‹ La morale et la science des moeursChapitre 6 sur 63 · DE QUELLES SCIENCES THÉORIQUES LA PRATIQUE MORALE DÉPEND ELLE · texte numérisé non relu

DE QUELLES SCIENCES THÉORIQUES LA PRATIQUE MORALE DÉPEND ELLE

L'objet de la science n'est pas de construire ou de déduire une morale, mais d'étudier la réalité morale donnée. — Nous ne sommes pas réduits à constater simplement cet ordre de faits; nous pouvons y intervenir effîcacement si nous en connaissons les lois.

Tant que Ton admet la conception et la distinction traditionnelles de la morale théorique et de la morale pratique, on s'en représente les rapports sans difficulté. La morale théorique établit {a priori ou a posieiiori^ peu importe en ce moment) les principes d'où la morale pratique tire des applications. Il semble que rien ne soit plus aisé. En fait, les systèmes de morale, presque sans exception, ne considèrent pas qu'il y ait là un problème à examiner. Ils glissent tout naturelleipaent, et sans réflexion, sur le passage de la morale théorique à la morale pratique. M. Renouvier, cependant, fait une réserve à ce sujet. Il ne croit pas que les applications tirées de la morale théorique soient, immédiatement et telles quelles, réalisables, dans la pratique. Il distingue ce que cette pratique serait dans « Tétat de paix », (état d'une société parfaite), et ce qu'elle devient djaps « l'état de guerre », (état présent de Thumitiaité)^ CiEjlte distinction est importante. Elle implique que M. FteïïOu-

LÉvY-BnuHL. — La morale. 7

LA AlOaALI': ET LA SCIEIVCR DES MCCUR»

vier reconnait l'exislence d'un problème qui se pose au moment de passer de la lliéorie à la pratique, et qu^il sej préoccupe Je leiiir eomple de la réalili^ sociale donn&.j Mais M, Renouvier. une fois cette réserve taile. garde kl la conception traditionnelle des rapports de la théorie et de la pratique, en morale. Celle-ci se déduit toujours de celle-là. La déduction est compliquée par des élémi^als de fait qu'il ne faut pas négliger; mais le rapport enircla théorie cl les préceptes reste un rapport de principes à conséquences.

Mais si, comme nous croyons Tavoir montré, l^^ a morales théoriques » ne sont pas ce qu'elles prétendeftl i>trc, ce rapport si simple et si aisé ne saurait être luimônie qu'une apparence. Loin que la pratique se déduis*^ de ta théorie, c'est !a théorie qui, jusqu'à présent, est uu® sorte de projection abstraite de la morale pratiquée dans une société donnée, à une époque donnée. C'est donc? tout au contraire, hi pratique qui est posée d'abord, et 1* lliéorie qui est assujettie à ne pas heurter cette pratiqua* Car, quel que soit le génie d'un philosophe, il ne pcut faire accepter son système de morale que s*il ne s'écarta pas trop de la conscience commune de son temps ; tandis que, pour s'imposer avec une autorité absolue, cette conscience n'a nullement besoin de se fonder sur une Ihéori*^ abstraite. La recherche spéculative, selon nous, ef* morale, consiste à étudier cette conscience même, teU*^ qu'elle se présente dans les différentes sociétés humaines» et dans le môme esprit où la science de la nature physique étudie son objet. Que deviennent les rapports de la tbéorit? ainsi entendue avec la pratique? c'est-à-dire, en supposant que cette recherche spéculative ait atteint un certain degi^lfl d'avancement, quelles en seraient les conséquences pour" la pratique î

Tout d'abordj l'ancienne conception prétait à une illn-

sion qui disparaît maintenant d'elle-même. Le rapport de principe à conséquence est facilement confondu avec celui de cause à effet. Quand on se représentait la pratique comme déduite de la morale théorique, on était en même temps incliné à croire que la philosophie fonde, en effet, la pratique; qu'elle lui donne, avec son principe, sa raison d'être, et, par conséquent, sa réalité même. C'est de quoi il ne saurait plus être question désormais. Les « morales » c'est-à-dire les ensembles observables de règles, de prescriptions, d'impératifs, et d'interdictions existent au même titre que les religions, les langues, et les droits. Toutes ces institutions sociales se présentent à nous comme également naturelles, et comme solidaires entre elles. Construire ou déduire logiquement « la morale » est une entreprise aussi hors de propos que si Ton s'avisait de construire ou de déduire logiquement la religion, le langage, ou le droit. En un mot, les morales sont des « données ». C'est un fait que, pour toutes les consciences moyennes de notre civilisation, par exemple, certaines manières d'agir apparaissent comme obligatoires, d*autres comme interdites, d'autres enfin comme indifférentes. Il n'y a pas lieu d' « édicter », au nom d'une théorie, les règles de la morale pratique. Ces règles ont la même sorte de réalité que les autres faits sociaux, réalité qui ne se laisse pas impunément méconnaître.

