‹ La morale et la science des mursChapitre 12 sur 61 · XIV PRÉFACE · texte numérisé non relu

XIV PRÉFACE

interdit à une autre sorte de spéculation de les aborder. De quel droit, au nom de quels principes l'auraient-elles fait? Le physicien ne spécule pas sur l'essence de la matière ou de la force, ni le biologiste sur l'essence de la vie : mais tous deux reconnaissent qu'il est loisible au métaphysicien de s'y risquer. Un processus semblable de différenciation se produit lorsque les sciences de la nature morale remplacent la spéculation dialectique. Ces sciences, positives par la conception de leur objet et par la pratique de leur méthode, ne retiennent pas non plus tous les problèmes traités par cette spéculation. Mais elles ne prononcent pas une sorte d'interdit sur ceux qu'elles abandonnent. Pourquoi se donneraient-elles l'air de mériter le reproche que fait J. S. Mill à Auguste Comte, de ne pas vouloir laisser de questions ouvertes? Libre à la métaphysique, ou, si l'on nous permet le mot, à la métamorale, de s'attacher aux problèmes delà destinée de l'homme, du souverain bien, etc., et de continuer à y appliquer sa méthode traditionnelle.

Quant à prétendre qu'ils doivent être résolus d'abord, pour que la science positive puisse recevoir des applications, c'est ne tenir aucun compte de la différenciation que nous venons de rappeler. C'est admettre implicitement que, si la science des mœurs était faite, nous nous poserions encore, et dans les mêmes termes, les problèmes bâtards, à la fois théoriques et pratiques, sur lesquels spéculent les traités de morale. Je m'y refuse pour ma part. Le concept de cette science, qui est vide pour vous, est plein pour moi. La réalité morale qui en fait l'objet, je la considère vraiment comme une « nature », qui m'est familière sans doute, mais qui ne m'en est pas moins inconnue, et dont j'ignore les lois. Par suite, les questions que la spéculation morale a posées jusqu'à présent au sujet de cette réalité portent nécessairement la marque de notre ignoracce : j'ai les plus fortes raisons de douter qu'elles se posent encore de la même façon, quand celle-ci aura disparu, ou sensiblement diminué. A l'heure actuelle, la morale traite surtout des questions relatives aux fins les plus hautes, et rien n'est plus naturel. La tradition, les exigences du sentiment, les besoins logiques de l'entendement, tout conspire à mettre au premier plan ce genre de questions. Faut-il poursuivre le bonheur, individuel ou social? Quel idéal moral faut il se proposer? Quel est le but suprême de l'activité humaine, etc. ? Tout serait gagné.

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