partie précisément de cette réalité sociale à laquelle on
l'oppose : mais les éléments Imaginatifs qui y entrent
pour une grande part permettent de Ten distinguer, et de le
séparer du présent pour se le représenter soit dans le passé,
soit dans l'avenir.
Dans ce dernier cas, c'est la forme que prend l'idée de progrès social pour des esprits qui n'en ont pas encore une conception positive et scientifique. Supportant avec impatience les maux et les iniquités de leur condition présente, ils se font une image, imprécise mais consolante, de la réalité qui sera plus tard : d'un monde où les hommes seraient justes et bons, où les égoïsmes se subordonneraient docilement au bien général, où les institutions produiraient ce bien sans contrainte ni souffrance pour personne. Mais, en remontant assez haut dans le passé de l'humanité, nous retrouverions des imaginations du même genre au sujet du monde physique. Partout l'homme s'est plu à opposer à la nature réelle, d'où proviennent pour lui tant de souffrances, de douleurs et de terreurs, l'idée d'une nature bienveillante et douce, où il serait garanti contre la faim, la soif, la
maladie, les intempéries :
vestem vapor, herba cubile Prœbebat...
H reste toujours quelque chose de ce rêve dans les descriptions de l'âge d'or, comme dans celles des^paradis. Elles peignent la race humaine non seulement plus innocente, mais aussi plus exempte de souffrance, et affranchie de la douleur comme du péché.
iu
Aujourtrhiii, l'oa a cessé d'imaginer une nature physique auh-e que celle qui est donnée : on a entrepris la lâche, plus modeste et plus hardie à la fois, de conquérir la nature réelle, au moyen de la science et des applications qu'elle permet. De môme, quand la notion de la « nature morale » sera devenue familière à Ions les esprits, quand on ne s'en représentera plus les phénomènes sans concevoir en raônie temps les lois staliques et dynamiques qui les régissent, on cessera d'opposer à cette nature un (( idéal >y dont les traits les plus précis sont empruntés d'elle. L'effort de Tesprit humain se portera vers la connaissance des lois, condition nécessaire, sinon toujours suffisante, de noire intervention raisonnée dans les séries de phénomènes naturels, A la conception Imaginative d'un « idéal » aura succédé la conquête méthodique du réel.
Nous sommes ainsi ramenés à Fidée d'un îirt rationnel, fondé sur hi science de la réalité sociale. Admettre que cette réalité a ses lots, analogues h celles de la nature physique, n'équivaut nullement à la regarder comme soumise à une sorte de falKm^ et à désespérer d'y apporter aucune amélioration. Au contraire, c'est l'existence même des I lois qui, en rendant la science possible, rend aussi possible le progrès social rélléchi. Sur ce point encore la comparaison delà « nature sociale» avec laf< nature physique « est instructive. Ni Tune ni lautrc, semble-t-il, n'a été faite et disposée en vue du bien-être de Thomme par um^ toute-puissance favorable. Mais Tune est peu à peu asservie par lui, et si les progrès futurs des sciences répondent à ceux des trois derniers siècles, de grandes espérances sont permises. Pareillement, quand les sciences sociales auront fait des progrès comparables à ceux des sciences physiques, on peut penser que leurs applications seront aussi 1res précieuses.
REPONSE A QUELgilKS tllUKirnONS
A ce monienl — malheureusement encore très éloigne de nous, puisque les sciences dont il csl question en sont elles-mômes à leurs premiers pas, el que nous ne nous faisons même pas une idée précise de ce ([ue pourront ^Hrc ces applications, — l'auloriié Je telle ou telle pratique» de telle ou leliè institution, de Itd ou tel di'oit se Irouvera compromise, si cetle pratique, celte institution, ce di'oit, sont incompatililes avec les conséquences de faits bien établis. Nous voyons déjà quelques exemples de ce progrès dans Tabandon de pratiques considérées autrefois comme excellentes, ou même comme indispensables, el «l^i sont contraires en fait, — réconomie politique Vu démojitré, — à la tin même où elles tendaient (défense d'exporter le blé et les métaux précieux; prolongation ffn travail dans les raanuractures jusqu'à seize et dix-huit heures; secret de la procédure criminelle, etc.), A fiiesure que la scicnc(* avancera, les occasions devicndi*Oïit plus fréquentes de substituer aux pratiques trii* ditioxinelles des modes d'action plus rationnels, ou simplement de renoncer à des inlerveuiions dirigées par des idées fausses, et qui produisent les résultats les pUis funestes. De combien de méfaits irréparables la ^^^decine et la chirurgie ne se sont-elles pas chargées irinocemment, dans leur période préscientilique, qui n'est ^^^^minée que dliier! De même, que d'cllorts piu'dus, que ^^ï^ctivité dépensée à contre-sens, que de soulfrances et ^^ désespoirs causés aujourd'hui par nos arts sociaux, ^l^iiensont encore à cette période, par notre politique, par notre économie polilique, par notre pédagogie, par notre morale ! Loin donc de nous alarmer, la consta- Ulioïi du fait que notre morale tend à perdre son caractère absolu et mystique, pour être conçue comme relative et soumise u la critique, devrait nous l'éjouir comme un grand et heureux événement. Cest le premier pas
ise
LA MORALE ET LA SCIENCE DES MOEtmS
dans la voie de la science ; voie longue el nriiiie^ mal seule libéniïrîi'O.
Mais, dira-L-oe peul-Mre, en supposant ([iieeesprévisioi se vérilient un jour, suflironl-elles à satisfaire Tex^ geoce de la conscience morale? Le progrès de V ^^ aï pratique rationnel « lut tieiidni-t-il lieu du bien où ell^ aspire? Maigre tout, il semble que la conception d'ui (^nature sociale » analogue à la « nature pliysique n mutiUj cruellement Fîime humaine. Elle enlève à Thommc ce qui en fait un être à part dans le monde connu de nous, qui lui donne sa noblesse, sa grandeur, son éniinentJ dignité : la laculte de s'élever au-dessus de sa conditiol terrestre, de mourir pour une idée, de soublier luï mOme dans la tendresse de la charité ou dans ïh roïsme du sacrifice. Vous faites voir que la science luF enseignera à tirer le meilleur parti des conditions social où il se trouve^ comme il sait déjà faire pour les condij lions physiques : il vivra mieux, et plus heureux, G'ei un résultat qui ne sera pas à dédaigner, surtout si nouvelles occasions de soutTrir ne luiissenl pas quani de plus anciennes disparaîtront. Mais ce résultat pourra-il contenter le ca:îur de rhonuue, qui n'est produit, di Pascal, que pour rînlinité? Ce réalisme lerre à terj peut-il occuper la place de ridéalismc qui, sous forni religieuse ou philosophique, a nourri jusqu'à présent la yI spirituelle de rhumanité,et qui a inspire tout ce qu'ell* a produit de grand, jusqu'à cette science même au no de laquelle on prétend le bannir?
Ces considérations sentimentales ont beaucoup de force,' Même, en tant c{ue sentimentales, elles sont irréfutables. Les meilleurs arguments, écoutés de très bonne foi, n* les ébranleraient que pour un instant. En ces matières, une conviction bien enracinée et très chère se rcn rarement à des raisons d'ordre logique» Mais elle cède
peu à peu à l'action des faits. Celte question : « la noblesse de la vie humaine est-elle compatible avec une conception positive de la nature sociale et morale? » ressemble fort à une autre question que les siècles précédents ont longtemps agitée : « un athée peut-il ôtre honnête homme?» Quelques philosophes soutenaient Taffirmalive. Mais, pour la grande majorité de leurs contemporains, le lien entre la foi religieuse et la moralité était si étroit, et surtout un môme sentiment les fondait si intimement l'une avec Tautre, que leur réponse ne pouvait ôtre que négative. Bien mieux, ils regardaient de mauvais œil quiconque répondait autrement, et se sentaient disposés à le traiter de malhonnête homme, même s'il ne faisait point profession d'être athée. Personne aujourd'hui ne pose plus le problème. Personne ne conteste plus que le ''apport entre la foi aux dogmes religieux et la valeur 'Morale d'un homme ne soit beaucoup moins étroit qu'on ^ ^nciiaginait jadis. Ceux qui croient se bornent à dire que les incroyants honnêtes gens mériteraient d'avoir aussi la ^^i - D'oîi vient ce grand changement? 11 a fallu se rendre à l évidence des faits, et cesser d'affirmer ce que des exemples journaliers et éclatants ont démenti.
t^areillement, la question que soulève aujourd'hui la
^^Xisformalion des « sciences morales » a peu de chances
^tre résolue par un échange d'arguments entre ceux
^^i affirment que la noblesse de la vie humaine n'y sur-
^^^X'apas, et ceux qui le nient. Seul, le temps montrera si
^^^ croyances et des sentiments universellement répandus
^ ^^ïit pas présenté comme liés d'une façon indissoluble
^^ éléments en réalité très sépa râbles.
