IX MOBAIJ-: ET I.A SI'.ÏKWE DES MOEURS
pour rulilisatioii d'une chute d'eau ou pour la cous ti*uc (ion d'nntunut^l. Dans lï- monde de la vie, cette subordination commence seulement à s'élablir. Les raisons de cette lenteur sont multiples, et la plus forte vient sans doute de ce que, dans un grand nombre de circonstances, l'art rationnel est encore incapable de se substituer à l'expérience du clinicien. En outre, le rapport de la pratique au savoir tlii^orique devient ici extraordinairenn^nt complexe. L'art ralionnel ne se fonde plus seulement sur des lois établies par une seule science, on par un petit nombre de sciences, comme font les applications si nombreuses aujourd'buî en t'dcctrîcitéet en chimie industrielle* Il suppose l'emploi de connaissances provenant d'uttl ensemble de sciences très considérable, qui comprend non seulement les sciences biologiques proprement dile^J déjà fort nombreuses, mais aussi les sciences physique* et chimiques. I/expressîon de « chimie appliquée y> esi trts claire : celle de a biologie appliquée )> est obscure,! et, en fait, inusitée» Personne n'appellerait aujourd'hui! de ce nom la thérapeutique sous aucune de ses forme!»* D'une part, en oHel, la biologie comprend beaucoup de j connaissances qui ne donnent lieu à aucune application,! et, d'autre part, l'art de guérir ^ en bien des cas, ne s^j fonde pas encore sur des connaissances de caractère pro-j prement scienti tique.
Par suite, le rapport de la pratique h la science tliéorîque ne s'établit pas d\ine manière générale et systématique, mais plutôt à propos de problèmes particulier^^ et comme au hasard des découvertes et des besoin^* Tantôt on descend de certaines lois nouvellement connu *^^ à dés applications qu'elles rendent désormais possible?^' tantôt on remonte d'une question donnée aux conna* ^' sances théoriques d'oii la solution dépend. Par cxempl^*
de I a f* An n n i « «a ii r^^ roi^f» m ni on \ s\ on n i ^r* il p-§i a .n*fn 1 s t> ^^ ^
connaissance,
juise.
NATURK rHySlQliK KT NAniU: MoitAlJ-:
loi)
lesquels se propage une mîîladie conUif^ieuse, on lire, comme application, un ensemble de mesn^(^s |»rnpliyliicliques qui renilenl In nuil;nlie très rare, on qni mrme la font disparaître ((3risy|ïèk% (ievr'e |merpi'rali% etc.). Inversement, un problème pratique Ici que celui de la maladie des vers à soie étant posé, l*asleur en cherche et en Irouve la solution pour ainsi dire théorique. Elle permet alors d'intervenir à coup sûr dans rédoeation des vers, et de suppi'imcr la maladie.
Toutefois, le nombre tle cas où le rapport s'établit avec cette parfaite netteté est encore (ori leslreint- Pendant une pt^riode qui sera sans doute très longue, le progrès de lart rationnel de guéiir se produira le plus souvent par contre-coup, comme une conséquence, j>arfois très indirecte, de découvertes faites dans un domaine sans rapport apparent avec la I liera peut ique ou la chirurg^ie* L'bistoîre de la carrière scienlifique de Pasteur est encnre riche d'enseiguemenls à cet égard. Uuand il litses premiers travaux sur le pouvoir rotaloire de certains cristaux, il lui était impossible à lui-même de presscntii' par quelles transitions il serait amené, de recherches en recherches, à des découvertes du plus haut intérêt pour la pathologie luimainc* Demain, pLUit-etre, une marche analogue conduira un physicien de génie à des résultats non un uns miportanls ni moins imprévus. Ainsi, comme d'une part Jf's problèmes posés par la pratique sont d\tnc très grande complexité, et comme d'auti'e part la biologie, très étendue elle-même, intéresse encore par surcroît l'immense Jomaine des sciences physiques et chimiques, et subit le ^Outre-coup de leurs progrès, le développement de Tari ^^lionnel dépend presque exclusivement d'heureuses ren- ^<>ïitres. Nous n'en pouvons rien dire à Favancc, sinon ^^e celles-ci deviendront de plus en plus fréquentes, à 'Mesure que les sciences seront plus avancées.
hX AionALK FT LA SCIENCE DES AIOKUUS
A plus fô4*te raison en est-il dé môrae flans le domaine' dt* Tiirt social ralioniieL Toute conjecture pri^cise surlii loi d'un processus qui comriienco à piMne, et qui n'a pu encore être observé, serait forcément arbilraire. Le plus vraisemblable est que cet art, lui aussi^ pendant une im longne période, s'exercera sur des points particuliers, avant de ^s'organiser d'une manière systématique. 11 nicltra à prolil la eannaissance scientilique des U>is de la u nature sociale », là où un liruronx concours de circonstances fl Vaura favorisée. Déjà, par exemple, la pédagogie a renoncé^ sur certains points, à d'anciennes pratiques peu défendables, et les a remplacées par des applications fondées sur la psychologie scîentiliquc de Tenfant, Deraéme,daas les questions d'assistance, un elTort se produit ponrorga* niser la pratique d'après la connaissance scientifique des causes de la misère et du chômage, soit ilans les villes^ soit dans les campagnes.
Mais, faute d'une science de la *< nature sociale » su/fibamment avancée, nous ne voyons pas encore commeot Tarfc social rationnel pourra modifier la pratique étul;lie dans les grandes questions fondamentales. Des tentatives sans doute ont été laites, de tout temps, par les utopistes, et surtout depuis un siècle, par les réformateurs, communistes, socialistes, fouriérisles et autres, pour insiituev une organisation nouvelle de la famille, de la propriétér des relations économiques, et de notre société en génend. Ces tentatives prétendaient se fonder sur la « scienc©B positive ». Mais, en fait^ Tetfort de leurs auteurs se por" tnit principalement sur hi réorganisation de la société, e* non sur Tétude objective et patiente de la réalité sociale? - Cest pourquoi ils ont pu, sans hésiter, proposer des projet^ de réorganisation totale de la pratique existante; maisc'e^^ pourquoi aussi ils appartiennent encore à la période pré-^ scienlilique. Celle-ci n'est terminée que lorsque ces espé
nature: physique et natuhe mohale
ces ambitieuses ont disparu. Une fois la conviction îen élablie que l'iionime ne dispose pas plus aisément e la H naliire sociale >» que de la « nature physique », t que le seul moyen de conquérir la première, comme a seconde, c'est d'en découvrir d'abord les lois, les préenliuns deviennent plus modestes. La recherche scientiiiquc apparaît comme la condition préalable d\ine intervention rationnelle dans les phénomènes sociaux. Le rêfamiateur se subordonne au sociologue.
En outre, à mesure que la sociologie se développera, elle Si' seclioimera en une mullipHcilé croissante de sciences voisines, mais distinctes, les unes des aulres. Dans 1 étude i^ phénomènes extrêmement complexes, la division du Iravail scientifique devient vite une nécessité, La ramihcalioa des gros troncs scientifiques en branches secondaires j «piise subdivisent à leur tour, se poursuit encore aujour- J1iui pour la physique, la cliimie, la biologie ; à plus forte raison se produira-t-elle pour le vaste ensemble appelé du nom commun de sociologie. Chacune de ses graDdes divisions (sociologie religieuse , économique, JUriJique, etc.) , se sectionnera à son tour. Voyez, par xcmple, le double processus de dilVérenciation el d'organisation qui se poursuit dans L'Année sociologique.
Quelles sont, parmi ces sciences, celles d'où dépendra principalement le progrès de Tari social rationnel? 11 est
i^îipossible de le prévoir, dans Tétat actuel de la socio- %'ie, surtout si Ton rélléchitaux contre-coups tout à fait l^iatlendusque la découverte d'un procédé de méthode ou f^n inslruinent de recherche, dans une science, peut Voir aussitôt sur le progrès d'une autre science, et par ^ite, sur la pratique elle-même. Qui eût pensé, il y a ^ïiquante ans, que la chirurgie serait entièrement transformée, et la médecine profondément modifiée, par une Je découvertes dues àla chimie biologique? Qui même,
lOa LA MORALE ET LA SCIENCE DES MOEURS
à cette date, avait une id(Se claire de cette chimie? Il n'est que prudent de s'attendre à de pareilles surprises, dans le domaine delà science de la « nature sociale ». Cet ample domaine commence à peine à être exploré scientifiquement. La topographie en est incertaine. La division des sciences doit y être regardée comme provisoire ; et l'organisation du travail scientifique y est sûrement destinée à subir les changements les plus profonds.
On peut se représenter cette marche d'après révolution de la science de la nature physique, plus avancée. — Causes qui ont arrêté le développement de cette science chez les anciens. — La physique d'Aristote se propose de « comprendre » plutôt que de « connaître», et descend des problèmes les plus généraux aux questions particulières. — Les « sciences morales > ont encore plus d'un caractère commun avec cette physique. — Comment elles prennent une forme plus voisine de celle des sciences modernes de la nature.
Puisque la science de la nature physique a une avance considérable sur celle de la nature sociale; puisque, d'autre part, elle n'est arrivée à son état présent qu'à travers une longue série d efforts et de tâtonnements séculaires, où son progrès n*a pas été continu, la science de la nature sociale pourra peut-être profiter de Texpérience de son aînée. Même l'étude des périodes où celle-ci est restée 1 stationnaire ne lui sera pas moins utile que Texamen d^^ époques de conquêtes rapides et brillantes. Il peut êtï^ du plus haut intérêt, pour elle, de savoir à quoi il tioï^^ que la science de la nature physique n^ait pas pris cli^'' les anciens la forme qui lui a permis, depuis trois si^cl^^' de se développer au delà de toute attente, et de rend^'^ possibles une foule d'applications aussi précieuses qu'i ^^' prévues.
JVAUJnE PHÎSIOUE ET NATHIU: .MOIUUK
Considérons la physique ancienne (entendue au sens arge) chez Aristole. Ce n'est pas [aire lorl à cette science ; car, si la somme des faits physiques connus a continué |il«* croître après lui, l'antiquité n'apiisprothiil d'esprit pi us ferme dans sa conception logique de la science^ et en même temps plus attaché au réel, plus respectueux des droits du fuit et df^ l*expéricnce. Or, si nous comparons a physique d'Aristole aux sciences modernes de la nature, la raison profonde et essentielle de leurs différences, d'ailleurs nombreuses, se résumera assez bien ians la distinction suivante : la physique modei'uc borne son ambition à « connaître » ; la physique aristotélicienne se donnait pour objetde « comprendre ». Uobstacle capital au développement de la physique chez les anciens a été le besoin de se représenter la nature comme intelligible. Le pas décisif, pour la physique moderne, a été franchi le jour où elle a résolument borné ses recherches à déterminer comment les phénomènes varient en fonction les uns des autres, et à mesurer ces variations.
Dans la pensée d'Ai'istole^ chaque élre, chaque phéno- Di('nc déterminé et particulier a sans doute sa cause délerrainée et particulière. Mais, en un autre sens^ par une naaiogiequi s'étend à la nature entière, les mêmes causes tîi les mêmes principes se retrouvent partout, et rendent tout intelligible ** Partout te savant (qui ne se distingue pas (lu philosophe) découvre les rnpports de la puissance <ït de lacte, de la matière et de la forme, des moyens et Je la lin. Mais précisément celte universalité des principes ''1 des causes s'opposait à la pratique et à la conception iii<5aic d'une méthode pliysique et expérimentale, parce fpi^elle donnait à Fcsprit une explication complète cl défi-
J Arislote, Métaphysique, XH, 4. 1070'' 31. Ta S à(tta atX %i àp^at aXXa
lio
U MORALE ET LA SCIENCE DES MOËUnS
nîlive, au dt'là de laquelle il n y a plus rien à chercher. Comment concevoir que Ton ignore encore ce qnc Ton comprend? Comment se doiitar qu'un phénomène nalurel est encore à connaître, quand on le déduit des principes généraux qui l'expliquent, lut et un pnmd nombre d'autres?
