‹ La morale et la science des moeursChapitre 5 sur 63 · D'AlemheH, par Joseph Bertrand, p. 17; Paris · texte numérisé non relu

D'AlemheH, par Joseph Bertrand, p. 17; Paris

reur; ce sont nos propres états d'âme que nous introduisons, à la place de ceux, très différents, qu'il faudrait retrouver. Là est le vice initial de tant d'explications plausibles, xaais fausses, de tant d'ingéniosité dépensée en pure perte. Chercher l'interprétation des mythes dans l'impression que les phénomènes de la nature font sur nous est aussi vain que de s'expliquer la polygamie par le penchant naturel de l'homme à des mœurs faciles. Les cas extrêmes, où la méthode d*an^ogie psychologique est impuissante, doivent nous mettre es. défiance contre ceux où elle paraît plus satisfaisante. Que sait-elle nous dire du totémisme?

Dans son état présent, la psychologie traditîoanelle, qui reste attachée au concept de V « homme » en général, prête à la plupart des objections que ce concept soulève. Gomme lui, elle est abstraite et hors du temps. Gomme lui, elle prend pour universel ce qu'elle trouve dans les sujets qu'elle a sous les yeux, Aie et mine. Elle ne tient nul compte de la diversité des civilisations, ni de l'histoire : à peine souffre-t-elle l'idée, très vague, d'une évolution et d'une différenciation progressives des facultés humaines. Pourtant, le sujet qu'elle étudie est, au moins dans une certaine mesure, un produit de l'histoire. Nous ignorons pour quelle part, mais cette part sûrement n'est pas petite. G'est une des idées les plus profondes et les plus originales d'Auguste Gomte, et dont on est loin d'avoir tiré toutes les conséquences, que les facultés supérieures de l'homme doivent être étudiées dans le développement historique de Tespèce. Pour les phénomènes qui doivent être examinés surtout dans leurs rapports avec leurs antécédents et concomitants physiologiques (sensations, perceptions, plaisirs et douleurs organiques, etc.), la considération de l'individu peut suffire. Mais la théorie des fonctions supérieures (imagination, langage, intelligence

ItrS TÔSTTLATS t>E LA WriUALK THÉonigi K

SOUS ses divers aspects) exige remploi de la nK^tliodo sociologique.

Il y aurait donc profil, (oiilcs les lois que cela est possible, à renverser le proctkh^ en usage jusqu'à prescnl, diins Tétude du d«'veloppenn«iil de ces fonclioris. Au lieu J'inlorpreler les phenom^nes sociaux du passé à l'tiide de !iL psychologie courante, ce serait au conlrairc la connaissance scientifique — c'est-à-dire sociuto<;i(iyc — d<* ces phénomènes qui nous procurerait peu à peu une psychologie plus conforme à la diversitc^ réelle de Thumauité présente et [uissée. Pour ne citer qu'tui exemple, Tétudc approfondie des rites et des croyances dans les religions primitives, des contumes relatives au mariage, des tahouSt etc, nous introduit dans des formes d*imaginaiion, de comhinaisou, de jug:ement nu'me et de niisonnement que noire psychologie ignore tout à fait. Ces formes, il est vrai, ne se présentent plus chez nous. Mais ceUes-la, ou d'nutres analogues, ont existé, à n en pas douter, chez nos ancêtres, et une analyse suffisamment exercée eu retrouverait peut-être les traces nu plus profond de nous-mêmes.

Nous avons, dès Tâge le plus tendre, rusage d "une 'î^tigac très abstraite et très difTérenciée : cet usage ^^- complique bien lut de celui des signes visuels de la '^'^ture et des signes graphiques. Nous sommes donc UiçoEnês, uniformément, à des habitu<les mentates, h des "^^rnies d'imagination, à des associations et dissociations ^iJées, à des catégories de raisonnement qui sont insé- P^J'ables de ce langage. Nous devenons ainsi à peu près 'HOcipoliies, quelque etfort que nous fassions, de recons- Wuer tes états mentaux ordinaires des hommes qui n ont

P^ipt ces mêmes habitudes linguistiques et logiques.

^^ependant, selon toute apparence, elles sont récentes. Que

^t'siècdes nos prédécesseurs n'ont-ils pas vécu sans elles.

la

et quels vestiges ioeHaçablcs cette longue préhisfoire n'a-t-elle pus dû laisser sur riiommc des temps liîsto riqucs !