Î2st-il certain, en outre, que cette doctrine soit incom- I^^tible avec tout idéalisme, rompe avec ce qu'il y a eu ^ plus grand et de plus beau dans le passé de l'humait ^, et exige ainsi un sacrifice auquel elle ne se résignera
lA MORALE ET LA SCIENCE DES MŒURS
jamais? « Idéalisme )> est iin terme que les pliilosophes emploietil. on plusieurs sens. Ici. lirs éviflcniment, on veuL désigner, non st'ulemciil racle do la raison lininaine quand elle pense les idées comme plus réelles que les sensations et les lois comme plus rt^elles que les faits, , mais aussi eL surtout son mépris de TînléréL immédiat, sensible, paiiicnlier, on comparaison dl^ fins jdus hanie^^ plus pures et toutes dosinléressées. ^B
Il faut alors no pas être dupo dos mots, et prendre garde que les défensours de Tidéalismo ne sont pas toujours des idéîîlisles vérihiLdes — non jdus que les dévols ne sonl toujours vrainionl religieux, ni les a patriotes » ceux qui riiteudent lo mieux ce que Ion doit ù la patrie. Il peut arriver que les « gardions de l'idéal » ne soieni m roalilo, selon Texpression d'ILseu. «|iie dos « soutiens de la société >'. Un idéal moral délini, qui occupe une place pour ainsi dire officielle dans le cadre général des idées philosophiques d'une époque donnée, est une pièce de son sysLèmc mental et social. Tout ce syslèmc est intéressé à sa conservai iou. De la sorte, par une véritable ij'onie de ritistuii^e, Hdéiilismo le plus pur et le plus sublime, on apparence, peut se trouver défejjdu, au fond, par des intéréls positits et matériels, qui Irouvent leur compte à le protéger. Los vrais idéalistes^ à ce raome momentané sont- ils pas ceux qui refusent de professer des lèvres, dans un intérêt de conservation sociale, une foi qu'ils n'ont plus? La première ot la plus indispensable condition do l'attitude idéaliste n esl-elle pas une sincérité parfaite, et un respect absolu de la vérité, qui ne se distingue pas, au fondj du respect de soi-même et du respect de ia raison humaine? Si, par nue compromission tacite, on se résout à affii-mer que Ton croit encore ce que Ton ne croit pins vraiment, comment se refuser à d'autres concessions du même genre, quand dos intérêts non moins
pressants et non moins considérables les solliciteront? Et Ton descend ainsi peu à peu jusqu'à défendre, pour des raisons intéressées dont on a plus ou moins conscience, un ensemble de vérités traditionnelles, dont on n'est pas bien sûr qu'elles soient vraies. Rien ne saurait être plus opposé à Tidéalisme.
Rien n'y est plus conforme, au contraire, que la recherche proprement scientifique du vrai, même en matière morale ou sociale, sans arrière-pensée concernant les conséquences que les vérités découvertes pourront entraîner. Sans parler du dévouement à Thumanité qui anime un effort dont le savant lui-même ne verra peut-être pas les applications pratiques, la recherche scientifique, attachée tout entière à la poursuite de la vérité, et indifférente au reste, est peut-être la forme la plus parfaite du désintéressement. Au lieu que défendre une doctrine idéaliste parce qu'elle est idéaliste, et parce qu'il est bon de défendre les doctrines idéalistes, dans rintérêt supérieur de la morale et de la société, cette résolution part d'un bon sentiment ; mais elle part aussi de considérations utilitaires, qui sont peut-être mal fondées — car qui sait si ces doctrines seront toujours socialement avantageuses ? — et qui, à coup sûr ne sont pas idéalistes. L'héritier des grands idéalistes d'autrefois n'est pas celui qui s'obstine à soutenir des métaphysiques ou des métamorales désormais insoutenables; c'est le savant, qui transporte à l'étude de la réalité, soit physique, soit morale, l'enthousiasme de leur foi rationaliste et leur soif de vérité.
État présent de la science des mœurs. — Principales influences qui tendent à maintenir les anciennes « sciences morales » : traditions religieuses; prédominance de laculture littéraire. — Les moralistes ; caractères généraux de leurs descriptions et de leurs analyses. — Plus près de l'artiste que au savant, préoccupés de peindre ou de corriger, ils ont peu de goût pour la recherche spéculative.
Les révolutions relatives à la méthode, selon l'observation très juste de Comte, ne sont aperçues, en général, que lorsqu'elles sont presque accomplies. Les débuts en sont insensibles. La grande majorité des esprits suit encore de préférence les voies traditionnelles, et surtout personne ne prévoit la portée qu'auront plus tard certains procédés que Ton commence à employer : — pas même ceux qui en ont pris Tinitiative. Quand la lutte se déclare entre les anciennes méthodes qui se sentent menacées, et les nouvelles qui prétendent s'y substituer, Tissue n'est déjà plus douteuse. Le combat sera plus ou moins long ou acharné, mais le même processus qui a rendu inévitables l'apparition et le progrès de la nouvelle méthode, plus adéquate aux faits, plus positive, rend non moins inéluctable la disparition de l'ancienne méthode, « par désuétude ». C'est là un des aspects de la dialectique naturelle qui se développe dans l'histoire des sciences.
f ANTÉCÉDENTS HlSTOnii^UES DK LA SCJF.NCK Ï»ES îlIfFAIRS \6\
I Si la remarque de Comle s'appliciiuiit a la morale (en I iaiii que science), nous devriotis nous trouver en pvé- I seuce d'une transformation presque aciievée. Car il y a I longtemps que le besoin d'un changement de mi'^tliodc I a été aperçu, et môme que ce cliangement a éïé décrit.
■ î^ans remonter jusqu'à llohjjes, qui a eu l'idée, tr?^s nette I ^l«'jà, d'une méthode de la science sociale analogue à celle I Je la physique, et qui a fait une tentative admirabh* pour B la réaliser, nous ronconti'ons au cours du xvui" siècle^ ^B( surtout plus tard chez Saint-Simon et ses successeurs, ^^apolilique et la morale conçues comme sciences d'obser- I vatîon. Auguste Comte fonde la sociologie. Knfîn, les I dernières années du xtx" siècle ont vu apparaître des I 'r-avuux de sociologie positive, qui permettenl, semble* I ^-il, de penser que la révolution est achevée, que le conflit 1 Jes raéthodes a pris lin, et que seuh.*s, désormais, conip- I^^Tont dans la science les recherches conduites par la |*ïiétliode proprement sociologique.
I En fait, si ce résultat est acquis, il nVst pas nnanime- P"*^eiit avoué, et les choses ne sont pas aussi avancées [^Vi'il te sembte. Quand il s'agit de sciences telles que l**^s mathématiques, révolution de leur méthode suit P^ï^e courbe relativement simple, et la remarque de Comte 1^^ vérifie. Mais le cas de la morale et de la politique l^st tout autre. A peine la distinction de la théorie et de I '^pratique commence-t-elle a s'y établir d'une façon nor- I ^ale. Nous avons vu qu'elle rencontre une très vive oppo- I ^Uion. De nn^me, une défaveur particulière est restée long-
I ^emps attachée aux doctrines que nous avons citées tout J H rhûure. Hobbes. les encyclopédisles, Saint-Simon,
II Auguste Comte, et jusqu'à la sociologie scientifique d'au- V jourd'hui ont pâti de Talarme donnée aux conceptions
■ ei aux méthodes traditionnelles. L'histoire m^me a sou- I vent partagé cette prévention^ et, par exemple, bi philoso-
LA HOBALE ET LA SCIENCE DES MŒUftîi
phie sociale de Hobbes, pendant deux siècles, a été ci damnée sans être examinée. En on mot^ des éléments ext scicnlifiques interviennent ici, à cause des conséquences sociales que te changement de mélhode semble rendre imminentes* Dans la résistance violente et opiniâtre qo'il rencontre, nous reconnaissons la réaction qui se produit aussitôt que les mœurs, les croyances, les traditions collectives d'une société se croient menacées. Et cette résistance doit naturellement se traduire aussi dans le domaine des idées : c'est-à-dire que la conception positive d'une science de la réalité sociale, analogue à la science de la réalité physique, pourra être longtemps encore contestée, quoique reconnue en principe. Dans tout ce qui touche à la pratique morale, on continue, non seulement à agir, mais à penser, d'après les convictions traditionnelles, longtemps après que l*on croit les avoir remplacées par de nouvelles idées.