A cette période, que toutes les sciences de Ta nalureonf dû traverser, (les mathématiques peut-ôtre exceptées), le savant ne s'aperçoit pas que rintelligibilité dont il se saUsfaît est plus apparente que réelle. Elle est obtenue, en général, au moyen de principes et de postulats tr^s simples?, mais arbitraires, et dont il n'a qu'obscurément conscience. On peut dire, en modiliani quelque peu une formule qui vient d*Arislote lui-même : Quidquid intelUgilnr^ Intelligilur secitndum formam iniellifjenih. Chez lui. la naluro est conçue, sous plusieurs rapports, comme une aelivitf hitenie qui travaille à la façon d'un artiste. Elle ne faif rien en vain. Mais où se trouve le principe de la distinction entre ce qui est ou n'est pas vain? Evidemment dans le jugement de rhomme, qui décide de même de ce qui est bon ou mauvais, utile ou nuisible, beau ou laid. La représentation de la nature reste, pour le physicicDt anthropomorphiquc, esthétique > et, en un certain sens, morale et religieuse. En même temps^ la complexité des problèmes réels demeure inaperçue, à cause de la siinpUcité des quelques principes qui siilTisent à rendre cooipH* de tous les faits connus. Souvent rintelligibilité ai»^^ obtenue dispense le savant, en toute bonne foi, d'uï^*^ vérification qui paraît superflue. « Si Démocrite av£>^^ raison, dit Aristotc à propos de la pesanteur, tous 1 ^^W corps tomberaient dans le vide avec la même vitesse. C-^ celte conséquence est absurde, jj — Absurde, en effer ^' dans la conception aristotéticienne. Mais elle n'en e^^^ pas moins vraie. Tels sont encore les raisonnements pf^
NATVIIE HiYSiroUI': KT XATt HK MnliAU".
lesquels Arii>tnle prouve qiii* lu ronne ilii ciel doil ùlve circulaire, gI, ea géiit'^ral, que la disposition des corps célestes ne pouvait être aulre qu'elle ii'esL M. Zeller remarque que ces questions tiennent fort à cœur a Ariï^lote, et qu'il ne les aborde qu'avec une sorte de « respect religieux »,
En outre, la pliysîque des anciens, tri>s dilTereute en ce
point encore de celle des modernes, s'altaque d abord à
des problèmes très ge^néraux, pour eu tirer par voie di*
conséquence la solution des questions plus [îarliculières
que pose Texp^^rienee, C'est la suite naturelle de son
etTort vers rintelligibilite de la réalité considérée dans son
ensemble. Si le mouvement, la génération, révolution
des êtres en j^énéral lui sont devenus intelligibles, tel ou
tel mouvement, la généi'aliou et l'évolution de tel ou tel
ôlre ne présentent plus de grandes dillicullés* Un en lienl
pour ainsi dire rexplicalion dVvancc, Il ne reste qu'à la
vérifier; et, si les principes sont assez généraux et abs-
IraitSj la vérification réussit immanquablement. Une fois
les grands problèmes initiaux résolus, le progrès positif.
dans une science de lu nature ainsi conçue, ne peut plus
ûire qu'accidentel ou insigniliant. En faitj tant que cette
t^onception a donn'né, le principal effort des physiciens a
('ié d'élucider et de commenter les principes transmis par
Aristote et par ses successeurs. Non sans raison^ d'ailleurs,
puisque Tessenliel de la physique était là. 11 est peu
"'luitable d'attribuer ce fait exclusivement au goût de ces
physiciens pour la méthode d'autorité; c'était conforme
**^ tout point à Tesprlt de leur science.
La science moderne de la nature suit une marche *ii Verse. Elle ne se pose que des problèmes dont les *'<^i*mes sont fournis par rexpériencCç parce qu'elle ^'^iit connaître des lois réelles. Elle sait qu'elle ne peut ^ludier et mesurer à la fois que les fonctions d'un très
L\ morale: et la science des MÛÊITRS
p<4il nombre de variables. Sans doute, elle ne s'inlerdit
pus, on principe, l*usage de ranalogîé. Elle se hasarde même aux genéralisalions parfois les pins hardies. Mais ni elle ne s'imagine rendre ainsi la nature plus intelligible, ni elle ne juge jamais ses hypothèses définitives : il lui suffit que ces bypotbî^ses soient fécondes pendant quelque lomps, c'est-à-dire la mettent sur la voie de nouveaux faits et de nouvelles lois. Par cette méthode, la « nature physique » se trouve peu à [»eu mieux connue; mais comme, en môme lenips^ la complexité des phénomèneâM apparaît plus clairement^ nous devenons plus modestes en devenant moins ignorants. Nous sentons ce qu'il y avait de naïf et d'enfantin dans les prétentions anliques à une « science de la nature » qui en donnât mieux que la connaissance, c'est-à-dire rintelligibililé, ou, pour parler plus exactement, qui donnât la première impliquée dans la seconde* u Notre pouvoir, a dit M. Berthelol, s'étend plus loin que notre savoir >j. Un savant de l'antiquité, sans croire manquer de modestie^ eût dit certainement le contraire. Son pouvoir était fort peu de chose : son stivoir lui représentait la nature entière comme intel-
ligible*
II la sentait divine : il en admirait religieuse-
ment le plan et les desseins. Aux yeux du savant moderne, la majesté de la nature n'est pas moindre. Mais il s'absii^ul de Fi n te rp ré ter au moyen de concepts anthropomorpliiques, et, dans son eilort scientifique, tout ce qui ne tend pas à la connaissance des faits et des lois est soigneusement écarté.
Or, sans supposer un parallélisme exact entre le développemenl de la science de la nature physique et celui de la science de la nature morale, ne semble-t-il p^^^ que la seconde présente aujourd'hui un certain noaibi't; des traits que Ton constate chez la première dans sa période antique? N'a-t-elle pas cherché jusqu'à préaeiil
plutôt à « comprendre » qu'à « connaître »?Ne considèrel-ellepas comme suffisamment connu ce qu'elle penseavoir compris? Ne va-t-elle pas, elle aussi, des problèmes les plus généraux aux questions plus particulières? Ne restet-il rien de mystique ni de religieux dans la façon dont son objet lui apparaît?
La psychologie, par exemple, n'est devenue que récemment une science positive et indépendante; encore l'accord n'est-il pas unanime sur la définition qu'il faut en donner. Selon beaucoup de philosophes contemporains , elle demeure inséparable delà métaphysique, soit parce qu'elle est la seule route qui nous y introduise directement, soit parce que toute psychologie véritable est déjà, en ellemême, métaphysique, la conscience profonde étant révélatrice de l'être. A cette conception restent attachés tous ceux qui, sous le nom de spiritualistes et d'idéalistes, s'expliquent le monde et l'humanité au moyen d'un principe d'intelligibilité intelligent lui-même. L'esprit leur paraît avoir une dignité, une valeur incommensurable avec quoi que ce soit d'autre que l'univers puisse contenir : il est le principe d'où tout part et où tout aboutit. « Nous qui croyons à l'esprit », disait encore récemment un de ces jeunes philosophes. C'est en effet une sorte de foi. Cette métaphysique de « l'esprit » est l'enveloppe actuelle de croyances qui se sont manifestées jadis sous la forme plus concrète de religion. Elle affirme et elle s'efforce de prouver la présence (d'ailleurs inexplicable), dans le corps de rhomme vivant, d'un être d'essence supérieure, incorruptible, immortel, qui n'est atteint qu'en apparence par les maladies et par la décadence de l'organisme, et qui continue d'exister quand le corps se dissout. Est Detis in îiobis,.. C'est la façon la plus simple et la plus naturelle de rendre « intelligibles » les fonctions psychiques. Sous des formes diverses, elle se retrouve à peu près partout
Lévy-Brohi., — La morale. 8
dans rhumanité, et, bien qu'affinée par la réflexion des psychologues spiritualistes, elle reste encore reconnais^ sable.
« Connaître » est autre chose. C'est la tâche plus modeste, plus difficile aussi, entreprise par les savants qui, renonçant à « comprendre » d'emblée, procèdent à l'égard des phénomènes psychiques comme le physicien fait potir ceux qu'il étudie : je veux dire, les objectivent, toutes les fois qu'il est possible , par des artifices de méthode ; en étudient les rapports et les variations concomitantes avec d'autres séries de phénomènes naturels, plus faciles à mesurer, et en particulier avec les phénomènes physiologiques, oij ils paraissent avoir leurs conditions immédiates. De môme, une nouvelle répartition des faits s'impose, au fur et à mesure qu'ils sont mieux connus. Les anciennes conceptions de la mémoire, de Timagination, de Taltenlion, de la sensibilité, etc., paraissent destinées à disparaître. Ces termes, suffisamment définis pom* l'usage courant et pratique, ne le sont plus assez pour l'usage scientifique. Ils désignent confusément une multiplicité très complexe de phénomènes qu'une analyse plus exacte commence à distinguer et à classer — avec combien de peine ! — en les ramenant à leurs conditions spéciales. Si l'ancienne psychologie se satisfaisait à ce sujet de spéculations qui paraissent aujourd'hui presque purement verbales, c'est encore parce que, derrière les fonctions psychiques, elle supposait plus ou moins ouvertement la présence d'un principe qui manifeste par elles son activité : l'imagination, c'est l'âme qui imagine, la mémoire, l'âme qui se souvient, la douleur, 1 ame qui souflfre, etc. C'est ainsi que la biologie à ses débuts croyait rendre intelligibles les fonctions physiologiques en les rapportant à l'action d'un « principe vital ».
Enfin, la psychologie traditionnelle, tout en se récla-
f NATlfRE PIIYiilQlfE ET NATLUE MOflALE !15
mant de la méthode d'observation, avait une lendance constuDte à recoudre d'iilioi'il |(*s |)robl^mcs les plus g(5iicraux^ pour en lirer onsuitc par la voie alistraite du raisonnenienl lu solution des cjuostions pins parliculiiTcs, C^ trait se rencontre aussi bien chez les enipirîstes que chez leurs adversaires. Les uns, sous rimpression des rfeidtals obtenus dans la science du monde pliysîque par la méthode combinée de rexpérîcnce et du calcul, c'est-àdire surtout sous l'impression des grandes doeonvertes de Newton en astronomie et en pliysiqne, ont cherché dans la loi de Tassocialion des idées un pendant à la lui de la gravitation universtdie, et ont couslruît rédiTice assez, arlificiel de la psychologie associalionnisle. U'autres ont cm que l'essentiel serait fait^ s'ils pouvaient délerminer es« facultés » auxquelles les ditKrents phénomènes doivent être rapportés, et (joel est le nombre minimum de facultés irréductibles qu'il faul admettre.
