèrent comme les seuls représentants. Les inventeurs d'expériences, qui conlrilHièrenl si efficacement, au xvi' siècle, à donner h la physique rinipulsion qu elle suit depuis lors, n'étaient-ils pas de vulgaires empiriques, ou moins encore, aux yeux des professeurs qui, dans les cours de philosophie, enseignaieut la physique d'Aristote avec <ia métaphysique et sa logique?
pQurlant- ce sont les premiers qui étaient les vrais successeurs des savants grecs et d'Artstote lui-m«^me. Pareillement, la production des « morales théoriques » est aujourd'hui fort ralentie, sinon tout à fait arrêtée. A une fjudeux exceptions près^ celles qui ont paru dans le cours du XIX* siècle n'ont guère été que des variantes plus ou ttioins ingénieuses de doctrines nées dans les siècles pré- C'Wents. Mais la tradition se perpétue par l'enseignenaonl. Beaucoup, parmi les écrivains qui reutrctieunent, s^i'iiient sans doute surpris si on leur disait que la ^ie spccuhiiion morale de noire temps se trouve, non pas dans leurs livres, mais dans les tiavaux de ces socio- %ues à qui ils n'accordent qu'à regret le droit d'exister, lisny reconnaissent pas la « morale théorique n. Et il ^st vrai qu'elle n'y est point. Mais les scolastiques non plus ne reconnaissaient pas leur « physique i> dans les recherches expérimentales qui allaient la supplanter.
li4lw*BRDHi.. — La maralc. li
La morale théorique, qui prétend être à la fois spéculative et normative, se trouve détournée, par cette prétention même, de Tétude objective de la réalité morale. Préoccupée d'établir rationnellement ce qui doit être, elle ne procède pas à Tégard de cette réalité comme font les sciences de la nature à l'égard des phénomènes donnés; elle ne s'attache pas à l'étude patiente et minutieuse de ce qui est. Cependant, en tant que normative, la morale théorique se donne pour fin de diriger dans un sens déterminé par elle la conduite des hommes, c'est-à-dire d'exercer une action positive sur la réalité morale. Ne faudrait-il pas, pour que son action fût efficace, que cette réalité fût connue d'une manière scientifique ? Comment la morale théorique, telle que la présentent d'ordinaire les philosophes, pare-t-elle à cette difficulté?
En fait, le manque de cette connaissance scientifique préalable ne Ta jamais empêchée de formuler ses règles et ses préceptes. Elle prend pour accordé qu'elle sait de l'homme et de la société tout ce qu'il lui est nécessaire de savoir. En un mot, elle se donne un certain nombre de postulats. Elle les considère comme valables sans les examiner, parce qu'ils sont impliqués par la pratique. Ici encore, le caractère en quelque sorte sacré dont la morale (en tant que normative) est revêtue aux yeux de la conscience a exclu a pi^iori la critique.
'emier postulat : la nature humaine est toujours identique à ellemême, en tout temps et en tout lieu. — Ce postulat permet de spéculer abstraitement sur le concept de « Thomme ». — Examen du contenu de ce concept dans la philosophie grecque, dans la philosophie moderne et chrétienne. — Elargissement de l'idée concrète d'humanité au xix° siècle, dû aux progrès des sciences historiques, anthropologiques, géographiques, etc. — Insuffisance de la méthode d'analyse psychologique, nécessité de la méthode sociologique pour l'élude de la réalité morale.
Le premier de ces postulats consiste à admettre Tidée ibstraite d'une « nature humaine », individuelle et sociale, toujours identique à elle-même dans tous les temps et dans tous les pays, et à considérer cette nature comme assez bien connue pour qu'on puisse lui prescrire les règles de conduite qui conviennent le mieux en chaque circonstance. Toutes les morales théoriques supposent ce postulat. La morale kantienne va plus loin encore. Elle légifère pour tous les êtres raisonnables et libres, dont Tespèce humaine n'est peut-être qu'une petite fraction. Les niorales du sentiment, les morales de l'intérêt, moins ambitieuses, se tiennent plus près de Texpérience; elles s'adressent cependant, elles aussi, à Thomme pris d'une lïianière abstraite et générale, indépendamment de toute détermination particulière de temps et de lieu. Elles ^ttssi admettent implicitement qu'il y a une « nature f^umaine » constante, toujours semblable à elle-même, et que nous n'avons pas besoin, pour la connaître, d'une étude scientifique analogue à celle dont la nature physique est Tobjet : tout l'effort de la morale peut se porter Semblée à la recherche des principes et à la formulalion des devoirs.