Selon Auguste Comte, c'a été une erreur commune des philosophes de s*occuper presque exclusivement de la logique des signes. Comme nous disposons des signeS| cette logique est celle dont nous discernons le mieux li jeu et le mécanisme : nous la voyons à Tœuvre dans h formation des sciences, Mais^ au-dessous de cette logique des signes, il y a une logique des images, plus profondément si tuée, moins consciente et aussi plus puissante; et enlitu au-dessous de lah>giquedes images, une logiquedcs sentiments, vieille sans doute comme Tespèce elle-même, (|UL ne s'exprime ni pardes concepts définis ni par de&signes conscients, mais qui est une source spontanée el incoercible de 1 action. Nous ne pouvons guère étudier ces deux der* nières logiques sur nous-mêmes ou sur nos contemporains. La prédominance à peu près exclusive de la logique conceptuelle chez nous, —nous parlons intérieurement notre pensée^ même quand nous ne Texprimons pas, — y oppose un obstacle insurmontable. Mais les religions, lesmœurSyeL d'un mot, les institutions des sociétés inférieures nous permettent souvent de remonter à leurs représentations et à leurs sentiments collectirs. Nous pouvons retrouver là quelque chose de cette logique des images et de cette logique des sentiments, qui conduisent les membres à<^ ces sociétés à des conclusions, c'est-à-dire à des pratique*^ déconcertantes ou inexplicables pour notre logique, mais aussi nécessaires à leurs yeux que les conclusions de no'^ syllogismes peuvent rôtre pour nous.

En ce sens, il est exact que la sociologie, dans ses diverses parties, religieuse, morale, juridique, etc» esl inséparable de la psychologie. Mais ce n'est pas la psychologie générale cl abstraite, ayant pour objet la vit?

mentale de « rhomme » actuel, qui éclaire ces parties de la sociologie : elle ne nous fournirait que des « explications » vraisemblables et probablement fausses. C'est, au contraire, le progrès de la sociologie scientifique qui nous donne, sur les fonctions mentales primitives, des lumières que nous n'aurions pas obtenues autrement. Et comme ce qu'elle nous apprend sur l'imagination, sur les représentations collectives, sur l'organisation des pensées et des croyances, se rapporte à l'usage le plus ancien de ces fonctions où nous puissions atteindre, elle pourra être un jour de la plus grande utilité pour l'explication positive de nos fonctions mentales supérieures, si complexes et si obscures dans leur état présent.

Pour conclure, notre connaissance présumée de la « nature humaine » en général, au point de vue moral et mental, est destinée à faire place à une psychologie toute différente. Celle-ci sera fondée sur l'analyse patiente, minutieuse, méthodique, des mœurs et des institutions où se sont objectivés les sentiments et les pensées, dans les diverses sociétés humaines qui existent encore, ou dont l'existence a laissé des traces interprétables pour nous. Cette analyse, la sociologie vient à peine de l'entreprendre, et déjà elle a obtenu des résultats positifs. Elle fait voir, par contraste, combien l'idée de « l'homme » en général, dont la psychologie et la morale théorique se sont contentées jusqu'à présent, est artificielle, et pauvre. Elle explique même pourquoi elles s'en sont contentées, et ce qui les a empêchées d'en apercevoir l'insuffisance. C'est que cette conception est liée, d'une façon plus ou moins consciente, à des croyances religieuses que la sociologie retrouve presque partout : idée d'un principe spirituel qui habite le corps et qui lui survit; croyance à l'origine divine de ce principe, etc. Tant que ces conceptions

L£vy-Brcul. — La morale* 6

LA MOR^iLE ET lA SCTENCE DES MOEURS

animistes dominent, le besoin d'une investigation scientifique des faits psychiques ne s'impose pas : la spéculation dialectique paraît suftire^ et elle se regarde comme définitive. Aussi, de môme que nos morales th*5oriques garderont une valeur de documents, et serviront plus tard au sociologue pour établir quelle idée notre sociéti^ se faisait des rapports de ses membres entre eux; de m^me, la psychologie abstraite et métaphysique, qui a pour objet les fonctions de Fâme humaine en général, restera comme un témoin de la forme pseudo-rationnelle revêtue par certaines croyances dans notre civilisation.

A mesure qu'une psychologie scientifique se dévelop* pera, concurremment avec les progrès de la sociologie (ces deux sciences se prêtant un mutuel secours), Tuaité de structure mentale dans TespL^ce humaine apparaîtra probablement. Elle se manifestera par Fanalogic frappante des processus mentaux très compliqués qui se sont produits chez diverses portions de riiumanité sans communication apparente entre elles: môme formation de mythes^ mêmes croyances aux esprits, mêmes pratiques magiques, mi^nies organisations de famille et de tribu, iMais cette unité, s^i elle se confirme, restera néanmoins différente de celle q^ii est admise a pnori par le postulat que nous avous critiqué. Celle-ci, toute schématique et abstraite, affirmait gratuitement l'identité foncière de tous les hommes» et ne pouvait servir qu'à une spéculalion dialeclique et foi^ mclie. L'a II Ire, au contraire, serait le point d'arrivée d'une enquête positive et précise, portant sur toute la diversité vivante que nos moyens d'investigation peuvent atteindre dans rhumanité actuelle et dans l'histoire* Elle ne se confondrait pas plus avec la première (pi^ réncrgétiquc moderne, bien qu^admettant Tunité de h^ force sous ses diverses manifestations, ne se confond avec les physiques anciennes, qui expliquaient tous \^^\

bénomènes de la nature au moyen d'un principe unique, il que le feu, Teau, ou Tair.