C'est ce dont nous sommes témoins aujourd'hui, L'idfe d'une sociologie positive est suffisamment élucidée. Elle n'est pas restée à Tétat de conception abstraite; elle est entrée dans la période de réalisation (sociologie économique, religieuse, juridique, morphologie sociale, etc.).El cependant, cette idée est encore contrebalancée aujourd'hui, dans nn grand nombre d'esprits, même dVspriU qui se croient très libres, par l'ancienne conception sIp^ sciences morales. Ainsi, bon nombre de philosophes, ou, pour parler plus exactement, de professeurs de phi* losophîe, se sentent attirés vers la sociologie par un intérêt fort vif et fort sincère, et en acceptent les positions essentielles ; mais ils n'en continuent pas moins à enseigner la morale théorique d'après les méthodes Iraditionnellcs. Ils semblent n*y trouver aucun embarras, et ne pas s'apercevoir qu'il faudrait opter. Si cette confusion ne choque pas des esprits habitués à Fanalyse de&
ANTÉCÉDENTS HISTORIQUES DE LA S('IENCK DES M(lîlîHS 163
idées^ et qui s'adonnent professionnellc^ment à la réflexion philosophique, à plusforle raison persistcra-Uelle, eneore plus générale et plus diiTicile à dissiper, dans le public instruit, mais qui ne fait pas une étude particulière des choses morales ou sociales. Pour ce public, même s'il admet en principe la possibilité d'une science objective et positive de la réalité sociale, cotte science demeure une expression presque purement verbale. Les travaux de sociologie proprement dite sont encore trop récents et trop peu connus» Les esprits ne sont pas accoutumés à celle science nouvelle. Pour leur faire prendre l'attitude qu'elle demande, il aurait fallu laction constante d'intiuences nombreuses agissant dans le môme sens. Celle du progrès général de Tesprit scientifique sera sans doute irrésistible, à la longue. Mais elle est lente, et elle n agit d'abord que sur un petit nombre de personnes.
Que dinfluences, au contraire^ contribuonl à maintenir les esprits dans lattitude opposée! Sans les énumérer loiiles, c'est de ce côté qu'agissent et la force des habitudes traditionnelles, si tenaces quand (^lles proviennent de trî?» lain dans le passé, et tout le poids de l'éducation et de nastruclion distribuées dans les écoles. Laissons de côté la représentation de la réalité morale qui est imprimée par le catéchisme dans Tesprit des entants en même ^omps que le dogme religieux. Elle parlagc ordinairement la lorlune de ce dogme ; elle est conservée ou rejetée pour les mêmes raisons que lui. Toutefois, chez beaucoup de ceux qui, à un certain moment, cessent de croire, il subsiste une répugnance obscure et presque instinctive à concevoir la « nature )> morale comme analogue à la « nature n physique. Un sentiment mystique survit en eux à la croyance disparue, et en protège le fantôme. Mais c'est surtout la culture littéraire donnée aux enfants, la lecture continuelle des poètes» des bisto-
riens, des orateurs, des prédicateurs qui les prépare aassf peu que possible à se placer aisément au point de vue df» la sociologie. CeLlo éducation, donl ils gardent une empreiïiLe d'autant plus profonde que la valeur esthétique des écrivains classiques est plus haute, et qui porte le nom justifie d* t( humanités », implique une représentation de rhomme, et en général de la réalité sociale, tout à fait appropriée a lu rétlexion du moraliste (de qui d^ailleurs elle vient), mais sans usage possible pour le savant. D autre part, rarement accoutumés à comprendre la méthode éh signification des sciences physiques et naturelles dont on leur a enseigné les éléments, la grande majorité des espriti cultivés a contracté des habitudes qui les empêchent da< cepter Tidée d*une science objective de la réalité social et de se familiariser avec sa méthode. D'où Fem barra?, la résistance, et parfois Thostilité qu*elle rencontre, EDi déconcerte, elle choque même des esprits habitués à\ longue date à recevoir des moralistes leur conception des choses humaines.
Les moralistes procèdent, comme on sait, par Tobseï valion attentive d'eux-mêmes et d autrui. Leur réllexioi analyse le jeu des motifs et des mobiles de nos actioi plus ou moins avoués ou cachés, les sophismes et 1^ ruses de Tamour-propre, les impulsions de Tinstînct, te déguisements inliniment variés de l'hypocrisie individuelle et sociale, rinlluence de Fâge, du sexe, de ta nialadii' sur les caractères et sur les façons dVgir, ta formation t't la persistance des habitudes, la Solidarité morale, les coi ilits des égoïsmes, et généralement le mécanisme des pi sions. Les moralistes ont pour devise le vers célèbre
Pope :
Ttie proper study of mankind is man,
mais ils ont leur manière propre d*cntendrc cette étude. La philosophie spéculative, qui prétend comme eux [ï h
ANTÉCÉDENTS HISTORIQUES DE LA SCIENCE DES MOELinS 1C5
«iOBnaissance de rhomme, ne croit pas pouvoir y parvenir
sanss'atlaqiier en mémo liimps hux plus liants problèmes (louchant le monde cL Dieu), dont la solulion implique celle des questions considérées. Les nioruHsles ne sont pas préoccupés, au moins à ce degré, du soin de rendre leur pensée sysLématîquc. Ils sont peu curieux, pour la plupart» de logique ou de métaphysique. Ce qui les inléi'csse directement, c'est l'homme vivant el agissant, dans ses rapporls avec ceux qui l'entourent et avec sa pi'opre conscience, partagé entre le devoir etl'intérèt, poursuivant le bonheur et jamais découragé dans cetle poursuite, commettant des fautes, s'endurcissant ou se repentant, capable de bien et de mal selon son tempérament, ses habitudes et surtout selon les circonstances : élude qui exige sans doute Tesprit lie finesse, mais non pas nécessairement l'espi-it de géométrie.
Il y a, pour Thomme vivant en société, un tel intérêt à posséder une idée au moins approximative de la vie morale des autres membres de son groupe, qu'en prenant le mot de ff moralistes yf en un sens assez large, il n'es! pas Itinéraire d'affirmer que les époques les plus reculées ont du en connaître* De même que, si la médecine est loate récente comme science, elle remonte à la plus haute snli(juilé comme prn tique, de même, si la recherche scientiOqiie concernant la réalité morale date d'hier, la réllexîon spontanée a dû s'y porter dès que Unîtiative individuelle ^ eu quelque importance dans la vie sociale. Les chefs de groupes, prêtres, anciens, rois, sorciers, ont dii — SQrloul ceux qui s'élevaient au-dessus du commun, — observer LelTet produit sur leur entourage par leur manière de parler et d'agir en des circonstances déterminées. Très incapables sans doute de donner une expression, même nidimenlaire, aux observations et aux règles sur lesquelles ils se fondaient pour agir, ils n'en suivaient pas moins
une marche qui, partout où elle n'était pas prescrite pa.^ la tradition, ne pouvait avoir d^autre raison que ces observations et ces règles.
Aujourd'hui encore, des phénomènes analogues se p duisent. à tous les étages de l'édifice social. Depuii rhomme d'Etat qui sait manier une asscnihlée souveraine, et en incliner les décisions dans le sens do ses propres desseins, jusqu'au politique de village, qui gouverne offi^j cicllement ou secrètement les affaires de sa commune, qui donne Tascendant, ce n'est pas seulement la pénétra^ tion de rintelligence et l'énergie du caractère, qui se rencontrent chex d'autres au même degré, ou môme à un degré supérieur. Ceux-là savent agir sur les hommeSj d ils le savent parce qu'ils les connaissent. Non d'une science qui puisse s'exprimer et se transmettre par des propositions expresses; mais ils prévoient à peu près à coup sûr quelles conséquences proches et lointaines sortiront de telles paroles, de telle action, de telle dérogation aux usages, et ils se règlent sur cette prévision. Ce soat des moralistes d'instinct, affinés par l'expérience. Ce sont, si Ion aime mieux, des hommes qui ont un sens plus délicat que les autres de la te logique des sentiments » dont parle Comte, logique inexprimable dans les termes analf' tiques de notre langage, toolc-puîssantc chez les animaux et forte encore chez les hommes. Peut-être s est-il ren contré, dans les sociétés primitives, des moralistes d* génie, dont nous ne pouvons même plus concevoir lem<Sriie et Toriginalité, précisément parce que nous avons àeê choses morales la connaissance explicite et anal j tique qiU" leur manquait; — de môme qu'ayant Tusage de récritm'ftJ et des livres, nous avons grand'peine à comprendre ce qui pouvait être un esprit supérieur dans les sociétés oui» tradition orale existait seule. Hypothèse oiseuse, dira-t-on peut-être, puisque ces moralistes primitifs, s'ils ont exista*,
n'ont rien laissé. Mais leur activité sociale du moins a mar-
^é sa trace, et nous ne pouvons savoir si elle ne persiste ^s, encore aujourdhui, dans quelques-unes des M ail it ions
dont nous ne connaissons point Forigine,
Si les moralistes de ces temps lointains ont dû être des liorames d'action, ceux des époques civilisées, et surtout ceux des périodes littéraires, tiennent plutôt de rartiste. La preuve en est superflue dans le pays de Montaigne, de l^ascal, de La Rochefoucauld, de La Bruyère, de Bourdaloue, de Vauvenargues, et de tant d'autres. La mAme conclusion sortirait de Tbistoire des littératures anciennes et modernes. La « connaissiince de riiomme a que nous devons à CCS moralistes est toujours d'autant plus pénétrante, instructive, originale, que leur talent d^écri vains a été plus grand. Ce n'est point un hasard si ceux qui sont médiocres au point de vue littéraire le sont aussi en tant que moralistes, et si les plus grands artistes sont en même temps les plus profonds. De vrai, comme les peintres nous apprennent peu à peu à voir, et nous rendent sensibles à fe « valeurs )>, à des oppositions de couleurs et à des jeux de lumière qu'un œil sans éducation ne remarque pas; de même, les moralistes nous enseignent à saisir en iious-mêmes et chez les autres les nuances subtiles des sentiments et des passions. Nous ne les verrions pas, s'ils ne nous les décrivaient, ou nous n'en aurions qu'un sentiment confus. Mais quand ils nous ont montré ce qu*ils voient^ nous ne pouvons plus ne pas le voir avec eux. Ce ne sont proprement ni des anatomistes, car si loin que pénètre leur analyse, ils n'ont à leur disposition ni scalpel, ni microscope^ et ils ne peuvent aller au delà de l'observation descriptive; — ni des peintres, car ils ne créent pasj et leur œuvre garde toujours un caractère général et abstrait. Mais, à tout prendre, ils sont plus près de l'artiste que (lu sîïvant.