68 LA xMORALE ET LA SCIENCE DES MOEURS
Ce double postulat est aussi ancien que la morale théorique elle-même. Il naissait, pour ainsi dire, spontanément, de la méthode conceptuelle et dialectique employée par ses fondateurs. La science, selon eux, devait avoir pour objet non ce qui est passager, individuel, périssable: les phénomènes, — mais ce qui est immuable, général, éternel : les idées, les formes, les définilions. La science morale, en particulier, devait chercher dans la définition générale de Thomme Texpression adéquate de son essence immuable et éternelle, et spéculer ensuite, en toute sécurité, sur cette définition, en même temps que sur les concepts proprement moraux de bien, de mal, de juste, d'injuste, d'utile et d'agréable. Les morales théoriques modernes sont restées fidèles, en ce point, à la tradition. Elles ont modifié, il est vrai, la position et l'énoncé de beaucoup de problèmes. Mais elles n'ont pas senti la nécessité de renoncer à ce double postulat.
Or « l'homme » qui a servi d'objet à la spéculation morale grecque est loin de représenter d'une manière exacte toute l'humanité. C'est, au contraire, Thomme d'une certaine race et d'un certain temps : c'est le Grec. On sait quelle distance les Hellènes mettaient entre eux et les barbares. Au moment surtout où leur philosophie morale s'est fondée avec Socrate, au moment où leur civi* lisation, leur art, leur industrie avaient pris leur plein développement, ils pouvaient avoir oublié, ou ils considéraient comme peu de chose, ce qu'ils devaient aux civilisations plus anciennes de l'Egypte et de l'Orient. Les barbares entraient, sans doute, dans la définition de ThU' manité, mais à la façon des esclaves, qu'ils étaient des* tinés à fournir. C'étaient des hommes de « deuxième catégorie ». C'est à peu près ainsi que les modernes diS' tinguent les peuples civilisés des autres {Naturvôlker uf^^ Kidliirvôlker) ;avec cette différence, toutefois, que l'ethnû'
LKS POSTULATS l»E LA MORALE THKORKJCE
cy
raphie a enlreprîs, ilepuis le xix*" siècle, une étude scîenliBqtie des peuples non civilisés, landis que les Grecs n'ont amais songé à rien de [uireil pour k*s barbu res, avec qui ils élaicni conlinuellemenl en conlact. Non par manque de curiosilé ; mais les nuenrs et les inslilutions des barbares étaient pour eux un objet d^amusemenfc plutôt que de science. Ils y Irouvaîent une pâture pour leur goût du merveilleux et des récits extraordinaires, « Les Grecs, a dit Hegel, — qui ressentait pour eux une ail nu ration enthousiaste ; — les Grecs ont connu la Grcice, ils n'ont }as connu l'humanité. » Au monde fini de la cosmologie de Platon et dWristoic correspond la somme limitée iles cités helléniques. Le reste des hommes représente to auEtpov r matière indéhnie, indispensable peut-être, mais réfraclaire à la beaulé et à Tordre qui sont tout aux yeux des Grecs,
Le mélange des peuples et des idées pendant la période hellénistique, puis l'organisation romaine du monde antique, firenl beaucoup pouraiïaiblir ee préjugé, qui parut succomber tout à fait à la victoire du christianisme, La distinction entre le Grec ou le Itomain d'une part, et les barbares de l'autre , ne pouvait subsister quand la limite s'eQ'agait entre le peuple élu et les gentils. Adam n'avait-il pas entraîné tous les hommes dans sa chute? Le Christ ne les avail-il pas tous rachetés? De là, un efibrt pour conquérir les hommes à 1 Eglise unique, un esprit de prosélytisme inconnu des anciens, et une conception de l'humanité tout autre que la leur,
