XXVIII PREFACE
devrait exclure l'autre. Si la doctrine tend au maintien indéfini de l'état actuel dé la société, comment peut-elle en même temps agir à la façon d'un ferment énergique ou d'un dissolvant?
Toutefois, en un sens, les deux objections ne sont pas inconciliables. L'affaiblissement de la moralité est une conséquence de la doctrine, qui, selon les critiques, en résultera en fait; le conservatisme absolu est une attitude que le partisan de la doctrine devrait observer, s'il était fidèle à ses principes. La première objection considère la conscience morale individuelle ; la seconde se rapporte à l'action sociale. Et pourquoi la science des moeurs aboutit-elle ici à une « attitude purement passive et expectante »? C'est qu'elle subordonne notre intervention dans les fai'ts sociaux à la science de ces faits. Or nous sommes loin d'avoir porté cette science au point qu'il faudrait pour que des applications fussent possibles. Donc, dans l'ignorance où nous sommes encore, et qui peut durer des siècles, la prudence conseille de s'abstenir. Notre intervention courrait risque de produire des eflets tout autres que ceux que nous attendons. Puisque l'état de chaque société est, à chaque moment, « aussi bon et aussi mauvais qu'il peut être », le plus sage est de ne rien faire. La doctrine serait ainsi, de ce point de vue, ultra-conservatrice, et, pourrait-on dire, quiétiste.
Les auteurs de l'objection oublient, ici encore, que nous nous sommes efforcé, avant tout, de distinguer le plus parfaitement possible le point de vue de la connaissance et le point de vue de la pratique. A leurs yeux, l'urgence de certains problèmes sociaux exige que la science, si elle existe, en fournisse dès aujourd'hui une solution satisfaisante. Si la science s'en avoue incapable, à quoi sert-elle? On ne lui fait pas crédit. Il faut, comme dit M. Canlecor, qu'elle réponde à nos besoins pratiques. Aussi bien n'y a-t-il guère eu, jusqu'à présent, de spéculation en cette matière qui n'ait été — je ne dis pas animée par des motifs pratiques, ce qui est très légitime, — mais dirigée par eux, ce qui ne l'est point. Mais si l'on concevait vraiment la « nature morale », de même que la « nature physique », comme une réalité objective à étudier, si l'on comprenait qu'elle ne nous est pas plus connue d'emblée que le monde de la matière ou de la vie, on n'exigerait plus de la science des mœurs une réponse immédiate à des questions d'ordre pratique. Comme elle n'est pas un traité de morale, ni, à plus forte