Gomme la psychologie inlrospeclive, avec qui elle a les plus étroites affinités, (tout psychologue n'est pas moraliste, mais tout moraliste du moins est psychologue), la « connaissance de l'homme » obtenue par le moraliste vaut uniquement par la pénétration, par la finesse d'analyse, par le talent spécial d'observation de ceux qui la pratiquent. Or rien n'assure que le temps présent ou les siècles à venir produiront des moralistes mieux doués à cet égard que ceux du passé. Rien n'assure que l'ensemble des conditions les plus favorables à ce genre très particulier d'observation ne se soit pas rencontré dans une période, antérieure, et que la limite de ce qui peut être obtenu par ce moyen n'ait pas été atteinte. En un mot, le progrès, si manifeste dans les sciences, paraît ici extrêmement douteux. De bons esprits pensent que les moralistes anciens ont été au moins les égaux des modernes, et qu'on fera difficilement mieux qu'eux. Sans rouvrir la querelle des anciens et des modernes, avouons qu'il sera malaisé de surpasser, à l'avenir, les uns et les autres. Les « œuvres morales » sont un genre à peu près disparu, de notre temps du moins. Le théâtre de mœurs et le roman en ont pris la place.
Le moraliste se proposait la « connaissance de l'homme » en général : en réalité, il étudiait presque exclusivement l'homme de son temp^ et de son pays. Sans doute, il distingue autant qu'il peut ce qui est accidentel et local de ce qui est profond et universel. S'il s'agit de passions comme l'amour, la jalousie, la peur, la tendresse maternelle, son analyse fixe des traits qui se retrouvent semblables en tout pays. Ce sont alors des sortes de schèraes généraux. Dès que l'observation devient précise et minutieuse, elle reproduit inévitablement Thomme qui appartient à une certaine civilisation, qui vit sous un certain climat, imbu de certaines croyances, respectueux de
certaines traditions, frappé, en un mot, à l'empreinte de la société dont il est membre. Thucydide, Euripide,. Platon, Aristote, Epicure et tant d'autres observateurs, si fins et si perspicaces, n'ont presque rien su nous dire des barbares qui les entouraient, et avec qui ils entretenaient des relations constantes. Même à l'intérieur de la cité grecque, ils ont admirablement décrit la mentalité et la moralité de l'homme libre ; ils nous ont laissé bien peu de chose sur celle de la femme, mariée ou non, et de l'esclave. Platon nous initie à la casuistique de l'amour entre hommes ; il parle à peine de l'amour qui a tant occupé les moralistes modernes. Nous n'entendons pas sans surprise un personnage d'une tragédie grecque expliquer que la perte d'un mari n'est pas irréparable, tandis qu'un frère mort ne se remplace pas. Le moraliste d'aujourd'hui reste embarrassé devant ce raisonnement. Il faut que la sociologie vienne à son secours, et lui montre que ce trait d'apparence singulière se retrouve dans d'autres civilisations.
En général, plus un moraliste a de vigueur et de talent, et plus est intime, dans sa description de « l'homme », le lUélange, ou, pour mieux dire, la fusion des éléments particuliers et locaux avec les éléments plus généraux et même universels. De même, dans un portrait de Rembrandt, nous sentons à la fois, sans pouvoir rien séparer, ce qu'il exprime de profondément humain et d'irréductiblement individuel. Quand le moraliste appartient à la société où nous vivons, et qu'il y a pris les sujets de ses observations, nous ne pensons pas à faire cette distinction, parce que nous avons une tendance naturelle à croire que les traits qui nous caractérisent sont tous des traits essentiellement humains. Mais, chez un moraliste étranger, nous distinguons fort bien. Pascal et La Bruyère nous semblent presque purement humains;
nous ne remarquons pas à quel point ils ont décrit le Français du xvii* siècle, et même du nôtre. En revanche, si nous lisons Confucius et Mencius,nous les trouvons secondairement humains, et surtout chinois.
Enfin le moraliste, constamment et par-dessus tout, se préoccupe de la pratique ; et ce souci ne le sépare pas moins du savant que de l'artiste. Sans doute, le savant n'est pas indifférent aux applications possibles de ses découvertes; il arrive même (surtout dans certaines sciences, telles que la chimie), que le choix des problèmes lui soit indiqué par des besoins présents de Tindustrie. Néanmoins, les sciences de la nature n'ont pu s'établir et se développer que grâce à la distinction soigneusement observée entre le théoricien qui poursuit la connaissance des faits et des lois, et le praticien qui fait usage de cette connaissance une fois acquise. Chez le moraliste, au contraire, l'intérêt spéculatif ne se détache pas de l'intérêt pratique. Quelque plaisir qu'il trouve à analyser et à peindre, s'il n'est pas un pur dilettante, il a toujours Tarrière-pensée de diriger ou de corriger. Amer ou indulgent, pitoyable ou satirique, selon la nature de son esprit et de son talent, il oppose toujours, plus ou moins ouvertement, à l'homme tel qu'il est*, l'homme tel qu'il devrait être. Chez les prédicateurs, l'intention ne se dissimule pas. Mais les autres moralistes, sous une forme plus voilée, sont comme eux des gens qui nous font de la morale.
Au nom de quel principe le font-ils ? D'où leur vient cet idéal de l'homme tel qu'il devrait être, qui leur sert tantôt à humilier, tantôt à encourager l'homme à qui ils s'adressent? Ils le trouvent tout formé dans leur propre conscience, ou, pour mieux dire, dans la conscience commune de leur temps. Comme cette conscience s'exprime par des impératifs absolus, ils l'acceptent sans examen. Ils ne songent pas à la critiquer, à se demander si elle est parfaitement
ANTÉCÉDENTS HISTOBIQUES DK LA SI^IENCfi DES MtELRS Hl
cohérente, ou si elle n'esl pas, sous son harmonie apparente, tiraillée entre des tendances ineonciliables. Ils ne s'inquiètent pas davantage de savoir si elle ne coDlieni pas des éléments d'dge diiïérent, de provenance diverse, et si ces éléments sont plus ou moins bien fondus ensemble. En un mot, ridéal moral de leur temps et de leur pays s'identifie pour eux avec lidéal moral en soi. Par là, ils deviennent les porte-parole de la conscience morale de leur époque. Ils en expriment les aspirations et les inquiétudes, et c'est d*accord avec elle qu'ils distribuent le blâme et Téloge. Fonction socialement utile, et môme, en certaines circonstances, tout à fait indispensable; mais fonction qui n'a rien de commun avec celle du savant. Aussi le moraliste se fait-il écouler tout de suite d'un public très étendu. Il ne rencontre guère la résistance généralement provoquée par ce qui est nouveau. Violent et paradoxal dansTexpression, il pique la curiosité, et se fait lire s'il a du talent» Modéré et ingénieux, il a de grandes chances de plaire à tous ceux qui sont capables du petit ^Toi't de réilexion nécessaire pour le suivre, et qui retrou- ^tiixt chez lui leurs idées directrices, leurs préconceptions ^*- leurs croyances.