Le contraste est frappant entre ces problèmes d'un<^' ampleur indéfinie, sur lesquels la simple reflexion arrive ï se satisfaii'e par ses propres moyens, et l'unalyse minutieuse des faits réels dans leur parlîcularité, telle que la pratique aujourd'hui la psychologie scientifique. k ce point de vue, les PhUosophische Slndien, la Zeit- 'Hkfif( fur die Psychologie der Siimen uml der Sinnesorganen. lii plupart des revues psychologiques anglaises ût américaines^ V Année psycholofjique (pour ne citer que ces rpcueils), ne dilTùrent pas de ceux qui contiennent des travaux de clrimie, de physique, de biologie. La première préoccupation des savants y est de connaiire exactement certains faits, pour tâcher d*en découvrir, s'il se peut, les relations constantes avec d'autres faits. Là pensée de les traiter en masse, pour ainsi dire, par une tabile manipulation de concepts j ne leur vienl même lus à l'espril.
D'autre part, des ouvrages comme le Rameau (for de M. Frazer, en réunissant certains produits de l'imagination collective, recueillis dans toutes les régions de la terre, et en montrant la façon dont ces produits ont dû peu à peu se modifier (magie sympathique, prières, mythes), nous font entrevoir une étude du mécanisme des représentations collectives qui serait scientifique, et dont le progrès dépend des sciences anthropologiques.
Ainsi, l'unité de la psychologie traditionnelle était factice. Sous Faction de l'esprit scientifique, appliqué à « connaître » et non plus à « comprendre », cette unité a cédé, et s'est fragmentée. La spéculation sur « l'âme » a disparu. Ce qui se rapporte à la théorie de la connaissance a fait retour à la logique. Au reste, pour ce qui est des fonctions mentales supérieures, la démarcation n'est pas encore établie d'une façon définitive entre ce qui relève exclusivement de la psychologie, et ce qui intéresse en môme temps la sociologie (langage, intelligence, sentiments altruistes, activité collective). A cette nouvelle distribution de l'objet de la psychologie correspond une nouvelle façon de le traiter : les sciences qui l'étudient s'éloignent des caractères de la physique ancienne pour se rapprocher de ceux que présentent les sciences modernes de la nature.
Une évolution du même genre s'annonce potir ce qu'on appelle les « sciences morales »; mais on commence à peine à en reconnaître la nécessité. La preuve en est que la plupart des esprits cultivés éprouvent encore une extrême difficulté à considérer l'ensemble de la réalité sociale comme une province de la nature. Il n'en est guère, même parmi les plus attentifs à garder une attitude scrupuleusement scientifique, qui s'abstiennent toujours de mêler la considération de ce qui devrait être à
Tétude objective de ce qui est. Bien peu sont restés tout à fait fidèles, dans tous les cas, à la distinction de la théorie et de la pratique, qui est une condition préalable de la recherche scientifique. Tous ceux qui ont insisté sur les difficultés particulières à la science sociale, depuis Auguste Comte jusqu'à M. Spencer et à M. Durkheim, ont signalé, comme une des principales, la préoccupation inévitable des problèmes moraux et sociaux actuellement urgents.
En outre, excepté M. Durkheim et son école, les sociologues contemporains, comparables en ce point aux physiologues d'avant Socrate, portent moins leurs efforts sur la connaissance précise de certains faits et de certaines lois, que sur Tintelligibilité du vaste ensemble qui s'offre à leur étude. Ainsi procède, par exemple, M. Tarde. Et cette intelligibilité leur semble pouvoir être saisie sans trop de peine. Sans doute, ils n'ont pas toujours recours à un principe unique auquel ils se flatteraient de ramener tous les faits, comme les physiologues grecs croyaient retrouver sous tous les phénomènes de la nature une même essence primitive. Mais tout ce qui est de nature morale ou sociale leur paraît « s'expliquer », « se comprendre » très suffisamment par le moyen d'une interprétation psychologique qui ne présente pas de difficulté insurmontable : la nature humaine ne nous est-elle pas connue? Il n'est pas de mœurs, de croyances, de rites religieux, de système familial et judiciaire dont ces sociologues n'arrivent à rendre compte aisément; et leurs démonstrations, si ce ntot peut être employé, ont la même sorte de vraisemblance que celles de la physique ancienne.
La tentation est forte de procéder comme ils font. Car les phénomènes sociaux de tout ordre — religieux, juridiques, économiques, et autres, — ne nous sont fournis que par des témoignages oraux ou écrits, des textes, des
monuments de diverses sortes, des signes enfin qu'il faut interpréter. Nous le faisons en y rétablissant, par la pensée, Tétat de conscience qui les a produits originairement. Quand nous lisons un psaume, quand nous restituons une inscription, quand nous déchiffrons un acte judiciaire égyptien ou assyrien, à la matérialité objective du document qui nous a été conservé nous ajoutons le sens qu'il a eu pour son auteur. S'agit-il d'un fait économique, d'une vente par exemple, nous imaginons, bien que d'une manière abrégée et purement schématique, les motifs qui font agir les personnes intéressées. Ainsi, tandis que les autres phénomènes naturels se prêtent d'autant mieux à devenir objet de science positive qu'ils sont mieux objectivés, il semble que beaucoup de faits sociaux nous soient donnés d'abord objectivement, et que pour les connaître nous devions en quelque façon les subjectiver, en y restituant des états de conscience. Autant dire que les connaître, c'est en mêiae temps les comprendre : car que comprenons-nous mieux que les faits qui se passent en nous, puisque la conscience les saisit au moment où ils se produisent, et que lei^^" essence même, selon les philosophes, consiste à être perçus?
Cette conception de la sociologie reste beaucoup pl^^ voisine des anciennes « sciences morales » que des sciences positives de la nature. Trait caractéristique : la coiïi' pétence, dans une science physique ou naturelle quel" conque, ne s'acquiert point aujourd'hui sans de longue^ études spéciales, conduites suivant une méthode dont ot^ ne peut s'écarter. Personne ne s'improvise physicien, chimiste ou physiologiste : le génie le mieux doué a besoin d'un apprentissage. Personne surtout ne prétend trancher d'emblée les questions sur lesquelles les savants sont partagés. Mais on s'improvise encore sociologue, etl'on
NATURE PHYSIQUR ET NATUH^ MOn.\I.K
peut faire écouter du public, môme înslruiljes solulions plus ou moins in{;;c'nieut>es que Ton apporte sur les principaux problèmes actuellemcui soumis à la discussion. Des études spéciales préalables ne paraissent pus (>tro indispensables. Le simple bon sens, la péuéhation psychologique, la finesse morale» la souplesse dialeclique, avec de rimagînalion et quebjue lecture, peuvenl sulTire. Pourquoi? Parce que, les faits sociaux se Iradnisanl loujours ea termes de conscience, on admet implicitement que nous en avons rintelligence immédiate.
Il y a là, selon Texpression de Kant, une nichée de sophismes. D'abord, les phénomènes de noire propre conscience sont loin d'être « transparents >^ pour nous. Ils sont immédiatement donnés, sans doute, mais par masses, (itvussousrangle le plus favorable à la pratique. Us ne sont poiirccla ni compris, ni même connus, du moins si Ton parle d'iuie cnnuaissance qui ait une valeur objeclive, c'esi-à- Jire qui lie les phénomènes entre eux et aux autres phénomènes de la nature. Ensnile, quand nous restituons UUit (Je conscience qui esi un élément indispeusabb? du phéQoméne social, nous y introduisons presque toujours une erreur; car nous y rcstiUions, non pas Tétat de conscience (jui fut vraiment celui dos acteurs ou des contemporains, mais un autre état qui nous est propre, avec les nuances, associations, scntimenls, qui nous apparlieniient à nous et à notre temps. Au lieu donc de nous itnagincr que nous avons sans peine rintelligence complète ties faits sociaux, il convient de nous montrer très circonspects dans rinterprétalion de ces faits, surtout quand il s'agit de croyances, de sentiments, de pratiques, de rites fort éloignés de nous. La méthode scientifique prescrit d'en chercher le sens dans une étude objective de leurs circonstances et de leurs conditions. Ce sera un progrès semblable à celui qui a été réalisé en linguistique, par
exemple, lorsqu'au lieu de deviner les élymologies sur la ressemblance apparente des mots, on s'est avisé de les étudier méthodiquement d'après les lois de la dérivation, ce qui a fait reconnaître que, dans cette science, comme dans beaucoup d'autres, le vraisemblable n'était pas souvent le vrai *.
Enfin, et surtout, quand môme nous obtiendrions, en nous fondant sur Tanalogie de notre propre conscience, une restitution fidèle des phénomènes moraux, considérés subjectivement, il resterait encore à acquérir la connaissance des lois auxquelles sont soumis ces phénomènes, considérés du point de vue objectif ou sociologique. Ces lois ne se révèlent qu'à une analyse également objective, et, dans certains cas, des statistiques rigoureuses et bien établies sont indispensables. Non seulement la conscience ne nous donne pas la formule de ces lois, mais elle ne nous avertit même pas de leur existence. La science sociale a précisément pour objet de les rechercher.
Ici encore, le progrès consistera à substituer à l.i réflexion philosophique qui cherche à « comprendre » l'effort méthodique qui cherche à « connaître ». La science nouvelle se rendra compte de l'immense étendue inexplorée de son domaine. Elle éprouvera, à son tour, qu'une réalité peut être à la fois familière et profondément ignorée. Tous les hommes parlent, et combien se doutent des problèmes que leur langue pose au philologue, au logicien, au sociologue? Tous, nous accomplissons à chaque instant des mouvements, dont nous ne saurions dire comment nous les produisons : il y a bien peu de temps que la mécanique et lanalomie savent les expliquer. De même, nous vivons dans la réa-
* Voyez sur ce point, et sur tout le chapitre en général. E. Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, 2« édition, particulièrement Tintroduction et les chapitres I, II, lïl et V; Paris, F. Alcan, 1901. '
NATURE rilYSK*CE ET NATIUK MOtMLE
Hié soeialcj nous en soinnies pénélr*5s, enveloppés de toutes partss et nous contrîlnians mi'^me à la protluire : Hlè nous est pourtant aussi inconnue, au sens scienlififjne du mot, que la niyologie et la théorie des leviers sont ignorées du fort de la halle. Nos droits, nos devoirs, nos croyances, nos mcBurs, nos relations de famille et de classe, les instilulions de notre société, tout cela nous paraît tr^s aisé II comprendre, parce que nous avons lliabilude de réagir immédiutement d'une certaine façon à un stimulus social donné. Mais s'agît-il d'en rendre compte, la sociologie seienlîfiijnn. tjui sruilc le pourrnit, n'est gu^'^re encore en état de le faire, et d'ailleurs peu d esprits auront l'idée J'j recourir. L'habitude subsiste, pour la plupart, de faire Appela des principes « supérieurs h Texpérience w, c'csl- »— dire à une mt'lamonili^ où se projt*tU% sous le nom d^idéal , le respect de la pratique universellement acceptée de noire
I^es sociologues, même positifs, n'échappent pas toujours à l'illusion de croire que ce qui leur est familier ^ *i pas besoin d'être analysé scientifiquement, Auguste Corniê, par exemple, considérait la famille comme l'unité ^*^cîale primitive, indécomposable, comme Télément au ^^\h duquel la sociologie ne doit pas remonter. 11 prenait pour évident par soi (ju'il n'y a pas de société humaine P<^ssible sans la famille. Mais on sait aujourd'hui qu'il ^^îsle des organisations sociales, fort complexes, dont la Uirtiillt^, n'est pas l'élément premier. La genèse et révolu- "ioi\ de la famille dans les sociétés humaines est un pro- ^ï^tne de sociologie positive, que Ton commence seule- '^^^^nl à bien poser et à étudier. La solution en éclairerait '^^ïis doute, sur certains points, la notion actuelle de la *^ïnillc européenne, notion dont la réflexion abstraite ne *^^lis indiquera jamais la genèse réelle.