kcond postulat : le contenu de la conscience morale forme un eosemble harmonieux et organique. — Critique de ce postulat. — Les conflits de devoirs. — L'évolution historique du contenu de la conscience morale. — Stratifications irrégulières; obligations et interdictions d'origine et de date diverses.

Les morales théoriques, normatives avant tout, doivent s'accorder avee la conscience morale de leur temps; et, en fait, elles se soumettent toujours, nous Tavons vu, aux conditions essentielles de cet accord. Comme, d'autre part, elles prétendent être systématiques, et déduire leur doctrine entière d'un principe unique, ou du moins d'un nombre minimum de principes, elles supposent, sans le dire expressément et surtout sans le prouver, que la conscience morale présente elle-même une systématisation parfaite. Tel est le second postulat des morales théoriques, la conscience morale de l'homme posséderait une unité organique, une sorte de finalité interne, comparable à celle des êtres vivants; les commandements qu'elle édicté soutiendraient entre eux des rapports logiquement irréprochables, et cette unité harmonique de la conscience 'ïiorale correspondrait à l'unité systématique de la morale théorique. Par exemple, lorsque Kant se demande si l'effort philosophique pour construire une doctrine morale est Wen utile, et s'il ne suffirait pas de se confier bonnement *la voix de la conscience, il invoque, pour toute réponse, lacrainte des sophismes, la difficulté d'entendre cette voix ^û toutes circonstances, et de n'entendre qu'elle. Il admet ^Oûc, sans s'y arrêter, que les ordres de la conscience forment spontanément un tout aussi harmonique que son système de morale. Les morales empiriques impliquent le

8i LA MORALE ET LA SCIENCE DES MOEURS

même postulat, puisqu'elles se présentent aussi comme des systèmes, tout en prétendant exposer ce que Texpérience leur découvre en nous.

A ne consulter que la conscience morale elle-même, rien ne met en défiance contre ce postulat. Elle n'y trouve rien qui la choque. Elle se sent homogène et harmonique. Tout ce qui apparaît comme moralement obligatoire revêt, ipso facto^ le môme caractère sacré, et semble, par conséquent, avoir la même origine, faire partie d un même ensemble. Ce trait est si marqué que des philosophes ont pu affirmer Texistence d'un ordre de réalité distinct, indépendant de tout le reste, qui serait Tordre des choses morales (règne des fins de Kant). Blesser la conscience sur un point, c'est la mettre toute en révolte. Par une sorte de propagation immédiate, presque réflexe, quelle que soit la partie touchée, la conscience prend part tout entière à la réaction qui se produit aussitôt.

Nous examinerons ailleurs les causes sociales de ce fait important; disons seulement ici qu'il se traduit intellectuellement, comme il est naturel, par la croyance a l'unité organique de la conscience morale. Mais si, au lieu d'interroger celle-ci, qui ne peut se critiquer ellemême, nous examinons le postulat du point de vue objectif, il devient difficile de le conserver. En effet, le contenu de la conscience morale est loin de demeurer immuable. -11 varie, très lentement parfois, mais il varie. Des éléments anciens en sont peu à peu éliminés; de nouveaux cherchent à s'y introduire. Ce changement n'a pas lieu sans heurt, sans que des tendances opposées luttent pour le maintien des uns et pour l'exclusion des autres : première raison de soupçonner que l'harmonie de la conscience est plutôt apparente que réelle. En second lieu, il se produit à toutes les époques, et constamment, des « conflits de devoirs », des questions de

conscience difficiles, douloureuses, parfois même tragiques et insolubles. Le postulat implicitement admis, d'après lequel la conscience morale forme un tout un et harmonique, a écarté l'explication la plus acceptable de ces faits. Les théoriciens de la morale, qui ont dû s'occuper des conflits de devoirs, ont cherché à en rendre compte par des causes extérieures. Ils les font naître, le plus souvent, d'une rencontre de circonstances à laquelle le sujet intéressé ne peut rien, ou d'une opposition entre les devoirs ordinaires et les obligations résultant d'une faute antérieure, qu'il se sent tenu de réparer. Mais que Ton abandonne le postulat, et aussitôt la plupart des conflits de devoirs s'expliquent de la façon la plus naturelle. Ils proviennent (et c'est ce qui en fait souvent le caractère aigu) de contradictions inhérentes à la conscience elle-même, pressée, déchirée par des obligations contraires les unes aux autres, qui y coexistent, et qui s'y combattent.

