PRÉFACE XV
pense-t-on, si l'on trouvait une réponse définitive à ces problèmes, et aujourd'hui encore des philosophes se flattent d'y apporter de véritables démonstrations.
Mais cette confiance en la méthode dialectique, peu justifiée d'ailleurs jusqu'à présent par le succès, prouve seulement combien certaines habitudes d'esprit sont difficiles à déraciner. Elle méconnaît qu'il existe une réalité morale extrêmement complexe, dont nous ne pouvons pas espérer découvrir les lois par une analyse abstraite, et par une simple manipulation de concepts. Si elle fait une place à la science positive de cette réalité, c'est une place subordonnée. Elle lui assigne pour rôle d'indiquer les moyens les plus propres à atteindre les fins qui auront été déterminées par la spéculation morale. Mais cette conception, pour employer une expression anglaise, est tout à fait preposterous. C'est la science, au contraire, qui, en nous apprenant peu à peu à discerner ce qui est possible pour nous de ce qui ne l'est pas, fera apparaître en même temps quelles fins il est raisonnable de poursuivre.
Réserve est faite, bien entendu, des fins qui sont tellement universelles et instinctives, que sans elles il ne pourrait être question ni d'une réalité morale, ni d'une science de cette réalité, ni d'applications de cette science. On prend pour accordé que les individus et les sociétés veulent vivre, et vivre le mieux possible, au sens le plus général du mot. Il n'est pas absurde, sans doute, de soutenir que les sociétés et les individus feraient mieux de ne pas le vouloir, et Schopenhauer a employé un admirable talent à défendre cette thèse ; mais c'est là une question métaphysique au premier chef. La science a le droit de postuler ce genre de fins universelles, et c'est de son progrès que dépendra ensuite la détermination de fins plus précises.
Faut-il montrer que ces fins varient nécessairement avec l'état de nos connaissances? Tant que celles-ci consistent en un mélange d'observations plus ou moins rigoureuses et de conceptions d'origine subjective, les fins gardent un caractère abstrait et chimérique. Avant que les sciences de la nature fussent définitivement constituées, et en état de porter des fruits, pouvait-on avoir seulement l'idée des fins positives qu'elles permettent aujourd'hui de poursuivre et d'atteindre? Une de ces fins qui nous paraissent aujourd'hui le plus naturelles, tellement nous y sommes habitués par le spectacle de ce qui nous