TouteFois la tradition catholique, bien qu' « universelle» par définition, devait tendre à identifier avec l'humanilé mùme la portion de Thumani lé oii elle dominerait. De fait, depuis la Fin du v*' siècle jusqu'à la ditlusion derislara, le christianisme a occupé la presque totalité du monde coïinii des anciens. Il avait même converti hi plupart des
LA mor\lf: et la scienck des mqeubs
imiions barbares h qui ronipire romain avait eu affaire L'illusioo s'élablit alors que rhumaiiilé clir(^lienne oi riiumaniU^ tout court, c'était à peu près la nierac chose Lignorancc des siècles obscurs aidant^ cette croyance s'est enracinée avec lanl Je force que rit^n n'a pu, depuis Ion Textirper : ni lesconqurLes desmusulmans, — car la Provî dcnce voulait qu'il y eûLdes « infidèles » au deliors, conimi elle conservai l des « lenioîns », les Juifs, à Tintérieur mèon de la chrelienlé ; — ni la découverte successive des grani empires de rExlrôme-Orient et des deux Amériques, ni enfin celle des masses profondes du continent noir. De môme cjue chaque individu, aussitôt qu'il cesse de s'observer, se prend naïvement pour le centre du monde* chaque peuple ou peuplade, chaque civilisation se considère comme résumant en elle-môme toute rhumanité. La nôtre ne fait pas exception à cette règle. On n'ignore pas, sans doute, que TAsie compte à elle seule plus de buaddhistes que toutes les parties du monde ensemble ne contiennent de chrétiens. Mais la réalité de ces centaines de mil lions d'bommcs apparlenant a une civilisation lointain^' n'est que co/içue ; il y faut un acte de réllexioo, qui n'^^ lieu qu'à intervalles. Elle n'est pas scfiiie à tout instant, comme la civilisation en qui et de qui nous vivons. M
Ainsi, la spéculalion morale qui s'est développée cff Europe chez les modernes a eu pour objet, en principe? riiomme pris universellement; en fait, Thomme de 1^ société occidentale et chrétienne. Elle correspond à 1*^ psychologie introspective traditionnelle, qui étudie, eU*^ aussi, rhomme « blanc et civilisé ». C'est encore le po^' tulat de la spéculation morale grecque, modifié, élarg"* mais reconnaissable.
Ce postulat, dira-t*on peut-Ôtre, était indispensable, Ton ne se résignait pas à attendre, pour établir la nioralt^ que nous eussions une connaissance complèle et scicnliÇjj
iique des civilisations étrangères et des sociétés inférieures. En outre, il n'y a point d'inconvénient à Tadmettre. Il repose sur une induction légitime, et rien n'empêche de conclure de la nature psychologique etmorale des hommes que Ton connaît à celle des hommes que Ton n'a jamais vus. C'est ainsi que les Grecs, tout borné que fût leur horizon ethnographique, ont si admirablement connu et décrit les inclinations et les passions de l'homme, qu'on n'a guère pu les dépasser en cette matière. Leur littérature, à ce point de vue, ne craint pas la comparaison avec celles des modernes. A leur tour, les grands moralistes chrétiens, qui n'avaient pas un champ d'observation beaucoup plus étendu, n'en ont pas moins formulé des vérités valables pour les hommes de tous les temps et de tous les pays. Partout l'amour, l'ambition, l'amour-propre, l'avarice, l'envie et les autres passions naissent des mêmes causes, traversent les mômes crises, et produisent les mômes effets. « C'est tout comme icy », selon la formule que Leibniz emprunte à Arlequin.