Ici encore, il faut substituer à la considération abstraite de « Thomme » en général, l'analyse positive et précise de l'homme donné dans la réalité vivante d'une société actuelle ou disparue. Aussitôt ses « obligations morales » comme ses croyances, ses sentiments, ses représentations, laissent voir une complexité extraordinaire ; et rien n'assure plus, a priori^ que cette complexité recouvre un ordre logique, ni qu'elle puisse se ramener à quelques principes directeurs.

De ce point de vue, l'ensemble de ce qui apparaît comme obligatoire et comme défendu à l'homme d'une civilisation donnée, à une époque donnée, ne constitue nullement une unité harmonique. Loin de trouver une analogie entre cet ensemble et la finalité interne des êtres vivants, on serait plutôt tenté de chercher un terme de comparaison dans le monde inorganique. En dépit du sentiment

LA MiïHAI.K FT hk SCIENCK DES MOEURS

uniforme qui s'iitiaclie à toutle contenu de la conscience, clli est, pour Tanalysc socioloî^ique, une sorle deconglomunitJ on ilu moins une stralificaliou irrégulicrc de pratiques, d*' prescriptions, d'observances, dont l'âge et la prov nHnrc dilTèrent extrêmement. Les unes, qui l'ont notre solidarité avec des formes de sociétc^s humaines qui ont disparu sans laisser d'autres traces, remontent très haut dans rinsloire, peut-être mt^me à la préhistoire* Elles sont plus nombreuses qii'tm ne serait lente de le penser. Leij folk-lorisles cilenl un nombre surprenant de pratiques de ce genre, qui subsistent encore en Europe, dans les campagnes, alors que les croyances qui les ex[^liquent se sontella' cées entièrement des esprits. D'autres, moins anciennes^ et dont nous savons à quelle époque elles se sont intn>4 duites, ont déjà, si l'on peut dire, la patine vénérable dn la tradition. Quelques-unes sont en plein accord avec les idées el les croyances de notre temps. Certaines enfin, suscitées pardesthéoriesnouveUes»ou*lepUissouvcnt, pard^ institutions en voie de croissance, agissent comme un éU ment de dissolution, de rénovation, et quelquefois de pro-. grès. Cet ensemble, ou plutôt cet amas, n*a d'autre uniù que celle de la conscience vivante qui le conUent etqui l défend. La composition en esl aussi hétérogène que pOJ sible. Pourquoi telle obligalion a-t-clle survécu, inné que telle autre, connexe à la première, disparaissciil Malgré leur harmonie apparente, ces éléraenls de prov< nance si diverse sont constamment en lutte. Si lesmœa sont solidaires des autres sériesUle pliénomènei^ sociau et si ces séries évoluent, les mœurs ne doivent-elles pévoluer en même temps, et par conséquent aussi la coïi' science? Mais cette évolution ne se hiit pas tont d^ou^

* « Série » est un terme de la langue sociologique d'Auguste Corale.

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nous n«>us servirons pour designer les diverses espèces de faUs aoci** . faiU ccononîiques, religieux, moraux, juritliqiies, etc.

LES POSTULATS m: h\ MOn.VLK TlIl':OilIi>UK 87

pièce : des résislanecs vi des conllits, sont donc inévitables.

Que trouverail-on, si l'on anulysait sommai rement le contenu d'une conscience morale à une ('poqne de grande slalnlilé relative : par exemple, la conscience d'un homme de condition noljle, en France, au xnf siècle? Elle contient des éléments de provenance germanique^ liés aux croyances et aux [irnliques des peuples barbares qui ont occupé la Gaule quelques siècles auparavant. Elle comprend aussi des éléments iroriginc chrétienne, c*est-à-dire orientale^ étroilement solidaires du dogme et des rites de l'Eglise catbolique où sont entrés successivement les Gaulois et les barbares. On y reconnaît encore des éléments gréco-latins qui se sont imposés aux vainqueurs^ tandis qu^une partie de Tancienne population se maintenait dans le pays. Ce mélange a produit des mœurs que nous appelons féodales ou chevaleresques, dont la saveur caractéristique lient, du moins en partie, à ce que nous distinguons les éléments disparates qui*y sont réunis sans y être parfaitement fondus.