Ainsi, chez les moralistes, la finesse la plus pénétrante P*^ut se trouver jointe à une inditTérence presque complète P<^Ur la critique spéculative. t^Ie sont des w connaisseurs ^ liommes », et leur curiosité se satisfait entièrement par
* ^^tialyse toute psychologique et intime d'oii ils tirent cette ^^ixnaissance. Aussi voit-on que leur œuvre, indépendamment de sa valeur esthétique, est très précieuse pour
* éducateur, et intéressante pour tous ceux qui ont à **^ULnier les hommes. Tant qu'une science proprement *^He de la réalité morale n'auia pas l'ail des progrès ^^ffisants, tant qu'un art rationnel ne sera pas fondé sur ^^tle science, les moralistes contribueront pour une parla
LA MORALE 1/r LA SCIKNCE DES MHKTÎRS
suppléer au defiuil Je l'un et de iHutre* On peut, à ce poiii de viiL\ les comparer aux cliniciens du temps où la biologi* scientifique n'existuit pas encore. Il y a eu certainement dans lauliquiti' et au moyen âge, des médecins et des clm nirgiens qui joignaient à des théories enfantines o'' absurdes une habileté et une adresse remarquables. Loi*^ r anatomie et leur pliysiologic <5Laient ridicules, faule A <^ méthode el dlnslrumenls, et surtout h cause des idéc^?s préconçues, des systèmes respectés qui s'interposaieB::it entre eux et la réalité des faits. Mais leur ignorance ^^l même leur fausse science n'excluait pas une certaiin.e sûreté de savoir empirique. Ils pouvaient observer, cortiparer entre elles leurs observations, suivre la marche d^s symptômes, établir môme parfois des diagnostics dilTérei^tiels. Incapables sans doute de justifier leur inlerventiox^, ou de dire pourquoi ils préféraient tel trailement à loi autre dans un cas donné, ils choisissaient souvent le meilleur, par une sorte de tact, impossible à analyses m** produil de Texpérience et de Faltention. Et peut-elre, poiJt^* une maladie banale, n'était-il pas plus danpei'cux d'avoi*^" alTaire a un grand médecin de ce temps-là qu'à un médi <^'*j cre du nôtre.
Pareillement, chez les moralistes, les dogmes et 1 théories les plus insoutenables louchant la réali t* sociale peuvent 1res bien coexister avec une admirais 1^ clairvoyance dans la connaissance pratique des homme?' ^' et avec une surprenante habilelé à les manier, Mêni-^^^| l'exactitude de la description et le succès au point ^i^ vue pralîque ont dû dissimuler plus d*une fois effic?-^** cernent la pauvreté ou l'absurdité du savoir. Si l'on *^ ^'^'' dit à quelqu'un de ces grands médecins du 'xu'' ou cî*^' xm^ siècle, qu*il ne savait à peu près rien de ce qui ^^ passe dans le corps humain, ni à Tétat de santé ni à l'ét^*^ de maladie; qu'il avait tout à apprendre, et aussi tout ^
ANTÉCÉDEI^TS HlSTORIgURS UK LA SIJKNCE DRS MCEUUS 17:i
désapprendre, il aurait sans doof<' haussé les épaules. Si ToB avait insisté^ il aurail renvoyé aux guchrisons qu*il oblcnaiL Argument d(5ci:^îf à ses yeux, îiiix yeux de tous ses contemporains. Argnnient irréfutable^ et qui pourtant ne prouvait rien.
Sans poursuivre jusqu'au bout la comparaison entre los moral îsles et les cliniciens, il reste que ni le talent de peindre les ma^urs et les passions des liommes,ni l'adresse à se faire écouter et snivre par eux, n'impliquent nécessairement que Ton possède une connaissance rationnelle et scientifique de ce qu'ils sont. Ces qualités peuvent m tmie coexister avec la toi qui accepte sansdiscussîon telle ou telle complication mythologique ou lliéotogique de la h nalure hunaaiae «. Les moralistes ne se font point scrupule d'accepter telle quelle la conscience morale de leur temps : *'s n'hésitent pas davantage à admettre les postulats qui y ^out plus ou moins consciemment associés. Leur grande ^ 'la ire est de décrire ou de corriger, et non pas de rechei^ ^her une connaissance scientifique de la realité sociale, ^î de fonder un art. rationnel, dont la pratique actuelle ^^ permet pas de sentir le besoin. Bref, la « sagesse » ^^s moralistes a son prix ; mais, précisément parce que * iixtérôt spéculatif y tient peu de place auprès de rinlérôt ^stli^^qiqyQ et pratique, clic ne devait guère aider à la ^*^ience naissante de la « physique morale ». Les germes ^^- cette science étaient ailleurs.
^^s pliilologucs el les lingaistes, véritables précarsears d'une science (positive des mœurs. — Leur méLbode rigoureuse et acrupuleuse. — îiôle analogue des scienceséconomiqueRel de la psychologie expérî-
mentale. — Itifluence des théories iransforraisles, — Rôle capi^t.a7 des sciences historiqaeis. — Conflit apparent et connexion vé j^itable de l*esprit historique avec la méthode d'analyse génétique -mi^u. xvïii" siècle.
Depais longtemps des savants et des érudits ont entnr-*pris, modestement et sans bruit, Tétiide decerlaines cat^ gories de faits moraux par une niL^Lliode rigoureuse €i objective. Ce furent d'abord les philologues de la Renaissance et les linguistes, puis les fondateurs de la grammaire comparée et des autres sciences positives qui ont les langues pour objet. Ces savants excluent de parti pris tout ce qui rappelle la psychologie vague, générale et purement littéraire, etles procédés diale<!tiquesqui mènent seulement au vraisemblable, lis présentent les mômes caractéristiques logiques que le physicien ou le chimiste. Ils se sentent tenus aux mêmes scrupules, ils pratiquent la môme prudence à Fégard des hypothèses : ils observent, en un mot, à Tégard de leur objet, la môme circonspection scientifique. Leurs audaces mômes sont méthodiques. A leurs yeux, ce sont toujours les faits qui décident eU dernier ressort.
Quoi de plus technique cl de plus inoffensif, en app^' rence, que ta constitution de ces sciences philologiqim^® et linguistiques ? Gomment imaginer un rapport entre o^^ études d'un caractère tout spécial, et la façon d'entendre 1*^ moralCj individuelle et sociale? Et pourtant, une fois c?^^ sciences fondées, un processus méthodologique comm©:^' i çait, dont les conséquences devaient s'étendre de procl^*^ en proche, et contribuer^ pour une part importante, ^ la transformation des « sciences morales ». Les pl*-*^ grands, parmi les philologues, ont eu le sentiment tr^^ net que leurs travaux, tous d'érudition et de détail» portaient néanmoins en eux une vertu exemplaii*e. Ils ont signalé la dignité et la haute importance sociï
Tels les frères Grimm, Burnouf, et surtout Renan, qui» dans V Avenir de la science^ a déployé en un tableau enthousiaste les espérances presque infinies que lui paraissaient justifier les travaux de ses maîtres.
Même s'il faut en rabattre, comme Renan le fit luimême plus tard, il demeure vrai que le succès d une méthode strictement rigoureuse dans les sciences linguistiques et philologiques marquait une date capitale dans rhistoire de l'esprit humain. Les faits étudiés par ces sciences participent à la fois de la réalité physique (objective), et de la réalité morale, que nous sommes accoutumés à regarder surtout sous son aspect subjectif. En tant que sons émis par les organes vocaux, les mots sont du domaine du mouvement, et ils peuvent être Tobjet d'études expérimentales dans un laboratoire. Par leur sens et par leur syntaxe, par l'évolution de leurs formes, ils relèvent de la vie psychologique et sociale. Il devient vite évident que cette évolution s'effectue conformément à des lois. Ces phénomènes constituent ainsi la transition la plus naturelle entre ce qu'on appelait autrefois le ce physique » et le « moral ». Les sciences qui les étudient étaient ainsi prédestinées, si Ton ose dire, à servir de véhicule à la méthode employée par les physiciens et par les physiologistes, quand elle viendrait à s'introduire dans les sciences dites morales. C'est en effet ce qui eut lieu. Les frères Grimm, par exemple, se trouvèrent insensiblement amenés, par leurs travaux philologiques, à étudier, toujours avec la même méthode, tantôt les antiquités et le folklore germaniques, tantôt le vieux droit allemand, tantôt enfin les croyances et les mœurs. Ainsi, de proche en proche, une portion très étendue de l'ancien domaine des « sciences morales » était gagnée, ou du moins préparée, à l'emploi d'une méthode objective, positive, et semblable, autant que la nature des faits le
permet, à celle qui menait à de si excellents résultats dans les sciences philologiques et linguistiques.
Une autre influence s'exerçait aussi dans le même sens.
A mesure que l'économie politique se développait, elle tendait à définir sa méthode avec une exactitude croissante, et à séparer de plus en plus nettement la connaissance théorique des faits d'avec les applications pratiques dé la science. La lutte très vive entre les diverses écoles économiques du xix® siècle, lutte où les intérêts étaient engagés comme les principes, a conduit peu à peu à dissiper toute confusion entre les uns et les autres. Sans doute, certains économistes, avocats déterminés d'une cause politique et financière, ne considèrent la science théorique que comme un arsenal d'arguments contre leurs adversaires. Mais ceux qui font avancer la science ne veulent plus être désormais que des savants, tout entiers à l'étude de phénomènes naturels qu'ils reconnaissent être très complexes, très mouvants, difficiles à saisir. Leurs progrès sont lents, mais ils sont sûrs. Ils annoncent la conquête, assurément longue et laborieuse, mais certaine aussi et féconde, d'une portion importante de la réalité sociale par la méthode objective. Chaque année, dans tous les pays civilisés, les faits économiques, démographiques, juridiques, sont l'objet de statistiques de plus en plus rigoureuses et minutieuses. L'usage se répand, et on peut presque dire, s'impose, de les représenter par des courbes, et de rechercher, par l'analyse de ces courbes, comment les phénomènes varient en fonction les uns des autres : application de la méthode des variations concomitantes, la seule que nous sachions employer jusqu'à présent, en général, dans la recherche des lois où de nombreuses séries de phénomènes se trouvent intéressées, sans qu'il nous soit possible d'isoler chacune d'elles pour l'étudier.