Sommes-nous donc réduits à constater, pour ainsi dire, ce qu'ont été les morales successives ou simultanées des diverses civilisations, à constater encore ce qu'est notre propre morale, et à considérer enfin comme téméraire et impraticable toute tentative d'amélioration? Cette conclusion ne s'impose nullement ^ La science nous procure les moyens de modifier, à notre avantage, la réalité phy-

* Voyez E. Durkheim, De la divisioji du travail social^ !'• édition, Préface, p. v; Paris, F. Alcan.

LA MORALE ET LA SClËNCIi; DES MOEURS

sique; il n'y r pas de raison, a priori, pour qu'elle ne nous donne pas k* même pouvok sur la rt5alité sociale, quand elle aura fait des progri^ suffisants. En fait^ Texp<5rience nous moutrc la pratique morale en voie d'évoluUon, lente, il est vrai, mais à peu près ininterrompue» l^armi le très grand nombre de causes qui înierviennent pour hcllcr ou pour ralentir cetio évolution, la réllexîon philosophique n'a paséti?, en certaius cas, la moins importante. La pratique morale enveloppe toujours des con Iradictions latentes, qui se font sentir, peu à peu, sourdement, et qui se manifeslenl enfin, non seulement par des Iodes dans le domaine des jnlérèls, mais par des conllits dans k, région des idées. L'effort conscient pour résoudre ces con-l tradictions n*a pas peu contribui^ au progrès moraL

Aiosi, loin qu'il fnillc nous résigner au rôle de spectateurs passifs, nous sommes sollicités couslamment à nous ' décider pour ou contre la conservation on racceptaliou de telle ou telle pratique morale. S'abslenir est eocori' prendre parti. Mais comment nous décider, au nom de qutvl principe, si notre décision doit être rationnelle? Éviilcmmcnt d'après les résultats de la science positive de 1^ réalité sociale, qui tend à se substituer à la <c moral^î théorique », Le problème qui se pose est d'établir cetlt' science, et de savoir en tirer des applications.

Trois acceptions dislincLes du mot « morale ». — Comment s'éiah^^" roolles applications de la science des mœurs h la pratique mor»*^' — Difiicullé d anticiper sur ks progrès et sur les applications pO*', sibles de celte science- — Sa dilTérenciation et ramidcalioo p^^« gressivca, V

Mémo en écartant lancienne conception de la a moral ^' tliéorîque », le mot « morale », peut encore être pris ^^

faut soigtieusem(^nt dislin-

NATURE PHYSIQUE KT NATLIUI MOllALi:

trois acceptions qu'il nous guei\

1** On appelle « morale » renscinblo iles concc^plions, jugemcnls, seiiiimcnls, iisagos, rolalifts aux droits et aux devoirs respectifs ilrs hommes entn* nux, l'êconnus et généralement respectés, à une période et dans une civilisation données. C'esL en ce sens que Ton purle de la morale chinoise, ou de la morale européenne neluelle. Ce mot désigne alors une série de faits sociaux, analogue aux autres sériesde faits du mémegenre^ religieux, juridiques, linguistiques, ele,