Mais, très certainement, noire morale actuelle lera goûter le môme plaisir mi-esthétiquCj mi-bistorique^ à DOS petits neveux, qui en auront une sensiblement dilTéi^eEte. Nous pourrions, dès à présent, nous le procurer à nous-mêmes, si, faisant abstraction provisoirement des sentimenis de respect et d'attacbement qui consacrent pour nous le contenu de nolie conscience morale, nous cliercbions la genèse sociologique de toutes les obligations l^i'elle nous impose. Cette genèse, M. de Groot Ta qx\)ù' séû, pour la conscience morale du Chinois, dans son admir^Me ouvrage intitulé T/te religions Sysiem of China. 11 ttîontre, avec la plus parfaite évidence, par quel processus social et mental se sont introduites et enracinées la plu- P^t'i des obligations nuxquelles un Chinois, aujourd'hui,

LA MORikLE: ET LA SCJEffCR DES MOEUHï?

ne voudrait manquer pour rien au monde, encore qu'il soîL incapable de les justifier. Peut-on douter qu'une analyse analogue de la conscience occidentale soit possible? Les actes que nous nous sentons tenus de faire ou de ne pas faire, les jugeons-nous obligatoires ou interdits pour des raisons connues de nous, el logiquement fondîmes? Personne n oserait Taflirmer dans tous les cas. Souvent uous les expliquons par des molifs qui n'ont rien de commun avec leur origine r<îelle. La remarque en a été faite plus d*UDe fois pour ces obligations d'un genre particulier que sont les usages et convenances du monde. Il en est de notre pratique morale comme de Torthographe. Le commun des mortels croît pieusement que celle-ci est tout entière fondée sur des principes, et il l'observe pour elle-même jusque dans ses phrs bizarres singularités. Mats t'hislorien de la langue sait combien de confusions, d'erreurs, d'idées fausses et de tendances diverses ont concouru à former cette orthographe si respectée.

Pour comprendre notre conscience morale actuelle darx^ le détail vivant de ce qu'elle ordonne et de ce qu'elle inteK"dit> il faudrait se repoi'ter à la conscience des génératioci^s qui nous ont immédiatement précédés. Pour expliquer celle-cij il faudrait de nouveau remonter plus haut, ^^ tenant compte des inlluences intercurrentes^ d'autant pU*^ nombreuses et plus entremêlées que ion considérera d*?^ périodes plus étendues (causes démographiques, rel*"" gieuses, politiques, économiques, etc.). Et^ de proche ^^ proche, le cercle des antécédents sociaux à considér^^^ s'élargit jusqu'à toucher à la préhistoire. Leibniz dis^* que l'analyse d'une portion quelconque du réel va à Pî^" fini. Cela peut se dire aussi, avec non moins de raiso:^* de l'analyse d'une conscience morale individuelle, quel^^ qu elle soit.

Il est vrai que la méthode dialectique opère à moins J ^

LE» POSTULATS DE LA MiUlALK THKDniQi;!?

rais. Par le seul emploi de la réflexion critique^ par une limple dissociatioD de con€epls, rlle pense donner une analyse siiflisanl.e de la conscience morale. Mais cette anayse, toulabstraitCt demeure placée exclusivement au point 3e vue statique. Elle reste donc fort loin d*epuîser un objet d'une complexité extri^me, etqni ne peut t'ire compris si Ton fait abstraction de riiistoirc. Elle n'aperçoit môme pas le caractère composite du conlenu de la conscience morale, qui se donne pour homogène , et qu'elle accepte pour telle. Mais ce caractère éclate, si l'on ose dire, avec une évidence irrésistible, dès que Ion se place au point de vue génétique, et que Ton emploie la méthode sociologique qui convieuL

Le second postulat n'est donc pas mieux fondé que le premier, et la conception de la te morale théorique », qui les iniplique ensemble, s'écroule avec eux. Ils sont d'ailleurs solidaires Tunde l'autre , et suggérés tous deux par le même besoin. Si la morale doit en môme temps prescrire ^t légitimer rationnellement ses prescriptions, si elle doit ^tre à la fois normalive et Ihéorique, il faut que ses impé« l'atifs soient en môme temps des lois. De là le concept t»âtard et ambigu de la loi morale qui, par son aspect théorique, se rapproche de la loi de la nature, et par son '^pect normatif, de la loi entendue au sens social et ^l'idiquc. Ce concept a besoin, pour se former, des deux pt^stulats dont nous avons montre rinexactitude. Pour que f^s impératifs soient élevés à la dignité de la tf loi morale », ^1 fiiut qu'ils puissent se présenter comme ayant une valeur ^universelle, pour tous les temps et pour tous les lieux. ^^ faut donc, d'une part, que leur rapport avec la nature '^^maine prise en général soit évident, de façon que ^ obligation énoncée s'impose à tous les hommes qui exis- ^^ïit ou qui existeront jamais (premier postulat). D'autre il faut que la loi morale avec toutes ses conséqucn-