Les « philosophes » du xvni® siècle, qui ne sont certes pas prévenus en faveur du christianisme, mais qui croient à une morale naturelle et universelle, soutiennent, eux aussi, sans nulle hésitation, Tidée ji'une humanité toujours et partout semblable à elle-même. Hume répète, après Fontenelle et avec les encyclopédistes, que les hommes d'aujourd'hui sont aussi semblables à ceuxd'autrefois, que les chênes et les peupliers de nos campagnes le sont à ceux d'il y a cinq mille ans. Veut-on connaître le mécanisme et le jeu des passions, chez nos contemporains? Il suffit d'étudier Démosthène et Tacite. Voltaire ne tient pas un autre langage. Une des grandes supériorités du déisme sur les religions révélées, selon lui, tient à ce que les dogmes ont toujours une origine historique, et par conséquent ne valent que pour une portion de l'humanité,
tandis que le di^ismo, d6 spoiiUmi5monl du cœur el de la raison de llioninie, est aussi ancien et aussi universel que Tespèce hnmnine. En tout temps, en tout lieu, riinoime, en présence des m^^mes objets, éprouve les mêmes senLiments, et conçoit les mêmes idées. Voltaire en est si fermement convaincu que, en dépit de lémoignages formels rapporlaul Texistence de la prostiUition sacrée à Babylone, il refuse d'y croire, tant il lui paraîl impossible d'admeltre que des mœurs « contraires a la nature bumaine » aicul jamais pu ôlre praliquées, Et presque tous ses coritem|iorains pensent comme lui.
Pourtant ce postulat^ en qui ils avaient une si entière confiance, ne peut plus être considère anjourdliui comme exact, à moins qu'on ne le l'eduîse à une formule presque purement verbale. S'il exprime seulement lanécessité.pour tous les individus humains, de présenter certains caractères psychologiques et moraux communs, il ne fait que répéter l'axiome scolastique cité par Descartes aucomraeacement du DiscoKrs de la méthode^ et selon lequel il n'y a du plus et du moins qu'entre les accidents, et non point entre les essences ou natures des individus d'une même espèce. Cet axiome ne nous apprend rien sur les caractères qui, en Tait, sont ou ne sont pas présents dans toute Fespèce. Il ne supplée en rien au défaut de Tanthropologie comparée.
Mais, si Ton donne à ce postulat le sens où l'ont pi*is les philosophes qui en ont fait usage, plus ou moins expressément, dans leur morale théorique, c'est-à-dir<î s'il signifie qu'ils ont eu le droit d'étendre à l'humani^*^ entière ce qu'ils ont appris de la nature Jiumaine, a*^ point de vue psychologique, moral, et social, par Tobse^" vation d'eux-mêmes et de leur milieu, rien n'est plU ^ contestalde. Pour que ce postulat ait pu se maintenu ^ aussi longtemps qull la fait, il a fallu la réunion c
LES POSTULATS UE LA ^loilALK THKOBIgUK
deux conditions, cloni l'une au moins est encore présente : d*abord, Tignorance où les Ihéoriciens de la momie sont restés généralement des civilisations autres que celles où ils vivaient (ranliquilé ehissir|ue excepLée) ; puis la subordination de la théorie à la pratique. L'inti^ri^t suprême de celle-ci exigeait que les priîeeptes moraux fussent présentés comme universels, el, par suite, comme obli^^eant avec la même force tout èlre liuniain, raisonnable el libre, sans distinction de temps ni de lieu. Cette exigence soutient encore aujourd'hui, comme on l'a vu, la conception traditionnelle de la morale Ihéorique. Mais elle se soutient mal etie-mèmc. Elle s'alFaiblil à mesure que l'ignorance dont elle est solidaire se dissipe peu à peu, Car celte ignorance a enfin pris conscience d*elle-mônie, et le ti'avail qui doit y mettre fin est déjà entrepris sur plusieurs points & la fois.
En premier lieu, les grandes civilisations indépendantes
de la nôtre, et de l'antiquité classique d'où elle est née,
font Tobjet, depuis un siècle, de recherches scientifiques.