Une fois bien comprise l'extrême complexité des rela-
122 LA MORXLE et hX SCIENCE DES MOEURS
tions entre les faits sociaux, — complexité comparable à celle des phénomènes de la nature organique, — la sociologie, mesurant ce qu'il faut d'efforts, de patience et d'ingéniosité méthodique pour élucider un seul problème particulier, aura perdu le goût de la spéculation abstraite et générale. Elle abandonnera les vastes questions, analogues à celles où la physique ancienne s'est complu, qui prêtent à des raisonnements ingénieux et à des variations brillantes, mais qui n'ajoutent rien à notre savoir. Comte pensait qu'en sociologie la découverte des lois plus particulières est subordonnée à la possession des lois les plus générales, et il s'est efforcé, on conséquence, de déterminer d'abord la loi universelle qui domine toute la dynamique sociale, pour descendre de là aux autres lois. Mais cette conception prouve seulement que la sociologie de Comte était encore une philosophie de l'histoire. La science sociale, aujourd'hui, veut être exactement positive. Véritable physique, elle tend à se fractionner, comme l'autre physique, son aînée, en une multiplicité de sciences, distinctes et connexes, ayant chacune ses instruments de travail spéciaux et ses procédés de méthode particuliers. Comme elle encore, elle se défie des grandes hypothèses qui expliquent tout et ne rendent compte de rien : telle, par exemple, l'hypothèse de la société-organisme (Lilienfeld, Schâffle) ou de la lutte des races (Gumplovicz), etc. C'est déjà un progrès que de ne plus perdre son temps à développer des conceptions de ce genre, et de le donner tout entier à des recherches plus modestes, limitées à des objets plus restreints, mais dont les résultats nous apprennent quelque chose, et s'additionnent au lieu de se combattre.
Rôle considérable des malhémaliqiies dans le dêveloppoinent des sciences de la nature. — Jusqu'à quel point les sciences historiques peuvent jouer un rôle analogue dans le développement des sciences de la réalité sociale.
Il reste, dans le développement de la science de la « nature physique », un trait d'une importance capitale, dont nous n'avons pas encore parlé, et qui jetterait peutêtre quelque lumière sur la marche future de la science de la «nature sociale ». Dans le démembrementde la physique antique, d'oii sont sorties, par voie de différenciation progressive, les différentes sciences de la nature inorganique ou vivante, la période de progrès décisif n'a commencé qu'au moment où une science, plus générale et plus avancée que les autres, est devenue pour elles à la fois un mpdèle et un organon. Un modèle, en tant qu'elle présentait le type même de la connaissance scientifique rigoureuse, purgée de tout élément étranger (métaphysique ou pratique) ; un organorty en ce sens que cette science constituait, selon Texpression d'un philosophe, l'arsenal le plus riche et le plus complet de tous les artifices de raisonne^ ment dont Thomme puisse s'armer pour la conquête des lois naturelles. Ce fut là le rôle des mathématiques. Elles jouissent du privilège singulier d'être cultivées pour elles-mêmes en tant que science, et de servir en même temps d'instrument très puissant pour les progrès des sciences plus complexes qui les suivent (astronomie, physique et chimie) ; la faiblesse de notre entendement et la complexité des problèmes ne nous permettant pas, actuellement, de porter plus loin l'application de l'analyse mathématique. Peut-être la science de la a nature
morale » ne devait-elle entrer, elle aussi, dans sa période de progrès décisif et rapide, que lorsqu'elle en aurait trouvé rinstrument dans une science plus avancée qu'ellemême ?
Cette science, évidemment, ne saurait plus être les mathématiques. Sans doute, elles pourront servir à la représentation de certaines lois. L'essai en a été fait, le plus souvent sans succès, en psychologie, et, avec plus de bonheur, semble-t-il, en économie politique. Mais, d'une façon générale, si les mathématiques ne peuvent rendre de services à la biologie, parce que les phénomènes vitaux sont trop complexes et trop instables, a fortiori n'auront-elles pas d'emploi dans les sciences sociales, où les phénomènes, sans être moins complexes ni moins instables, ne peuvent plus, en outre, être rapportés à des forces physiques et chimiques exactement mesurables.
Toutefois, si la réalité qui est l'objet de cette « physique morale » ne s'objective pas dans Tespace, comme l'autre, elle s'objective d'une façon qui lui est propre, dans le temps. Elle devient objet, pour la conscience de l'homme d'aujourd'hui, en s'imposant à lui sous forme de faits que cette conscience n'a pas produits et qu'elle ne peut changer. L'ensemble de ces faits, soit contemporains, soit passés, constitue proprement une « nature », mais une nature telle que la connaissance scientifique des faits contemporains ne serait pas possible sans celle des faits antérieurs. L'état actuel d'un groupe social quelconque dépend de la façon la plus étroite de son état immédiatement précédent, et ainsi de suite. En un mot, pe qui est possible dans l'étude de la « nature physique » ne l'est plus dans l'étude de la « nature sociale » ; les lois statiques (excepté peut-être dans quelques cas très rares, par exemple dans l'économie politique abstraite) ne peuvent pas être recherchées à part, en faisant
NATlUr: I^IIYSIMIK ET KATIHK MORAI.I':
ir.
traclioD^ niôniefi liiroprovisuiriMU^s loisd)nnrnit]iii»s.
I y a donr tles scionces qui iloivrnt jouer, dans la
hysique momlo » un rôle indisprnsaMp, analngno {]♦* ne dis p.'is toul à rail semblable) à eeliii des sciences malliématiques dans la physique proprenienl dite. Ce sont
sciences historiques. Car, entre les sciences qui ont pour objet ht « nature ninrale n, elles son! à hr fois les [dus tivancées, el un auxiliaire indispensable punr les autres. Si l'on entend, eoninic il convient, par sciences hisloriqnes, non pas seulenienl l'histoire polilique, diplomatique et mililaire des nalions, mats aussi riiisloire des langues, des arfs, de la Iccimologie, des religions lin droiU des moMirs, tle la civilisaliuTj, et, en un mol, des insliUitions, ces scientu^s sonl, d'une pari, les plus îinciennes et les plus riches en rcsullals de celles (pii elutlienl la <* nature sociale «, el , d*aulre part, sans elles, Veflort pour élablir des lois soeiologlifues restei'ail vain. La méthode comparative, indispensable pour parvetiir Il de lelles lois, ne devît^nf a(iplicalde que grâce aux résultais des scitmces liistoriques.
Sans doute, il ne taudrait pas assimiler de trop près le rôle des sciences historiques dans la physique morale il celui des mathématiques dans la physique proprement dite. Les matliémati<iues fournissent des dcmonslrations, et permettent de mettre eu équulions les problèmes rie la physique; tandis que Thistoire, quel qu'en soit l'objet parliculier, ne fait jamais connaître que des faits et des séries de faits, et laisse à une science ditFerente le soin d'énoncer et de démontrer les lois. Lliistoire ne saurait donc èlre un oi'fjanon pour cette science, au sens où les mathématiques en sont un. f^a nature particulière des services rendus a sa raison dans la nature particulière des phénomènes étudiés, qui se prête à la mesure exacte, lorsqu'il s'agit de la nahire pliysique, et s'y refuse quand
il s'agit de la nature morale. Mais celle différencei et les conséquences très imporlanlcs qui en découlent, n'effa* cent pus Tanalogie que. nous avons signalée. Sans les sciences malhémuliqiies, puinl de science de la « nalure physique » ; sans les sciences historiques, point de science de la « nature morale )>*
La fonction essentielle, et, si l'on peut dire, préalable. des sciences historiques dans Félude du u monde moral » n'a été nettement aperçue que depuis nn siècle cnviro^3. Auparavant, on altrihuait plutôt ce rôle soit à la morale:, soit a la psychologie. Le seul nom de « sciences morales :>^ que Ton appliquait à toutes les sciences ayant pour ohj c?l soit l'individu, soitlliomme en société, est déjà camctéiîstique. Ce nom correspondait hicn au caractère mixte cJe ces sciences telles qu'on les concevait alors, occupées h la fois à la connaissance de ce qui est et à la dctermiiiotion de ce qui doit être. Cette seconde partie de lenr tàclKï n'était pas la plus malaisée; elle ne demandait qo^LiU effort de dialectique déductive, puisque les princip<3S généraux de « ce qui doit t4re » étaient fournis, avec letu* démonstration, par la science supérieure et centrale de 1^^ morale théorique. De là, les systèmes de droit naturel^ qiii éLabltssaienl gravement ce que doivent être la société» l'état j la famille, la propriété, et les rapports que doives»*' soutenir entre elles ces hautes abstractions. Ce fut 1^ période préscîentifique, ou, selon l'expression propost^^ plus haut, métamorale^ de cette spéculation.
Quanta la psychologie, elle aurait peut-être rempli 1** rôle inaugural qu'on lui a attribué quelquefois dans 1^ science de la nature morale, si elle était en effet pli* ^ avancée que cette science, si elle était depuis longtemps ^ maîtresse de sa méthode, et riche en résultats acquis. Mai ^ elle en est à peu près au même point de son développenicrt- ^ que les autres parties de la « physique morale ». En outr*
NATURE PHYSIQUE ET NATURE MORALE i27
difficulté plus grave, elle ne dépend guère moins, pour son progrès ultérieur, du progrès de ces parties, qu'elles ne dépendent du sien. Car la connaissance scientifique des fonctions mentales supérieures, nous l'avons vu, ne saurait être obtenue par une méthode dialectique ou de simple réflexion, et sans le secours des sciences sociologiques. Comment donner la psychologie pour base à des sciences dont la psychologie elle-même a besoin, ou, pour mieux dire, qui sont une des sources de la psychologie môme?
Reste donc que la condition préalable et nécessaire du progrès de la « physique morale » soit Texploration méthodique, par l'histoire, des faits sociaux du passé, et, en même temps, l'observation des sociétés existantes qui représentent peut-être des stades plus anciens de notre propre évolution, et sont ainsi, au regard de nous, comme du passé vivant. Si nous avions une connaissance approfondie de Thistoire de la vie religieuse dans les diverses sociétés humaines, de Thistoire comparée du droit, des mœurs, des arts et des littératures, de la technologie, en un mot des institutions, nous serions infiniment plus près que nous ne le sommes de la science proprement dite de la réalité sociale. Nous prendrions sans peine, en présence de cette réalité, Tattitude mentale qui nous coûte toujours un eff'ort, et sans laquelle cependant cette science n'est pas possible ; nous saurions ne considérer que les rapports objectifs des faits entre eux, et nous abstenir de les interpréter subjectivement. A ce point de vue, les sciences historiques sont bien une introduction, une propédeutique, et en un certain sens un modèle. Elles enseignent à regarder la réalité sociale d'un œil désintéressé, et sans autre but que de connaître ce qui est ou a été. Elles sont aujourd'hui aussi exemptes de métamorale, que les mathématiques le sont depuis long-
temps de métaphysique. Philosophie de l'histoire, conception hégélienne du progrès, action plus ou moins apparente d'une Providence directrice des événements, tous ces éléments transcendants ont peu à peu disparu ; seul est demeuré Teffort méthodique et critique vers la connaissance des faits, et, s'il est possible, de leurs liaisons. De même donc que les mathématiques sont l'école indispensable du physicien, qui pourtant use de la méthode d'observation, méthode sans emploi pour le géomètre, les sciences historiques sont l'école non moins indispensable du sociologue, encore que sa méthode comparative et son effort systématique pour établir des lois soient étrangers à l'historien.
Comment rester sans règles d'action, en attendant que la science soit faite? — Réponse : la conception même de la science des mœurs suppose des règles préexistantes.