ces — OU, si Ton aime mieux, l'ensemble des lois morales — se présente comme un système organique dont aucune partie ne dépend de circonstances locales et accidentelles, c'est-à-dire qu'on ne puisse pas montrer la genèse historique et les alluvions successives des obligations, souvent incompatibles entre elles (second postulat). De là l'origine, au moins pour une part, de l'effort constamment renouvelé, dans l'histoire de la philosophie, pour faire de la morale une science déductive, à l'image des mathématiques, qui possèdent cette universalité et cette unité systématique tant recherchées. Le malheur est qu'il n'y a rien, dans les mathématiques, qui ressemble si peu que ce soit aux postulats impliqués par les morales théoriques.

Utilité des morales théoriques dans le passé, malgré l'inexactitude de leurs postulats. — Fonction qu'elles ont remplie. — La morale antique plus libre et plus affranchie d'arrière-pensées religieuses que les morales philosophiques des modernes jusqu'au xix^ siècle. — Ici la Renaissance n'a pas eu son plein effet. — Réaction à la fin du xyiii° siècle. — Succès apparent et impuissance finale de cette réaction.

Examinée dans sa définition, dans ses méthodes, dans ses postulats, la morale théorique,. telle qu'elle est conçue habituellement, nous a paru incapable de se soutenir. L'idée d'une science à la fois spéculative et normative est irréalisable, pour ne pas dire contradictoire. La méthode employée par les morales théoriques tient beaucoup plus de la dialectique des anciens que des procédés de recherche scientifique des modernes, et elle ne peut produire que des déductions presque entièrement verbales. Enfin, les postulats sur lesquels la conception même de la morale théo-

LES POSTULATS \ïK LA MORALK TIIKOHIQUE

rîqno repose ne résistent pas à la criliqiio. L'iitce de loi morale, idée confuse, comprend des éU*meiils qui lendenl à se dissocier. C'est pourquoi à la pnHeiidue science à la fois théorique et normaliï^c, on verra peu à peu se substituer d\ine part une science ou pUilnl un ruscnible de sciences étudiant au moyen d'une mélliode objective la rt'alité morale donnée, d'autre part une pratique rationnellcj ou un art, qui mettra à profit les découvertes de ces sciences.

Conclurons-nous que la lenlative des philosophes pour constiluer une morale théorique ékiit superllue, et que leur peine s'est dépensée en pure perte? — En aucune manière. Jamais, comme on l'adif, un elTortpour parvenir àrintelligcncedu monde et de nous-mêmes n'est entièrement vain. Avant d atteindre leur forme définitive, les sciences passent par des états plus ou moins iniporfaits» étapes qu*il est sans doule nécessaire de franchir ; ralchimie avant la chimie, Tastrologie avant lastronomie. — 11 est vrai ; encore faut-il que celte vue trop générale soit contrôlée expressément dans chaque cas donné. Il serait peul-élre d'un oplimisme excessif de s*y rapporter comme à une loi certaine. Que les Iravaux des iistrolugues n'aient pas été sans nîilité pour les astroïiôracs qui vinrent ensuite, on peut l'admeUre. liais Tanliquilé grecque avait produit des astronomes qui n'étaient pas aslrologues, et Ton conçoit sans peine un développement de la science qui n'aurait pas connu d'astrologie, entre Hipparque et Ptolémée d^ine part, Copernic et Kepler de 1 autre. Hien ne prouve, a priori^ que Tesprit humain ne puisse s'engager dans des i m liasses, d'où il ne sort pas toujours, ou bien d'où il finît par sortir après beaucoup de temps perdu, et sans autre profit que de savoir désormais les éviter.

La murale théorique n*a pas été une do ces impasses.

l\ MfTHALE ET LA SCIENCK lïES MtrF.UnS

Au contraire, lant qu'une science proprement dite (c'està-dire objective el désinlt'»ressée) des pliénonienes moraux n'élail pas encore possible, il était bon qoe la place en fut occupée par une spéculation qui sVlforçaît d*ôlre rationnelle et philosophique. Comte a dit avec force que nous devons la plus grande reconnaissance aux premiers liommes (des pn^tres sans doute) qui entreprirent de chercher une interprétation des phihiomènes naturels. Peu importo que cette interprétalion ait été, pendant de longs siècles» puroment imagiiiative, myHiiqne, puérile même et absurde* (Juelle qu'elle lut, elle était d'une utilité capitale, eu fortifiant dans les. esprits un besoin intellectuel d'explication i' théoriques» Peu à peu, la métaphysique est née des cosmogonies religieuses, et plus tard, quand des circonstance^ favorables l'ont permis, la physique a grandi à rombredela métaphysi^iue^ pour se séparer d'elle finale m eut. Fait très remarquable : les peuples qui n'ont pas connu de métaphysique rationnelle ne connaissent pas non plus de physique scientifique. Toute notre jeune science de la natur*? révère dans les métaphysiciens grecs les ancêtres à qa* elle doit d^exister. Pareillement, sans les philosophe^ (métaphysiciens pour la plupart) qui ont construit di^^ morales théoriques, des « métamoralcs », une sciene^^ proprement dite des phénomènes moraux ne serait peut— ' (Mre jamais née. Le mérite n'est pas moindre dans ce cas ^ ni le service rendu moins important.