La connaissance des longues, des arts, des religions, des
institutions de Tlndc^ de la Chine, du Japon, facilitée par
un concours de circonstances de plus en plus favorables,
commence à substituer une vue positive et précise à
l'image un peu trop simple et conventionnelle que Ton
s'en faisait auparavant eu Europe. Cette image voulait
(itre le plus souvent amusante, ou édifiante, ou les deux à
la fois : divertir aux dépens de mœurs et de croyances
bizarres et inexplicables pour nous^ ou gourmander notre
f-ituité et nos vices, li la façou de la Germanie de Tacite.
bes écrivains français du xvui'- siècle, pour ta plupart,
ti'ont pas eu besoin d'étudier beaucoup les civilisations
orientales — ni les sauvages — pour les représenter
comme ils ont fait. Les Persans de Montesquieu, les Ilin-
ttous de Voltaire et les Chinois des autres philosophes
sont des Européens à peine travestis. C'est un artiûce commode pour faire passer des réflexions sur les choses de France, qui pourraient n'être pas sans danger. Quant à une étude désintéressée de ces sociétés très différentes de la nôtre, on n'a ni la pensée, ni les moyens de la faire. Une des gloires du xix® siècle a été précisément d'entreprendre ce grand travail, cette vaste enquête anthropologique. Mais, par une conséquence inévitable, le concept de la (( nature humaine » se trouve aussitôt modifié. Il ne peut rester un schème artificiel et scolastique; l'histoire comparée des religions, des institutions, des langues, lui fournit un contenu toujours plus riche et plus varié. On comprend l'impatience de Renan, qui s'est intéressé passionnément à la lecture de Burnouf, quand il voit Auguste Comte identifier encore, à peu de chose près, l'humanité avec les nations issues de la civilisation méditerranéenne. Comte ne le ferait certainement plus aujourd'hui : le rapprochement matériel qui s'est opéré ne le lui permettrait plus. Bombay, et même Pékin, nersont pas plus éloignés de Paris, aujourd'hui, que ne l'étaient Madrid ou Stockholm, il y a cent ans. Force est bien à la notion traditionnelle de « l'homme » de s'élargir.
D'autre part, les sociétés inférieures ne prêtent plus seulement aune antithèse facile entre l'Européen corrompu et le « bon sauvage». Elles sont devenues, elles aussi, l'objet d'une étude scientifique — un peu tard, par malheur, et, dans bien des cas, presqu'au moment de leur disparition. Pour les peuplades éteintes depuis longtemps, la critique des relations qui nous sont parvenues (surtout de celles des premiers voyageurs qui les ont décrites) permet assez souvent, grâce à la méthode comparative, de restituer l'essentiel de ce qu'ils avaient vu, souvent sans le comprendre. Cette observation, contemporaine ou rétrospective, nous révèle des façons de sentir, de penser, dlma-
^^^m !.£$ POSTULATS ilK lA MOir\l>: THKOHIQUE 7j
^îner. d<^s modeti <rnrjjani.sidioii sociale et relijçieiise dont nous n'aurions jamais eu, sans elle, la moindre idée. Plusieurs ouvrages récenissur les sociétés aiislnilienTies, et eu particulier celui de MM, Spencer et Gillen, sur Les TriÙHs indigènes det Australie cnUrale^ ont mis en luoiiêrc des traits fort peu connus de la « nature humaine »,
Enfin les régions reculées de Thistoirene sont pas explorées avec moins de soin, L'Égyple et TAssyrie surtout ont donné lien à des travaux de caractère scientîtique, dont les résultats peuvent être considérés comme acquis. Au lieu des légendes iléforniées et des récits suspects dont il fallait se conlenler nutrcfuis, nous avons désormais une connaissance puisée aux sources mêmes de ces civilisations déjà très développées, de leurs langues, de leurs littératures, sacrée et profane, de leur droit, de lûurmoraleenfin^ qui est tîinlùlsingulièremt*nt près, tantôt siegiiliorenienl loi» de la nuire. Nouvelle exteuî^ion, nouvel enrichissement de notre idée de i'huniaiiilé, obligée de faire une place à la vie mentale et ruoraie de ce passé loinl^in, mais ceitain» — sans parler de la longue évolution* Joconeiiede nous, dont il a été le terme. Le même travail s^ poursuit ailleurs : par exemple, sur les anciennes civi- *isalions américaines. L'anthropologie et Thistoire, en ce ?tti concerne la restitution des sociétés disparues, dans les deux mondes, sont loin d'avoir obtenu tous les ''^-^sullatsque Ton peut espérer. Cette paléontologie sociale ûest-elle pas née dliier?