Si l'on entend les rapports de la théorie et de la pratique, en morale, tels qu'ils ont été établis dans les chapitres précédents, une difficulté grave semble s'élever. La pratique rationnelle dépend de Tétat d'avancement des sciences sociales. Ces sciences, de l'aveu des juges même les plus indulgents, sont encore rudimentaires. Jusqu'à ce que la « nature sociale » nous soit aussi bien connue que la « nature physique », jusqu'à ce que nous puissions nous fonder, pour agir, sur la science positive de ses lois, des siècles s'écouleront peut-être, dont nous ne prévoyons pas le nombre. En attendant, il faut agir. La vie sociale nous pose à chaque instant des problèmes pratiques qu'il faut résoudre. Refuser de répondre, dans la plupart des cas, c'est encore une façon de répondre. L'abstention entraîne la même responsabilité que l'action. Comment concilier la réserve que notre ignorance actuelle nous imposerait, avec la nécessité immédiate où nous sommes de prendre parti? Est-il possible que nous restions, même provisoirement, sans règles directrices de conduite?
Cette hypothèse, que l'on hésite à mettre en discussion,
Lévv-Bruhl. — La morale. 9
130 LA MORALE ET LA SCIENCE DES iMOEURS
n'a pourtant rien d'absurde en soi. On la repousse d^instinci, car la conscience semble attester que tous, savants et ignorants, nous trouvons dans les impératifs du devoir une direction suffisante. Et, en outre, par une sorte d'oplimisme spontané, nous ne concevons pas que quelque chose puisse à la fois nous être indispensable et nous faire défaut. Cependant il arrive — et force nous est do le reconnaître — que nous soyons hors d'état, pour longtemps peut-être, de donner une solution rationnelle à des problèmes fort importants pour nous. Témoin les maladies, si nombreuses encore, où le médecin, sachant son impuissance, s'abstient d'intervenir, excepté pour soulager les souffrances du patient qu'il ne peut pas guérir. L'homme-médecine des sauvages, et même le médecin d'il y a quelques siècles, ne doutaient jamais de refficacitc de leurs remèdes. Le progrès du savoir a rendu les nôtres plus réservés et plus circonspects. Ne peut-il en être de même en matière morale et sociale ? Avant la recherche scientifique des lois, toute question pratique se rapportant à la morale paraît avoir une solution immédiate, définitive, et le plus souvent obligatoire. Avec le progrès de la science, une période commence où les plus éclairés ne feront pas difficulté d'avouer que la solution rationnelle d'un grand nombre de problèmes leur échappe. Tel est déjà l'étal d'esprit de plus d'un savant en présence de beaucoup de problèmes sociaux proprement dits.
Mais comment suspendre ainsi son jugement, lorsqu'il s'agit, non plus de problèmes généraux, dont on admet bien que la solution dépend du savoir, mais de résolutions que la vie nous oblige de prendre sur l'heure, nous mettant en demeure, par exemple, de répondre par oui ou par non à une question urgente? On conçoit le silence de la science : on ne conçoit pas le silence, même provisoire, de la morale.
HEPONSE A QUELQUES aBJECTIONS
sEle difficulté n'est pas aussi inoxtricablo qu'elle \o
?mble d'abonK et qu'elle le serait en oiïel, s'il fallait
Iccepterles termes où elle est posée. Elle provient, pour
me grande part, d'une confusion d'i(l(5es. Nous avons vu ^
ue le mot « morale » est pris [lar Tusage counirit en des ens très distincts. Tantôt il désigne la rthilitv morale exisitante, c'est-à-dire Fensemlile des devoirs, droits, sentiments, croyances, qui constituent à xn\ monieni donn(5 le contenu de la conscience morale commnne; liinlôt on appelle de ce nom \r pratique morale, en tant qu^arl rationnel fonde surla science el intervenant dnns les ph(*nomenes moraux on sociaux pour les modifier. Ur, l'aveu de notre ignorance peut bien, dans un très grand nombre de cas, suspendre cette intervenlion : niîus, que nous Tignorions ou non, la réalité sociale a son existenca propre, objeetîve, et demeui'e ce qu'elle est. Notre science et notre îgaortince ne sont, h son (5gjard, que des ce dénominations extrinsèques a exactement comme à l'éi^ard de la ,*< nature physique », dont les lois, quand elles sont ignoï*ées de nous, ne se font pas moins sentir que lorsqu'elles
£iis sont connues,
ref, la morale, — si Ton enlend par là rensemble des
evoirs qui s'imposent à la conscience — ne dépend nulle- ^<?nt, pour exister, de principes spéculatifs qui la fon- ^'craient, ni de la science que nous pouvons avoir de cet "^Dsomble. Elle existe vi propria, à titre de réalité sociale, ^t elle s'impose au sujet individuel avec la m^mie objec- '^i^ité que le resie du réel. Les philosophes se sont imafK'né parfois que c'étaient eux qui fondaient la morale : jP^re illusion, inolTeusive d'ailleurs, et dont il leur a fallu avenir. Hegel, au commencement de sa Bocitine du Droit, '^îUe les théoriciens de l'Etat qui se donnent pour tâche
royez plii3 haut, eh. iv. | 11, p. iÙU.
in
LA MOllALE KT hk SCIENCE DES MOEURS
de construire rÉlat loi qu'il doit èïve. il leur explique que riîtal exislOj que c'est une rcïilik" donnée, et qu'ils nuront déjà fort à lairi^ pour le comprt^nJre Ici quil est. Il leur propose Texemple du physicien, qui n'a jamais eu l'idée de rechercher quelles devraient élre les luis de la nature, mais qui se demande tout uniment quelles elles sont. Celte réilexion ne s'applique pas moins bie^^ à la morale. On ne « l'ait » pas la morale d'un peupte ou d'une eiviiisîilion, ]iour celte raison qu'elle est di^jà toule faite. Elle n'a pas attendu, pour exister, que des philosophes reussent construite ou déduite. Mais, de même que les lois, une Tois découvertes, nous procurent le moyen d'i nier venir j'ationnellement, et à coup sur, dans les séries de phénomènes physiques, en vue de cerla^H nés fins que nous désirons atteindre ; de même, la connaissance des lois suciologiques nous conduirait à un ar, moral rationnel ^ qui nous permettrait d'améliorer, jusqui un certain point, la réalité sociale où nous vivons.
La célèhre formule cartésienne, qui assimile la morale h la mécanique et à la médecine, implique que toutes trois sont conçues comme des aris rationnels, se proposant, sons la direction de la science, de modifier une réalité donnée. En ce qui concerne la mécanique et la médecine, aucune confusion n'est à craindre, ni de mots, ni d'idées. II est trop cluir que la réalité où elles inttTyiennent a son existence propre, et qu'elle fait Tuhjet d'un vaste ensemble de sciences (mathématiques, physique, chimie et biologie). Mais, si la morale correspond exactement, comme art rationnel, à la mécanique et à la médecine, il faut avuuer qu'elle opère, elle aussi, sur une réalité donnée, qui ne dépend point d'elle pour exister*
Si donc Part moral rationnel doit reconnaître que, dans un très grand nombre de cas, il est aujourd'hui hors d'état de résoudre les problèmes qui se présententp c'est-à-dire de
REPO?fSE A giTEL(jrES OBJECTIONS
savoir comment vl par quels moyens motlHior la rt^alilt? donnée, môme quand nous aurions un intérêt pressant à le fairo, cet aveu n'a rien de parlienli^roment alarmant. Il ne signifie pas que nous nous trouvions sans morale, au sens courant du mot, c'est-à-dire sans règles de conduite, sans direction, incapables d'agir et comme paralysés. Au contraire, en Tabsence de cet art rationnel, les règles d'action traditionnelles pèsent de toutes leurs forces sur les consciences, et si eties n'obtiennent pas d'être obéies, c'est pour des raisons on notre ignorance n'a point de part.
Donc, que ct;t art soit ù peine naissant, qu'il soit encore très loin de soutenir la comparaison avec les arts triomphants qui mettent à notre service une pnrtie des forces de la nature physique, ce n'est pas la révélation d*une impuissance dont nous serions frappes ti)ut k coup ; c.*est la conséquence natuj'elle de ce lait, que la science des mœurs en est encore à la p«5riode de formation. Je verrais plutôt là, au contraire, Tannonce et la promesse d'une puissance nouvelle pour rhomme. Ce qui est nouveau^ ce n'est pas que nous soyons incapables de modilîer rationneUement la réalité morale ; c'est que nous concevions un moyen positif d'y parvenir plus tard, par des applications d'une sociologie scientifique* Jusqu'à présent^ celte réalité s'est simplement imposée aux consciences individuelles. Les réformateurs utopistes l'ont fait entrer docikmient dans leurs systèmes abstraits de politique; les constructeurs de « morales théoriques w ont rationalisé la pratique unîversellenient acceptée de leur temps, dans leur pays. 11 appartient aux sociologues d'entreprendre l'étude scientiiiqoe, purement objective, de cette réalité donnée.
Pourquoi notre conscience loue-1-eIle une action, et blâme-t-elle une autre? Presque toujours pour des raisons que nous sommes incapables de donner, ou pour d autres
i;ti
LA >I(IUALF- ET LA SCIENCE DES MOËUnS
raisons que ouUes que naiis donnons; Télude comparée des religions, des ci'oyances et des mœurs en diflereiils Icmps el en différents pay-? pouvimt seule en rendre compte. Un p!iiloso[die ingénieux saura toujours, il est vrai, déduire les devoirs d'un principe fondamental, avec une nécessité apparente. Mais nécessité et déduction ne vaudront pour nous que si notre conscience est semblable a celle du philosophe, et si elle a les mûmes exigences. Autremenlj la nécessité s'évanouil, et la dédiicUon nous paraît arlilicielle,
M. Simmel, qui n'est pourtant pas dupe de beaucoup do préjugés, nous fournit de ce fîïit un exemple assez piquant \ An cours de ses réllexions, 1res inléressauteSj sur i( l'honni'ur », il entreprend de démontrer que le duel entre personnes du même rang, pour venger certaines oITenses, est une nécessité inévitable. La prouve en csl faite avec une belle rigueur dialectique. M. Sinimcl W s*est pas dit que, s'il était sociologue anglais au Heu d'être sociologue allemand, sa démonstration lui paraîtrait à Inî-mème sophistique, ou superflue, ou enfin qu''^ n'aurait jamais eu ridée de la construire, ni éprouva' le besoin de récrire, attendu qu'elle ne répond à rlei^ dans une conscience anglaise actuelle. Pour le sociologueétranger^ la démonstration de M, Simmel ne prouve qu'uî^*^ chose : qu'il persiste en Allemagne, dans une certaii^*^ partie de la population, une coutume comparable à ^*^ vendelta^ mais régularisée sous rinlluencc de Fespi-'l^ militaire, La persistance de cette coutume, chez U^** peuple d ailleurs très civilisé, s'explique par une concept! ^^'^ de riionncur spéciale à une caste à peu près fermée, (j;^^ garde jalousement ses iraditions; la survivance de ce^"^^ caste ayant ellc-mûme telles causes historiques^ éco»^^'
* C^Siaimel, Ehikifunt) hi €lie Moralnhi<emchaft, I, p. tn;î-195.
RÉPONSE A fiLEi;OlîEi=i OBJECTIONS
niiqiies et polîlîqiics, Supposé qiR^ ces causes se fassent ^enlir également par toule TEurope : la coutume dont il s'agit prendra Taspect d'une exigence nnivcrsellt* de la t'onscience. Très vraisemblahlenicnf, h* piiilusoplio moraliste la formulera on une règle obligatoii'c tie conduite, Sa morale paraîirciit immorale s'il condamnait cette couilurac, ou s'il la passait seulement sous silence; et il I deviendrait <( subversif» de ne pas Irouver probante la , démonstration de M. Simmel.