11 était même plus indispensable. Sans doute, il a falli* beaucoup de temps pour que les éléments mystiques^ sentimentaux, religieux, disparussent tout à fait de la conception scientifique de laa nature >^ physique. Il est des civilisations très avancées, comme celles de la Chine et de Tlnde. où ce travail ne s'est jamais achevé. Chez les Grecs du moins, bien que la nature restât divine, une métaphysique et une phyîiique purement rationnelles se sont fondées*

les PnSTCL.KTR DE LA MHttVl.K TlIKOntgfTK

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iCaiSj lorsqu'il s*est agi de la « nature » ninr;il4\ le niùmc processus devail Hvê l>éau€ou|> moins assure'*, et, cerlainemeuL beaucoup plus lent. Dabord, les plu^nomèiies moraux, qui dépciulent visiblement de la volonln de rhomme, paraissenl comporter un élément d'indrlerminalion, et, si l'on peut dire, d1ncalculabilil(5. Puis, les r^g'les directrices de la conduite sont litres de la faeon la plus élroile et la plus conslanle aux traditions j'egues (l«?s ancêtres, comme aux croyances religieuses. Elles ne sont pas seulement associées à des éléments mystiques, religieux, sentimenlaux : elles y sont intimemenl mrlées d elles semblent leur devoir la plus grande part, et la plus (iiirable, de leur pouvoir sur les âmes.

Il n'est donc pas étonnant que Teffort philosophique pour donner une explicalimi ralionn*dtedes laits mf»riiuxet lies règles morales soit resté très looj^lemps, et resle encore, associé à des éléments irralionneh. L'altitude scientifique ne pouvait Mre prise ici que très tard ; il fallait toute une série de transilions successives dont nous voyons sans J(>tite les flernieres. De môme que la physique a f^ardé p^Tidant de longs siècles les traces de la métaphysique 1^1 i lui a donné naissance, de même l'étude rationnelle J<^ la réalité morale ne s'est diirércnciée que lentement ^If^ la « métnmoralc »• Ajoutez que la courbe de cette t'votution n'est pas simple, et ne r(q)résente certainement pas un progrès ininterrompu- Au jugement de la plupart "Ips historiens, la morale antique, dans la période proprement grecque, était plus dégagée d*éléments religieux *^1 surnaturels que ne Ta été la morale philosophique <^lps modernes, du moins jusqu'à notre temps'. Ce qui a "^^nqué, avant tout, aux anciens pour constituer une science proprement dite des choses morales, c'est une

' ^"oyez Y. Brucliard, La morale ancienne et la morale raoderne, Revue P»*^o^opf(,ffm'. janvier tmi.

LA UOHALË ET LA SCIKNCK UKS MCEIRS

méthode inductive rigoureuse, dont leur dialeclique occupait la place ; mais où auraient-ils pris Fidée d'une telle méilxodo, puisqu'elle leur faisait défaut mùme ea physique? En revanche, leur eonceplion des choses morales fut admirablement libre. La morale d'Aristoto, par exemple, se d«5veloppe du commenceraent jusqu'à la tin avec une parfaite sért^uite, sans qu'on y voie^ sans qu*on y seule jamais intervenir, jdus ou moins discrètement, ni la préoccupation de la vie future, ni celle d*iio Dieu administrateur des sanclions post-terrestres.

Ces idées sont, au eouLraire, au premier plan dans la morale chrélienne* Elles tiennent une place moindre, mais encore très considérable, dans les systèmes de morale des modernes. Car ces systèmes restent d'accord avec la conscience générale de leur temps, et celle conscience est encore tout imprégnée de croj^ances chrétiennes* Mettons a pari, si Ton veut, Dcscartes,, qui n*a pas donné sa morale définitive, Spinoza, Hume, lleget et quelques autres : les doctrines morales même les pluf^ rationalistes (Leibniz, Locke, Kanl, Fichte) n'ont-elles pci^ gardé, d'une façon plus ou moins apparente^ plus ou moin^ consciente, la préoccupation du salut de rhomrne dan^ Tautrc monde? Aujourd'hui encore, même dans les pay^ où renseignement de la morah? n'est pas confié aux ecclésiastiques, la morale enseignée au nom de la philosophie et de la raison n'est pas exempte d'arrière-pensées du môme genre. En est-il un seul où Ton ne s'effrayât d'uoê laïcisation complète, c'est-à-dire d'un simple retour à Tattitude rationnelle des philosophes grecs?