Enfin, sans parcourir ici l'immense domaine de la
réalité sociale, pour montrer comment peu à peu la méthode objective s'y insinue de tous côtés, il suffira peutêtre d'appeler Tattention sur un fait capital. La psychologie semblait devoir être, de toutes les sciences, la plus réfractaire à cette méthode. Introspective pour ainsi dire par définition, elle était, en outre, par tradition, étroitement liée à la métaphysique. Pourtant une psychologie expérimentale est née. Elle s'est développée, elle s'est constituée à l'état de science spéciale et positive, indépendante de la métaphysique. Elle a su fixer ses procédés propres d'investigation. Elle a ses laboratoires. Cet exemple ne devait pas être perdu pour les « sciences morales ». Sans doute, elles ne peuvent pas avoir recours,- comme la psychologie, à l'observation et à l'expérimentation précises au moyen d'instruments. Mais, lorsqu'il s'agit de méthode, ce n'est pas seulement le matériel des instruments et des procédés qui importe; c'est aussi, c'est surtout peut-être, l'attitude du savant en présence des faits, et la façon dont il essaie de les saisir et de les lier. La science des religions, la science du droit, la science des mœurs ne pourront jamais expérimenter; cela est trop clair. Mais, selon la remarque d'Auguste Comte, la nature, c'est-à-dire l'histoire, a expérimenté pour elles. La méthode historique comparative devient entre les mains du sociologue un instrument puissant, dont on n'a peut-être pas mesuré encore toute la portée.
Ce mouvement s'est accéléré dans le dernier quart du XIX* siècle. Un certain nombre de causes conspiraient <^ le favoriser, s'il est permis de parler de causes là où Faction réciproque est la règle, en sorte qu'on ne saurait dire, pour un ensemble donné de faits, où sont les effets et où sont les causes. Nous ne songeons pas à tracer ici un tableau, même sommaire, de l'ensemble des conditions favorables à ce mouvement, qui tendirent
LiYY-BRuui.. — La morale. 1 2
à l'emporter sur les influences adverses, dont nouJ avons signalé les principales. En verlu du conscrisus qn rend toutes les séries sociales solidaires les unes deS'^ autres, nous devrions tenir compte des conditions économiques, politiques, religieuses et autres, oùse trouvait notre civilisation. Pour ne considérer que la série intellectuelle (où d'ailleurs Finfluence des autres se fait toujours sentir), Tapparition et le succès des théories transformistes dans les sciences naturelles rclen tirent dans les sciences voisines, et jusque dans les sciences les plus éloignées. Ce succès fut un encouragement h reprendre les tentatives d'analyse par genèse. Les philosophes du xvui^ siècle avaient déjà connu et recommandé cette analyse ; mais ils ravaienl pratiquée eux-mêmes avec une hàt<? sf téméraire, avec tant de goût pour la simplification abs< traitCj qu'après eux on Tavait abandonnée. L'exemple et Ié| succès de Darwin la remirent en honneur, Patiente désoH mais, prudente, scrupuleuse, ennemie des systèmes et respectueuse des faits, la méthode d'analyse génétique s'étendit de proche en proche jusqu'aux sciences de la réalité sociale.
Elle recevait en môme temps le secours efficace, et ù proprement parler indispensable, de Thistotre : car les faits sociaux sont précisément ceux dont on ne saïaait étudier la genèse sans avoir recours à Thistoire, ie développement de ceUe-ci, très favorable par conséquent à la science positive de ces faits, est un des traits les plus saillants de la physionomie du xix*^ siècle. D'une pfiil» rhistoire a si bien organisé sa méthode, et le travail à*^ ses sciences auxiliaires, qu'elle a serré la réalité diipasst* d'aussi près que possible, et obtenu le maximum de certitude qu'elle comporte. D'autre part, elle est entrée ^^ maîtresse dans un grand nombre de domaines qu'on é^^' diait, auparavant, d'une façon toute différente, c'est-à-dii'^
du point de vue dogmatique, moral, ou par la critique abstraite. Elle a transformé ainsi peu à peu la science des religions, du droit, deslittératures, des arts, de la technologie, des institutions ; bref, presque tous les objets des anciennes sciences morales.
Nous voyons aujourd'hui, avec une entière évidence, que l'analyse génétique et Thistoire concourent à une môme investigation de la réalité sociale, et préparent ainsi Tune et l'autre la formation d'une même science. Mais on ne l'a pas toujours aussi bien vu. Ceux qui ont le plus fait pour la diffusion de la méthode historique, il y a un siècle, croyaient précisément le contraire. Ils recommandaient l'histoire comme un antidote contre la méthode abstraite et philosophique d'analyse génétique. Ce fut là une des idées directrices de Savigny, par exemple, qui fut le maître et l'ami des frères Grimm et de Ranke. Tous les romantiques insistent, comme lui, sur l'impossibilité d'expliquer un processus historique réel par une analyse conceptuelle. Tous s'appliquent à montrer ce qu'il y a d^individuel dans la langue, dans la religion, dans la nationalité de chaque peuple, ce qu'il y a d'irréductiblement divers de race à race, de civilisation à civilisation : c'est la genèse concrète et naturelle de l'histoire qu'ils opposent partout à l'analyse génétique abstraite du philosophe. Et certes, ils triomphent aisément des encyclopédistes, de Tabbé Raynal ou de Dupuis. Mais ils ne s'aperçoivent pas qu'ils préparent eux-mêmes l'apparition d'une analyse génétique beaucoup plus puissante que la première, et contre laquelle ils ne pourront plus rien, précisément parce que, grâce à eux, elle ne sera plus abstraite et hypothétique, mais historique et comparative.
Aux analyses surtout logiques et dialectiques du xviii* siècle, des arguments de fait, parfois décisifs,
LA MORALE ET LA S€IENCK DKS MCfi^URS
empruntes à rhlstoire, pouvaient èlre opposés : c'est que fit l't^coie Iradilionnalisle, non sans éclat ni sans ces. Maïs que répondre à Texégdse qui, sans passion, s^nn éloquence, fait voir, avec la froide impartialité de k science, comment telle croyance ou telle pratique esi apparue dans une société donnée, à un certain momeiil et par TelTel d'un ensemfjle de circonstances déterniînéi surtout si l'étude comparée d'autres sociétés appoii d*autres exemples de faits semblables? Comment ce q est ainsi « situé w, incorporé à la réalité historique, coi serverait-il un caractère surnaturel et transcendant, et reslerait-i! Tobjet d'une vénération presque religieiiset En cliercliunt dans lliisloire la juslilication de ce qui es traditionnel, on n'a pas pris garde que cette justificatio] même en entraînait la relativité.
l^artout où riiistoîre introduit sa méthode, le « dcvcair s'introduit avec elle. Ce a devenir », excepté pour Uep peut-être, n'est jamais quelque chose d'universel ot d'absolu. Il se déroule en tel point de Tespace, à tô moment du temps, dans telles conditions : en un moll il est localisé. Nous ne pouvons plus le voir ave< d'autres yeux que le reste des phénomènes sociaux d( présent et du passé. Insensiblement, Thistoire a aifl! dépossédé la métaphysique. Ce n'est plus seulement d^ empires qu'elle recherche les conditions de naissance de développement et de mort; c'est aussi des civilisations des espèces, des mondes, et, dans notre monde, des reU gions, et des institutions : par exemple, des dilléreotel formesdelapropriété, etde la famille. Unsiècle quiacoB mencé par l'histoire comparée des langues, et qui a fi] par rhistoire comparée des religions, soumetlait déji^ l'idée de relativité universelle tous les objets des « scicncfl^ morales ». C'est dire qu'il préparait la science positive la réalité morale, et qu'il continuait, sans le voul^ji^
l'œuvre du xviu® siècle, alors même qu'il s'en déclarait l 'adversaire.
Leatear inévitable des changements de méthode. — Exemple pris de la physique du xv^ siècle. — Causes qui retardent la transformation des « sciences morales ». — Formes de transition où les anciennes méthodes sont encore mêlées aux nouvelles. — Nécessité d*un clivage nouveau des faits. — Raisons d'espérer que la transformation s'achèvera.