I iV'ost-co pas dèUuire la conscience morale <}uede la présenter comme luie réalité relalive? — Hépoiise : ce n'est pas parccqiie nous lecon- ^naisson> comme absolu que le devoir nous apparaU comme impéi^featif; c'est parce qu'il nous apparaU comme impératif que nons le ^^royons absolu. — Si les pbilosoplies ne font pas la morale, ils ne la défont pas noa plus. — Force du misonéisnie moral. — L'auLo- Hritc d'une régie morale est toujours assurée, tant que cette règle ^Bxbte récHcLiienl.
^^?oil, pourra-t-on dire ; ignore, méconnu, ou avoué par
les philosopbes, le fait est constant ; ce nest pas eux qui
*'tablissent les règles de la conduite* Il les codilieul tout
au plus, et les rationalisent. Ces règles font partie
I d'une « nature sociale », qui peut^^tre regardée comme une
idéalité objective. Jusqu'à pressent, dans chaque société
liumaine, elle a évolué selon ses lois propres. Les « nio-
''^Ues théoriques » pourraient donc laisser la place à la
*'Cclierclie sûciologî<iue, seule hase solide pour un arl moral
'**itionnel : la erainle de voir disparaîlrc en môme temps
[^^ morale (en tendue au sens de contenu de la conscience
Morale, devoirs, sentiments de mérite et de démérite)
^^rait tout à fait chimérique. Ce contenu demeurerait pré-
*^isémenlle môme, et nous vivrions sur la même morale.
Peut-être ; mais voici une nouvelle objection, La morale
conserverait-elle son autorité? L'homme est peu enclin naturellement à se faire violence. Sa tendance est de suivre toujours, quand il le peut, la ligne de moindre effort, c'est-à-dire la pente de ses désirs et de ses passions. Il arrive que ses impulsions sensibles conspirent avec Tordre de la conscience. Mais le cas contraire est le plus fréquent, et de beaucoup. En fait, la tentation d'agir contre la règle morale est presque continuelle. Si l'homme n'y succombe pas le plus souvent, c'est qu'il est arrêté par tout un système de freins, moraux et sociaux, dont un des plus efficaces est la sublimité et sainteté inviolable du devoir. Convaincu que ce qu'il va faire est mal, mal par essence, mal « en soi », indépendamment des conséquences, mal en un sens mystique et religieux, l'homme est plus capable de s'en abstenir que si cette croyance lui manque. S'il apprend qu'elle est sans fondement rationnel, que la répulsion ou la condamnation provoquée par certains actes s'explique par des raisons historiques et psychologiques, en un mot que sa morale est relative, n'enlevez-vous pas à celle-ci son prestige, et en même temps son pouvoir? Relative, elle n'est plus infaillible; elle est comme un juge dont les arrêts peuvent être portés en appel, et cassés. Celui qui continuera néanmoins à s'y soumettre aura le sentiment qu'il est un peu dupe, selon le mot de Renan. Quand la spéculation sur la morale la traite comme une province dela« nature », qui évolue selon des lois, elle tend à l'affaiblir d'abord, puis même à la détruire. Dire que la morale est relative équivaut, en un certain sens, à dire qu'il n'y a pas de morale. Ou l'impératif de la conscience est absolu, ou il n'est pas impératif du tout. Cette spéculation se condamne ellemême par là : car peut-on concevoir une société humaine sans morale?
— L'argument ne manque pas de faire impression. L'in-
népONSEl A QUGLtrlTKS OBJECTIONS
lérèideconservalion sociale h qui il fait appel est si puissant
que la pluparl des esprits ticmtlront ce raisonnement pour
décisîif. [1 ne Tesl: pourtant pas ; nuVne, a parler rigoureuse-
meul, ce n'est pas un argunienl. On ^a borne ù invoquer,
contre une certaine méthode de roeherclio en ma lil^re morale,
les conséquences funestes que remploi de celte méthode
entraînerait au point de vue de la pratique. Mais cotte
fuçnn de critiquer une méthode spéculative n*a pas d'erti-
cacité durable, Ellen'équivaut pas aune réfutation directe.
Elle ne dispense pas de montrer que la méthode ainsi
combattue est impropre à l'ordre de recherches dont il
s'agit, que par suite elle ne peut pas coiuiuire à la
fiécoiiverie de la vérité, et que les résultats obtenus par
®lle jusqu'à préscut sont faux. Combien de nos sciences
^n seraient encore k leurs premiers pas, s'il leur avait
'^f^llii tenir compte d'olijections de ce genre ! Il n'est guère
*^*^ méthode scientilique qui n'ait été considérée, pendant
^^ certain temps, comme dangereuse pour Tordre public,
P^> ce qui était plus grave encore, comme irréligieuse et
inipîp Le premier qui s^avisa de dire que la lune était une
Sï'osse pierre, et qui proposa de Fétudicr comme un corps
Minéral, faillit payer cette témérité de sa vie. Témérité
^^corcdcraetlre la natureà laqnesUonpardcscxpérienccs;
•^^rnérité plus grande, de disséquer des cadavres humains;
^^Jace impardonnable, d'appliquer la critique verbale et
*iistorique aux textes sacrés de la Bible et de rEvangile.
**^Ut-il s'étonner si une protestation plus violente encore
^^ manifeste, quand la méthode scientifique fait mine
^c s'introduire dans les choses de la morale, et de les
traiter avec ta nR^me objectivité impassible que le reste de
la nature?
En second lieu, robjection consiste à revendiquer pour le devoir un caractère intangible et sacré. Sorte de révélation naturelle (rationnelle^ dit Kant), il exige un respect
absolu, et il se trouve placé, pal* sa nature môme, audessusde toute investigation anthropologique et historique. — Sans doute, c'est bien ainsi que le devoir se présente à la conscience individuelle, et Kant Ta décrit avec une parfaite exactitude. Mais on peut accepter sa description sans se ranger à son interprétation. Il n'est pas impossible de rendre compte des caractères avec lesquels le devoir se présente à la conscience de l'individu, sans admettre tout Tappareil de la Métaphysique des mœii7*s et de la Critique de la Raison pratique, l'impératif catégorique, la loi s'imposant par sa forme seule et non par sa matière, l'autonomie de la volonté, la causalité par la liberté, le caractère intelligible, le règne des fins, les postulats de la Raison pratique, etc. Les morales empiriques et utilitaires croient pouvoir le faire, et, en général, toutes les morales non intuitives, qui tondent de plus en plus vers une forme scientifique, tandis que les morales intuitives, comme celle même de Kant, retourneraient de préférence à une forme religieuse.
Enfin, l'argument implique un postulat qui n'est point évident, ni prouvé. Il prend pour accordé que si les ordres de la conscience apparaissent à Thomme comme impératifs, c'est parce qu'il les conçoit comme absolus. Le mystère sublime de leur origine obtiendrait de lui une obéissance qu'il ne leur accorderait pas autrement. Le devoir lui ferait comprendre, ou du moins sentir, sa participation à une réalité morale, distincte de la nature où il poursuit son intérêt et son bonheur en tant qu'être sensible : de là, l'impossibilité pour lui de se soustraire au devoir, qui n'a point de commune mesure avec ses autres motifs d'action, quels qu'ils soient. Il s'impose, parce qu'il est d'un autre ordre. — Mais peut-être, au contraire, ne concevonsnous le devoir comme absolu que parce qu'il se présente comme impératif. C'était la façon la plus naturelle de nous
KÉPONSE A QUI-J^VUES OIUECTIÔNS
expliquer à nous-mi^^mes ses caractères. De mémo qxxc^ dans la pljnoi?o*phi(» spéculative des anciens, les concepts généraux, les espèces elles genres, liyposlasJL^s par le langage, sont devenus les « idées », et que ces idées, formant un monde intelligible, ont alors paru « expliquer « les objels elles HvQs donnés dans Texpérience ; de môme, dans la spéculalïon morale des modernes, la présence, dans les ronsciences imlivitlueiles, d'impératifs qui se présentent 'Omnie absolus el universels, a produit presque nécessai- ^'<Tncnt la croyance à une oi igiiie supra-sensible, punr ne pas dire divine, du devoir : et celte origine a servi, à son 'oTir, à t< cxplifiner » la présence de ces impératifs dans la <^^oîiscicnce, Omime il arrive souvent en nn^tapliysique, Un énoncé abstrait du problème a paru en ôtre la solulion.
Si, au lieu de spécnltT diakcliquement sur les con-
*'^pls de devoir j de loi morale, de bien ualnrel et de bien
'^oral, d'auîonomie delà volonté^ nous considérons les
•actions que les liomnics, en fnil» croîeul de leur devoir
^1 tiecomplîr ou d'éviter, et si nous employons les procédés
^^ la métbode comparative, indispensable quand il s'agit
d<i faits sociaux, la conclusion suivante tend a s'imposer :
^'^ ^m est aujourd'bni commandé ou inlerdit par la morale
^'i nom du devoir, l'a souvent été dans une jM-riode anté-
^'t^iire, à un anlre litre, — tantùt en vertu de croyances
H^i se sont ell'acées, tandis que les prnliques issues de ces
^ï'oyances se conservaient^ tan toi en vue de Tintérèl du
ë^oupc. Cette dernière explication, que Ton croyait vraie
^laiis Ions les cns, au xyin*" siècle, l'est seulement diins quel-
<lUt's-uns. Tout ce qui a élé défendu comme enlraînaul une
SûuilUire (tabou) peutdemeurermoralementmauvais, après
avoir élé interdit religieusement. Si nous avions pour la
mise à mort des animaux la même horreur que pour le
meurtre d'un bomme, nouséju'ouverions,commerHindou,
autant de remords d'avoir mangé ou simplement touché une nourriture animale, que nous en ressentirions d'avoir trempé dans un assassinat. Chez tous les peuples, à tous les degrés de la civilisation, nous trouvons de même des obligations et des interdictions que l'individu ne viole pas sans les plus cruels remords, parfois mortels.
Mais alors Tobjection tombe. Si ce n'est pas d'une conviction théorique ou d'un système d'idées que la prescription morale tient son autorité, celle-ci pourra subsister, par sa force propre, au moins fort longtemps, quelles que soient les méthodes employées par la science pour étudier les morales ; — de même que la science des religions, jusqu'à présent, ne semble pas avoir amené de changement marqué dans Fétat des croyances religieuses. Le caractère impératif de la morale aujourd'hui pratiquée, ne venant pas de la réflexion, n'est guère affaibli non plus par elle. Bref, si les philosophes ne font pas la morale, les savants ne la défont pas non plus, et pour les mêmes raisons. Ils sont ici en présence d'une réalité vraiment objective, bien qu'elle ne soit pas donnée dans l'espace comme la réalité physique. Toute la fonction des savants, fort importante encore que modeste., est de l'étudier pour la connaître, et de la connaître pour la modifier, plus tard, rationnellement, dans la mesure où il sera possible.
Le danger, dont on était si ému, est donc tout imaginaire.