Des a présent, nous ne pouvons plus nous représenter ''^iinianité entière, au point de vue psychologique et ^^oral, comme assez semblable à la portion que nous ^^ connaissons par notre expérience immédiate, pour que ^ous nous dispensions d'en étudier le reste. Peut-être, nn ]^^i\la sociologie saura-t-elle do terminer avec précision ce 'P' il y a de commun chez les individus de tous les peuples
humains. Présentement, une tâche plus modeste s'impose. Il faut analyser d'abord, avec le plus de rigueur possible, la riche diversité qui s'offre à Tobservation, et que nous n'avons pas le moyen, aujourd'hui, de ramener à Tunité. Ne sommes-nous pas hors d'état de concevoir seulement, — je ne dis pas de réaliser — une histoire universelle? Depuis que l'on a renoncé aux philosophies de l'histoire, qui se donnaient un principe d'unité sous la forme d'une idée théologique ou du moins finaliste, la conception de l'humanité comme d'un tout nous échappe. Dans Tétat actuel de nos connaissances, ce n'est qu'une unité de collection. Une pluralité de civilisations, qui se présentent chacune avec ses caractères propres, semble s'y être déve- .loppée d'une façon indépendante.
L'histoire et l'anthropologie nous mettent en présence d'une réalité infiniment variée et complexe , et nous sommes bien forcés de reconnaître que nous n'en obtiendrons la connaissance qu'au prix de longs efforts, méthodiques et collectifs, comme lorsqu'il s'agit de la nature donnée à nos sens. Aussitôt que nous considérons des sociétés différentes de celle où tout nous paraît clair, parce que tout nous y est familier, nous rencontrons à chaque pas des problèmes que nous sommes incapables de résoudre par le simple bon sens, aidé seulement de la réflexion et de la connaissance courante de la « nature humaine ». Les faits qui nous déconcertent obéissent sans doute à des lois : mais quelles sont-elles? nous rie saurions le deviner. La réalité sociale offre, en un sens, plus de difficultés que le monde physique à la recherche scientifique, car, même en supposant connues les lois statiques, l'état d'une société, à moment donné, n'est jamais intelligible que par l'évolution antérieure dont il est le point d'aboutissement actuel ; et combien sont rares les cas où la connaissance historique de ce passé est assez complète
et assez sûre pour que rien d'indispensable ne fasse défaut!
Aussi bien, est-ce là une raison de plus pour ne jamais s'écarter d'une méthode scrupuleusement objective, et pour nous attendre à ce qu'ici, comme dans la science de la nature physique, le vraisemblable ne soit pas souvent le vrai. D'Alembert s'est amusé à formuler un certain nombre de lois physiques qui, a priori^ nous paraîtraient non seulement acceptables, mais très probablement vraies, — si l'expérience n'en démontrait la fausseté. « Le baromètre hausse pour annoncer la pluie. » En effet, lorsqu'il doit pleuvoir, l'air est plus chargé de vapeurs, par conséquent plus pesant; par conséquent il doit faire hausser le baromètre. — « L'hiver est la saison où la grêle doit principalement tomber. » En effet, l'atmosphère étant plus froide en hiver, il est évident que c'est surtout dans cette saison que les gouttes de pluie doivent se congeler jusqu'à se durcir en traversant l'atmosphère *.
Tant que notre interprétation des phénomènes moraux se fonde sur notre connaissance présumée de la nature humaine, et sur l'identité supposée de cette nature en tout temps et en tout lieu, elle ressemble sans doute à la physique « vraisemblable » de d'Alembert. 11 est vrai que nous n'avons pas toujours le choix du procédé. Pour expliquer les croyances, les coutumes, les institutions même les plus différentes des nôtres, nous sommes le plus souvent obligés de restituer, le mieux qu'il nous est possible, les représentations et les sentiments qui se sont réalisés objectivement dans ces institutions, ces mœurs et ces croyances. Mais il est nécessaire de contrôler et de compléter ce procédé par Tusage de la méthode comparative, c'est-à-dire de la méthode sociologique. Employé seul, il conduit très facilement à l'er-