La transformation des sciences morales était donc inévitable. Le mouvement général des idées, que le dessein de cet ouvrage ne nous permet pas d'analyser, le progrès des sciences naturelles, et surtout l'ascendant de Tesprit et de la méthode historiques ne permettaient plus aux sciences morales de conserver la forme indécise et mal définie qui plaisait à la philosophie spiritualiste. Mais nous savons aussi que les résistances à cette transformation devaient être et sont, en effet, extrêmement vives. Nous ne serons pas étonnés si elles ne sont surmontées que peu à peu, et plutôt par des sortes de poussées successives que par une marche continue. A considérer les choses d'çnsemble, ce mouvement peut être regardé comme la conséquence, ou mieux, comme la continuation de celui qui a substitué à la physique des scolastiques la science moderne de la nature. 11 s'agit, cette fois encore, d'un changement profond dans les procédés de la science et dans lafaçon d'en concevoir l'objet. La fondation de la physique moderne est donc bien l'antécédent par excellence du mouvement que nous décrivons. C'est de là sans doute qu'est venue l'impulsion principale, sans cesse renouvelée par le prestige extraordinaire que« la physique moderne
exerce sur les esprits de notre temps, sur les sdivaris comme sur les ignorants.
Or cette fondation a exigé plusieurs siècles pour s'accomplir. La représentation et l'explication des phénomènes de la nature se faisaient traditionnellement au moyen d'un certain nombre de schèmes provenant d*Aristote. Telle était la force de cette tradition, telle était la vitalité acquise de ces schèmes, que ni le progrès des mathématiques, ni le nombre toujours croissant des faits connus et des expériences ne purent les écarter qu'à grand peine.
Il y fallut une série d'efforts successifs dont chacun n'était suivi que d'un petit pas en avant. Les scolastiqucs avaient conservé l'idée aristotélicienne du mouvemeut, étroitement liée à plusieurs autres idées métaphysiques (idées de cause finale, de forme, de matière, de puissance et d'acte). Leur physique reposait sur la distinction qualitative du mouvement naturel et du mouvement contraiat. Pour passer de là à l'idée du mouvement telle qu'elle se trouve chez Galilée, chef-d'œuvred'abstraction scientifique, propre à la mesure et au calcul, et prête à entrer dans les équations de la mécanique \ combien d'intermédiaires a-t-il fallu traverser ! Que de temps et dé transitions a demandés le passage des éléments traditionnels aux corps simples de la chimie ! L'histoire des autres science^ de la nature proclamerait de même avec quelle lenteur ^ toutes les substitutions analogues se sont faites : rien n'étant plus difficile ni plus désagréable à l'esprit -humain que de renoncer aux concepts, c'est-à-dire aux formes où s'est organisé pour lui l'ordre de la nature, et de s'en construire de nouveaux. En fait, il ne s'y résigne que lorsqu'il ne lui est plus possible de se dérober à une tâche ingrate entre toutes.
* Voir l'histoire des phases successives de cette transformation dans K. Lasswilz, Geschichte der Atomistik, t. Il, p. 3-37.
ANTée^OENTS mSTOlUOL^ES DE LA SCIENCE DKS M^CUaS 183
S'il a fallu tant d'efforts, s'il a fallu tant de générations desavantsponr venir à bout de la physique tradilionnelh?, ûefaul'il pas s'attendre à ce que la résistance soit encore plus longue et plus opiniâtre, quand il s'agit de hi r«5alité sociale, quand la Iransformalion doit porter sur le corps entier drs a sciences morales )>? Cette rc^sistance prend les formes les plus diverses. Tantôt la conception traditionnelle des sciences morales démontre dialecliquenient, à son entière satisfaction, sa propre légitimité, et elle en trouve une preuve de plus dans son ancienneté nif^nie. Tantôt (et le plus souvent), elle fuil ressortir les conséquences fâcheuses qui se produiront intailliblement si onlahandonne. Car elle se considère comme inséparable Je Tordre existant, dont elle croit fonder les principes; i)u, pour mieux dire, elle le considère comme solidaire tl^elle-même. Elle croit, de bonne foi, que le sort de ces institutions est lié au sien. D'où elle conclut qu'une façon différente de concevoir la science de la réalité morale ne ftourra éire que fausse, et, en même temps, imnio- Hile et antisociale.
Ce moyen de défense est constamment employé contre les ïHéthodes <f dangereuses » et les « mauvaises » doctrines. Comme il paraît d'abord efficace, parce qu'il intéresse h la protection des « bonnes » doctrines et des méthodes « légitimes j) toutes les forces conservatrices^ même celles qui ne s occupent guère ordinairement des choses de Fesprit, ony -a volontiers recours. Onne réOéchit pointqu'auxycuxdo la J'aison it ne saurait y avoir de mauvaises doctrines que les fausses, ni de bonnes que les vraies. C'est donc un moycp de prolonger la résistance, mais nullement de l'assurer. A mesure que la science faitdcs progrC^s, le moment approche où la solidarité invoquée cesse d'avoir des avantages pour les doctt ines que Ton voulait défendre, et commence h compromeltrelescroyancesetlcsinstitutionsqu'onyaliées.
SCIENCE DKS MOBUBS
Sur ce point encore, Thisloire de la substitution de la pfiysiquc moderne à la physique scolastique est un antécédent instructif. Un des arguments qui ont le plus servi combattre ce mouvement ne consistait-il pas à montrer que les méthodes nouvelles compromettaient de la façon li plus grave les intérêts suprêmes de la société? La religion et rÉtat étaient également menacés par la tétnérité des novateurs. Llnquisition et les Parlements firent voir, dans des procès restés célèbres, qu*ils ne négligeaient point leur dcvoirde conservation sociale. C'est en pleinxvii" siècle que Galilée fut condamné, et Descartes obligé de vivre hors de France; c'est un peu plus tard que Tarrêt burlesque de Bolleau vint empêcher le Parlement de Paris d'en rendre un plus burlesque encore. Pourtant, à moins d aller intrépidement jusqu au bout de la thèse qui subordonne la recherche de la vérité scientiliquc à rintérét supérieur de la conservation sociale, à moins d'imiter les Chinois qui enseignent, dit-on, une astronomie fausse, la sachant fausse, parce que c'est rastronomie des ancêtres, il fallut bien finir par reconnaître que la physique nouvelle remportait sur Tancienne, avouer que la nature n'a pas horreur du vide^ et que le soleil ne tourne pas autour de la terre. Mais cet aveu ne fut fait qu'en désespoir de cause,
La ténacité presque instinctive et réflexe de cette résistance tient à des raisons profondes. Il peut paraître aans grande importance que telle conception physique se substitue à telle autre. Mais il importe beaucoup que les esprits se détournent d'une certaine méthode pour s'accoutumer à une autre. La victoire de la méthode inductive etobjeclive» dans la science de la tt nature physique ». peut sembler inoffensive par elle-même, et devenir redoutable paï* Textension possible, probable, imminente, de cette méthode à Télude de la a nature sociale ». C'est le présage
d'une autre bataille séculaire à livrer, et sans doute avec le même sort.
Nous assistons maintenantà cette seconde lutte, et nous y voyons reparaître, sous une forme différente, les procédés de la première. Les ennemis de la physique scolaslique étaient combattus comme hérétiques et impies, parce qu'à cette époque le grand défenseur des intérêts sociaux était encore l'Église. Aujourd'hui, les adversaires de la conception traditionnelle des sciences morales sont comptés, qu'ils le veuillent ou non, parmi les révolutionnaires, parce que la défense conservatrice actuelle s'appuie surtout sur rÉtat. L'adoucissement des mœurs et la liberté dont nous jouissons font que cette défense n'est plus brutale comme autrefois. Mais elle n'en est pas moins vive. Il faut, pour qu'elle cède, que les esprits s'accoutument à dissocier des sentiments, qui leur sont chers à juste titre, d'avec ce qui leur paraît, à tort, une représentation exacte de la réalité sociale. Or cette dissociation ne peut être que lente. Il semblait aux savants et aux philosophes du XV® siècle, et à la -foule qui pensait d'après eux, que tout serait perdu si l'on cessait de suivre Aristote dans la physique. On l'a abandonné pourtant, malgré leurs prédictions sinistres, et le monde n'en a pas été plus mal. Il semble aujourd'hui à beaucoup de moralistes et d'économistes que la société va périr, si la famille, la propriété, et les institutions analogues, au lieu de reposer sur un fondement a priori (c'est-à-dire, en dernière analyse, sur une conception religieuse qui se prend pour rationnelle), sont considérées désormais comme faisant partie d'une « nature » sociale, donnée dans Texpérience comme la « nature » physique. Et comme ces craintes très vives ne sont pas dépourvues de sincérité, elles ne disparaîtront que peu à peu. Pour que la dissociation indispensable s'opère, il faut que la science nou-
im
velle se soit développée, et s'impose non seulemi par se*? démonslrations, mats par ses applications. reconîïaUra alors que Tiniérèt social véritable, c*esl-à-cL jj Hnlér^'t géni^raly n'avait pas k s'en alarmer.