2*" On appelle encore c. morale » la science de ces faits, . comme on ap|)ello « pliysi([ne » la science despliéuomimes de la nature. C'est ainsi que Ton oppose les sciences morales aux sciences physiques. Mais, tandis que <^ physique » sert exclusivemtîut à ilésigner la science dont lohjet s'appelle a nature », le mot it morale » est employé à la fois pour désigner la science et l'objet de la science, S'' Enfin, on peut encore ajfpeler << morale » les applicalions de cette science. Par ce progrès de la morale >»y m\ entendrait les progrtîs des arts de la pratique sociale : pur ('xemple, plus de justice réalisée dans les l'apports entre les hommes, plus d'humanité dans les relations entre les tiasses sociales, ou entre les nations. Ce troisième seus se sépare nettement des deux précédents, qui ne dllïèrent pas «loins enlre eux. De la des confusions inextrîcahles, et, en particulier, cette conséquence que la philosophie morale ^'aujourd'hui, semblable en ce point encore à la philosophie physique des anciens, discute sans fin des prohlèmes purement verbaux, et passe à coté des problèmes réels ^^xis les voir. Nous éviterons donc, autant que possible, ^^ désigner par le mOme terme Fobjet de la science, la i^^ience elle-môme, et ses applications. Nous dirons dans M^ premier cas les fiiits moraux, ou les u morales »; dans

le second, la science de ces faits, ou de la réalité sociale; dans le troisième, Tart moral rationnel.

Cette distinction permet de répondre à une objection qui s'est peut-être présentée à Tesprit du lecteur. Tantôt, semble-t-il, la morale est rapprochée ici de la religion, du langage, des institutions sociales en général : elle est conçue par conséquent comme un ensemble de fatls, comme une réalité donnée, objet d'une science ou d'un corps de sciences analogues à la physique. Tantôt on la compare (comme Tavait déjà fait Descartes) à la mécanique et à la médecine, qui sont des arts, ou des ensembles de procédés méthodiques employés par Thomme pour l'application de la connaissance qu'il a des lois de la nature. Gomment la morale peut-elle être représentée à la fois par deux conceptions si différentes? — Les comparaisons sont cependant exactes toutes deux. Pour écarter l'objection, il suffit de remarquer que, dans la première, « morale » représente l'objet de la science des faits moraux, objet analogue en effet à celui des autres parties de la sociologie; tandis que, dans la seconde comparaison, il s'agit de la morale entendue comme « art pratique rationnel », et assimilable, à ce titre, à la mécanique et à la médecine.

En principe, le progrès de cet art dépend du progrès de cette science. Plus notre connaissance des lois de cette nature sociale sera étendue et exacte, plus nous pourrons espérer en tirer des applications avantageuses. Mais il est difficile, quant à présent, de préciser davantage. Nous n'avons pas le droit de supposer que les deux progrès marchent pari passu. « La chaîne des vérités qui s'appellent mutuellement, et dont la découverte devient successivement possible par celle des méthodes nouvelles, dit Condorcet, n'a aucun rapport avec la suite des vérités qui doivent devenir aussi, chacune à leur tour, d'une utilité

pratique*, » D'où la nécessité de poursuivre le travail théorique d'une façon désintéressée, même en Tabsence de résultats utilisables tout de suite, et simplement avec l'espoir d'applications futures dont on n'a* encore aucune idée. « On ne fait pas une découverte parce qu'on en a besoin, dit encore Condorcet, mais parce qu'elle est liée avec des vérités déjà connues, et que nos forces peuvent enfin franchir l'espace qui nous en séparée » Il se peut que la science de la nature . sociale, qui en est à ses débuts, doive passer par une période, dont nous ignorons la durée, oîi les résultats obtenus par elle ne donneront lieu qu'à très peu d'applications dans la pratique. Il y a trois siècles seulement que la mécanique est devenue un art rationnel ; il se passera peut-être encore plus de trois siècles avant que la médecine parvienne à son tour au même point; cependant l'effort pour obtenir une connaissance scientifique des lois naturelles dont ces deux arts dépendent, remonte à l'antiquité grecque. Rien n'autorise à penser que, dans le cas de la nature sociale, la période des applications rationnelles doive coïncider avec le début des recherches scientifiques. Il serait donc téméraire de prétendre formuler, dès à présent, une idée précise de ces applications. Tout au plus peut-on, dans une certaine mesure, en prévoir le mode d'apparition, d'après la façon dont se sont formés peu à peu les arts rationnels qui sont plus avancés.

Dans le monde inorganique, la subordination de la pratique à la science théorique des lois ne fait plus question, parce que la démonstration du pouvoir que procure cette science est trop continuelle et trop éclatante. 11 n'y a pas d'empirique qui puisse lutter contre un ingénieur

* Éloge de M. de Fouchy; Œuvres, t. 111, p. 313-4. » Éloge de M. Duhamel; /ôtV/., 11, p. 642.

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