Ainsi, dans la science de la réalité morale, la Renaissance n'a pas eu son plein effet, comme dans la science de la réalité physique. Sous son inlluence (favorisée, il est vrai, par un grand nombre de circonstances) la conception de la nature physique est redevenue assez vite ration-

LES POSTULATS DK LA MORALK THKORigilE

nelle. plus rationnelle même qu'elle ne l'avait été chez les anciens. Le prog^rès des oiathématiques, la ninltiplicalion des expériences, Fabandon de Ja méthode dialediquc firent disparaître les obstacles qui avaient arrêté la marche de la physique dans Tantiquité. La tradition chrétienne n'en prenait pas ombrage. Au contraire, comme la divinité de la nature, admist' par les anciens, lui faisait horreur, elle était [>tatùt favorable au développement de la physique moderue, du moins tant que celle-ci n'en venait pas h contredire le dogme. Mais la nature morale ne pouvait, pour les raisons indiquées plus haut, devenir I Hiissi vite l'objet d'une recherche scientifique propre- I ment dite. La « métamorale n, qui en tenait la place, était I protégée avec un soin jaloux par les défenseurs «le hi tradition religieuse. Les premiers essais, les uns bien abstraits, les autres bien hïltifs, pour consti tuer nne science sociale, ceux de Hobhes par exemple, de Spinoza, et des I philosophes les plus hardis du xvm^ siècle, furent combattus avec une extrême violence, cl leurs auteurs (létris Ju nom de matérialistes et d^athées, sans parler des persécutions dirigées souvent contre leurs personnes et contre I leurs œuvres.

Soua riniluence réunie de ces causes, et de beaucoup

J'autres que nous ne pouvons passer ici en revue, l'étude

^cîentilique delà réalité morale commen(^ait seulement à

s annoncer lorsqu'éclata, vers la fin du xvni^ siècle, une

réaction générale en Europe contre Tesprit cartésien et

classique, contre le rationalisme^ et surtout contre les

lendances qui dominaient depuis deux cents ans. Les

I stiiinces de la nature physique, maîtresses de leurs niétho-

I des^sûresde leurs objets, fièresdeIcursconquétes,n avaient

I rien ù. craindre de cette réaction. Mais elle parut avoir arrêté

I netj pour un temps, la marche de la spéculation morale

I vers une forme scientifique. Le besoin de « réorganisation

sociale », que Ton croyait urgent, fit surgir sans doule, en grand nombre, ties travaux relalifsauxqueslionspolilique^ el sociales, mais où riiiténVt de la pratique remportait tic beaucoup sur rinlérêt spéculatif. On se hâtait vers des solutions immédiatement applicables. El quant à la spéculation proprement morale, tant sous rinHuence de Kai^l que sous celle de la pliilosophie traditronnaliste et chrétienne, elle ne fut guère, en France du moins, pendarxl plus de lu moitié duxix* siècle, que de la « métamorale » Les philosophes spiritualisles qui renseignaient se défiaiexxl du xvm' siècle, n'aimaient pas à parler de Hume, et soU-riaienlde pitié au nom deCondorcet. Lesmêmesinlluenceiâ expliquent le silence fait autour de Tœuvre de Comte, ^^^ le peu d'attention accordé à la sociologie qu'il fonder . Cest surtout Hiérilier du xvnr" siècle que Ton craignaî* et que l'on écartait en lui.

Toutefois, la victoire de cette réaction ne fut qu'appa— rente. Nous verrons plus loin comment, en partie par TetTet de cette réaction môme, le besoin d'une étude scientifique de la réalité morale est devenu de plus eii plus vif, de plus en plus net. Dans le dernier quart du xix" si^clcj la sociologie, si négligée naguèrcj a attir*? un nombre croissant de chercheurs. Tandis que les philosophes s'attardaient à rajeunir des n morales théoriques », moins diflérenles entre elles qu'ils ne le croyaient, hs matériaux d'une science de la « nature morale » se préparaient ailleurs, par l'apport incessant des sciences anthropologiques, historiques, religieuses, juridiques, écono- ^ miqnes, de toutes les sciences enfin dont ht seule exis- ™ tence rend chaque jour plus manifeste l'insuffisance des postulats sur lesquels se fonde la conception habituelle de i la morale Ihéoriquc,

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