Toulefôisj les obstacles les plus diniciles à surmoater ne proviennent pas de Topposilion déclarée aux conceptions et aux méthodes nouvelles. Si cette opposilion m retarde la victoire, la lutte n'est pas sans prolit pour elles. Des adversaires clairvoyants et sans indulgence ne leor permettent pas d'ignorer leurs points faibles, et les obligent à ne pas se contenter d'à peu près. Elles soni ainsi contraintes à prendi'é une conscience nette de ce qu'elles sont, à se formuler d'une façon précise, à dégager les principes qui les fondent. Plus redoutable est l'ennemi quelles portent presque toujours en elles-mi^nies : je veuxdirc* c^ qui subsiste des anciennes conceptions et des anciennes méthodes dans les nouvelles, a l'insu de ceux qui les soutiennent comme de ceux qui les repoussent. Le passage des unes aux autres se faisant avec lenteur, les novateui'^^ pendant la période de transition, demeurent tout irapi't-' gués des conceptions qu'ils combattent. Si hardis, si pénétrants que soient les premiers esprits qui s'alïranchissenl d*une tradition séculaire, ils ne se libèrent jamais que très împariaitcraenL Bacon, par exemple, adversaire dcclî^^^' <le la physique aristotélicienne, promoteur d'une métb*^*"^' înductive opposée à la déduction syllogistique des scO' lasiiques. et, qui plus est, contemporain de Galilée et ^^ (jilhert, persiste cependant à donner pour objet à la scicîi'^''^ de découvrir les « formes :►>. Ce qu'il entend par là (aut^^*^ que nous pouvons le saisir sous Téclat obscur de ®^ ■ expressions), est quelque chose d'hybride, intermédit**''^ entre les lois que cherche la physique moderne, et 1* M formes substantielles » que poursuivait la physi<l^ .aristotélicienne. De même ^ Descartes veut rompre a'^
la philosophie scolastique, et il semble bien avoir mis son projet à exécution. Pourtant ses Méditations conservent, en maints endroits, plus que des traces de la terminologie et des doctrines de TEcole. Comte, enfin, formule l'idée d'une sociologie positive, et sa propre sociologie ressemble encore, dans ses traits essentiels, à une philosophie de •l'histoire.
L'histoire de la philosophie et des sciences est pleine de faits analogues. lis prouvent à Tévidence que, môme dans les conditions extérieures les plus favorables, les changements de méthode ne se font que progressivement. Le principalobstacleàrétablissementd'unesciencedela nature sociale provient ainsi d'habitudes mentales invétérées. Parmi ceux qui se déclarent partisans de cette nouvelle science, et qui se flattent d'y collaborer, combien y apportent ces anciennes habitudes, et continuent les « sciences morales » traditionnelles sous le nom plus neuf de sociologie ! Ceux mômes qui sont en garde contre ce danger ne réussissent pas toujours à y échapper. Pour éviter les rechutes, il leur faut se tenir continuellement en défiance contre la tendance naturelle à retourner aux habitudes communes, contre le langage qui en est imprégné : il faudrait, s'il était possible, n'employer jamais que sous réserve les concepts généraux où Texpérience des générations antérieures s'est cristallisée, et où l'expérience nouvelle est à son tour irrésistiblement attirée, parce que l'esprit obtient ainsi tout de suite le maximum d'ordre, c'est-à-dire le maximum d'intelligibilité apparente, avec le minimum de peine et d'effort.
Lorsqu'il s'agit de la science de la réalité morale, la force des habitudes mentales est encore augmentée par le respect que cette réalité inspire. Nous considérons aujourd'hui — on n'a pas toujours pensé de môme — que -dans la nature physique il n'y a point de substances
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nobles ou viles. Le physiologiste s'occupe de l'uri comme du sang : du point de vue de la science, on foi/ abstraction de tout sentiment esthétique, comme de touS sentiment religieux et moraL Aucune considération extérieure n'intervient dans la constatation des faits ni dans la recherche de leurs lois. Mais, lorsqu'il s'agit de la réalité morale^ nous avons encore des habitudes toutes diffirenles. Nous ne prenons guère connaissance des faits — du moins de la plupart d'entre eux, — sans porter en mémo temps sur eux un « jugement de valeur », accompagné de sentiments que nous ne voudrions pas ne pas éprouver. Cette façon de rapporter les faits à nos concepts moraux est très préjudiciable à la connaissance scientifique, puisqu'elle les range, non selon leurs relations objectives et réelles, mais selon des schémas dont Torigine, au regard de la réalité, peut être considérée comme arbitraire, La classification, la généralisation, Tanalyse môme des faits deviendraient certainement tout autres, le jour où elles seraient entreprises d'un point de vue purement spéculatif. Bien mieux, la structure même, le clivage de ces faits seraient autres; en un mot, la réalité sociale, en tant qu'objet de science, offrirait xm aspect tout différent de celui sous lequel elle apparaît dans la représentation commune. En général, ce que nous percevons est la matière de la science, mais à condition de ne pas rester dans Tétat où nous le percevons d'abord. Ces données doivent subir une élaboration préalable. Un travail de dissociation est nécessaire pour rompre les rapports qu'ont établis^ le plus souvent, les besoins de la pratique, ou parfois certains traits saillants de la perception. Avant Lavoisier, dans le processus de la combustion, le fait capital est la présence supposée du ph logistique, — peut-être parce que la flamme s'imposait à l'attention des observateurs comme le facteur essentiel dans ce pro-
cessus. Elle ne faisait pourtant que dissimuler à leur esprit le phénomène chimique réel, la combinaison de l'oxygène avec un autre corps.
Il est au moins vraisemblable que les rapports réels des faits sociaux sont masqués encore davantage par l'intensité des sentiments qu'ils provoquent en nous, et par l'habitude où nous sommes de les disposer selon des catégories d'origine pratique. C'est pourquoi l'on aurait tort de croire que la connaissance accumulée de faits de plus en plus nombreux aurait pour conséquence nécessaire d'assurer le triomphe de la conception objective de la réalité sociale, et le progrès de la science nouvelle de cette réalité. On suppose, en entretenant cette espérance, que l'appréhension primitive des faits, et le clivage qu'ils présentent d'abord, en permettent tout de suite l'élaboration scientifique. Mais cette hypothèse est gratuite. De vrai, ce ne sont pas les faits qui manquent le plus aux sociologues. Dans un grand nombre de cas, ils en connaissent déjà assez pour tenter de déterminer des lois. Ce qui leur fait encore souvent défaut, c'est l'appréhension scientifique des faits : c'est de savoir substituer aux schèmes traditionnels d'autres cadres plus favorables à leurs recherches, c'est de découvrir les plans de clivage qui feraient apparaître les lois. Cette préparation de la matière scientifique a été tout à fait indispensable, nous l'avons vu, dans le cas de la « nature physique », et les progrès rapides, éclatants, des sciences physiques ne se sont produits que lorsque ce travail préparatoire, qui a exigé des siècles, a été suffisamment avancé. Il en sera sans doute de même pour la science de la « nature sociale ». Une longue période sera employée à la « redistribution » de sa matière. Presque toujours cette redistribution séparera ce que nous rapprochions, rapprochera ce que nous réparions. Ici, l'imagination du savant joue un rôle capi-
LA MORALK ET LA SCIENCE DES MtEURS
I iO(
^B kl). Toutes les hardiesses lai sont permises, pourvu f qu'elles réussissent, je veux dire, pourvu que ses hypo-
I thèses soient fécondes,
I Ainsi, Tétude sommaire des antécédents historiques
' montre à la fois comment la conception d'une science
objective de la réalité sociale a dû apparaître, après que la science ohjecltve de la réalité physique se fut développée, et pourquoi cette conception ne peut être acceptée que lentement. Cette science ne se heurte pas seulement aux difficultés qu'avait rencontrées son aînée, elle en rencontre d'autres qui lui sont propres. Dans quelle mesure, et en combien de temps les surmontera-t-elle? Personne ne sauriiit hasarder aujourd'hui une réponse h ces questions. L'histoire des sciences s'est montrée aussi ironique que les autres à Tégard des prophètes. Toutefois, si Ton se risque h raisonner ici par analogie^ les précédents histoi'iques sont encourageauLs. Que Ton songe à ridée que les hommes les plus cultivés de rEurope, au XV* siècle, se faisaient de la nature physique : si on la compare à Tidée que quelques générations de savants en ont construite pour nous, si Ton Lient compte enfin, non seulement du chemin parcouru, mais des obstacles formidables qui, dès les premiers pas, barraient la roule, on est irrésistiblement tenté de croire avec Descaries, avec les philosophes du xviu*' siècle, avec Auguste Comte, que dan:> notre société, reiloii scientilique finira par être victorieux. Il serait permis d'espérer que, dans quelques siècles, les sciences auront établi une représcutation objective de la nature morale qui sera à la nuire ce que notr< |)hysique esta celle d'Albert le Grand et de saint Thomas.^ Mais cette comparaison même, si elle est exacte, novxs fait comprendre combien il serait vain de vouloir irn^»giner par avance ce que cette représentation poiiï**^
être.