‹ La morale et la science des mursChapitre 23 sur 61 · XXVI PRÉFACE · texte numérisé non relu

XXVI PRÉFACE

cins s'enfuyaient comme les autres, s'ils craignaient d'y succomber. Tout le monde le trouvait naturel, personne n'aurait songé à leur en faire un crime, eÀ leur conscience ne leur reprochait rien. Aujourd'hui, un médecin qui se sauverait quand la peste ou le choléra se déclare, manquerait à un de ses devoirs les plus impérieux. Il serait sévèrement condamné par l'opinion publique, par la conscience de ses confrères et par la sienne propre. Supposez qu'il sache qu'à l'époque de la grande peste de Londres les médecins ont pu s'enfuir en toute conscience, et qu'il prévoie un temps où ce devoir ne s'imposera plus : en quoi cette connaissance affaiblira-t-elle l'obligation professionnelle qui s'impose à lui? Il se dira, cerlaiinement, que s'il avait vécu au temps de la peste de Londres, sa conscience n'aurait pas été plus exigeante que celle de ses confrères; mais que, TÎvant au xx* siècle, il ne peut se dérober aux devoirs qui lui sont dictés par sa conscience actuelle. Voilà ce que nous entendons par la « réalité » objective de la morale, réalité qui n'a rien à craindre des recherches des savants non plus que des théories des philosophes, précisément parce que sa nature sociale en fonde l'objectivité.

Il semblerait, à entendre nos critiques, qu'une règle morale dût perdre toute chance d'être observée, du jour oii ceux qui s'y conforment s'apercevraient qu'elle n'est pas une injonction formulée de toute éternité par un pouvoir qui exige d'eux une obéissance passive. Mais il n'en est rien. On pourrait, sans paradoxe, soutenir la thèse contraire. Dans toute société humaine, dans la nôtre en particulier, si avancée qu'elle se croie, il subsiste nombre de règles dont on a beau savoir qu'elles sont aujourd'hui sans raison et sans utilité : elles n'en continuent pas moins d'être observées, et par ceux qui en souffrent autant que par ceux qui en profitent. Qui sait si l'une des formes du progrès qu'on peut espérer de la science ne sera pas la disparition de ces impératifs périmés et néanmoins respectés ?

2" On oppose l'un à l'autre le devoir senti comme absolu, catégorique, et, comme tel, imposant le respect à la conscience individuelle, — et le devoir connu comme relatif, provisoire, et perdant comme tel son droit à ce respect, même si en fait il l'obtient pendant quelque temps encore. Mais l'antithèse est factice. Elle ne répond pas à la réalité des faits. Non seulement

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