Les choses qu'il /«^// faire ou ne pas faire, nos rapports avec nosparents, avec noscompatriotes, avec les étrangers, nos devoirs et nos droits dans les questions de propriété, de moralité sexuelle, etc., ne dépendent pas de la théorie morale à laquelle la réflexion peut nous conduire. Nos obligations sont déterminées à l'avance, et imposées à chacun par la pression sociale. On peut, dans un cas donné,* y
résister, et agir autrement qu'elle ne Texige ; on ne peut pas l'ignorer, et l'on ne peut d'aucune façon s'y soustraire. Sans parler des sanctions positives qui punissent les crimes et délits définis dans la loi pénale, elle se traduit par ce que M. Durkheim appelle très justement les sanctions diffuses, et par le blâme de notre propre conscience ; et nous n'avons d'autre moyen d'échapper à ce blâme que par un endurcissement moral, qui nous paraît une déchéance pire que le reste. Rien de plus exigeant que le conformisme delà conscience morale nioyenne. Tout ce qu'elle ne couvre pas d'une autorisation soit formelle, soit tacite, (car très souvent elle tolère en fait ce qu'elle semble interdire en principe), elle le condamne avec une rigueur qui impose en général ^'obéissance, et qui assure le respect au moins extérieur de la règle. Celle-ci passe d'une génération à l'autre, jalousement conservée par l'esprit de tradition et par l'instinct de conservation sociale.
En effet, une des principales conditions d'existence ^'une société paraît être une similitude morale suffisante ^ritre ses membres. 11 est nécessaire que tous éprouvent la même répulsion pour certains actes, la môme révérence Pourcertainsautresetpour certainesidées, et qu'ils sentent la itième obligation d'agir d'une certaine manière dans des ^^l'constances déterminées. C'est là une des significations essentielles de la maxime : idem velle et idem nolle. La conscience morale commune est le foyer où les consciences individuelles s'allument. Elle les entretient, et elle est en ^ême temps entretenue par elles. Toutes réagissent donc ensemble contre ce qui menace d'affaiblir cette conscience commune et compromet ainsi l'existence de la société. L'énergie de la réaction était extrême, au temps où les règles delà conduite n'étaient point séparées des croyances religieuses, et où toute transgression, toute modification des
LA MORALE KT LA SCIENCE DES MOEimS
façons dagir obligatoires attirait sur le groupe la colère la vengeance des puissances invisibles. La faute, mi^nic involontaire, d'un i^eiil pouvait cnlraîner la perto dt^ lous. Aujourd'hui, dans notre civilisation, la solidaril^ sociale n'est plus sentie ni comprise de cetfe manière. Les actes de Tindividu n'engagent, le plus souvent, quo lui seul. Le délit ou le crime qu'il commet ne contamin pas ipso facio d'autres personnes : notre idée de 1 responsaliilité est tout autre. Mais, dès que la conscieac morale commune se sent blcss(5e dans ses prescriptioas essentielles, la réaction sociale éclate encore tr^s violente- Qui clierctie à « réadapter « Fidée de patrie, et à la inôUrc en harmonie avec la pensée philosophique ctsociologiqai d'aujourd'hui, risque d èlro considéré comme traître e mauvais citoyen. Qui songe a une moditication {pour tant inévitable) du droit de propriété, passe pour spoliatriu' et encourt le mépris des « honnêtes gens », De môme poai* les questions de morale sexuelle, et pour bien d'autres qat* l'on pourrait énuniérer.
Ainsi le misonéîsme moral est, encore aujourd'hai, il fait universel. Il n'est pas besoin de recourir à Texempl do sociétés telles que la Chine, où les principes de l** morale sont fixés à tout jamais parles textes classiques, pï^ sorte que l'idée même de changement est rejetée davaact^ comme immorale, toute réforme ne pouvant consister qu'à revenir aux sources, à Confucius et à MenciuS; lesquels ne sont eux-mêmes que les fidèles interprètes des ancêtres. Dans les sociétés européennes, la tendance delà conscience morale commune ne serait pas moins conservatrice. Mais les changements qui s opèrent dans d'autres séries sociales, principalement dans les conditions économiques et dans les sciences, ont un contre-coup inévitable sur le droit, sur les croyances et enfin sur les pratiques morales. Toutefois pour ces sociétés mêmes, lei
hî!:ponse a qitklqites odjkctions
vamLîons dans les idées et Jans les croyances morales, au cours d'une génération, sont nécessairement pou considérables.
Comme la raoraliLcl est liciv, pour la conscience de chacun, au « sentiment vif interne » de la liberté, on croit volontiers que rinitiative individuelle se aianifeste fréquemment dans les choses nioniles. Ne dépend-il pas df moi, à chaque instant, et en mille manières, d'obéir ou di» ne pas obéir a hi règle ? — Certes, le choix vous appartieEl,mais non pas Tinitialive. Une alternative est en votre pouvoir ; restituer un dé|)ùt, ou le garder; dire la vérité^ ou menlir; praliquer uneu!te,ou vous en abslenir. Mais sortir (le rMllernativc, c'est-à-dire, agir iutfren}ent ; concevoir t^t réaliser un mode d'action positif, el difTéreul de celui iniestprescritj cela ne déiiend pas de vous, et, en fait,c(da aunivc guère. Qu'un homme se conforme à une règle ^(-Ho.rDiiuée, ou qu'il la viole, mais en éprouvant les sentiûi«nls et eu gardant les conceptions de ceux (jui Tuliser- ^*"^ïit, dans les deux cas sa conscience morale reste orientée ♦J'îhi nu' me manière. La matérialité de Faction dilTère seule, ^t encore pourrait-on soutenir que c'est toujours ta même action, mais affectée ici d'un signe [lositif^ là d\m signe ^^f;;alir. En général, l'idée d'une troisième direction n'est ^^me pas conçue.
Quand, de loin en loin, une initiative morale appaf^U (Socrate^ Jésus, les socialistes), elle est infaillibleïtienL dénoncée et poursuivie comme subversive. Cela 'loit (Mrc, Elle constitue luie menace de trouble pour Inconscience commune acluelle, et, par suite, pour tout le système social en vigueur. Ce qui est une simple transgression s'adapte, d'urne ceriaine façon, à la règle qui est violée, puisque cette violation est prév^ue et punie par elle. Ce qui estmdre met en danger l'existence môme do ia règle, et provoque une répression bien plus acharnée.
Le cas d'ailleurs se présente très rarement. Le plus souvent, pour qu'une véritable innovation morale apparaisse, il faut que la décomposition du système dedroits et de devoirs qui prévalait soit déjà très avancée. Mais cette décomposition ne se produit jamais isolément. Elle implique tout' un ensemble de transformations, et parfois de révolutions, politiques, économiques, religieuses et intellectuelles. Et dans ce vaste réseau d'actions et de réactions entremêlées, il est fort difficile de dire à quel moment précis telle modification particulière s'est produite, et si elle est plutôt cause, ou plutôt effet.
11 n'est donc pas impossible de concevoir la conscience morale autrement que comme une participation mystérieuse à un absolu suprasensible. On peut en comprendre le contenu, à un moment donné, comme un ensemble de faits sociaux, conditionnés par les autres faits sociaux en môme temps qu'il agit sur eux à son tour. Étant donnés le passé d'une certaine population, sa religion, ses sciences et ses arts, ses relations avec les populations voisines, son état économique général, sa morale est déterminée par cet ensemble de faits dont elle est fonction- A un état social entièrement défini correspond un système (plus ou moins harmonique) de règles morales entièrement définies, et un seul. C'est en ce sens que IS' morale grecque diffère de la morale moderne, et la morale chinoise des morales européennes.
Comme il n'y a pas de civilisation tout à fait immobile, la morale d'une société donnée, à un moment donné, peut être considérée comme destinée à évoluer en fonction des autres séries sociales, et comme évoluant même à toute époque, si peu que ce soit. Elle est donc toujours provisoire. Mais elle n'est pas sentie comme telle. Au contraire, elle s'impose avec un caractère absolu qui ne tolère ni la désobéissance, ni l'indifférence, ni même la
réflexion critique. Son autorité est donc toujours assurée, tant qu'elle est réelle. Mais il se peut, en fait, que Tautorité de telle ou telle prescription déterminée faiblisse. Dans les sociétés à évolution rapide, telles que la nôtre, Timminence de grands changements économiques retentit par avance sur la morale. Par exemple, la conscience contemporaine tend de plus en plus à reconnaître que le régime actuel des droits relatifsà la propriété est provisoire. Malgré les protestations très vives, et souvent très sincères, des économistes orthodoxes, la nature sociale de la propriété, le caractère suranné de nos lois relatives à l'héritage, issues du droit romain, deviennent de plus en plus évidents. Qu'est-ce à dire, sinon que la transformation économique de notre société tend à faire apparaître, en cette matière, un droit nouveau et une nouvelle morale ? Les défenseurs de l'ancien droit crient que la société est perdue, et leur indignation est conforme à tous les précédents. Ils dénoncent, comme responsables de l'inévitable catastrophe, les doctrines sociales et morales qui s'écartent de la philosophie spiritualiste, et de la théorie traditionnelle du droit naturel. En quoi ils se trompent : car ces doctrines établissent la relativité de tous les droits, et soumettent à la critique sociologique toutes les règles morales. Gomment se fait-il que parmi ces droits, parmi ces règles, un petit nombre seulement soient ébranlées et menacent ruine ? Pourquoi celles-là, et non d'autres ? N'est-ce pas parce qu'elles sont déjà affaiblies par ailleurs?
Mais il y a pourtant des questions de conscience : au nom de quel principe les résoudre? — Réponse : notre embarras est souvent la conséquence inévitable de l'évolution relativement rapide de notre
Lévy-Brchl, — La morale. 10
lie
LA iMORALK ET LA SCIKNCR DES 3IOKCnS
société, et du développement de resprit stièiïUlitjue el critique Se décider pour le parti qui, daus lYUat actuel de nos connaissancei parait le plus raisonnable. — Se coutentcr de solutions approxi-^ inatives et provisuires, îi dîd'aut d'autres.
Ailiiiidtons, dini4-on ])eul-èln\ que la conciqitfon d'uni « natuiT sociale» donnée ol>jecLivemtmL comme la « nalun plivî^ique ne détruise pas, en faif, 1 autorité des itji:1os nioi'aIes,et (jne, là on celle autorité chancelle, ce soiLl'elT(?l inévitîible d'un ciisemhle de condititius sociales. Deux olïjeclioiis subsistent, qui rendent difficile dViccepler cotln conception. L'une est d'ordre pratique* Tautrc d'orche, spéculatif, H
En premier lieu, peu importe, prélend-on, que la science ou, pour mieux dire, les sciences de cotte (< nature sociale » en soient encore à leur période de formation, et que Fart rationnel qui doit se fonder sur elles soit moins avance encore. Les règles dViction sont ce qui nous manque le moins. La conscience nous enseigne impérieusement noire devoir, et la pression sociale nous fait sentir la ui^cpssité de nous y conformer. En attendant les moditicalions rationnelles de la pratique, qui ne pourront se produîi'tî sans doute que dans un avenir éloigné, cette pratiijuecxisle, par sa force propre, et s'impose par elle-même, — Celle constalatiou n'est vraie qu'en gros, et il faudrait distingaen Sansdoule, ily a un Irèsgrand nombre d'actions quela coîiscience commande ou interdit sansliésiter. Si l'on ne considère que cellcs-lù, ce qui a élé dit plus liant peut paraîtra satisfaisanL Mais il en est d'autres devant lesquelles h conscience est perplexe. Il y a des cas où, tout en sentant la pression sociale qui s'exerce sur nous, nous sentons aussi une tendance elnous voyons des raisons qui nous poussent à y résister: d'antres tendances, d'autres raisons nous inclinent a y obéir. Oui n'a connu de ces problèmes de conscience où la vie entière est indirectement engagée,
RÉPONSE A i^rELQUES OBJECTIONS
où loute notre aclîvîLc fiUiin' drpcïnJ île lu solution ijug nons aurons préférée? Ces crises morales, que nnlli» conscience un pou avorlie ne sinirait évilcr, tsont dn tous les temps, mais plus fréqyonlos el plus graves pcul-ètre dans notre temps qu'en aucun autre, à cause des progrès de l'esprit critique appliqué auxqueslîons morales elsociales. Pour PU sortir^ quoi secours ni^apporto votre science nidimcnkiire et votre art rationnel plus rudioientaire encore? A quoi me sert d'espéror qu'un jour la pratique actuelle sera modifiée conformément aux résultats de la science? C'est aujourd'hui qu'il me faut savoir si j'essaierai de hi modillei' ou non, dans la mesure de mes forces.
L'ancienne spéculation morale pouvait avoir ses points faibles. Du moins fournissait-elle une réponse générale questions de ce genre. Elle proposait à Tactivité
iloDtaire un idéal de justice, ou d'intérêt irénéral, le «plus grand Lonlieur du plus grand nombre ». d*apr{.\s lequel on essayait de se diriger. Que cette réponse ne fut pas toujours assez claire, que Terreur se glissât très souvent dans les applications du pi'incipe, que cet idéal P&t s ntlerpréter, dans la pratique^ en des sens tout à fait Jiffereiits, et être invoqué par les conservateurs comme
tries révoluli<innaires, il est difficile de le nier, Jlais
lue direction, même insuftisante, ne vaut-elle pas mieux
î^e le manque de toute direction? Nous voudrions être
Justes, et savoir quel parti la justice nous conimande de
choisir dans les grands probl(*mes sociaux de notre
^^•Qips, Si une idée, mémo imparfaite, de la justice nous
^^sl présentée, comment ne nous y attacherions-nous pas?
A'ous ne Tabandonnerons, en tout cas, que pour une
^tulre plus exacte et plus vraie, c'est-à-dire plus belle,
JMais non pas pour en laisser la place vide jusqu'à ce que
progrl^s de la science nous permette d'en espérer une
touvclle.
148 ]jl morale et la science des moeurs
Le fait signalé par cette objection est exact. Nous ne trouvons pas toujours notre conduite toute tracée, et la conscience de chacun, dans notre société, rencontre tôt ou tard de très graves questions qu'elle hésite à trancher. Nous sommes si loin de méconnaître ce fait que nous Tavons nous-môme invoqué et décrit*. Seulement, au lieu de le considérer subjectivement, c'est-à-dire tel qu'il se manifeste dans la conscience individuelle, et coloré par les sentiments qu'il y éveille, nous l'avons étudié tel qu'il apparaît objectivement. Nous avons montré que lu morale évolue nécessairement, par suite de sa solidarité avec les autres institutions sociales, et que cette évolution ne peut s'accomplir sans frottements et sans chocs, lesquels se traduisent, dans le domaine des intérêts, par des luttes, et, à l'intérieur de la conscience, par des conllits de devoirs parfois insolubles, au moins en apparence. On ne saurait donc opposer à la conception positive de la « nature sociale » un fait qu'elle reconnaît expressément, et dont elle rend compte par le moyen des lois générales de celle nature.
Quant à la difficulté que nous éprouvons à résoudre ces cas de conscience, et au peu de secours que nous trouvons dans la science sociologique et dans ses applications, la question est plus complexe. L'embarras où nous nous trouvons paraît être la conséquence inévitable du progrès de l'esprit critique, d'une part, qui s'attaque même aux règles morales, et d'autre part, de l'accélération de l'évolution sociale, qui est un des phénomènes les plus marqués de notre civilisation. Cette évolution implique nécessairement celle de la morale. L'évolution de la morale, à son tour, entraîne la désuétude de certaines règles, l'apparition de nouvelles obli-
* Voyez plus haut, ch. m, § II, p. 85-88.
nKPOÎVSE A QUEL^iUES OBJECTIONï*
galions, de nouveaux ilrolls, tin nouveaux devoirs; Ijref, elle tend à ébranler la parfaite stabiliLé qui paraît être le caractère essonliel des proscriptions morales, dans les sociélt^s à uiouvement h'ès lent. Dans la socielr fiNHlalç, on i!uns la société cliinoise, la contlnite est réglée, en général, jusque dans ses plus pelits détails, par des préceptes que personne ne songe à meltre en dbciission. Ce Irait est par(ieuli<'^i'emeut marqué chez les Chinois, oii la ligne de démarcation entre la morale et le cérémonial, si nette chez les Européens, ne peut plus être tracée. Pour nous, au contraire, qui sommes accoutumés aux idées de progrès social et même de révolution, qui avons assisté, dans les derniers siècles, à des changements sociaux et économiques d'une importance capitale, qui voyons an l'on nl'hoi la seience mettre en question les institutions fondamentales do toute société, lorsquVdle en clierclie la genèse, et qu'elle en étudie les dilTérents types par la métliode comparative, comment n*étendrionsi^ous pas la relativité universelle à la morale? Et comnif'nt cette attitude nouvelle ne nous nrottrait-elle pas teaacoup plus souvent dans Fembarras que ne faisait stilïofois le conformisme indiscuté de toutes les consciences individuelles à la conscience morale commune?
A mesure que nous connaissons mieux notre ignorance tîcla réalité sociale, nous nous Irouvonsplus hésitants^ et parfois môme plus impuissants en présence de certains problèmes. Cela est laclieux ; mais dépend-il de nous «l^c cela ne soit pas? Qui nous garantit que nous ne nous apercevrons jamais d'une difficulté de morale pratique sans que la solution en soit à noire portée? Nous le supposons tacitement, et nous ne soulTrons guère que cette supposition soit démentie par le fait. Rien pourtant, a priori, ne nous autorise à la prendre pour certaine. Nous ressemblons au commun des malades, pour qui chaque
maladie doit avoir son remède, qui y correspond : que le médecin fasse le diagnostic, qu'il prescrive le traitement, et la maladie va disparaître. En fait, les choses ne se passent pas avec cette heureuse simplicité : que d'affections déconcertent le clinicien, et défient la thérapeutique actuelle! De même, plus la recherche scientifique accroîtra notre connaissance de la réalité sociale, et plus notre pratique perdra de sa sûreté primitive, plus nombreux se dresseront devant notre conscience les problèmes dont nous n'aurons pas la solution. Bon gré mal gré, il faut nous y attendre.
Est-ce à dire qu'il faille nous y résigner d'avance, et à défaut d'une solution rationnelle, immédiate, nous désintéresser des problèmes, en attendant l'heure encore lointaine où l'on pourra les aborder ? — Nullement. Il n'est pas question d'imiter les sceptiques, et de suivre la coutume, en disant : « Pourquoi pas? Autant ceci que cela. » De toutes les attitudes imaginables, aucune ne convient moins à des hommes convaincus que le progrès est possible, en matière sociale, et que ce progrès dépend de la science. La confiance en la raison ne peut s'accommoder d'une pratique purement routinière, nisurtout conseillerdes'en contenter toujours. Que prescrira-t-elle donc dans les cas douteux? — De se décider pour le parti qui, dans tétat nctueldenos connaissances, paraît le plus raisonnable. L'art rationnel moral est obligé de suivre l'exemple de la médecine. Que de fois le médecin se trouve en face de difficultés qu'il ne sait pas résoudre, soit à cause de l'obscurité des symptômes, soit à cause d'indications et de contre-indications qui se font mutuellement obstacle! S'en tiendra-t-il à l'abstention pure et simple? — Non, le plus souvent il agira, mais avec précaution, en ienant compte de tout ce qu'il sait et de tout ce qu'il présume. A défaut du traitement rationnel que la science formulera un jour, il
REPONSE A CU'ELgrES OliJKr.THJNS
leniera du moins le Inùlemcnt qui paraîl aujoiinl'luii h plus raisonnable. C'est à des solutions du m*>mc genre que nous nous rallierons pour bien des problèmes qui se posent aujourd'hui devant la conscience murjdn. Approximations plus ou moins lointaines, plus ou moins sftres, il (ïst vrai : maïs, excepté dans les sciences exactes et dans leufîî applications, avons-nous le droit d*en faire fi? !/csprilde la science positive est aussi éloigne que possible ib» r^jtigence. qui s'exprime par la formule : « tout ou rien ». Il est accoutumé, au contraire, aux progrès lents, aux solutions obtenues par étapes successives, aux résultats fragmenUires qui se complètent peu à peu. Ni le relatif ni le provisoire ne lui répugnent : il sait qu*il n'atteint guère autre chose.
Ou'JmporLe rpjo l'aulorilé de la coascieacc murale sutisiste en fnit^ si •ïHe disparait en droit f Qiié deviènl titlL'al moral? — [tcponso t «iii%se du concept d*ïtîéal morat, ^ Part de rimagiu al ion* de ta lï"4tiiiion et de l'obscrvaLioti de la réalité présente dans le contean de c*îcoocepl. — Rôle conservateur» au point social, d'une certame sorte u idéalisme moral. — Larecticrclie scîentiliqae, ïuiriliére vci italjle 4e ^ idéalisme philosophique d'aulrelbis.
Reste une dernière objection, plus ou moins directement *™pli(juée, à vrai dire, par les précédentes. Qu'importe ï^"?, dans la conception d'une « nature sociale » ana- '^nUe à la ^< nature physique », l'autorité des règles fiiorales subsiste en. fui/, si en droit elle disparaît? Nous îivouerons que notre conscience individuelle continue à se conformer à la conscience morale commune de notre temps, et que Iapi*cssion sociale produit les mêmes effets fpiauparavant. Mais nous saurons que nous y sommes
soumis, bon gré mal gré, presque comme à la loi physique de la pesanteur. Qu'y a-t-il de commun entre le fait de subir une nécessité naturelle qu'on ne peut éviter, et le dévouement d'une activité, maîtresse de soi, à un idéal de justice et de bonté? La morale perd jusqu'à son nom, si elle n'a pas sa réalité propre, si elle se confond avec la <c nature ».
Cette objection reparaît constamment. Nous l'avons rencontrée sous les formes les plus diverses. Que le devoir se présente à la conscience avec un caractère sacré, qu'il lui imprime un respect religieux, c'est un fait que personne ne conteste. Mais inférer de là qu'en effet le devoir ne peut provenir que d'une origine supra-naturelle, et que la moralité nous introduit dans un monde supérieur à la nature, c'est simplement transformer le fait lui-même en explication. 11 se peut que ces caractères du devoir et, en général, de la conscience morale soient l'effet d'un ensemble de conditions qui se trouvent réunies, à peu près semblables, dans toutes les sociétés humaines un peu civilisées. C'est l'hypothèse que la science sociologique juge la plus conforme aux faits. Il faut croire qu'elle n'a rien de particulièrement choquant, puisque bien avant qu'il fût question de sociologie, et dès l'antiquité, elle était soutenue par les philosophies empirisles et utilitaires.
Quant à opposer à la réalité donnée un autre état social, conçu ou imaginé par nous, où la justice régnerait seule, et que l'on nomme « idéal », c'est en effet de cette façon que nous croyons le mieux sentir combien la moralité nous élève au-dessus de la pure nature.
Mais, en fait, cet idéal n'est autre chose que la projection — plus ou moins transfigurée — de la réalité sociale de l'époque qui l'imagine, dans un passé lointain, ou dans un avenir non moins lointain. Pour les anciens, c'était l'âge
d'or ; pour les modernes, c'est la cité de Dieu, ou le
règne de la justice. Chaque civilisation, chaque période
définie de chaque civilisation a son idéal moral, qui
la caractérise aussi bien que son art, sa langue, son droit,
ses institutions, et son idéal religieux. Bref, cet idéal fait